Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 3: Le trésor des gwaks.

14 Déshérité

La salle à manger était paisible. Samfen griffonnait sur une feuille, la mine appliquée ; Sarova tordait la bouche et foudroyait sa propre feuille comme s’il essayait de découvrir un grand mystère ; Mili jouait avec Nat et Lioayza par terre. Provenant du local, on entendait le « clac, clac » des faucheux du barbier, qui continuait de travailler. Quant à la dame, elle était installée dans un petit fauteuil près de la cuisinière et elle raccommodait des habits tout en fredonnant.

Moi, assis à l’autre bout de la table, je coupais des oignons pour le dîner. Je pleurais comme un condamné.

Cinq jours. Cela faisait déjà cinq jours que j’étais chez le barbier, presque aussi coupé du monde que dans la vallée. Par deux fois, j’avais subi la punition du silence et autant celle du ceinturon, et tout ça, soit à cause de mon langage « grossier » soit parce que je n’avais pas su me taire. Rien de très douloureux ni de très traumatisant, mais chaque punition m’emplissait de perplexité, parce que je ne savais jamais quand le barbier allait considérer que tel ou tel mot était passable ou intolérable. Les deux premières nuits, je me répétais dans la tête les mots interdits pour lesquels j’avais reçu une taloche ou un avertissement… La liste devint vite interminable et, logiquement, je finis par en avoir assez.

Depuis deux jours, c’était moi qui me chargeais de couper les légumes. C’est que le barbier m’avait surpris en train de donner des conseils à Sam contre ses persécuteurs des Ormes et, nous demandant ce que nous tramions, Samfen avait assuré que je voulais juste l’aider dans ses devoirs. De là, le barbier avait répliqué : bon, eh bien, à partir de maintenant, Ashig se chargera des tâches domestiques dont tu t’occupes normalement et, comme ça, tu auras plus de temps pour étudier ; avec un peu de chance, tu réussiras peut-être même à améliorer tes notes et tirer profit de l’argent que nous avons payé pour ton inscription.

Samfen avait reçu la réponse avec une vague de repentir et, les deux jours suivants, il ne leva pas la tête de ses livres. Et le grand architecte était là, maintenant, à manier la plume comme un scribe.

Je finis de couper le maudit oignon et allai mettre le tout dans la marmite. Me voyant m’affairer, Yalma leva les yeux de sa couture, me regarda, sourit et dit quelque chose dans la langue de la vallée. Sarova et Samfen étouffèrent des rires. Je pris un air confus.

— « Je gombrends bas, » avouai-je.

Sarova s’esclaffa et Yalma s’excusa en drionsanais :

— « Oh. Désolée, je ne sais plus en quoi je parle. Je disais que, si on te donnait tout de suite un rôle dans une tragédie, tu le jouerais à merveille. »

Ah. Ça, elle le disait parce que j’avais les yeux tout pleins de larmes et le nez qui coulait, compris-je. J’essayai de m’essuyer. Ma mère souffla, amusée.

— « Une minute. Tu ne veux tout de même pas nous remplir la marmite de cochonneries. Tiens, mouche-toi avec ça. »

Elle me tendit un mouchoir. Il n’était pas d’un tissu aussi fin que les mouchoirs que je chipais aux grippe-clous, mais il n’était pas non plus comme le torchon troué du vieux Fiks. Je l’acceptai, surpris, et je m’essuyais aussi bien que possible quand, soudain, j’entendis dans la boutique une voix que je reconnus. Ce n’était pas celle du barbier, ni celle d’un client grippe-clous. C’était celle d’un enfant qui demandait innocemment : est-ce que le Débrouillard est là ?

J’inspirai profondément et, tout excité, je jetai le mouchoir et me précipitai vers le local. En passant la tête par la porte entrebâillée, la joie m’envahit. Debout, à l’entrée de la boutique, se tenaient mes…

— « Camaros ! » m’exclamai-je.

Je m’avançai et, ils se précipitèrent vers moi, malgré le « dehors ! » tonitruant du barbier. Dil souriait largement ; Manras lança :

— « On s’est carapatés du dépôt ! Adoya est venu me demander mon nom et je lui ai dit que Nat, mais il m’a regardé avec une tête si bizarre que… »

— « Que je lui ai dit : il nous a reconnus, on se carapate, » compléta Dil.

