Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 3: Le trésor des gwaks.

11 Azlaria

— « Là, là, tiens-toi bien, shour. Dakis, qu’est-ce que tu fais ? Pousse-toi de là, sinon, ça marche pas. Allez. Voilà. Et maintenant… »

Je poussai la luge, grimpai et criai :

— « Youhou ! »

Nous glissâmes sur la neige et descendîmes la pente de plus en plus vite. Le P’tit Loup riait silencieusement, moi, je criais et essayais de conduire la luge, comme mon maître l’avait fait autrefois avec moi. Finalement, nous arrivâmes à un endroit où la neige épaisse s’enfonçait et nous restâmes bloqués. Nous avions parcouru à peine trente mètres. Mais, bah, c’était déjà quelque chose ! Je descendis promptement de la luge en demandant :

— « Ça t’a plu, P’tit Loup ? Hein ? Ça t’a plu ? »

Je n’avais pas besoin de confirmation orale : le visage du P’tit Loup rayonnait.

— « Ben, on recommence alors ! »

Je tirai la luge pour remonter la côte avec le P’tit Loup dessus. Dakis tournait autour de nous, agitant la queue, ayant compris que tout cela n’était qu’un jeu. Nous étions tous anxieux de bouger : un orage nous avait empêchés de sortir pendant des jours et, tant que la neige ne s’était pas tassée un peu, il avait été impossible d’essayer la luge. Cependant, ce jour-là était parfait !

Arrivés en haut de la côte, j’aperçus mon maître assis sur une roche, un peu plus loin, en train de nous observer. Il était pensif. Il l’était souvent, mais j’avais l’impression que, dernièrement, il l’était davantage qu’autrefois. Je lui souris et m’écriai :

— « Regarde ça, élassar ! »

Je levai les mains et, effectuant un renversement, je les enfonçai dans la neige et levai les pieds vers le ciel en criant :

— « C’est mon cousin qui m’a appris ! Regarde, regarde ! Je sais marcher sur les mains et, à la course, je bats tous mes compè… »

Plaf ! Je me cassai la figure en essayant de sortir une main pour faire un pas. Ma chute fut amortie par la neige et je me redressai en soufflant et terminant :

— « Compères. »

Le nakrus riait et sa mâchoire s’ouvrait et se fermait rythmiquement. Je roulai les yeux, me tournai vers la luge et… laissai échapper :

— « Bouffres de bouffres ! »

Le P’tit Loup venait de donner un coup de pied dans la neige, je ne sais si pour se mettre debout ou quoi, le cas est que la luge commença à filer sur la pente. Je me relevai, essayai de le rattraper, glissai et m’étalai. Et le P’tit Loup continuait de descendre. Dakis partit derrière lui, ses pattes de derrière patinèrent, il tenta de récupérer son équilibre et n’y parvint pas. Finalement, la luge finit par s’immobiliser et le P’tit Loup regarda autour de lui comme un poussin perdu dans la neige. J’éclatai de rire.

— « Quel démorjé, alors… Bouge pas de là, j’arrive ! » lui criai-je.

Et Dakis et moi, nous descendîmes prudemment jusqu’à la luge. Dakis arriva le premier et j’eus juste le temps d’apercevoir une ombre grise comme un éclair dans la neige avant qu’elle ne disparaisse derrière un arbre. J’inspirai, ébahi. C’était…

— « Un écureuil ! » m’exclamai-je. « P’tit Loup ! T’as vu l’écureuil ? Bien sûr que tu l’as vu, même qu’il est venu pour te voir, hein ? C’est mes amis, tu veux que je te les présente ? »

Je soulevai le P’tit Loup et nous avançâmes vers le tronc de l’arbre où l’écureuil avait disparu. Je chantai : « écureuil, écureuil, viens mon ami, viens ! ». Il ne vint pas. Je soupirai.

— « C’est ce qui arrive quand on s’en va, après les écureuils changent et ils te connaissent pas. »

Le P’tit Loup leva vers moi un regard interrogatif et émit un claquement avec ses lèvres. Il avait l’habitude de faire ça quand il y avait quelque chose qu’il ne comprenait pas et qu’il voulait comprendre. Sauf qu’à cet instant, je ne saisis pas très bien ce qu’il voulait savoir. Je haussai les épaules.

