Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 3: Le trésor des gwaks.

20 Traître condamné

Un pain délicieux entre les dents, je me trouvais assis sur l’herbe, avec Rogan, mes camaros et le P’tit Loup, et j’étais en train de leur offrir à chacun un collier, à la fois profondément solennel et joyeux, quand, brusquement, je fus réveillé par des secousses.

— « Débrouillard ! » me chuchota une voix à l’oreille.

Plus endormi qu’éveillé, je reconnus la voix du Voltigeur. Sans même ouvrir les yeux, je bredouillai, tout somnolent :

— « Qu’est-ce qu’il se passe ? »

Le Voltigeur souffla.

— « En vrai, tu me le demandes ? T’as oublié Frashluc ? »

Aussitôt le découragement et l’amertume m’envahirent et je voulus revenir à mes colliers et à mon pain délicieux… Une autre secousse et un pincement. J’émis un grognement et je saisis le Voltigeur par le bras.

— « L’Écrou Fou, » croassai-je, de mauvaise humeur. « C’est là que commence le tunnel. C’est tout ce que je sais. »

Je croisai les bras et y enfouis de nouveau mon visage. J’entendis le soupir du Voltigeur. Puis je n’entendis plus rien : j’étais de retour au monde des rêves. Sauf que cette fois, je rêvai que j’étais dans un tunnel avec deux grands yeux de dragon au fond et les roches tombaient et tombaient et m’écrasaient… Et je me fumisais, mais pas d’un coup, c’était une lente agonie avec la peur aux entrailles… mais quelle peur ! Je me réveillai trempé de sueur, tremblant et le cœur emballé.

Dès que je me calmai, je me demandai si le Voltigeur était vraiment venu me voir cette nuit ou si je l’avais rêvé. Ne pas être capable de le savoir me laissait confus. Ça n’aurait pas été la première fois que je rêvais que je me réveillais et que je m’endormais sans m’être réveillé pour de vrai. Finalement, je haussai les épaules et regardai le P’tit Loup qui jouait à côté de moi, mordillant le crâne du Maître. C’était signe qu’il avait faim. Je lui ébouriffai les cheveux.

— « Ayô, ayô, P’tit Loup. T’as faim ? » Le blondinet acquiesça énergiquement. « Ben, on va y remédier. »

Il faisait jour depuis des heures déjà, mais Manras et Dil dormaient encore. Je me levai et ce n’est qu’alors que je me rendis compte que je n’avais plus la cape et que les bottes n’étaient plus là où je les avais laissées. Je me tournai, cherchai Arik du regard et ne le trouvai pas. De fait, plus de la moitié des compères étaient déjà partis. Je tripotai la pierre noire d’Arik dans ma poche, soupirai et, après avoir rapidement examiné mes blessures, je tirai mes camaros de leur sommeil en leur chantant un : Larilan, larilon, viens, Printemps, dent-de-lion, bomboumbim… Ils s’éveillèrent et nous sortîmes tous les quatre du Bivouac. Nous arrivions à la rue qui bordait la zone rocheuse quand j’aperçus le Prêtre qui montait la côte en trottant, dissimulant quelque chose sous son manteau.

— « Heureusement que je vous trouve ! » nous salua-t-il avec un grand sourire. « Je vous ai acheté le petit déjeuner. Hier, j’ai bien récolté et, comme t’avais faim, Débrouillard, mes ancêtres m’ont dit : sois généreux et donne à l’âme affamée. Tiens, tiens : du pain de seigle, ni plus ni moins. »

Je ne pus éviter de pousser une exclamation de joie en voyant la miche de pain. J’avais déjà la bouche pleine et les yeux à moitié fermés de plaisir quand je dis :

— « Bonne mère, merci, Prêtre. Je t’en dois une. »

— « Bouffres. Moi, je t’en dois plus d’une pour l’hôpital, » me répliqua-t-il.

Je roulai les yeux. Le Prêtre n’oublierait jamais ce que j’avais fait pour lui à l’hôpital. À nous cinq, nous ne laissâmes pas une miette et, après avoir erré un peu dans le secteur, nous prîmes la direction du quartier de Tarmil. Je ne boitais presque plus.