— « Et on s’est carapatés, » conclut le petit elfe noir. « Viens ! On retourne dans la rue. On va chercher le Prêtre… »

Il me tirait par la manche, inquiet en voyant la tête que faisait le barbier maintenant. Et son inquiétude augmenta quand il vit que je résistais. Le barbier s’interposa, me libérant des mains de mes camaros. Alors, c’est moi qui voulus m’approcher d’eux, mais, après avoir poussé Manras et Dil vers la sortie avec un « dehors ou j’appelle la garde ! », le barbier m’agrippa.

— « Lâchez-moi ! » protestai-je. « Camaros, je vais avec vous ! »

Le barbier ne me lâcha pas et je compris que, si je ne prenais pas de mesures urgentes, mes jeunes camaros partiraient à l’aveuglette et, s’ils ne trouvaient pas le Prêtre, ils iraient à coup sûr au refuge du Vif et, en chemin, ils tomberaient sur Adoya et ses sept chiens. Et, après, allez savoir. Alors, j’utilisai un des trucs pour filer : je donnai un coup de pied dans le tibia du barbier, tirai brusquement et me précipitai vers la porte qui s’était refermée toute seule. Je l’ouvris en coup de vent. Tout d’abord, j’avais l’intention de sortir, mais quelque chose me fit alors changer d’avis et je criai :

— « Shours ! Allez chez mon cousin et expliquez-lui le problème. Dites-lui que c’est moi qui vous envoie. N’allez pas voir le Vif. Il… »

Je n’eus pas le temps de terminer la phrase. Je fus tiré brutalement en arrière, la porte se ferma et je reçus une pluie de coups. Ce châtiment, au moins, je le comprenais : j’avais frappé mon père, je lui avais manqué de respect. C’était pour la bonne cause, mais, ça, le barbier ne le savait pas. Il ne connaissait pas le Fauve Noir : il n’aurait servi à rien de lui expliquer à quel point il était dangereux.

Le barbier était d’une humeur noire.

— « Tu as passé les bornes, voyou, » me grogna-t-il.

Il ne me lâcha que pour aller fermer les verrous de la boutique. On voyait clairement qu’il avait pris une décision importante, une décision qui me concernait… Il n’allait pas me tuer, au moins ? Je me sentis en danger et, en apercevant les rasoirs, j’eus une pensée qui m’épouvanta. Je ne les touchai pas, bien sûr, mais le barbier capta mon regard et son humeur se fit terrible.

— « N’y pense même pas, » croassa-t-il.

Il m’attrapa par le cou et me poussa sans égards jusqu’à la cuisine et, de là, directement au débarras, m’enfermant à clé. Je ne pus qu’entrevoir les expressions bouleversées de mes frères et de ma mère avant de me retrouver dans l’obscurité.

Je m’assis et, après un silence, je laissai échapper un :

— « Bouffres. »

Un moment plus tard, de l’autre côté de la porte, on n’entendait que des bruits de couverts et quelque autre murmure. La famille dînait. Je crus percevoir un commentaire sur les études de Samfen et un léger trouble se produisit quand Xella, la fleuriste, arriva en s’excusant pour le retard et en disant qu’il y avait eu beaucoup de travail à la boutique. Ils ne dirent pas grand-chose de plus jusqu’à ce que Samfen demande :

— « Qu’est-ce que tu vas faire avec Ashig, papa ? »

— « Mmpf. Ce ne sont pas tes affaires, mon fils. Vous avez terminé ? Eh bien, allez dans vos chambres. » On entendit un murmure et le barbier répliquer : « Tu réviseras ta littérature demain, Samfen. Tout de suite, va dans ta chambre. »

Le ton était inflexible. On entendit des raclements de chaises, puis le silence se fit lourd. La pendule sonna neuf heures. On devinait encore une faible lumière par la fente de la porte, et la cuisine devait donc être encore occupée. Je collai une oreille contre le bois et, dans le silence, je perçus un bruit, comme si quelqu’un venait de tourner la page d’un livre. Alors, la voix douce de Yalma dit :

— « Tu te préoccupes trop, Arol. Laisse-moi te dire ce qu’il faut à ce garçon. Une bonne dose de discipline et d’affection. Tu ne peux pas l’accuser de n’avoir eu personne pour lui apprendre ce genre de choses. »

— « Non ? Je suppose que non. Mais ça ne fait pas de lui quelqu’un de meilleur, » répliqua le barbier. « C’est un délinquant, ma chérie. Et un jour ou l’autre, nous pourrions très bien nous réveiller et découvrir qu’il nous a vidé le coffre et qu’il a disparu. Ça, dans le meilleur des cas. »

— « Chut, » le fit taire Yalma. « Peut-être qu’il nous entend tout de suite. »

Il y eut un silence. Puis le barbier affirma :

— « Demain, je l’emmènerai au centre. Je préfère payer un supplément et qu’ils l’acceptent dès maintenant. »

Je perçus un soupir.