— « Les écureuils que je connaissais, ils adoraient jouer avec moi et ils me montraient leurs glands, » expliquai-je. « Tu sais pas ce que c’est que les glands, hein ? Hmm… Bon, des choses à manger. Je partageais aussi des baies avec eux en été : ils adoraient. Par contre, les écrevisses, ils n’aimaient pas… Une écrevisse, c’est un truc petit et noir avec une carapace et des pinces, tu captes ? Ça fait rien : c’est bon à manger. On va voir si on trouve un écureuil. Écureuils ! » m’écriai-je soudain. Ma voix déchira l’air du matin. « C’est moi, Mor-eldal, vous vous souvenez pas de moi ? »

Visiblement, non, ils ne se souvenaient pas de moi. Je continuai à appeler mes amis tout en marchant entre les arbres avec le petiot. Dakis se lassa bientôt et fit demi-tour, sûrement pour retourner à la grotte et fuir la neige. Au bout d’un moment, un écureuil au pelage très sombre pointa la tête sur une branche. Je le montrai du doigt et murmurai :

— « Là, là, tu le vois ? »

Le P’tit Loup acquiesça de la tête, et je souris largement, quand, m’approchant, je crus reconnaître l’écureuil. Il avait une touffe de poils noirs qui se dressait sur sa tête.

— « C’est Foufou ! » dis-je, en riant.

Je me moquais à moitié de moi-même en me sentant si ému par la rencontre. Et, comme l’écureuil restait à distance, je l’appelai en chantant. Finalement, à mon soulagement, il s’approcha pour de bon, descendit du tronc à la vitesse de l’éclair et se percha sur une racine. Je murmurai :

— « Ayô, Foufou. »

L’écureuil me reconnut et s’avança. Alors, le P’tit Loup fit un pas vers lui… et Foufou se carapata.

— « Mince, » m’étonnai-je et, roulant les yeux, j’ébouriffai les cheveux d’un P’tit Loup déconcerté. « C’est naturel, shour. C’est un écureuil. Et les écureuils sont encore plus froussards que les lièvres. »

Je me tus, me mordillant la joue. Revoir cet écureuil m’avait réellement dérouté… C’est qu’au lieu de me rappeler mes jeux avec les autres écureuils, dans la vallée, cela m’avait rappelé mes compères, à Estergat. Je les avais laissés depuis déjà… une vingtaine de jours, en comptant le voyage. Quel jour était-ce exactement ? Je n’en savais rien. Je ne m’étais pas préoccupé de penser à ce genre de choses… Mais maintenant, cela me paraissait important. Et si cela me paraissait important, cela signifiait-il que j’avais cessé d’être tout à fait cet enfant sauvage de la vallée qui ne savait pas ce qu’était une heure ni ce qu’était une montre ? Cela signifiait-il que ma vie ici, avec le maître, n’était pas ce que je souhaitais ? Moi qui avais si souvent rêvé de pouvoir revenir avec l’os de férilompard, de me transformer en nakrus et de faire comme mon maître !

Mais, en y réfléchissant bien, que faisait mon maître ? Il ne dormait pas, il ne mangeait pas, c’est à peine s’il avait besoin de se nourrir avec le morjas des os, il avait trois livres qu’il connaissait par cœur et il avait contemplé les étoiles durant des heures et des heures… Que faisait-il à part ça ?

Comme il était troublant d’y penser, et encore davantage de considérer la possibilité qu’en fin de compte, le mode de vie de mon maître ne me convenait pas. Moi, je ne pouvais pas vivre heureux juste en regardant les étoiles et en m’asseyant sur un coffre. C’était bon pour un nakrus qui avait vécu mille, deux-mille ans et à qui il n’importait pas de passer une année entière à chercher à savoir quelle était la manière la plus rentable de bouger la phalange distale du petit orteil. Et, moi, je n’étais pas comme ça. Je me sentais plus gwak que nécromancien, et plus vivant que mort. Et un vrai gwak vivait au milieu des saïjits, pas dans une grotte perdue.

Je secouai la tête, confus face à mes propres réflexions, et, comme le P’tit Loup s’agitait entre mes bras, je me dégourdis et fis :

— « Bah, on retourne à la luge, shour. Allez. »

Sur le chemin de retour, je remarquai que plus d’un écureuil s’était approché. Venaient-ils me saluer, avertis par l’écureuil noir de ma présence ? Peut-être. Mais je n’avais déjà plus envie de jouer avec eux. Mes pensées m’avaient troublé : je ressentais l’urgence de parler avec mon maître.

