Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 3: Le trésor des gwaks.

22 Enlèvements et sauvetages

Ils m’enfermèrent dans une pièce dans une cave de la maison et, tous les jours, durant environ quatre heures de suite, ils me forcèrent à révéler des secrets de nécromancie. Au début, mes réponses étaient hésitantes, mais l’Albinos, surmontant la nouvelle crainte que je lui inspirais, affermit mes réponses à force de coups de bâtons et de taloches. Eh bien, s’ils pensaient que Frashluc réussirait à se transformer ainsi en nakrus, ils se fourraient le doigt dans l’œil.

Le deuxième jour, le vieux grippe-clous s’était remis de sa toux, mais pas de son obsession pour apprendre mes secrets. Et il me les arrachait à coups de griffes. Il m’aurait arraché les entrailles s’il avait cru que la vérité y était écrite.

En général, c’était l’Albinos qui me faisait sortir de la cave, en début d’après-midi, pour me conduire au salon. Cependant, le cinquième jour, Frashluc vint me chercher seul dans ma chambre, en pleine nuit. Il dut me secouer avec force pour me réveiller. Couché sur ma paillasse, je levai la tête et clignai des paupières face à la lumière. Je me sentais dans les vapes, parce que, chaque nuit, avant de dormir, l’Albinos me donnait de l’eau droguée. Je crois que la présence d’un nécromancien dans cette maison le rendait nerveux et il voulait s’assurer que je n’ouvrirais pas l’œil de toute la nuit. Certainement, il s’en assurait bien : je n’avais pas dormi autant ni aussi profondément depuis très longtemps.

Encore à moitié endormi, j’entendis les paroles de Frashluc :

— « Dis-moi, gamin. Combien de temps crois-tu qu’il me faudra avant de pouvoir me transformer ? »

Il avait l’air angoissé. Frashluc, angoissé ! Il avait posé une main couverte de rides sur ma poitrine. Je déglutis.

— « J-je sais pas, m’sieu. »

Je le lui avais déjà dit d’autres fois. Frashluc serra les dents.

— « Pognefroide a échoué dans sa tentative, moi, je n’échouerai pas, » marmonna-t-il. « Je ne laisserai pas mon royaume à mon fils. Darys est un incompétent et mon petit-fils n’a que douze ans. Ce serait ruiner tout ce que j’ai construit. Je ne peux pas mourir maintenant. »

Je compris qu’il ne s’adressait pas à moi, mais qu’il se parlait à lui-même. Je ne dis rien et je me dégourdis petit à petit, luttant contre les effets du soporifique. Je ne me redressai pas : Frashluc tenait toujours sa main posée sur ma poitrine. Le silence avait envahi le réduit. Alors…

— « Tu as peur de moi, » murmura Frashluc. « Tout le monde a peur de moi. C’était l’objectif. Terrifie-les et tu vaincras, » prononça-t-il. Il me donna un léger coup sec sur la poitrine et je haletai tandis qu’il affirmait : « Soumets-les et tu seras le roi de la pègre. »

Après un autre silence durant lequel Frashluc était plongé dans ses pensées, je laissai échapper :

— « Vous allez mourir, m’sieu ? »

Frashluc tourna son regard vers moi et un éclat moqueur apparut dans ses yeux.

— « Ma mort te réjouirait-elle, gwak ? »

Je regrettai d’avoir ouvert la bouche. Je bégayai :

— « Non, m’sieu ! »

Frashluc souffla avec scepticisme et raillerie.

— « Tu mourras en même temps que moi, » l’entendis-je alors déclarer, horrifié. « À moins que je me transforme. Alors, gamin, je te survivrai et de beaucoup. Trois-mille ans, » prononça-t-il.

Je le regardai, les yeux écarquillés. Bonne mère ! Ce saïjit perdait la boule mais bestial. Je devais trouver une échappatoire. Si seulement je pouvais être sûr que tous étaient endormis dans la maison et partir en courant tout de suite…

— « Je peux pas le faire, » fis-je avec une subite rage.

Un éclat dangereux passa dans les yeux de Frashluc.