— « C’est une sage décision, je suppose, » répondit Yalma.

Je n’entendis rien d’autre. Mais cela me suffit. Cela me suffit pour savoir que, ces cinq jours, j’avais fait des efforts pour me conduire comme le meilleur gwak… pour rien. Mes parents voulaient toujours m’enfermer dans le centre de jeunesse. Je me sentis trahi, trompé, rabaissé. Parce que je croyais que, malgré nos différences, ils avaient commencé à m’aimer un peu. Je croyais que, si le barbier me corrigeait et me donnait des taloches, c’était parce qu’il voulait m’apprendre, pas parce qu’il voulait me préparer pour m’envoyer dans une prison. Tant qu’à faire, qu’ils m’envoient directement à l’Œillet ! Là-bas, il suffisait de jeter des pierres aux fiacres et on t’y envoyait sans problèmes. Bouffres.

Il était dix heures passées quand la lumière de la cuisine s’éteignit et je restai dans le noir complet. Bon. Eh bien, l’heure de décider était venue : je restais ou je m’en allais ?

Je fermai les yeux et pensai à mon maître nakrus. Qu’est-ce qu’il m’avait dit déjà ?

“C’est ça le plus important, Mor-eldal. Être toujours la personne que l’on aime être.”

Et bon, comment pourrais-je ne pas me mépriser après avoir laissé Manras en danger, poursuivi par Adoya, sept chiens et un père malveillant ? Mes frères étaient en sécurité. Mes camaros, non. De là, la décision était simple. Je levai le regard vers la porte, plongée dans le noir. Je tâtonnai et trouvai la serrure.

Voleur, il en a ouvert bien d’autres.
Mais sa porte, saura-t-il l’ouvrir ?

Envahi par un subit enthousiasme, une fois ma décision prise, je lançai un sortilège harmonique de lumière et fouillai entre tous les objets. Je trouvai finalement un outil qui pouvait m’aider. Cette fois-ci, je ne pris pas la peine de préserver la serrure et m’efforçai surtout de ne pas faire de bruit. Je lançai plusieurs sortilèges de silence, je travaillai pendant un moment et… Clac. Le pêne de la serrure sauta.

Une fois dans la salle à manger, je fouillai dans le cartable de Samfen, j’arrachai une feuille blanche à son cahier et, sans prendre la peine de sortir une plume et de l’encre, je plongeai mon doigt dans le charbon de la cuisinière et écrivis un : Pardon. Signé avec mon nom : Draen. Comme ça, ils comprendraient qu’ils n’avaient pas à se préoccuper davantage de la réputation de la famille : je me déshéritais tout seul.

Je me dirigeai vers l’unique fenêtre de la cuisine. Elle était en haut du mur, parce que, de l’autre côté, elle donnait sur une impasse située plus haut sur la Roche. Je me hissai, plaçant un tabouret sur une chaise. L’ouverture avait des barreaux, mais, en nettoyant les vitres la veille, j’avais remarqué que l’un d’eux était rongé par la rouille. Le briser fut un jeu d’enfants et, avant minuit, je me promenais déjà dans les rues de Tarmil. Et je n’avais pas vidé le coffre ni tué personne. Parce que je n’étais pas une canaille, ni un assassin : j’étais simplement un gwak libre et un Daguenoire, et cela signifiait que je ne pouvais pas rester enfermé. Alors : ayô, ayô, et à chacun son pain et ses peines.