En sortant d’entre les arbres, je vis que le nakrus n’était plus assis sur la roche. Je pris la luge et grimpai lourdement la pente. Malgré les plusieurs épaisseurs que je portais pour me protéger du froid, celui-ci s’infiltrait au travers comme un serpent traître. J’arrivai à la grotte, posai le P’tit Loup par terre, rangeai la luge et trouvai mon maître, le regard rivé sur le miroir. Je penchai la tête de côté, curieux, mais je ne voulus pas l’interrompre. J’ôtai mes bottes, puis celles du P’tit Loup, nous emmitouflai dans la chaude couverture et partageai avec le petiot les restes de lentilles que j’avais fait cuire la veille au soir. Il me restait encore des provisions pour, peut-être, deux semaines. Alors, nous serions déjà presque au printemps, la neige ne serait plus aussi dense et ce serait plus facile de trouver des racines, des insectes et… bon, je n’avais pas à me préoccuper pour la nourriture. Et encore moins si je décidais de repartir.

Je levai un regard nerveux vers mon maître. On le voyait si serein… Mais je devais lui demander.

Je me grattai la tête, remis le chapeau haut-de-forme, l’enlevai et j’ouvrais déjà la bouche quand mon maître sembla sortir de sa méditation, il tourna ses yeux magiques vers moi et rompit le silence.

— « Oh. Vous avez déjà mangé ? Bien, bien. Tu veux que je continue de guérir le P’tit Loup ? »

J’acquiesçai. Après quelques journées de tâtonnements, mon maître avait réussi à comprendre ce qui ne fonctionnait pas dans les os du P’tit Loup et pourquoi il ne pouvait pas grandir tout seul et, depuis lors, il passait des heures entières avec le petiot à réparer ses os, un par un. C’était une tâche laborieuse, mais mon maître était capable de tout.

Je rapprochai le P’tit Loup du coffre et dis :

— « Élassar ? Tu sais, en bas, avec les écureuils, j’ai pensé. »

Les yeux de mon maître sourirent.

— « Pas possible, » se moqua-t-il.

Je haussai les épaules sans me départir de mon sérieux.

— « Je suis sérieux, élassar. Je pensais à… à toi. Et je n’arrive pas à comprendre, élassar. Tu ne t’ennuies pas ? Pourquoi est-ce que tu restes toujours ici, dans cette grotte ? Pourquoi tu vas pas explorer le monde comme je l’ai fait ? »

Le nakrus rit silencieusement.

— « Ah, quelles questions tu me poses, Mor-eldal, » prononça-t-il. « Comment sais-tu que je n’ai pas déjà cent fois exploré le monde comme tu l’as fait ? Plus on en sait et plus on explore, plus on se rend compte que, finalement, tout ce qu’on cherche, on peut le trouver sans bouger. Et comme je suis un grand paresseux et un grand amoureux des montagnes, je suis resté ici, à quelques centaines de kilomètres de mon village natal qui n’existe peut-être déjà plus. Je ne peux pas avoir ces ‘compères’ que tu as. Je les ai déjà eus. Et ils sont tous morts. Le temps ne pardonne pas, » assura-t-il d’une voix sereine.

Il secoua doucement le crâne sous mon regard saisi. Aussi loin que je me souvienne, c’était la première fois qu’il me parlait du temps où il était vivant. Après un silence, je le vis tendre une main vers la tête du P’tit Loup, mais je l’interrompis.

— « Narsh-Ikbal, » fis-je. « C’est ton véritable nom ? »

Mon maître émit un rire sourd légèrement nostalgique.

— « Non. C’est un des nombreux noms que j’ai eus. »

— « Et comment tu t’appelais quand tu étais vivant ? » demandai-je. Je déglutis sous ses yeux subitement brillants. « Je veux dire… avant que tu te transformes. Tu me comprends. »

Le nakrus imita un soupir.

— « C’est de l’histoire ancienne. Imagine un peu, vivre trois-mille ans et essayer de se rappeler ce qu’on a fait durant le premier siècle… Ma mémoire n’est pas assez bonne, » plaisanta-t-il.

J’écarquillai les yeux, incrédule.