Comme nous avions déjeuné et qu’il régnait dans la ville une atmosphère de fête, nous donnâmes libre cours à nos penchants. Moi, j’avais trahi Korther, je n’avais plus à craindre Frashluc et, par conséquent, j’avais la conscience presque tout à fait tranquille, presque. Aussi, nous flânâmes sur l’Avenue de Tarmil de magasin en magasin et de fontaine en fontaine, nous rencontrâmes le Vif et le vampire sur l’Esplanade et le kap nous informa que, le matin, il avait vendu la cape elfique —apparemment, avec le consentement d’Arik. Il en avait tiré une bonne somme, avec laquelle il avait acheté des vêtements appropriés pour le nouveau de la bande, cache-nez compris. Il ne nous dit pas où le reste de la thune était passé.

Nous profitâmes pleinement de cette journée. Nous mendiâmes un peu, mais juste un peu : le reste du temps, nous le passâmes à nous promener dans les rues pleines de monde, nous achetâmes un pot de peinture à un vendeur et nous nous peinturlurâmes tout le visage et même les bras. Nous dessinâmes également deux cercles noirs autour des yeux d’Arik. Au début, il ne voulait pas, mais rien n’est plus convaincant qu’une troupe de gwaks déterminée à voir tous les compères, et surtout les nouveaux, agir pareillement. Comme en tout : l’insistance fait plier toute résistance. Par ailleurs, le vampire apprenait vite et, à l’heure du défilé, il était déjà capable de dire : bouffres, super, c’est rageusement bien et ayô, compères ! Entre autres. Au début, il avait l’air timide et sérieux, mais petit à petit il se dégourdit et, l’après-midi, il était partant pour toutes les gwakeries : il chipa un collier de fleurs accroché à une porte, éclaboussa les gens près d’une fontaine, tira la queue des chevaux du défilé… La seule chose qu’il ne fit pas fut de cracher sur les bottes des grippe-clous parce qu’il disait que ses crachats attiraient l’attention à cause de l’odeur. Finalement, vampire ou pas, c’était un enfant comme nous tous.

Je bâillai. Nous étions une dizaine de compères assis sur l’herbe du Parc du Soir. L’après-midi touchait à sa fin, l’air fraîchissait et, néanmoins, le lieu était bondé de promeneurs. Nous avions tiré au sort pour savoir qui devrait faire la manche pour nous acheter un ballon comme celui qu’avaient ces enfants qui jouaient un peu plus loin et c’était tombé sur Manras ; aussi, le petit elfe noir se tournait maintenant de tous côtés, tendant la main aux passants. Pour le moment, il n’avait pas beaucoup de succès. Quand un groupe passa devant lui en le bousculant pour l’écarter de son chemin, je m’esclaffai.

— « Tu laisses filer la clientèle, démorjé ! À ce rythme, on aura le ballon en été ! »

Je le dis sur un ton enjoué, mais Manras m’adressa une moue désemparée et leva un regard affligé vers les grippe-clous. Je roulai les yeux et dis :

— « Allez, amène-toi, laisse tomber ! »

De toute façon, il était clair que nous n’allions pas avoir le ballon avant la nuit même si nous joignions toutes nos économies.

Comme le ciel s’obscurcissait, je vis le propriétaire du ballon dire adieu à ses amis et s’éloigner avec sa famille. Je jetai un coup d’œil au visage renfrogné de Manras et lui donnai une bourrade moqueuse.

— « Oublie le ballon. C’est des trucs de grippe-clous. Nous, on a des trucs meilleurs ! »

Je plaçai le bâtonnet de rodaria entre mes dents et m’allongeai sur l’herbe. La Gemme brillait déjà dans le ciel et on apercevait les étoiles.

— « Des trucs meilleurs ? » interrogea Manras. « Quels trucs meilleurs ? »

Damba, la Venins et Lin étaient déjà partis au Bivouac et, maintenant, nous n’étions plus que Rogan, mes camaros, Arik, Syrdio, le P’tit Loup et moi. Je levai la main et, d’un geste ample, je désignai le ciel sombre.

— « Ça. La liberté. À nous, personne nous dit quand est-ce qu’on doit arrêter de jouer. »

Il y eut un silence durant lequel on entendit les voix des passants. Alors, Dil lâcha :

— « Aux morts non plus. »

Nous soufflâmes et éclatâmes de rire.

— « Rond, » admis-je. « Mais eux, c’est des esprits, c’est pas pareil. »

Syrdio intervint, moqueur :

— « Tu penses tout de même pas que ces gamins grippe-clous aimeraient prendre ta place, Débrouillard ? »

Je grimaçai et tordis la bouche plusieurs fois.