C’était la nuit du Jour-Bonté au Jour-Sacré, il ne faisait pas spécialement froid et les rues étaient encore animées. Je me dirigeai vers l’Esplanade. Je n’arrivai pas directement chez Yal, parce qu’en chemin, je rencontrai Garmon et d’autres crieurs de journaux que je connaissais et, les voyant jouer aux dés dans un coin, les journaux sous le bras, et mourant d’envie de faire quelque chose et de délier ma langue et mon caractère allègre, je m’approchai d’eux en disant :

— « Fichtre, Garmon, content de te voir ! »

Ils se souvenaient du Débrouillard, naturel, et ils m’accueillirent avec joie. Je passai une bonne heure avec eux, une heure qui réveilla mon esprit après une lune passée dans les montagnes et cinq jours à jouer les fils obéissants. Mais alors, le groupe se dispersa, entre ceux qui devaient vendre leurs journaux restants sous peine de punition et ceux qui allaient les rendre au bureau de presse. Je suivis ces derniers jusqu’à l’Esplanade et leur dis adieu.

Bon. Eh bien, il ne me restait qu’à traverser la place et à entrer dans la maison où habitait Yal. Je l’avais déjà vue deux fois durant les deux semaines qui avaient suivi le vol de la Solance. Je savais parfaitement où elle se trouvait.

J’avançai sur l’énorme place silencieuse, évitant les réverbères pour ne pas attirer l’attention des agents, et je m’arrêtai devant la porte de la maison. Toutes les fenêtres étaient sombres. Après une hésitation, je frappai. En principe, il y avait un concierge. Il ne vint pas ouvrir. Je frappai plus fort. Rien. Je levai les yeux vers la fenêtre de Yal et essayai d’escalader le mur de pierre…

— « Eh, toi ! » lança une voix derrière moi.

Bouffres. Je me laissai tomber, atterris et aperçus un mouche qui s’approchait. Je me carapatai. Je me traitai d’isturbié quelques secondes après. Que pouvait me faire le mouche ? Je n’avais fait que grimper un peu un mur, non ? Le mouche souffla dans son sifflet et, presque aussitôt, un autre mouche apparut devant moi. Je freinai d’un coup dans une rue voisine à l’Esplanade, me retournai et… me voyant pris au piège, je protestai :

— « J’ai rien fait ! »

Espérant que cela les déconcentre, je partis en courant, cette fois vers l’Esplanade. Je réussis à échapper aux bras ouverts du mouche. Et… vlan, je sentis soudain une décharge. Au début, je crus que le mouche avait utilisé une magara, puis je pensai à l’amulette d’Azlaria et je restai saisi avant de me dire : non, c’est une magara. N’est-ce pas ? Mon hésitation me coûta cher : les mouches m’attrapèrent.

— « Tu ne sais pas qu’à cette heure, les enfants sages dorment chez eux ? » me demanda l’un d’eux, le plus grand. « Où est-ce que tu habites ? »

Je ne desserrai pas mes lèvres. Une chose était de réveiller Yal à une heure du matin et une autre de le réveiller, accompagné par les mouches. Si j’avais eu de la thune, à coup sûr, ceux-là m’auraient laissé partir. Mais rien, je n’avais pas un clou.

Quelque chose dans mon attitude et mon silence fit comprendre à mes capteurs l’essentiel. Le plus grand lança :

— « Cette nuit, tu vas la passer au cachot si tu ne réponds pas, petit. »

Il n’attendit pas ma réponse, qui de toutes manières ne viendrait pas : il me poussa vers l’Esplanade et me la fit traverser toute entière jusqu’au commissariat central. Je faillis lui dire : je connais le chemin. J’aurais fait une impression du Saint Esprit Patron. Mais une pointe de prudence me retint.

J’entrai, donc, dans le commissariat, où ils me demandèrent mon prénom. Je leur dis : Draen. Et quand ils me demandèrent le nom, je leur répondis :

— « J’en ai pas. »

Ils n’insistèrent pas. Ils ne me fouillèrent même pas. Ils me mirent dans la cellule et m’oublièrent. Avec désinvolture, je lançai :

— « Ayô. »

Et j’allai m’asseoir à une place libre. Il y avait cinq ivrognes, un vieux Valléen aux airs de clochard et un gwak un peu plus jeune que moi. Je m’assis à côté de ces deux derniers, baissai ma casquette sur mes yeux et m’installai avec l’intention de dormir. Les ivrognes braillaient entre eux et empestaient, mais j’avais dormi dans de pires conditions. Au bout d’un moment, le gwak murmura :

— « Je m’appelle Davik. »

Je ne pris pas la peine de relever la casquette, j’avais déjà observé brièvement le sujet : c’était un petit elfe de la terre, aux oreilles particulièrement grandes et l’air d’avoir vécu dans la rue depuis qu’il avait su marcher sur deux pattes. Et, cependant, il ne semblait pas familiarisé avec le commissariat. Je répondis :

— « Draen le Débrouillard. »

Je l’entendis inspirer.