— « Alors, tu te rappelles pas quand… ? J’veux dire… tu te rappelles de rien ? »

— « Hmm, rien, c’est beaucoup dire, » répliqua mon maître. Mon expression vivement intriguée parut l’amuser. « Bon. Je me rappelle trois ou quatre détails. Rien à voir avec ta vie agitée de gwak, j’en ai peur, » sourit-il. « J’ai eu une vie dédiée à l’étude, dans un monastère, près d’un grand fleuve. On m’a appris des arts qui, à cette époque, n’étaient pas mal vus, selon l’usage qu’on en faisait. Malheureusement, j’en ai fait mauvais usage. Je me suis enfui du monastère pour me transformer. Et, curieusement, c’est à partir de là que j’ai eu vraiment l’impression de vivre. Mais, une fois transformé, mes souvenirs s’embrouillent. On ne peut pas avoir trois-mille ans et ne pas avoir de trous de mémoire. Mais, de toute manière, mon garçon, le passé importe peu à un nakrus. »

Je fronçai les sourcils, pensif, essayant d’imaginer la vie de mon maître et je demandai alors :

— « Et l’avenir ? Ça, ça t’importe ? »

Le nakrus avait l’air de prendre plaisir à la conversation.

— « L’avenir ? » répéta-t-il, amusé. « Hum. Comme dirait mon vieil ami Orferyum : il n’y a pas d’être plus atterré par la mort qu’un nakrus. Oui, l’avenir m’importe, Mor-eldal. Mais le tien m’importe plus que le mien. »

Ceci me fit reporter mon attention sur moi-même et la seule pensée que mon maître allait enfin me donner une réponse m’emplit d’espoir.

— « Alors, tu sais déjà ce que je dois faire ? » m’enquis-je.

— « Ce que tu dois faire ? Non, Mor-eldal. Ça, seul toi peux le savoir, » me répondit-il en levant un index squelettique vers moi. « Et si je te dis de revenir avec ta famille ? » Il fit une pause, scrutant ma réaction, et il ajouta avec naturel : « Ou de t’en aller plus loin explorer le monde, ou de rester avec moi et de te transformer en un petit nakrus bavard. Que me dis-tu, mon garçon ? Que veux-tu réellement ? C’est là, la question essentielle. Et, en cela, je ne peux pas t’aider davantage qu’en te donnant mon opinion. »

Je le regardais, les yeux grands ouverts, retenant ma respiration. Alors, comme ça, il avait donc une opinion sur le sujet. Mais laquelle ? S’il me demandait de rester avec lui… est-ce que je l’écouterais ? Naturel que je le ferais. Comment allais-je me séparer de mon maître contre sa volonté ? C’était impossible.

— « Toi, qu’est-ce que tu ferais ? » demandai-je finalement.

Mon maître avait posé une main sur le coffre et le P’tit Loup examinait celle-ci avec grande attention, mais le nakrus ne semblait pas s’en être aperçu : ses yeux reflétaient une profonde méditation.

— « Ce que je ferais, » répéta-t-il. « Probablement quelque chose que tu ne ferais jamais. Et, si tu le faisais, ce serait une erreur. Je fuirais, » expliqua-t-il. « Je fuirais les gens que je connais et je m’en irais là où personne ne me dirait ce que je dois faire. Et, cependant, Mor-eldal, fuir dans ton cas serait une erreur. Moi, je suis un solitaire. Un nakrus qui mourait quand il vivait et qui a vécu les meilleures années de sa vie alors qu’il n’était déjà plus qu’un tas d’os. Mais ce n’est pas toi, mon petit. Toi, tu es un garçon capable d’être plus heureux en un an qu’un nakrus en dix-mille ans. Mon avis, c’est que tu dois revenir à Estergat. Quoi que tu fasses là-bas, tu dois revenir dans cette ville. »

J’acquiesçai en silence. Bon. Ça court, je retournais à Estergat, mais et après ? Peut-être devinant mes pensées, il ajouta :

— « Ne crains pas l’avenir. Sois toujours toi-même. C’est ça le plus important, Mor-eldal. Être toujours la personne que l’on aime être. Ce n’est pas toujours facile, mais c’est la meilleure récompense que l’on peut se donner à soi-même. »

Je clignai des yeux. Fichtre. Ça, ça avait l’air vraiment sérieux.

— « Je capte pas, » avouai-je.

Mon maître rit.