— « Bah. Ben, non, » reconnus-je. « Eux, c’est des veinards. Mais c’est pas pour ça qu’on est moins qu’eux, non ? »

Rogan se racla la gorge.

— « Qui se compare au voisin n’aura qu’éternel chagrin, » cita-t-il.

Je haussai les épaules et soupirai.

— « Bah. Qu’est-ce que j’en sais. En tout cas, nous aussi, on a de la chance. On est vivants. Et on n’est pas nés idiots. C’est pour ça que je me dis qu’on devrait étudier. »

Une subite idée illumina mon visage d’un sourire.

— « Étudier ? » répéta Rogan. « Moi, j’ai toujours aimé étudier. J’allais à l’école avec les prêtres, » nous rappela-t-il. « Et, une fois, y’en a un qui m’a dit : Rogan, tu pourrais devenir ministre. Vous pouvez le croire ? »

Je ne sais pas si je le croyais, mais il nous l’avait raconté tant de fois que j’allais finir par le croire pour de bon. Comme le Prêtre ouvrait la bouche, pris d’une nouvelle inspiration, je me levai d’un coup et dis avec énergie :

— « On va étudier. Maintenant. C’est fête, c’est le jour idéal, » argumentai-je. « Allez, on y va. »

Je les avais tous pris par surprise.

— « Débrouillard, on va où ? » se surprit Manras en me voyant debout.

Je souris largement.

— « À la Bibliothèque Nationale. Allez, shours ! »

Je commençai à m’éloigner, le P’tit Loup à la main, et j’entendis l’éclat de rire de Syrdio.

— « Tu perds la boule, Débrouillard ! »

Je revins pour tirer Arik par la manche et dire :

— « Pas du tout. Arik nous ouvrira. Il a une baguette magique. Ça va être incroyable. Vous avez déjà vu des étagères pleines de livres, vous ? Moi, oui. Mais je veux que vous les voyez. Amenez-vous, allez, faites pas les tire-au-flanc, pour étudier il faut être per… persé… bon, il faut avoir du cran et bosser bestial, voilà ce que je dis, et si vous bougez pas vos pattes, vous allez rien obtenir dans la vie. Allez ! »

Je tirai Arik et mes camaros me suivirent, intrigués. Rogan en fit autant, l’air plus réservé, et Syrdio lança en nous rejoignant :

— « Si vous vous faites prendre, vous allez être dans de beaux draps, shours ! Tout ça pour voir des fichus livres que vous savez pas lire. »

— « Si, je sais ! » répliquai-je.

— « Tu sais lire des livres en vrai ? Ouais, tu parles, » rétorqua Syrdio. « T’es peut-être un magicien, mais t’es qu’un gwak. »

Je lui fis face, les sourcils froncés. Il ajouta :

— « Atterris, shour. Tu vas pas te faire savant en entrant dans la bibliothèque une nuit. Mais si tu veux faire le malin, c’est ton problème. »

— « Ce serait pas mieux de se cultiver à un autre endroit qui soit pas surveillé ? » intervint Rogan. « Au temple, par exemple. À cette heure, ils doivent encore fêter l’arrivée du printemps. Et sur l’autel, y’a toujours une copie du Livre Sacré. Sûr que tu l’as même pas lu. »

Que Syrdio s’oppose à moi, passons, mais le Prêtre ? Je les regardai tous les deux, perplexe. Fichtre, mon idée était-elle si farfelue ? Moi, je voulais juste apprendre ! Alors, Arik demanda en caeldrique :

— « Qu’est-ce qui se passe ? »

Je soupirai et jetai un coup d’œil songeur au vampire. Celui-ci n’avait rien compris. Rogan ajouta :

— « Allons au Bivouac. De là, les feux d’artifice se voient super bien. On y va ? »

Je soupirai de nouveau, déçu. Comme mes compères se mettaient en marche, sortant du parc, je pris le P’tit Loup sur mes épaules et je les suivis, taciturne. Après un silence, je demandai à Arik sur un ton innocent :

— « Comment il fonctionne, ton bâtonnet magique ? »