— « Ch’te connais ! » chuchota-t-il. « T’es celui qui a sauvé les sokwatas, pas vrai ? De la bande du Vif. »

Je relevai la casquette un instant pour le regarder et j’émis un simple « mmm » affirmatif. Dans le fond, j’étais flatté. Que des gwaks que je ne connaissais pas me connaissent, c’était à la fois inquiétant et agréable pour mon amour-propre. Avec enthousiasme, il me demanda :

— « Pourquoi ils t’ont coffré ? »

J’esquissai un sourire. Quelque chose comme « gwak vagabond » aurait paru trop typique. Alors je répondis :

— « Parce que j’ai eu la langue trop longue. Tu sais bien comme les mouches sont sensibles. Des demoiselles aux oreilles fines. Et toi ? »

Du coin de l’œil, je vis Davik se mordre la lèvre et réfléchir avant de dire :

— « Parce que j’ai raflé quelque chose. »

— « En vrai ? Qu’est-ce que t’as raflé ? » lui demandai-je, railleur.

— « Une… une montre de grippe-clous, » dit-il.

Je souris, parce qu’il était clair que le gwak mentait pour que je le voie d’un bon œil. Je fis un geste appréciateur et le félicitai :

— « Pas mal, gwak. Les grippe-clous, ils ont pas besoin de tocantes. De toute façon, ils bossent pas et il manque pas de foin à leur râtelier. Parce que, si t’avais piqué une poule dans une baraque de pauvres, ben, ça, c’est rageusement mal. Mais une montre de grippe-clous ? C’est rageusement bien. L’essentiel, dans ce métier, c’est d’avoir des principes, bouffres. »

Davik acquiesçait à tout ce que je lui disais. Il faut dire que ce que je disais était rageusement intéressant et vrai. Et avec quelle facilité je retrouvais tous les mots interdits et avec quel plaisir je les prononçais. Enfin, j’étais de nouveau moi, Mor-eldal, et pas le gwak faussement repenti qui, pour avoir l’opportunité de connaître sa famille, avait supporté des heures entières d’ennui bestial.

Au bout d’un moment, je lui dis :

— « Dis-moi. Tu sais qui c’est le Fauve Noir ? »

— « Le… Naturel, le Fauve Noir, oui, c’est le diable de la mine des sokwatas, » dit Davik. « Tout le monde connaît l’histoire. Un ami à moi dit que les sokwatas, vous êtes des mutants. »

— « On est guéris, » assurai-je. « Bon. Et qu’est-ce que tu sais d’autre sur ce diable ? »

L’elfe haussa les épaules.

— « Rien. »

— « Et le type avec les sept chiens ? Adoya. Tu le connais, celui-là ? » interrogeai-je.

Un ivrogne tomba de son banc et s’esclaffa bruyamment en lançant des jurons. Davik acquiesça en se rembrunissant.

— « Celui-là, oui. L’autre jour, ses molosses se sont jetés sur moi. Regarde, j’ai encore des marques. »

Je les vis et compris aussi plus facilement son aspect lamentable. Ses habits étaient déchirés à plein d’endroits.

— « Tonnerres de braises, » soufflai-je. « Et qu’est-ce qu’il t’a fait, Adoya ? »

L’elfe secoua la tête.

— « Rien. Quand il a vu ma tête, il a dit ‘stupides chiens, c’est pas lui’, et il est parti. J’ai cru que j’allais être dévoré. Y’a un compère à moi qui dit qu’ils l’ont déjà fait, que ces diables ont déjà mangé des petiots. Ils ont des dents énormes. »

Je demeurai pensif et préoccupé. Après un silence, Davik ajouta, hésitant :

— « Il m’a demandé une chose. »

Je tournai brusquement la tête vers lui.

— « Quoi ? »

— « Si je connaissais un gwak qui s’appelait Manras. »

Je me raidis.

— « Et qu’est-ce que tu lui as dit ? »

— « Ben, que je le connaissais pas. Et il m’a demandé autre chose, » avoua-t-il.

— « Quoi ? » le pressai-je.

Davik me regarda avec curiosité.