— « Ça ne fait rien. Tu comprendras un jour. »

Alors, il baissa les yeux vers le P’tit Loup, posa une main sur sa tête et se concentra pour guérir le petiot. Je ne l’interrompis pas, parce que je savais que ces sortilèges étaient rageusement difficiles. Je restai à côté au cas où le P’tit Loup s’effraierait, mais, avec le sortilège d’étourdissement que lui lançait mon maître, il réagissait à peine et son regard demeurait toujours hébété durant toute la séance.

Tandis que mon maître travaillait, je remarquai l’absence de Dakis. Où était-il passé ? Parti chasser, peut-être ? À ce que m’avait expliqué mon maître, les cerbères de brumes mangeaient un peu de tout : de la terre, de l’écorce, des insectes… Ils mangeaient aussi de la viande rouge, mais apparemment Dakis n’en avait pas mangé depuis qu’il avait été adopté par Shokinori alors qu’il n’avait encore que six lunes. C’était, comme il le disait lui-même, un cerbère pacifiste. À ce que disait mon maître, bien sûr, parce que, moi, malheureusement, je ne comprenais toujours pas les conversations bréjiques entre le nakrus et le cerbère.

— « Mon garçon, » lança soudain mon maître. « Pour ce tracé, j’ai besoin d’un peu plus de force. »

Je l’aidai comme je pus. Je ne savais pas très bien ce qu’il faisait, mais je savais suivre son énergie et, quand il me disait « maintenant », j’injectais du morjas en même temps que lui et il modulait l’ensemble allez savoir comment. C’était exténuant, mais nous avions des os de férilompard pour nous recharger et, bon, nous ne manquions pas de réserve de morjas.

Le soleil avait déjà dépassé le zénith quand mon maître déclara joyeusement :

— « Eh bien, c’est plus ou moins terminé ! Bon, il reste sûrement quelques os qui ne sont pas encore tout à fait au point ; demain, je vérifierai, mais, globalement, j’affirmerais que ce petiot va pouvoir grandir tout seul et comme un chêne. »

Je tirai le P’tit Loup pour l’allonger, souriant jusqu’aux oreilles.

— « C’est génial ! » me réjouis-je. « À coup sûr, Pognefroide te bénirait. Elle m’a dit que, si je prenais pas bien soin du P’tit Loup, son esprit viendrait me punir. Mais maintenant, elle va peut-être bien venir me sanctifier ! »

Je m’esclaffai. Peut-être à cause de tant de sortilèges, le blondinet était resté profondément endormi. Je le laissai bien emmitouflé et demandai de plus en plus étonné :

— « Oùsqu’il est passé, Dakis ? »

Je m’éloignai jusqu’à l’entrée de la grotte et restai appuyé là, les sourcils froncés. J’avais beau sondé les alentours, je ne voyais pas le cerbère. Au bout d’un bon moment, je revins à l’intérieur en haussant les épaules.

— « J’espère qu’il s’est pas perdu, » commentai-je.

Depuis son coffre, le nakrus se moqua :

— « Se perdre, un cerbère des brumes ? Ces créatures ont une meilleure orientation qu’une carte. Ne t’inquiète pas, Mor-eldal : il reviendra. »

Il en avait l’air si sûr que je ne m’inquiétai qu’à la tombée de la nuit, quand je vis qu’il ne revenait toujours pas, mais, comme mon maître ne le mentionna pas, je me dis : bon, peut-être que c’est normal. Et je ravalai mon inquiétude. Cependant, dans le fond, je ne pouvais cesser de penser que Dakis m’avait laissé tomber. Je ne me sentais pas en colère après lui. Je me sentais plutôt peiné. Le matin suivant, ne le voyant pas, je criai son nom sur toute la pente. Rien. J’essayai de penser que, s’il était parti, il l’avait fait à cause du froid et parce qu’il regrettait Shokinori et pas parce qu’il s’ennuyait avec nous. Au bout d’une heure, je décidai de laisser le P’tit Loup dans la grotte avec mon maître et de partir à sa recherche.

— « Tu ne vas pas le trouver, Mor-eldal, » me prévint mon maître.

— « Il n’a pas neigé cette nuit, sûr qu’on voit ses empreintes, » raisonnai-je.

— « Alors, je peux te dire où vont ses empreintes, » assura tranquillement le nakrus. « Rien de plus simple : elles vont vers le bas et vers le soleil levant. Mais vas-y, va et vérifie-le par toi-même. »

Je lui lançai un regard froncé.