* * *

Le lendemain après-midi, j’entrai dans un magasin de vêtements de grippe-clous, derrière une grande dame et ses deux fils, je me faufilai derrière des étagères et profitant de ce que la vendeuse ne m’avait pas encore vu, je me dissimulai derrière une grande caisse couverte de piles de tissus. Une fois là, j’attendis. J’attendis jusqu’à ce que mes muscles s’engourdissent et que l’excitation du vol s’épuise. La nuit tomba. Et le magasin ferma. J’attendis encore longtemps, tendant l’oreille, guettant le moindre bruit et, alors, je sortis de ma cachette. Je me dirigeai à pas de loup jusqu’au comptoir, évitant les piles et les étagères, je tâtonnai et trouvai enfin la caisse. Je sortis la clé magique et l’introduisis dans la serrure. J’activai la magara, qui se déforma pour prendre la forme de la clé adéquate, je tournai et la caisse s’ouvrit. Je retirai aussitôt la magara, car Arik m’avait averti qu’elle pouvait rester bloquée et collée à la serrure. Je regardai à l’intérieur de la caisse et retins ma respiration. Il y avait là au moins trente siatos en pièces de monnaie et aussi des billets. Je fauchai tout. J’ouvris la porte de sortie et partis de là comme le vent, entouré d’ombres harmoniques. Je n’en sortais ni plus savant ni plus érudit, mais j’avais maintenant assez de thune pour m’acquitter de ma dette envers le Vif et même pour engager un professeur particulier durant toute une lune. C’était-y pas une idée de génie !

Comme le printemps arrivait, le Vif avait décidé de changer de refuge. Le Bivouac était bien pour ne pas mourir de froid, parce que, là, le sol était toujours tiède, mais c’était un enfer létal de roches pointues : la veille, sans remonter plus loin, le P’tit Loup avait été sur le point de se rompre les os et seuls les réflexes du Prêtre l’avaient sauvé. Nous avions donc déménagé à une impasse du Labyrinthe, propriété de ceux de Frashluc. En échange de promesses d’obtenir certains privilèges —comme un refuge sûr ou de la rodaria meilleur marché—, nous nous compromettions à travailler pour eux, que ce soit comme de simples « yeux », comme mendiants professionnels, cireurs de bottes ou revendeurs de marchandise : tout était bon. Jusqu’alors, le Vif avait toujours essayé d’éviter tout compromis, mais, visiblement, ils l’avaient fait changer d’avis. Et moi, comme membre de la bande, je suivis le mouvement. J’avais pensé que, comme ça, peut-être que les Daguenoires ne sauraient plus où me chercher. L’idée de continuer à travailler pour Frashluc ne me plaisait pas, mais n’avais-je pas promis d’être loyal en échange de la mort du Fauve Noir ? Bon, eh bien, pour une fois, je tenais parole.

Je mis bien deux heures à rejoindre le refuge, parce que je me fis prudent. Je ne voulais pas qu’on me chipe le butin. J’arrivai enfin à l’impasse et, plaçant la thune de façon à ce que personne ne puisse me l’enlever sans que je m’en aperçoive, je m’installai pour pioncer, riche comme un grippe-clous. Et je pionçai.

Les jours suivants, je m’employai à chercher un professeur disposé à enseigner non seulement à moi mais aussi à toute une troupe de gwaks. Le premier fut une vieille érudite des Chats. Elle vint au refuge durant trois jours, tous les après-midis, pour nous apprendre des choses, jusqu’à ce que j’achète une petite ardoise et des craies pour qu’elle nous dessine des lettres et qu’il s’avère que la vieille femme ne savait pas écrire. J’aurais pris la mouche si la vieille n’avait pas été une âme aimable et sympathique, aussi je lui dis : merci, grand-mère, mais nous voulons étudier avec un vrai professeur. Et je la renvoyai.

Je virai deux autres escrocs beaucoup moins sympathiques avant d’arriver à la conclusion que, dans le quartier des Chats, je n’allais trouver aucun saïjit cultivé. Alors, je me rendis à Tarmil.

À ce stade, mon butin s’était considérablement amenuisé. D’abord, le Vif avait gardé dix siatos en tant que kap. Ensuite, je dus changer le papier-monnaie pour de l’argent sonnant et les hommes de Frashluc prirent une bonne part. Il me restait, au total, trente dorés. Trente dorés pour devenir savant.