— « Si je connaissais un gamin cuivré d’environ dix ou onze ans, qui s’appelait Draen. » Je sursautai et il ajouta : « Moi, je lui ai dit qu’il y avait beaucoup de gwaks cuivrés dans le Labyrinthe mais que j’en connaissais aucun qui s’appelle Draen. Moi, je cafte pas. »

Je me demandai à ce moment s’il m’avait couvert volontairement ou simplement parce qu’il ne savait pas avant de me voir que j’étais un humain de la vallée. Bah. Davik avait l’air d’être un gwak honnête et bien droit ; aussi, je lui adressai un sourire complice.

— « Bien joué, compère. »

Malgré tout, l’idée qu’Adoya me cherche me laissait perplexe. Qu’est-ce que j’avais à voir avec le Fauve Noir ? À part que je lui avais sapé sa fortune et la mine de salbronix, mais, ça, Yerris, Sla, Abéryl et, bon, une bonne poignée de Daguenoires y avaient contribué aussi.

À moins que… Je blêmis. À moins qu’Adoya ait révélé au Fauve Noir que c’était moi qui avais tué Warok. Dans ce cas… Bouffres. Dans ce cas, j’étais condamné.

Korther, me dis-je. Lui, il pouvait m’aider. Malgré mes mauvais tours, le kap Daguenoire ne voudrait pas voir un sari fumisé par un isturbié comme le Fauve Noir, n’est-ce pas ? Sauf que je ne pouvais pas aller chez lui en plein jour. Et en plus, Korther m’avait demandé de ne pas remettre les pieds dans sa maison blanche. Mais, si personne ne me voyait entrer, qu’est-ce que ça pouvait lui faire ?

Je pris ma décision. Je me levai, m’approchai de la grille et bégayai à un mouche qui passait par là :

— « M’sieu. Je me trouve pas bien. »

— « Ben, cherche mieux, gamin. » me répliqua-t-il, moqueur.

Je comptai jusqu’à vingt. Et je répétai ma plainte. Et encore. Et encore. Puis, d’un coup, je me jetai par terre, secoué de spasmes et émettant des bruits d’étouffement. Ça ne dura que quelques instants, pour que tous s’en aperçoivent. Et alors, je restai immobile, comme inconscient.

Un instant, je craignis qu’on aille me laisser là jusqu’à l’aube et, par conséquent, mon petit théâtre n’aurait servi à rien. Mais non : finalement, un mouche ouvrit la grille, on me sortit de là et on me transporta. On me posa sur quelque chose de dur. Peut-être une table, ou un brancard en bois. J’attendis et, n’entendant rien, j’entrouvris les yeux. On m’avait laissé seul dans une pièce en attendant le médecin. Fantastique.

D’un coup d’œil, j’examinai les fenêtres. Il y en avait deux. Une grande, avec des barreaux. Et une autre qui, étant toute petite, était libre. Elle n’avait même pas de vitre. D’un bond, je laissai le brancard, je pris une chaise qui se trouvait là, je montai dessus, me hissai jusqu’au trou et, bingo, j’étais déjà dehors, dans une ruelle jouxtant le commissariat. Je souris, assez fier de mon coup, et je remontai la pente en courant, vers Atuerzo. C’était la direction qu’ils s’attendraient le moins à ce que je prenne, celle des quartiers riches.

Je traversai la Rue Artisanale, passai près du Grand Temple et arrivai près du Tribunal de Justice. Je le contournai. Je franchis l’Avenue Impériale aussi discrètement que je pus et, un moment plus tard, je parcourais le jardin derrière la maison de Korther.

Je ne frappai pas tout de suite. Je rôdai sur la véranda, de fenêtre en fenêtre, et, voyant que tout était sombre à l’intérieur, j’allais revenir près de la porte, en essayant de me convaincre que Korther n’allait pas me tordre le cou, vu ma visite intempestive, quand j’entendis soudain un bruissement de feuilles derrière moi et… je me plaquai contre le mur et m’entourai d’ombres harmoniques.

— « Trop denses, » dit soudain une voix sourde.

Tendu, je scrutai les arbustes et les plantes grimpantes. Qui… ?

— « Les harmonies, » expliqua la voix. « Trop denses. Et tu les as utilisées trop tard. Il te reste encore beaucoup à apprendre, sari. »

J’écarquillai les yeux, incrédule.