— « Tu as dit qu’il allait revenir. »

— « Ah ! Et il va revenir, » assura mon maître avec entrain. « Mais il ne reviendra pas seul. »

Ces derniers mots me laissèrent cloué sur place à l’entrée de la grotte, bâton en main. Comment ça, il n’allait pas revenir seul ? Ça… ça voulait dire que…

— « Bouffres et braises ! » m’exclamai-je, incrédule. « Shokinori et Yabir vont venir ici, c’est vrai ? Mais… et, toi, tu le sais ? Depuis quand est-ce que tu le sais ? Et… et comment ils savent, eux, qu’ils doivent venir jusqu’ici ? »

— « Toutes de bonnes questions, » affirma le nakrus, les yeux aimablement moqueurs. « Oui, les hobbits vont venir. Oui, je le savais et depuis le premier jour où tu es venu, quand Dakis m’a dit qu’il portait autour du cou cette Opale Noire qui vous a causé tant de péripéties de tous les côtés. Et étant donné que le cerbère a sans doute dû laisser des marques tout au long du chemin, ces bons Baïras doivent être sur le point d’arriver et Dakis est parti les accueillir. Ne fais pas cette tête ! » se moqua-t-il. « Toi-même, tu as dit que ces hobbits ne t’ont rien fait quand ils ont appris que tu étais un nécromancien. Je ne crois pas que je doive m’inquiéter et, de toute façon, même si la rumeur se propage comme quoi un terrible monstre d’os habite ici, ça m’est égal parce que je vais partir. »

Cette dernière nouvelle plus que tout m’arracha un hoquet de stupéfaction.

— « Tu… tu vas partir ? » répétai-je, le cœur battant précipitamment. « Comment ça, tu vas partir ? Où ça ? À Estergat ? » Et comme il faisait non de la tête, j’ajoutai, de plus en plus perdu : « À Yadibia ? »

— « Qu’irais-je faire à Yadibia, mon petit ? » se moqua mon maître. « Hier, tu m’as toi-même demandé pourquoi je restais toujours vivre dans cette grotte. Bon, cela fait presque cinq-cents ans que je suis là… peut-être que c’est une bonne raison pour bouger un peu. Cet été, Marévor Helith m’a proposé de faire une petite réunion d’anciens amis. Je n’avais pas l’intention d’y aller parce que je pensais t’attendre encore une centaine d’années, au cas où tu reviendrais, mais puisque tu es déjà revenu… J’ai dit à Marévor que j’irais. Il travaille à une série de monolithes pour me faciliter le voyage. J’espère seulement ne pas perdre un bras en chemin dans la Steppe de Corobia ou va savoir où ! » s’esclaffa-t-il.

Je n’en croyais pas mes oreilles. J’étais estomaqué. Je posai le bâton et revins près du coffre d’un pas hésitant, tentant de savoir si mon maître avait perdu la tête ou s’il parlait sérieusement. Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, tout indiquait qu’il ne blaguait pas.

— « Tu ne dis rien, mon garçon ? » s’inquiéta mon maître. « J’ai pensé que, puisque, toi, tu allais retourner à Estergat, cela ne te dérangerait pas que je m’en aille aussi. »

Je secouai la tête.

— « Je… ben… non. Naturel que non, » balbutiai-je. « Mais… tu ne vas pas revenir ? »

Mon maître me contempla, quitta son coffre et se leva. Il avait bien deux bonnes têtes de plus que moi. Il mesurait comme Korther et je me demandai si, comme le kap Daguenoire, il n’avait pas été un elfocane, autrefois. En tout cas, Yerris allait avoir raison quand il disait que, plus qu’à un humain, je ressemblais à un gnome tellement je grandissais lentement.

Au lieu de me répondre, mon maître se tourna, s’accroupit et, avec ébahissement et exaltation, je le vis sortir une clé dorée et l’introduire dans la serrure du coffre. Jamais au grand jamais il n’avait voulu me dire ce qu’il y avait à l’intérieur, et encore moins l’ouvrir. Moi, j’avais bien essayé de découvrir le grand secret, j’avais lancé des sortilèges perceptistes, en vain, et j’avais même volé la clé une fois, mais mon maître m’avait surpris avant que je puisse percer le secret que je brûlais de connaître.