— « Qu’est-ce que tu dis ? »

— « Je peux pas, » répétai-je. « Je sais pas. S’il vous plaît, renvoyez-moi dans les tunnels. Ça me dérange pas de devoir remettre mes loques, j’enlèverai les rats de tous les tunnels, je les laisserai tout brillants, je vous le jure, m’sieu, mais me demandez pas de faire quelque chose que ch’sais pas faire. »

J’avais poussé sa main et je m’étais mis à genoux devant sa silhouette penchée. Et maintenant, je me demandais : je continue de supplier ou je me carapate sur-le-champ ? Durant un terrible moment, Frashluc ne dit rien. Il respirait bruyamment, de cette respiration entrecoupée de vieux malade. Alors, il lança un rire sourd et sarcastique et, brusquement, il me poussa avec une force insoupçonnée et appliqua un couteau sur ma gorge.

— « Soit, » grogna-t-il. « Soit, gwak inutile. Alors, dis-moi où je peux trouver ton maître. Si je n’arrive pas à me transformer avant deux lunes, je te coupe la tête. Souviens-t’en. »

J’inspirai et bégayai quelque chose d’incompréhensible. Je tentai de me rappeler le nom de l’endroit où était allé mon maître, mais, en ce moment de stress, je ne le trouvais pas. Je gémis, tendis des mains implorantes et Frashluc cracha :

— « Diables. »

À cet instant, je crus que le vieux grippe-clous était si impatient de se transformer en un sac d’os et si écœuré de mon inutilité qu’il allait m’égorger pour de bon à cet endroit même. Atterré, je lui envoyai une décharge mortique. Je n’avais presque pas pu accumuler d’énergie, mais elle fut efficace : Frashluc cria, lâcha le couteau et porta sa main sur sa poitrine avant de tomber par terre. Il n’était pas inconscient : il avait des convulsions. Je vis soudain la porte s’ouvrir en grand et je me dis : ça y est, je suis mort. Je fus très surpris quand, au lieu de voir apparaître l’Albinos, je vis apparaître le petit-fils, Lowen. Et je fus encore plus surpris quand, découvrant son grand-père par terre, le jeune grippe-clous ne poussa pas de cris mais se précipita vers lui en balbutiant :

— « Grand-père ? »

Le grand-père avait cessé de se convulser et, maintenant, il soutenait sa poitrine au niveau du cœur. Il laissa échapper un murmure que je ne compris pas, suivi d’un râle. Alors, Lowen, s’écartant du vieux grippe-clous, se tourna vers moi, les mains tremblantes. Moi, Mor-eldal, j’étais resté paralysé à ma place sans bouger d’un pouce, comme un isturbié complet. Un gwak dégourdi aurait déjà été en train de courir pour se réfugier en quelque endroit sûr, il aurait agi… Mais, moi, comme je dis, j’étais un isturbié complet.

Lowen déclara d’une voix étrangement sereine :

— « Il est mort. Viens. Tu dois sortir d’ici. »

Il me tendit une main et je faillis lui lancer une décharge à lui aussi —celle-ci plus puissante, parce que je la préparais— mais ce qu’il dit me poussa à la retenir. Je ravalai mon envie de crier un bouffres, tonnerre de braises ! qui aurait retenti dans toute la maison et j’acquiesçai. Je me levai et me laissai guider par le petit-fils de Frashluc. Nous sortîmes de la cave et, au lieu de nous diriger vers le vestibule, nous allâmes dans sa chambre. Là, il ouvrit la fenêtre et chuchota :

— « Ils ont coupé la branche du cerisier. Tu vas devoir sauter. Par la porte d’en bas, on ne peut pas passer : il y a un garde. »

J’acquiesçai et le saisis par le bras, le cœur glacé.