— « Élassar ? »

La silhouette se détacha d’un endroit différent de celui d’où la voix m’avait semblé provenir. Ma méfiance ne se dissipa que lorsque je reconnus le visage de Yal, à la lumière de la Lune.

— « Bonne mère, » laissai-je échapper. « Que bouffres… ? Oùsqu’ils sont, mes camaros ? »

La question sembla le déconcerter. Sans aucun doute, il devait plutôt s’attendre à un explosif : Yal, comme ch’suis content de te voir ! Mais c’est que sa présence chez Korther me laissait perplexe. Je fis un geste nerveux.

— « J’ai envoyé… j’ai envoyé mes camaros chez toi. Tu les as pas vus ? » demandai-je.

Yalet souffla, s’arrêtant près de moi sur la véranda.

— « Ben non. Je les vois pas depuis qu’ils sont venus y’a une lune me dire que t’étais parti voir ton maître dans la vallée. Je dois admettre que tu nous as tous laissés, euh… assez surpris, » toussota-t-il. « Rogan est passé me voir quand tu es revenu. Je vois que tu n’as pas tenu longtemps chez le barbier. »

Je soupirai.

— « Mouais… » Je ne sus quoi dire sur le sujet, aussi, après un silence, j’expliquai : « Je veux parler à Korther. »

— « Mmpf. » Yal s’appuya contre le mur près de moi, sondant l’obscurité. « Il n’est pas là. Il m’a précisément chargé de rester pour ne pas laisser sa fille seule. C’est la première fois qu’il me demande un service comme ça. Dernièrement, le kap est très occupé. » Il fit une pause et ajouta : « Entrons. »

Il était sorti par une fenêtre qui se trouvait derrière l’angle de la véranda. Nous nous glissâmes à l’intérieur et il ferma. Il chuchota :

— « Ne fais pas de bruit. Zénira dort. »

Nous avions atterri dans la cuisine. Dans l’obscurité presque complète, Yal me guida jusqu’à un siège et s’assit devant moi.

— « J’ai entendu des fragments de ce qui s’est passé dans la vallée, » murmura-t-il. « Mais seulement des fragments. Qu’est-ce qui s’est vraiment passé ? »

Je souris et, laissant un moment de côté ma préoccupation pour mes camaros, je lui narrai ce qui était arrivé en chuchotant. À lui, je pouvais tout raconter. Je lui parlai même de mes peurs et de mes inquiétudes. Tout compte fait, même s’il n’avait que dix-huit ans, c’était mon second maître. Et le seul qui me restait à portée de la main. Je lui montrai même l’amulette d’Azlaria.

— « Le pire, » lui murmurai-je finalement, « c’est que je ne sais pas si la décharge que j’ai sentie venait du mouche ou du pendentif. »

Amusé, Yal secoua la tête dans l’obscurité de la cuisine.

— « Bon, je suppose qu’il vaut mieux penser que des deux. Alors, comme ça, le Fauve Noir cherche Manras ? »

J’acquiesçai, m’assombrissant.

— « Et il me cherche, moi, aussi. »

Il y eut un silence. Puis un soufflement surpris :

— « Toi ? Diables. Et pourquoi ? »

Je demeurai interdit. Mince. C’est vrai. Yal n’était pas au courant de l’histoire de Warok. Je devins nerveux et dis :

— « Ch’sais pas. Mais il veut me fumiser. Adoya demande après moi, il me cherche. »

Yal se frotta le front, clairement altéré.

— « Voyons voir, Mor-eldal. Pourquoi diables le Fauve Noir voudrait-il te tuer ? »

Je restai paralysé sur la chaise, sans savoir quoi dire. Après un silence, Yal insista avec un brin de réelle inquiétude dans la voix :

— « Pourquoi, sari ? »

Je déglutis et j’allais lui raconter la vérité quand, soudain, nous entendîmes un craquement. La seconde suivante, Yal était debout et il sortit de la cuisine. Il trébucha contre une silhouette qui poussa un petit cri de surprise.

— « Je vais… chercher de l’eau, » s’excusa Zénira.