Finalement, je pensai à mon frère Skelrog. Il était maître d’école : à coup sûr, il savait beaucoup de choses. C’était premier Jour-Bonté de Pailles. Après avoir fait une commission au Fier-à-bras, je m’en fus tout droit à l’École du Passage, non sans oublier de passer loin de L’Écrou Fou, au cas où. L’école était déserte. Est-ce que j’arrivais en retard ? J’allais faire demi-tour, déçu, trempé sous la pluie printanière, quand j’aperçus deux silhouettes qui causaient près de la porte de service de l’école, sous le préau. C’était Skelrog, avec Kakzail. Peut-être alertés par ma brusque immobilité, les deux frères tournèrent les yeux vers moi. Je fis un pas de côté, soudainement envahi par l’appréhension. S’ils m’attrapaient, ayô la liberté. Tout bien pensé, est-ce que ça valait le coup de parler à Skelrog de mes aspirations savantes ? C’était plutôt risqué.

— « Ashig ? » clama Kakzail, saisi.

Je fis demi-tour et partis en courant, me traitant de démorjé. Pourquoi diables allais-je à l’École du Passage si c’était pour filer à toutes jambes ? Triple démorjé.

J’étais encore en train de courir quand, sans que je m’y attende, je reçus un croche-pied et, alors que j’allais m’étaler dans une flaque, des bras me saisirent avant que je ne touche le sol et me traînèrent vers une impasse. Quand je levai les yeux, je demeurai comme mort. C’était Yal. Mon maître avait une expression qui ne me dit rien de bon.

— « Élassar… » haletai-je.

— « Élassar, je t’en ficherai, » me répliqua-t-il avec vivacité. Il me poussa et, tandis que je m’efforçais de rattraper mon équilibre, il me siffla : « Tu es le pire sari que j’aurais pu avoir. Tu as fait honte à toute la confrérie et tu nous as tous trompés. Korther ne peut plus rien faire pour toi, Mor-eldal, tu comprends ? Il t’a expulsé définitivement. »

Je baissai la tête. La culpabilité me rongeait au-dedans. Après un silence, Yal fit un geste brusque, altéré.

— « Tu ne me dis rien ? »

Je me mordillai nerveusement la lèvre supérieure, levant et baissant la tête avec agitation. La déception qui brillait dans les yeux de mon maître était si pénétrante que j’avais envie de me gifler.

— « Korther croit savoir comment tu t’es échappé, » ajouta Yal d’une voix d’outre-tombe. « Si tu nous dis où est le… garçon qui est sorti avec toi, il t’épargnera. »

Je levai la tête avec vivacité. Comment diables savaient-ils, pour Arik ?

— « Je me suis carapaté tout seul, » répliquai-je.

Yal serra les dents et inspira pour se calmer.

— « Des Souterriens le cherchent. Et ils sont prêts à laisser le tunnel intact si nous leur ramenons le vam… le garçon. Il portait une cape elfique. Et nous savons qu’il s’en est vendu une aux Chats il y a peu. Nous ne savons pas encore qui l’a vendue, mais… nous ne tarderons pas à le découvrir. Et s’il s’avère qu’il est avec toi, Draen, ce serait la goutte qui fait déborder le vase. Écoute, ce garçon n’est pas un garçon normal. »

Je roulai les yeux et répétai :

— « Pas une fichue idée d’oùsqu’il peut être, ce gwak. Dans ma bande, on est tous normaux. »

Yal me secoua par les épaules avec une intense exaspération.

— « Mais rends-toi compte, Draen ! Tu joues avec ta vie. »

Je perçus un mouvement derrière mon maître et… j’écarquillai les yeux. Kakzail était là, à l’entrée de l’impasse. Allez savoir ce qu’il avait entendu. Alerté par mon regard, Yal fit volte-face et reprit plus ou moins contenance en lançant un :

— « Tiens donc. Kakzail Malaxalra. Quelle surprise. »

Mon frère aîné tambourina sur le pommeau de son épée.

— « Qu’est-ce qu’un fonctionnaire du Capitole et un gwak peuvent bien faire dans une impasse ? Ou peut-être devrais-je dire deux Daguenoires. »

Je soufflai.

— « Un Daguenoire. Moi, je le suis plus. »

Et, disant cela, je tentai de contourner mon maître et de m’ouvrir un chemin en feignant une démarche tranquille et, alors, je partis comme une flèche. J’évitai la main de Kakzail et disparus en descendant la rue.