— « Pourquoi, Lowen ? »

À la lumière bleutée de la Gemme, je distinguai son visage pâle. Il murmura :

— « Grand-père a dit : sauve-le. » Il hésita et ajouta : « En plus, on est des compères, non ? »

Je fus profondément ému et, pris d’un subit élan, je lui donnai une accolade de gwak bien forte en bredouillant :

— « Merci, compère. Tu es le meilleur. »

Mon accolade sembla le mettre mal à l’aise. Il se racla la gorge et dit :

— « Attends. Je vais te donner ma vieille cape. Tiens. »

J’inspirai, incrédule. Il me l’offrait pour de vrai ? Je m’abstins de lui donner une autre accolade et je mis la cape, essayant de reprendre une certaine contenance. Diables, c’est que je venais de provoquer la mort du plus grand kap des Chats ! Et son petit-fils, ni plus ni moins que son petit-fils, m’aidait à m’enfuir. Je m’assis à califourchon sur la fenêtre et regardai en bas. Il y avait là trois bons mètres de chute. Lowen me tendit le bout d’un drap et je compris son intention. Il me descendit un bon tronçon et j’arrivai en bas sain et sauf. Je fis un geste de « ayô » vers la silhouette de mon ami grippe-clous et je m’éloignai, entouré d’ombres harmoniques, dans la rue déserte d’Atuerzo, le cœur encore glacé.

Sauve-le, avait dit Frashluc. Bon, peut-être qu’il avait dit ça. Mais faisait-il allusion à son assassin ou à son royaume ? Qui pouvait le savoir maintenant. Le cas est que Lowen l’avait interprété de la meilleure façon possible, mais, lui, il était unique en son genre. Quant aux Chats de Frashluc, ils allaient m’en vouloir à mort. Et je ne pouvais pas attendre d’aide des Daguenoires pour obtenir un refuge.

Je soufflai nerveusement tout en parcourant les rues de la partie haute des Chats. Maintenant, il me restait quatre options. Soit je me glissais dans le tunnel de L’Écrou Fou et je m’enfuyais vers les Souterrains, soit je me fumisais directement moi-même, soit j’attendais que ceux de Frashluc ou les Daguenoires le fassent, ou alors je suivais l’exemple d’Arik et je me carapatais à la Crypte. De toutes ces options, celle qui m’attirait le plus, bien sûr, était la dernière. Mais elle ne m’enchantait pas, parce que je ne voulais pas me retrouver seul comme une âme en peine. Par chance, comme je dis, il y avait toujours d’autres options.

Quatre heures du matin avaient sonné peu de temps avant que je n’arrive à l’impasse du Vif. Tous pionçaient. J’avançai entre les corps désordonnés, cherchant mes camaros. Je les trouvai près du P’tit Loup et de Rogan. Je les secouai tous les quatre.

— « Réveillez-vous, compères, » chuchotai-je.

Rogan ouvrit les yeux.

— « Qu’est-ce qu’il se passe ? » murmura-t-il.

— « Je dois me carapater de la Roche mais dare-dare, » expliquai-je. « Et je me demandais si vous vouliez venir avec moi. »

Dil leva la tête, surpris ; Manras maugréa quelque chose, à demi réveillé ; et Rogan se redressa sur un coude, abasourdi :

— « Carap… quoi… comment ? Attends, attends. » Le Prêtre s’assit complètement et se pinça les joues pour se réveiller. « Pourquoi tu dois te carapater ? »

Je soupirai, secouai Manras d’une main et tirai sur le Prêtre.

— « Je vous expliquerai en chemin. Alors, vous venez, oui ou non ? » J’eus une subite idée et la lançai : « Si vous venez, vous seriez les meilleurs compères que j’aie jamais eus. »

Rogan laissa échapper un souffle qui semblait vouloir réclamer un peu de temps pour penser. Le problème, c’est que je n’avais pas le temps. Je le tirai de nouveau en insistant :

— « Alors, tu viens ou tu viens pas ? Je dois partir tout de suite, tout de suite, tout de suite. Tu captes ? »

— « Et moi, je dois pioncer, Débrouillard, » protesta Manras. « Ça peut pas attendre à demain ? »

— « Non, ça peut pas, » tranchai-je. Il y eut un silence. Alors, je me vis, un instant, sortant de la capitale tout seul. Bouffres. Ça, non. Je serrai les dents, j’hésitai puis murmurai : « Siouplaît, compères. » Je déglutis et, comme mes compères ne disaient rien, je soufflai, me sentant soudain trahi, et je lançai : « Bon, ben, puisque c’est comme ça, j’vous laiss… »

— « Tu veux aller où ? » m’interrompit le Prêtre.