J’arquai un sourcil et, certain que la semi-elfe savait déjà que Yalet avait de la compagnie, je ne pris pas la peine de me cacher. Avec un grand naturel, Zénira alluma une lanterne et alla se servir un verre d’eau au robinet —c’est que les maisons d’Atuerzo étaient très modernes et avaient des éviers avec robinets. Elle était en chemise de nuit et, quand ses yeux châtains croisèrent les miens durant à peine une seconde, elle murmura :

— « Bonsoir. »

Et, à ma surprise, au lieu de lui répondre « ayô », je répondis :

— « Bonsoir. »

Je la vis porter le verre à ses lèvres. Je me demandai si elle avait écouté notre conversation. J’avais parlé à voix basse, n’est-ce pas ? Oui, la plupart du temps, mais j’avais peut-être haussé le ton par moments. Et si elle avait entendu quelque chose à propos d’un nakrus et d’un nécromancien… Korther savait, d’accord, mais cela ne signifiait pas qu’il en ait parlé à sa fille. Alors, subitement, une possibilité effarante me traversa l’esprit. Ça n’avait rien à voir avec la nécromancie, mais avec… Oh, diables, pensai-je, horrifié. Si Korther était un démon, se pouvait-il que Zénira le soit aussi ?

Jamais de la vie, en pensant à elle, en la voyant, je n’avais songé à une telle possibilité. Et, pourtant, c’était si évident ! Un instant, nous nous regardâmes comme deux statues. Alors, elle sourit, posa son verre et dit :

— « Bonne nuit. »

— « Bonne nuit, » dis-je, la voix étranglée.

Elle me jeta un curieux regard et, alors qu’elle franchissait le seuil, elle se tourna en disant :

— « Au fait. Demain, j’ai un contrôle de géographie. Souhaite-moi bonne chance. »

— « Oh. Naturel. Bonne chance, » lui répliquai-je, étonné. Et, reprenant mon sang-froid, je lançai, façon gwak : « Veine à tout-va, shourine. »

Je la vis sourire et elle repartit dans sa chambre. Quand j’entendis la porte se fermer, je laissai échapper tout l’air de mes poumons. Yal s’esclaffa tout bas.

— « Si Korther t’entend l’appeler shourine, il te flanque à la porte à coups de pieds, sari. Enfin, bon. Je crois qu’il vaudra mieux que tu t’en ailles. Avant que Korther ne revienne. Cette histoire du Fauve Noir… Je lui en parlerai. Mais, sérieusement, Mor-eldal, je ne crois pas que ce soit si grave. Évite d’entrer dans le Labyrinthe. Dis la même chose à Manras. Et il ne vous arrivera rien, tu m’entends ? Tu n’as pas à avoir peur. »

Je fronçai les sourcils et, bien que je sois déçu qu’il ne prenne pas les choses au sérieux comme je le souhaitais, le fait qu’il insinue que j’avais peur me poussa à me contenir et j’assurai :

— « Ça court. J’ai pas peur. Je pensais juste que Korther pouvait… Bon. Ça fait rien. Je m’en vais. »

Yal acquiesça énergiquement.

— « Viens chez moi, demain après-midi. À six heures. Je t’invite. Je veux te présenter quelqu’un. Tu viendras ? »

— « Naturel, » soufflai-je. « C’est qui que tu dois me présenter ? »

— « Bon. Une amie. Comme je lui ai un peu parlé de toi, elle veut te connaître. Mais t’affole pas… »

— « Je m’affole pas, » le coupai-je, en suspens. « Mais… cette amie, c’est la dame avec qui t’allais au théâtre ? »

Je perçus le large sourire de Yal dans l’obscurité.

— « Tout juste. »

Je lui rendis son sourire.

— « Bouffres. »

Yal se racla la gorge.

— « Oui. Bon. Prends soin de toi, sari, hein ? »

J’acquiesçai, lui tapotai l’épaule et, quelques instants après, j’étais dehors. Je pris le chemin du Bivouac, les pensées agitées. Pourquoi Yal ne me croyait pas quand je lui disais que le Fauve Noir voulait me tuer ? Parce qu’évidemment, il ne savait pas que j’avais tué son fils. Et pourquoi me sentais-je aussi maladroit quand je rencontrais Zénira ? Diables. J’étais incapable de l’expliquer.

Je secouai la tête, confus, et, inspirant profondément, j’accélérai l’allure, passant par les ruelles les plus sombres d’Estergat. J’arrivais au quartier des Chats quand une autre question inquiétante m’assaillit : que ferais-je si, tout à coup, Adoya apparaissait avec ses sept chiens et les lâchait sur moi ?

C’était une question à vous donner des cauchemars.