Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 3: Le trésor des gwaks.

7 Jeu de vengeances

Je ne criai pas. Cela ne signifiait pas que j’avais grand espoir qu’ils me laissent la vie sauve. Je ne voyais pas leur visage derrière leurs foulards et leurs capuches rabattues, mais quelque chose me disait que ces types me connaissaient et qu’ils en avaient expressément après moi. Est-ce que cela pouvait être l’Albinos qui m’avait vu parler avec Lowen Frashluc et venait appliquer sa menace ? Non, on aurait plutôt dit que c’était le… Je haletai :

— « Le Beauf ? »

Celui qui me menaçait avec le couteau confirma :

— « Très rond. Et, toi, t’es le maudit mage Daguenoire qui nous a saboté l’explosif. »

Je ne le niai pas. Ils me désarmèrent, m’ôtèrent le pain et le fromage et me firent les poches. Moi, je cherchais désespérément le P’tit Loup du regard, mais ils m’avaient traîné dans la ruelle, et mes ravisseurs et les ombres de la nuit m’empêchaient de voir. Bon, il valait autant que personne ne remarque le petiot…

Ils me poussèrent sur un sentier irrégulier entre le mur aveugle d’une maison et la paroi rocheuse de la montagne. Nous ne sortîmes pas de là. L’après-midi, j’avais pas mal consumé ma tige énergétique pour réparer la tête de Manras, néanmoins, j’accumulai l’énergie mortique, je la réunis de toutes mes forces… mais bouffres, à quoi bon ? Je n’aurais réussi qu’à confirmer que j’étais un maudit mage, j’en aurais étourdi un, j’aurais alarmé les autres et ils m’auraient coupé la gorge sans plus attendre. Parce que, même si j’avais dit à Korther que je ne savais pas si j’étais capable de tuer avec une décharge mortique, eh bien… dans le fond, j’avais presque la certitude que non, je ne pouvais pas. Warok était mort d’overdose, pas à cause de ma décharge.

Ils m’acculèrent contre le mur et celui qui avait le couteau —probablement le Beauf— me saisit de nouveau aussitôt.

— « On sait d’où le Vif tire sa mystérieuse richesse, » me murmura-t-il en me soufflant son haleine à la figure. « Apparemment, t’as reçu une jolie somme d’argent. Si tu veux vivre, tu vas devoir nous dire où tu caches le butin. »

Il s’écarta et me donna alors un coup de genou en plein estomac. Je me pliai en deux, en poussant un cri étouffé.

— « Silence, » ordonna-t-il.

Je serrai les dents. Bon, alors tout ça, c’était pour l’argent. Pour le voler à la bande et se venger peut-être, mais aussi tout simplement pour l’argent. Le problème, c’était que, si je leur disais la vérité, ils pouvaient tout aussi bien me fumiser après. Un de ses compagnons me redressa et je bégayai :

— « C’est le Vif qui l’a. Pour le prendre, tu devras… »

Je reçus une gifle. Je crachai une dent. Une dent de lait, heureusement. Une des rares qui me restaient. Alors, le Beauf dit :

— « Enlevez-lui ses bottes. »

L’un d’eux me les enleva, les secoua et émit un petit rire.

— « Mais dis donc ! C’est-y pas des dorés, ça ? »

Il y en avait six au total. Les autres étaient dans ma casquette. Ils les trouvèrent, évidemment, et ils tailladèrent ma casquette à coups de couteau. Et, espérant peut-être récolter davantage, ils m’enlevèrent mon manteau et le lacérèrent aussi. Ne trouvant pas d’autres siatos, le Beauf reporta son attention sur moi.

— « Bon, alors, où est le reste ? Et pas d’entourloupes, » m’avertit-il.

Et, d’un coup de couteau, il m’arracha tous mes colliers. Ceci me noua la gorge d’affliction bien plus que de voir mon manteau en lambeaux et je fus incapable de répondre.

— « Décore-le, » fit alors le Beauf.

Je ne compris ce que cela signifiait que lorsque l’un d’entre eux commença à me filer des coups de couteau superficiels sur les bras. Le Beauf se mit à siffloter doucement.

— « Oùsqu’il est, gamin, oùsqu’il est, » me rappela-t-il avec un calme qui me fit frémir.

Finalement, je retrouvai ma voix et gémis :

— « Je vais le dire, je vais le dire, mais me fumisez pas… ! Moi, j’ai tué personne de votre clan. Ça… fait mal, » sanglotai-je.

Le Beauf écarta le poignardeur et me saisit par le menton pour me le relever. Sa main était gantée. Comme j’aurais aimé la mordre de toutes mes dents. Comme j’aurais aimé poignarder cet assassin ambitieux qui avait voulu lyncher le Vif, la lune dernière… Ses doigts me serrèrent les joues tandis qu’il murmurait :

— « Je vais pas te tuer si tu me dis où est le trésor et que tu laisses tomber la bande du Vif. »

Je déglutis, fermai les yeux, les rouvris et murmurai :

— « Il est à la Crypte. »

Il y eut un bref silence.