J’allais m’éloigner pour les pousser à se décider, mais je m’arrêtai net. Où voulais-je aller ? Ça, je n’y avais pas beaucoup pensé. Je haussai les épaules.

— « Lysentam. Qu’est-ce que t’en dis ? »

Je perçus son sourire.

— « Écoute, on va faire un truc, Débrouillard. Je me carapate avec toi, mais après tu m’expliques tout et tu me laisses choisir où on va, ça te va ? »

Je ne pus que me réjouir et j’affirmai :

— « Ça me va rageusement, Prêtre. Allez ! Shours, vous avez entendu ? Le Prêtre s’en va aussi. Bougez-vous, on s’en va. »

J’encourageai Dil en le secouant et Manras et lui se levèrent enfin. Le Prêtre prit le P’tit Loup sur ses épaules et nous allions sortir de l’impasse quand j’entendis un raclement de gorge.

— « Tu me dis même pas ayô, Débrouillard ? »

Je soupirai. J’avais réveillé le Vif et va savoir combien d’autres. Je me retournai.

— « Je regrette, Vif. C’est que c’est vital. »

— « Je te crois, » affirma l’elfe roux en se levant et s’approchant. « Mais c’est pas une raison pour te carapater sans même saluer le meilleur de tes trois kaps. »

Je fis une moue.

— « Maintenant, j’en ai plus qu’un, Vif. Toi. »

— « Ouh. Je vois ça. Frashluc t’a renvoyé, hein ? » Non, c’est moi qui l’ai envoyé en enfer, pensai-je. Il fit claquer sa langue. « Je te le dis, Débrouillard. Où que tu ailles, fais l’estropié ; faudrait pas que tu te cherches des embrouilles comme à Estergat, hein ? Sûr qu’on se revoie un jour. Tiens, c’est les siatos qui restent de ta réserve. Je t’ai pas volé un clou, crois-moi. Bonne chance, doublet. »

Il me tapota l’épaule. Je souris, acceptant l’argent.

— « Merci, kap. Peut-être qu’un jour je réussis à vous envoyer une lettre si j’apprends à écrire comme le dictent les esprits. Je l’enverrai à Yarras, le ruffian de la Blanche. Dis ! Et si on créait un réseau en Arkolda et on fondait la première gwakerie organisée de la République et… ? »

Le Vif s’esclaffa, me poussant la tête.

— « Dis pas d’isturbiades, shour. »

Je fis rapidement mes adieux à ceux qui s’étaient réveillés, Rogan et mes camaros en firent autant, j’appris au P’tit Loup à agiter sa petite main et nous partîmes de là à bonne allure. Nous prîmes le même chemin que j’avais pris le jour où j’avais quitté Estergat : nous passâmes par l’Avenue de Tarmil, traversâmes le quartier et longeâmes la rivière en passant par le Parc du Soir jusqu’aux Quais Rouges. Mes camaros —en particulier Manras— me demandèrent plusieurs fois : pourquoi, Débrouillard ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Et moi, je leur dis : je vous explique après, soyez pas pénibles, tout de suite, on avance, on avance, et plus vite que ça.

Nous passions près du Pont Dalivio, non loin déjà de Riskel quand une silhouette se sépara des ombres et s’approcha de nous. Bouffres. Venait-elle vraiment vers nous ou étais-je en train de devenir paranoïaque ?

Apparemment, je devenais paranoïaque pour de bon parce que le saïjit encapuchonné continua son chemin sans presque avoir l’air de nous remarquer. Je soupirai de soulagement, m’arrêtant, et je vis le regard interrogateur de Rogan. Je secouai la tête et repris la marche.

Nous sortîmes d’Estergat sans incidents, sans même attirer l’attention des gardes. L’aube se levait déjà quand, faisant une pause, nous nous écartâmes de la Route Impériale et nous nous arrêtâmes près du canal qui reliait le fleuve d’Estergat à la rivière d’Urzen. Il y avait là des maisons et des jardins potagers et des villages qui avaient fini par se rejoindre, mais nous n’étions plus à proprement parler dans la capitale.