Je ne dis rien. Je n’osais pas prononcer un mot. Je regardai, très attentif, le nakrus tourner la clé dans la serrure et lancer un sortilège. Alors, le couvercle du coffre s’entrouvrit comme un ressort. Mon maître le poussa, l’ouvrit complètement et découvrit… un tas d’os.

Alors que, fasciné, je m’agenouillais près de la malle, mon maître m’avertit :

— « Ne touche pas. »

Il retira un petit sac placé dans un coin et il sortit un médaillon métallique. Il était identique à celui qu’il portait autour du cou, observai-je.

— « Il a appartenu à Azlaria, » expliqua mon maître. Sa voix, habituellement tranquille, amusée et moqueuse, était maintenant imprégnée d’un profond sentiment.

— « Azlaria, » répétai-je.

Il ne m’avait jamais parlé de personne portant ce nom, mais ç’avait tout l’air d’avoir été quelqu’un d’important pour lui. Alors, je sentis un soudain frisson. Ces os…

— « C’est elle… Azlaria ? » demandai-je dans un murmure étouffé.

Mon maître acquiesça, le regard rivé sur les os du coffre.

— « Nous avons vécu ensemble pendant presque deux-mille ans, » raconta-t-il en retrouvant sa sérénité. « Un accident me l’a arrachée et j’ai juré que je trouverais un moyen de la réanimer. Mais il y a longtemps déjà que j’ai cessé d’essayer. Un nakrus qui meurt ne peut être réanimé. Seules les liches peuvent mourir deux fois. » Il m’adressa un regard souriant. « Tout le monde ne peut pas dire qu’il a vécu un amour idyllique durant deux-mille ans. Elle aimait les montagnes, » ajouta-t-il en tournant cette fois le regard vers la sortie de la grotte. « Ça va te paraître ridicule que je te dise qu’elle était belle… mais elle l’était. Au moins, pour un nakrus. Et bon, revenons-en à ce que je voulais te dire, » ajouta-t-il, en balançant le médaillon. « Nous avons fabriqué ces pendentifs ensemble et Marévor Helith nous a aidé à les perfectionner. Chaque pendentif perçoit l’énergie mortique en contact avec l’autre. Et, à travers le pendentif, on peut lancer des sortilèges mortiques pour aider l’autre à se maintenir en vie, par exemple. Ça n’a pas fonctionné avec Azla. Ç’a été trop soudain et… je ne m’en suis pas aperçu. Le concept a ses défauts, mais, quoi qu’il en soit, si tu le portes et le touches avec ta main droite, je pourrai savoir que tu vas bien… dès que Marévor m’aidera à réparer celui que j’ai. Il est cassé. Ce jour-là, tu sentiras une petite décharge mortique et tu sauras que je suis là, moi, ton grand maître, prenant soin de toi dans quelque lieu d’Haréka, » conclut-il, les yeux plissés en un sourire.

Il me passa par-dessus la tête le médaillon d’Azlaria. J’étais profondément ému. Mon maître m’offrait ni plus ni moins qu’une relique qui avait appartenu à sa dame !

— « Tu prendras bien soin de lui, hein ? » me demanda-t-il. J’acquiesçai énergiquement et il ferma le coffre en plaisantant : « Si tu le perds, ne te jette pas non plus dans un ravin pour le récupérer, hein. Les vieilles choses se perdent parfois. »

— « Je ne vais pas le perdre, élassar, » promis-je, prenant le médaillon dans ma main mortique gantée. Je regardai fixement le coffre fermé où j’avais vu ses os à elle et j’affirmai : « Je te le jure. » Je clignai des yeux, me tournai vers mon maître et ajoutai avec timidité : « Merci ! »

Et je l’embrassai, parce que, rien que de penser à cette Azlaria et d’imaginer la douleur de mon maître, j’avais le cœur brisé. Aussi, tournant et retournant mes pensées, quand je m’écartai, je lui demandai :

— « Je peux aller avec toi à cette réunion ? »

Le nakrus émit un son de surprise mêlé à un rire.

— « Tu veux vraiment connaître les personnes les plus cinglées de tout Haréka, mon garçon ? »

Je haussai les épaules, moqueur.