L’objectif d’aller sauver Arik me maintint éloigné de toute pensée pessimiste sur ce « tu joues avec ta vie » et la menace de mort de Korther. Je m’enfonçai profondément dans le Labyrinthe et m’assurai que personne ne me suivait avant de retourner au refuge. Arik n’était pas là. J’attendis avec impatience. Je vis rentrer mes camaros et, finalement, toute la bande. Et chaque fois qu’un compère arrivait, je faisais un bond en disant : Et Arik ? Rien, ils ne savaient pas où il était.

De plus en plus convaincu qu’ils l’avaient attrapé, j’éprouvai un soulagement de mille démons quand j’entendis la voix du Vif et aperçus sa silhouette accompagnée de celle du vampire. Je me précipitai.

— « Arik ! Tu dois partir. Le prince sait que tu es là. »

Les yeux bleus du vampire brillèrent à la lumière du petit feu.

— « Comment ? » dit-il. « Comment il le sait ? »

Je grimaçai.

— « À cause des Daguenoires. Et à cause de la cape elfique qui s’est vendue. Viens. Je vais t’emmener dans un endroit sûr. »

J’expliquai au Vif ce qui se passait et, sans plus attendre, nous planifiâmes la fuite. Nous irions à la Crypte, mais, pour cela, il fallait traverser un pont. Nous choisîmes le Pont de Lune, le plus discret et le plus proche et, en quelques minutes, nous étions en marche.

Tandis que nous avancions, je donnais des conseils à Arik :

— « Si tu croises un nadre ou un loup, tu grimpes à un arbre. Comme t’es un vampire, je ne te dis pas de ne pas manger de baies et de champignons que tu ne connais pas. Mais je suppose que ça vaut pour les animaux que tu ne connais pas. Toi, continue vers le soleil ponant, jusqu’aux montagnes. Si tu veux revenir, moi, à ta place, j’attendrais au moins une lune, parce que vu comme sont les Daguenoires… »

Et ainsi, je papotai sans relâche jusqu’à ce que nous arrivions à la Place de Lune. Là, je dissimulai bien mon visage sans ralentir l’allure. Il faisait déjà nuit, il avait cessé de pleuvoir, et la Lune et la Gemme illuminaient le ciel. Dans l’obscurité, je perçus une silhouette suspecte de l’autre côté de la grande place. N’importe qui ne l’aurait pas remarquée, mais j’étais aux aguets. Je m’arrêtai dans les ombres d’un édifice et murmurai à Arik :

— « Je crois qu’ils surveillent le pont. »

— « Les Daguenoires ? » s’enquit le vampire.

J’acquiesçai.

— « Nous devrions nous séparer, » proposai-je. « Les Daguenoires pourraient me reconnaître. Comme je te dis, la forêt est droit en face, tu ne peux pas te tromper. »

Arik acquiesça, tendu.

— « Merci. »

Je souris.

— « De rien. Au fait, la pierre de ta mère. Pour un peu, je l’oublie. Tu me laisses la baguette magique ? Dans la forêt, tu ne vas trouver aucune porte fermée… »

— « Ça court, » dit Arik en drionsanais. Il accepta la pierre avec hésitation et me rendit le collier de musique. Il articula : « Le Vif m’a dit : il s’est fichu de toi avec ce collier. C’est vrai ? »

Je déglutis.

— « Euh… Mais quel gredin alors, ce Vif, » croassai-je. « Ce scafougné, il dit n’importe quoi. De toute façon, l’important, c’est qu’on soit compères et qu’on se soit donné un coup de main, pas vrai ? »

Les yeux d’Arik sourirent.

— « Oui. Je suppose, » admit-il en caeldrique. « Tu sais ? S’il n’y avait pas eu le prince… je serais resté. »

La confession m’arracha un sourire.

— « Naturel, » dis-je en drionsanais. « Même les vampires ont besoin de compères. » Je lui tapotai l’épaule et indiquai du menton un groupe de gens qui se dirigeaient vers le pont. « Mêle-toi à cette troupe et tu passeras comme un esprit. »

Arik soupira, acquiesça et se mit alors à avancer vers le pont. Il s’arrêta au bout de quelques pas juste pour dire :

— « Ayô. »

Mon sourire s’élargit.