Nous avions soif et nous achetâmes du lait à un couple qui vendait aux voyageurs, avec sa charrette remplie de cruches, au bord du chemin. Je l’observai avec curiosité, me demandant : et si je faisais ça comme métier ? Ils avaient l’air si tranquilles ! Nous leur achetâmes aussi des biscuits et, bientôt, nous étions là tous les cinq, assis au bord du canal, à mastiquer et à regarder tranquillement le jour se lever et les barges et les charrettes passer. Mais je savais que Rogan attendait une explication.

Un gros flocon de cendre vint atterrir sur la tête du P’tit Loup. J’ébouriffai ses cheveux et, recevant son regard bleu, je le mis debout et sortis des pièces en disant :

— « Camaros. Allez dans cette auberge là-bas, celle de l’écriteau rouge, vous la voyez ? Demandez des bouteilles pour boire. Si elles sont petites, achetez-en deux. »

— « Pourquoi c’est toujours nous qui devons y aller ? » se plaignit Manras.

Je levai les yeux au ciel, exaspéré.

— « Comment ça, toujours ? Et qui est-ce qui a apporté la thune ces dernières semaines, hein ? Le vent ? Fais pas le grippe-clous et vas-y. Deux bouteilles. »

Manras dégonfla ses joues et se leva de mauvais gré.

— « De vin ? » demanda Dil.

— « Ce qu’ils auront, c’est pour le voyage, » expliquai-je. « Emmenez le P’tit Loup. Et soyez pas longs ! »

Tous deux s’éloignèrent avec le petiot. Dil, qui était en général plus perceptif que Manras, me jeta un regard l’air de dire : c’est pas juste, nous aussi, on veut savoir. Mais il s’éloigna malgré tout. Après avoir suivi du regard la course d’un messager à cheval, le Prêtre se racla la gorge :

— « Bon, alors, tu racontes ou quoi ? »

Je cessai d’arracher des poignées d’herbe et acquiesçai.

— « Je raconte, je raconte. Mais… » J’hésitai. « Promets-moi que, ça, tu le diras à personne. »

Rogan arqua un sourcil sous son chapeau haut-de-forme.

— « À personne, » promit-il.

— « Et que tu me regarderas pas comme si j’étais un monstre, » ajoutai-je.

Mon ami arqua l’autre sourcil, de plus en plus intrigué.

— « Bon, ça court. Qu’est-ce qui s’est passé avec Frashluc ? »

J’inspirai et je tentai de mettre de l’ordre dans mes pensées agitées.

— « Non, » dis-je enfin avec un geste décidé. « Ça, ça vient après. Je dois t’expliquer depuis le début. Sinon, tu vas pas comprendre. Pour mon maître et… Dis, Prêtre, tu es mon meilleur ami, pas vrai ? »

Rogan souffla.

— « Bien sûr. T’inquiète pas. Toi, raconte ; moi, je me tais. Je fais le prêtre et, toi, celui qui se confesse. Je suis doué pour ça, » assura-t-il. Et il sourit, découvrant sa dent manquante. « Vide ton sac, shour. »

Je vidai mon sac. Je lui dis tout. Sur la nécromancie, mon maître, ma main. D’un coup, presque sans respirer, presque sans oser regarder mon ami de peur de voir la répulsion sur son visage. Et je terminai en disant :

— « Frashluc voulait que je le transforme et, moi, je ne savais pas. Je le lui ai dit cette nuit et, lui, il est devenu comme fou avec son poignard. Alors, je lui ai envoyé une décharge et, le vieux, ben, son palpitant a pas tenu. J’ai pensé… Sur le moment, j’ai pensé qu’il voulait me fumiser. Mais, maintenant, j’en suis plus aussi sûr. Peut-être qu’il voulait seulement me faire peur. Et moi… Bah. Qu’est-ce que j’en sais. »

Je me tus. Rogan me regardait avec des yeux ronds comme des assiettes. Il fixait ma main droite chaque fois que je la bougeais pour exprimer mon trouble. Au bout d’un silence embarrassé, je le vis secouer la tête comme pour s’inviter à assimiler tout ça.