— « Je te connais déjà, toi. »

— « Ah ! Eh bien, raison de plus pour ne pas en connaître d’autres comme moi, » assura mon maître. « Je ne vais pas te fermer la porte. C’est toi qui choisis. Mais, quand le monolithe sera prêt, toi aussi, tu devras l’être. »

Je me rembrunis. Et voilà, encore un choix. Bouffres de choix. Mais, celui-ci, dans le fond, je savais qu’il n’était pas réaliste. Pas parce que mon maître n’était pas capable de m’emmener par le monolithe si je le lui demandais, mais parce que je ne voulais pas tout laisser en arrière. Parce que je sentais que je devais aider ma famille. Parce que je ne voulais pas perdre mes camaros. Enfin, pour un tas de raisons. Et je me sentais très responsable en pensant tout cela, je me sentais comme un frère aîné, presque comme un adulte, comme un héros.

Je baissai les yeux sur le médaillon. Il était circulaire, avec des motifs gravés dessus.

— « Fichtre… C’est pas des signes caeldriques des fois ? » demandai-je.

— « Quatre ans passés à t’apprendre les signes caeldriques et tu me demandes ça ? » souffla le nakrus. « Ce n’est pas du caeldrique. Ce sont des signes inventés par Azlaria. C’était une linguiste passionnée et elle adorait créer de nouveaux alphabets. »

— « Qu’est-ce qu’il y a d’écrit ? » m’enquis-je avec curiosité.

Le nakrus, bien sûr, n’eut pas besoin de le regarder pour réciter :

— « Que règnent la paix, la sagesse et l’amour. » Ses yeux magiques se dilatèrent et il ajouta en agitant son crâne : « Je vais faire un tour. »

J’acquiesçai, mais je l’appelai alors qu’il sortait déjà de la grotte.

— « Élassar ! » J’hésitai. « Comment t’as fait pour parler avec Marévor Helith ? Je croyais qu’il était professeur dans une académie, très loin d’ici. »

— « Il l’était, » rectifia mon maître. « L’hiver dernier, il a parcouru les Collines des Orages en quête d’os de gahodal. Et, maintenant, il s’est mis dans la tête de faire une réunion de vieux amis. Il veut me présenter un apprenti à lui et trinquer aux os, aux temps anciens et que sais-je. Ce brave homme ne sait pas se tenir tranquille deux ans. »

— « Mais alors… il est venu ici ? » demandai-je, confus.

— « Marévor ? Penses-tu. Je communique avec lui à travers le miroir. Une relique de plus, mais, celle-ci, elle a été faite ni plus ni moins que par le maître de Marévor Helith, qu’il repose en paix. Les monolithes l’ont envoyé en enfer. Comme je te dis : les nakrus font tout pour fuir la mort, mais après ils ont tendance à être des inconscients complets. Je ne m’inclus pas, bien évidemment, » sourit-il. « Les monolithes de Marévor Helith devront être sûrs à quatre-vingt-dix-neuf pour cent avant que je les traverse. Le risque en vaut la peine ! » Alors, il leva le regard vers l’extérieur et ajouta : « Je ne crois pas que les hobbits mettent longtemps à arriver. Avertis-moi s’ils apparaissent : je serai sur la roche de l’étoile. »

Et il s’éloigna, de cette démarche rigide qui le caractérisait. Il disparut bientôt de l’entrée et je m’assis sur la chaude couverture, près du P’tit Loup. Celui-ci dormait placidement, complètement guéri par le meilleur homme du monde. Par élassar. Élassar, qui allait partir loin pendant que, moi, je reviendrais parmi les saïjits avec, autour du cou, le médaillon d’une nakrus.

Je secouai la tête, souriant, et m’allongeai auprès du P’tit Loup en murmurant :

— « Je crois que j’ai compris, P’tit Loup. Les maisons bougent avec les personnes. Mon maître s’en va avec ses compères. Et moi, avec les miens. Et ma famille m’enverra pas dans ce centre. Kakzail dit que mes parents travaillent pour nourrir mes frères et sœurs. Eh ben, je leur apporterai des clous, pour qu’ils se fâchent pas. Je les nourrirai, moi. Je peux le faire. Et, comme ça, le barbier m’enverra pas les mouches, parce qu’il sera content avec moi. J’ai bon, n’est-ce pas ? » murmurai-je.

Le P’tit Loup se retourna, endormi, et il s’agrippa à mon manteau. Je me mordillai la lèvre et, dans un élan de confiance, je confirmai à voix haute :

— « Tu as rageusement bon, Mor-eldal. »