— « Ayô, ayô ! Prends soin de toi. »

À cet instant, j’eus la curieuse impression que j’avais pris la place de mon maître nakrus et Arik, le mien : moi, je restais à la maison, et lui s’en allait explorer le monde.

Tandis que le vampire commençait à traverser le pont entre les gens, je contournai la place pour m’approcher et m’assurer que le jeune vampire arriverait sain et sauf de l’autre côté. Je ne cessai de surveiller du coin de l’œil celui qui m’avait l’air suspect. À présent, il ne me le paraissait pas autant. Il était détendu, en train de fumer une pipe près du pont. Quand je perdis de vue Arik, je me dis : il est temps de s’en aller. Et je fis demi-tour, juste à temps pour voir deux silhouettes se diriger droit sur moi. L’une d’elles me sembla familière. Je bondis comme un écureuil et partis en courant sur le quai qui bordait le fleuve. L’un me barra le passage en prenant un raccourci par une autre rue et je changeai alors de trajectoire, mais l’autre me bloquait l’issue. J’étais pris au piège. Je sautai à bord d’une des barges amarrées là. Il y avait plusieurs files et je pus continuer à courir de barge en barge. Si seulement je parvenais à arriver jusqu’au canal près de la Prison du Moulin, peut-être que je pourrais les semer.

Mes pieds, nus, ne faisaient presque pas de bruit sur le bois. Les bottes de mes deux poursuivants, elles, étaient bien audibles. Maintenant que je me souvenais des paroles de Yal, je n’avais aucun doute sur les intentions de ces types. Ils allaient me tuer. Korther en avait assez de moi, je l’avais trahi trop de fois, ce que j’avais fait était impardonnable. Ils m’avaient expulsé de la confrérie et je connaissais la localisation du nouveau Foyer, je savais que Korther, Abéryl et Rolg étaient des démons et, pour comble, j’étais un monstre nécromancien… Disons qu’ils avaient des raisons plus que suffisantes pour me tuer.

J’eus rageusement de la chance : je passai juste par une barge-taverne où avait lieu une fête de noce et je réussis à m’éclipser au milieu de la foule. Je me carapatai en bordant le canal et tombai sur des garçons de la pension du Beau-lieu que je connaissais. Je leur dis :

— « Ayô, les mouches me poursuivent, siouplaît, couvrez-moi ! »

Tous comprirent et, tandis qu’ils reprenaient leur course de bouchons quotidienne, l’un d’eux me prêta son manteau, nous échangeâmes nos casquettes, je me frottai le visage avec des cendres et je devins méconnaissable. Du coin de l’œil, je vis mes poursuivants continuer leur course dans une rue, au hasard. J’étais presque sûr que l’un d’eux était Abéryl.

Après m’être plaint aux compagnons du Beau-lieu de ces mouches qui n’arrêtaient pas d’empoisonner les gwaks, je leur dis :

— « Je vous en dois une, camarades. Si un jour, vous voulez acheter quelque chose sur le marché là-bas aux Chats, n’hésitez pas, je vous sers d’intermédiaire et je vous fais un rabais. Demandez après le Débrouillard. Je suis assez connu dans le quartier. »

Je jouai un peu avec eux aux bouchons, au cas où les Daguenoires reviendraient. Et, de fait, ils revinrent, mais ils ne nous prêtèrent pas plus d’attention au retour qu’à l’aller. Alors, quand je pensai que j’étais enfin en sécurité, je repris mon manteau et ma casquette, je leur dis ayô et revins aux Chats par un chemin détourné.

Plus je m’approchais du refuge, plus mes pensées tourbillonnaient dans ma tête et plus la peur revenait m’oppresser. Parce que je savais que, si les Daguenoires ne m’avaient pas attrapé cette nuit, ils m’attraperaient dans deux, trois, quatre jours peut-être et, si c’était pour me fumiser dans si peu de temps, disons que j’aurais presque mieux fait de partir avec Arik.

J’arrivai donc au refuge en tremblant et, comme les compères voulaient savoir si la fuite s’était bien passée, tous s’aperçurent de mon état.

— « Il s’est fait choper ? » s’inquiéta le Vif.

Je fis non de la tête et me frottai la poitrine, comme si je pouvais ainsi en finir avec la peur.

— « Non. Lui, il est parti. C’est moi qu’ils ont failli choper. »

— « Les Daguenoires ? » demanda le Prêtre.