— « Un nécromancien, » murmura-t-il. « Fichtre, shour. La vérité, dit comme ça, c’est plutôt flippant. »

Je déglutis.

— « C’est pas si grave, » assurai-je. « C’est comme… c’est comme pour Arik. Les gens croient que tous les vampires sont mauvais mais, Arik, il était pas méchant, non ? Eh ben, pour moi, c’est pareil. Et pareil pour… »

Je me tus à temps. Fichtre. Une chose était de révéler mon secret et une autre de révéler le secret de Korther, Rolg et Ab. Je fis un effort de mémoire et je citai plus ou moins un truc que j’avais lu dans le livre que me prêtait Korther durant mes sessions d’espionnage avec l’Orbe Mauve :

— « Tout ce qui est étrange nous paraît monstrueux ou divin. Verset quarante-trois, » mentis-je.

Rogan roula les yeux et poussa ma casquette.

— « T’as aucune idée de ce que raconte le verset quarante-trois, Débrouillard, ne blasphème pas. » Et il joua avec son chapeau sous mon regard anxieux avant de concéder : « Je suppose que t’as raison. Moi, je connais rien à ces choses. Je savais même pas que la nécromancie, ça existait vraiment. Alors, c’est avec ça que tu m’as sauvé, à l’hôpital ? »

— « J’ai renforcé ton jaïpu en utilisant le morjas des os, » confirmai-je. « Le mien et le tien. »

Rogan me regarda de nouveau fixement. Alors, il haussa les épaules.

— « Fichtre. Ben, qu’est-ce que tu veux que je te dise, shour ? T’aurais pu me le dire avant. J’aurais pas cafté, tu sais ? »

Un terrible soulagement m’envahit. Le Prêtre n’était pas vraiment fâché par mon silence ni rebuté par mes agissements.

— « Je sais. Je regrette, Rogan. C’est que mon maître m’avait dit que je le dise à personne. »

— « Tu l’as dit à ton cousin, » remarqua-t-il.

— « Rien qu’à lui. Les autres ont deviné, » grommelai-je. « Et maintenant… je me demande, Rogan. Toi, tu crois aux esprits malins, non ? Et tu crois que je pourrais être possédé ? Je dis ça parce que… ça se pourrait. Je suis sérieux. Peut-être que tu devrais me bénir ou faire quelque chose… »

Rogan posa une main sur mon épaule avec un large sourire.

— « Ça court, Débrouillard, je te bénis. Agenouille-toi, voilà, très bien. Enlève ta casquette… Scafougné, on met pas les doigts comme ça, t’oublie toujours, shour ! Bon. T’es prêt ? »

J’acquiesçai, légèrement appréhensif, les paumes des mains sur mon front et les yeux rivés sur mes genoux. Rogan se dressa devant moi et posa une main sur ma tête.

— « Je te bénis, mon fils… » Il lança une tirade religieuse à propos de je ne sais quelles vertus, ancêtres et conduites de vie —tout très sérieusement— et, enfin, il termina : « … et les esprits malins qui habitent ton corps t’auront libéré quand tu auras dit : paix et vertu. »

Je fronçai les sourcils, pris d’une subite pensée.

— « Dis, tu crois pas qu’ils tardent beaucoup à revenir, ces gwaks ? »

Rogan soupira.

— « Paix et vertu, Débrouillard. »

Oups.

— « Paix et vertu ! » prononçai-je avec solennité.

Et je me levai d’un bond, juste pour voir que mes camaros revenaient déjà. En courant. Et sans les bouteilles. Mais que bouffres ? Je fis un pas, en soufflant, lançai un « eh, shours, mais qu’est-ce qu’il se passe ! » et je remarquai soudain la silhouette qui se dressait à quelques mètres de nous à peine. Je faillis mourir moi aussi d’une crise cardiaque. C’était Abéryl masqué avec son foulard bleu. Il nous regardait comme s’il attendait là depuis un bon moment, avec toute la sérénité du monde.