J’acquiesçai machinalement et bredouillai :

— « Ils veulent me fumiser. Je devrais… aller me rendre. Après tout, je le mérite. »

Le Vif émit un souffle, il me prit par les épaules et me secoua.

— « Sois pas isturbié. Tu vas pas te rendre. Assieds-toi et respire, doublet. »

Je m’assis, mais je répétai avec plus de ferveur :

— « Je vais me rendre. J’ai trahi mon cousin. C’était mon maître. Je suis un misérable. Tout ça à cause de cet isturbié de Frashluc. Je le hais, je le hais, je le hais ! »

Ne me dominant plus, je me griffai jusqu’au sang. Je voulais m’arracher les yeux. Je voulais vivre et, en même temps, je voulais mourir. Je voulais qu’on me laisse en paix ! Ils écartèrent mes mains. Je hurlai de désespoir. Et ils me calmèrent en me faisant enfourner de la drogue. Je restai dans les vapes, mais, néanmoins, quand le P’tit Loup vint me voir, je l’embrassai doucement et lui balbutiai une berceuse jusqu’à ce qu’il s’endorme. Je ne fermai pas l’œil de toute la nuit et, au cas où j’aurais eu l’idée de me rendre en cachette, ils me redonnèrent une dose de dent-de-passion.

Quand je me réveillai, vers midi, j’étais encore groggy. Comme Manras et Dil savaient qu’avec moi, ils n’avaient pas besoin de travailler pour manger, ils étaient restés à flemmarder dans l’impasse. À moins que ce soit parce que le Vif leur avait demandé de me surveiller. Ils étaient occupés à jouer à la bataille de pouces. Je levai à peine la tête : je m’emmitouflai de nouveau dans ma couverture et feignis de dormir. Maintenant que mon accès de désespoir et mon état apathique étaient passés, ma tête s’éveillait petit à petit. Mon maître nakrus disait que, face à un problème, avant de se résigner, il fallait toujours chercher une solution. Aussi, j’employai les heures suivantes à en chercher une. Au bout d’un moment, Manras vint me tirer par l’oreille en disant : Débrouillard !, on sait que t’es réveillé. Je roulai les yeux, je me redressai, mangeai un reste de lentilles avec du pain et passai l’après-midi avec mes camaros et le P’tit Loup.

Comme je savais que, la veille, mon emportement avait choqué mes amis, je fis un effort pour libérer ma bonne humeur et leur montrer que je n’étais pas devenu fou. Car, s’il était vrai que j’avais trahi et déçu des êtres que j’aimais, j’avais encore d’autres êtres chers qui m’aimaient bien, qui n’étaient pas fâchés avec moi et qui voulaient me voir jouer avec eux. Aussi, j’envoyai mes inquiétudes pour l’avenir chasser les nuages et je jouai avec mes compères.

Nous étions occupés à dessiner sur l’ardoise avec les craies —et j’étais en train de dire à Manras « isturbié, on crache pas pour effacer, on frotte avec le poing, t’es qu’un isturbié »— quand une tête apparut dans l’impasse et je fis un bond.

— « Voltigeur ! »

Nous l’accueillîmes avec joie et il s’approcha et s’assit avec une curieuse expression sur le visage.

— « On m’a raconté pour hier, » dit-il. Il baissa des yeux attentifs sur mon bras droit rougi par mes griffures de la veille et il haussa les épaules, souriant. « J’allais te proposer quelque chose, mais je vois que tu vas mieux. »

Je le regardai avide de savoir.

— « Me proposer quelque chose ? Quoi ? »

Mon ami haussa de nouveau les épaules.

— « Bon… On m’a proposé un truc pour te maintenir éloigné des Daguenoires. Ça t’intéresse ? »

— « Si ça m’intéresse ? » m’écriai-je, abasourdi. « Rageusement ! »

Le Voltigeur continua :

— « Distribuer des messages dans les tunnels de Frashluc, courir comme un endiablé, te casser les reins, nettoyer les maisons interdites, jouer les petits chiens… Ça t’intéresse toujours ? »

J’acquiesçai énergiquement : face à la mort, n’importe quelle alternative de ce style était bonne à prendre. Le Voltigeur sourit largement.

— « Génial. Alors, on s’associe ? »

Il leva la main. Le cœur vibrant de soulagement et d’enthousiasme, je la lui tapai en affirmant :

— « On s’associe ! »