— « Débrouillaaaard ! » cria Manras en approchant. Dil venait derrière, portant le P’tit Loup. « Débrouillard, Prêtre, on nous a fauché les clous ! »

Il faillit pousser Abéryl en arrivant. Je ne réagis pas. J’étais resté à regarder le Daguenoire, comme pétrifié dans le temps. Rogan souffla.

— « Et comment bouffres on vous les a fauchés, shours ? Un magicien vous a jeté un sort ou quoi ? »

— « Faut croire ! » assura Manras. « On a même pas vu sa tête. Je laisse les clous sur le comptoir et… paf. Je regarde une autre fois et ayô, les clous. Moi, je l’ai dit au tavernier. Mais il nous a fichus à la porte en disant qu’on était des menteurs et des dépaillés. »

— « Il a dit dépenaillés, » souffla Dil en posant le P’tit Loup.

Et il me jeta un curieux coup d’œil. S’apercevant soudain de mon immobilité, Rogan demanda :

— « Qu’est-ce qui t’ar… ? Oh, » murmura-t-il alors, en regardant Abéryl comme s’il venait tout à coup de le remarquer. « Tu le connais ? »

Je réussis à bouger la tête en un signe d’affirmation presque imperceptible. Et je l’entendis murmurer : bouffres. Oui, bouffres, bouffres, bouffres ! Pourquoi diables les Daguenoires s’obstinaient à me spiriter ? Abéryl s’éclaircit doucement la voix.

— « Nous te trouvons enfin, gamin. Je ne suis pas venu te faire de mal, ne t’inquiète pas. »

Oui, c’est ça, pensai-je. Mais je ne pouvais pas me carapater devant mes compères ; aussi, je me maintins ferme, je regardai le démon dans les yeux et dis :

— « Qu’est-ce que tu veux ? »

— « Mm… » Ab mit les mains dans ses poches. « Premièrement, que tu te détendes et que tu me croies : nous n’allons pas te faire de mal. Deuxièmement, que tu me permettes de te parler seul à seul. Tu veux bien ? »

Je clignai des yeux plusieurs fois. Ma confusion augmentait de seconde en seconde.

— « Tu vas pas me tuer ? »

Je le vis lever les yeux au ciel.

— « Non, mon garçon. Je ne vais pas te tuer. »

— « Dis-lui ce que t’as à dire, » intervint Rogan. « Mais t’approche pas. C’est un de Frashluc ou un Daguenoire ? » ajouta-t-il en murmurant à mon oreille.

— « Daguenoire, » répondis-je dans un chuchotement.

— « Esprits, je n’arrive pas à le croire, » souffla Abéryl. « Tu veux bien arrêter d’en dire trop chaque fois que tu ouvres la bouche ? Un de ces jours, je te vois donner aux mouches une liste avec tous nos noms. »

Ravalant ma honte, je lui rendis un regard de défi.

— « Rogan est mon ami. Il a le droit de savoir. Mes compères, ils mouchardent pas. »

— « Oh ? Alors, je ne me gênerai pas non plus : on a ton ami, celui qui a essayé de s’enfuir dans la forêt, » l’entendis-je annoncer, horrifié. « Depuis quinze jours, en réalité. Et on n’a pas pu en tirer grand-chose parce que le kap ne fait plus confiance aux hobbits et il n’a pas l’intention de remettre notre hôte à ce prince de Tamisabra. Alors, on se demandait si tu aurais l’amabilité de nous faciliter la communication et de tranquilliser Arik. »

Je le regardai, bouche bée. Arik avait été capturé par les Daguenoires avant même d’arriver dans la forêt ? Peste soit des Daguenoires ! Mais, au moins, il semblait qu’ils ne l’avaient pas tué ni remis au prince. J’inspirai brusquement et me frappai le front avec le poing. Rogan me donna une taloche pour m’arrêter avant de demander :

— « Arik ? Arik est avec vous ? Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »

— « Rien, » assura Abéryl. « On a simplement essayé de parler avec lui et je lui ai appris à jouer aux cartes. Aux fourchettes. Aux vieux-clous. Il se débrouille bien. Un garçon intelligent. Il nous a aussi plus ou moins fait comprendre comment il a réussi à sortir du Foyer avec toi, Draen. Apparemment, il avait une magara extrêmement intéressante. Mais il se trouve qu’il l’a perdue, d’après lui. »

Sous son regard mi-moqueur mi-inquisiteur, je me mordillai nerveusement la lèvre inférieure. Abéryl faisait allusion à la baguette magique ouvreuse de portes. Mais il n’avait pas à savoir que c’était moi qui l’avais, cachée dans un des tuyaux de mon collier de musique.

Brusquement, les yeux d’Abéryl s’écarquillèrent et il s’écria :

— « Mères des Lumières ! »

Il regardait en direction du canal. Je me retournai et… quand je vis le P’tit Loup flottant sur une caisse de bois, à la dérive, à deux bons mètres du bord, je crus devenir fou. Je m’époumonai :

— « P’TIT LOUP ! »

Je partis en courant vers lui. Mon intention était de prendre suffisamment d’élan pour sauter et agripper la caisse ainsi que le P’tit Loup. Abéryl ruina mon plan en m’arrêtant juste avant que je ne saute.

— « Attends ! Tu sais nager, au moins ? »

— « Non, » haletai-je. Je ne savais pas et mes compères non plus.

Abéryl marmonna quelque chose entre ses dents et, ôtant sa cape et son foulard en un rien de temps, il entra dans le canal. J’observai le héros, le cœur battant la chamade.

— « P’tit Loup, bouge pas ! » lui cria Rogan.

Le petiot était à quatre pattes sur la caisse. Au début, il avait été très concentré sur le tangage de celle-ci suivant s’il s’asseyait ou se déplaçait, mais, maintenant, face à nos cris, il nous regardait et… il essaya de voir s’il pouvait marcher sur l’eau. Quel isturbié ! Il disparut sous la surface et je crus mourir. Heureusement, Abéryl arrivait déjà et il parvint à l’attraper. Il le ramena sur la rive sain et sauf, crachant de l’eau et toussant. Dès que je le vis respirer normalement, je pris le petiot entre mes bras et je ne le lâchai pas, bredouillant :

— « Mais quel isturbié, bouffres, quel isturbié… »

— « Merci, m’sieu, » dit Rogan, la voix pleine de gratitude.

Abéryl ruisselait d’eau.

— « Moi qui aime si peu l’eau, » grogna le Daguenoire, en essayant de tordre ses vêtements trempés.

Il ôta ses bottes pour les vider. Je l’observai, incrédule. Je le regardai, ému. Et je dis enfin à mon tour :

— « Merci, Ab. Je regrette tellement. »

Abéryl me jeta un coup d’œil tout en secouant ses bottes. Finalement, il sourit.

— « On va vraiment finir par me surnommer le Héros des Gwaks. Je suis un sentimental. Comment va le marmot ? Comme il dit pas un mot… »

— « Il va bien, » assurai-je, la respiration encore un peu entrecoupée. Le P’tit Loup, par contre, avait déjà l’air tout à fait serein.

Manras et Dil s’étaient assis à côté de moi. Rogan se grattait la tête, examinant le Daguenoire qui faisait des moues et des grimaces face à ses habits trempés et qui marmonnait : oh, non, ma montre, oh, non, quel désastre… Je me mordis la lèvre, en pensant : ce Daguenoire meilleur ami de Korther à qui j’ai envoyé une décharge et que j’ai trahi, cet homme a sauvé le P’tit Loup. Il avait perdu une montre et quelque magara, à ce qu’il marmonnait, et tout ça pour sauver le P’tit Loup !

Captant finalement mon regard, Abéryl m’adressa une moue comme pour dire : c’est pas grave, je m’achèterai d’autres trucs. Et, alors, il me regarda avec plus d’attention et sourit.

— « Bon, Draen. Si je te demande maintenant de me suivre sans poser de questions, tu le feras ? »

Je n’hésitai pas. J’acquiesçai et dis avec ferveur :

— « Oui. »