— « Quelle crypte ? » répliqua le Beauf.

— « La Crypte, » répétai-je.

Il y eut un autre silence, suivi d’un souffle incrédule.

— « La forêt ? Tu veux dire que t’es allé jusqu’à la Crypte pour cacher l’argent ? Bonne mère. Y’a combien ? » interrogea-t-il.

Je ne vis aucune raison de lui mentir.

— « Vingt blanches. »

Le Beauf émit un grognement.

— « Pas plus ? »

Cette fois, c’est moi qui soufflai d’incrédulité.

— « Comment ça, pas plus ? Ça fait quatre-cents do… »

Ma tête heurta la pierre. Fichtre. Le Beauf siffla :

— « Je sais faire mes calculs tout seul, idiot. La Crypte est énorme. T’as mis l’argent où ? À la lisière ? »

Je fis non de la tête.

— « Plus loin, » mentis-je. « Moi, j’ai pas peur des forêts. Vous le trouverez jamais. »

— « Ben, naturel, » ironisa le Beauf. « Bekel. Vas-y, calme-le. »

Je m’alarmai. Comment ça, qu’on me calme ? Je le compris quand un type me plaqua un chiffon contre le nez. Je respire ou je respire pas ? Au final, naturel, je dus respirer. Les yeux, la gorge, les poumons me brûlèrent. Paniqué, je protestai :

— « T’as dis que t’allais pas me tuer. »

— « Et je t’ai pas tué, idiot, » me répliqua le Beauf.

Alors qu’un terrible vertige m’envahissait, je m’effondrai. Avant de plonger dans l’inconscience, je l’entendis ajouter railleusement un :

— « Pour l’instant. »

* * *

Je me réveillai avec un bong métallique semblable à celui de la mine et j’eus l’impression de sortir brusquement la tête de l’écume vampirique, somnolent et vidé de mes énergies. Le P’tit Loup était endormi sur moi, il y avait des bruits de voix et la tête me tournait. Étourdi, pris de vertige, je me redressai en poussant doucement le petiot et je tentai de me situer.

Je me trouvai dans une pièce pleine de bureaux et de gens qui passaient, l’air affairés. Des mouches. C’étaient des mouches !

Je clignai des yeux, abasourdi. Je ne me rappelais pas comment j’étais arrivé là. Je ne me rappelais rien de rien. Non, si, me dis-je. Je me rappelais avoir acheté une orange au P’tit Loup, et celui-ci ne l’avait plus. Mais ça n’avait pas d’importance. Pas alors que je me trouvais dans un commissariat, ni plus ni moins.

Le plus incroyable, c’était que je n’étais pas derrière les barreaux : ils m’avaient simplement laissé là allongé, près d’un mur, comme s’ils ne savaient pas quoi faire de moi.

J’étais si déconcerté que, pour faire quelque chose, je m’appliquai à réveiller le morjas du P’tit Loup. Il n’en avait plus besoin, normalement, parce qu’avec le morjas qu’il aspirait du Maître et de son collier, il ne manquait pas de morjas éveillé, mais… Brusquement, je fronçai les sourcils et baissai les yeux cherchant mes… colliers ! Ils n’étaient pas là. Les mouches me les avaient-ils fauchés ? Je ne m’en souvenais pas. Mon esprit ne fonctionnait pas correctement. Je décidai de ne pas m’énerver, je me calmai et levai les yeux vers les gens en uniforme. Ceux-ci passaient sans me voir, certains me jetaient seulement un coup d’œil. Personne ne me prêtait attention. Bon. Ben, peut-être même que je pouvais partir, alors.

Je pris le P’tit Loup endormi et je fis quelques pas vers la porte ouverte. J’étais pieds nus. Avant, j’avais des bottes. Où étaient mes bottes ? Et mon manteau, me rappelai-je. J’avais aussi un manteau. Par contre, ce que j’avais maintenant, c’étaient des bandages sur les bras. Pourquoi m’avait-on bandé les bras ? Il y avait du sang sur les chemises. Je devais être tombé quelque part ou…

Plus j’essayais de me souvenir, plus je me rendais compte que mes efforts étaient inutiles et je cessai d’essayer. Je remarquai alors deux mouches qui m’observaient. Je continuai d’avancer, mais avec cette démarche de crabe prudent qui ne sait pas très bien jusqu’à quel point il est autorisé à bouger.

Alors, un des mouches, un caïte roux, s’approcha et me barra le passage.

— « Gamin, j’aimerais te poser quelques questions. Si ça ne te dérange pas, » dit-il, en m’indiquant une chaise.

Étourdi comme je l’étais, je ne réagis pas tout de suite et il me poussa doucement jusqu’au siège. Je m’installai sans lâcher le P’tit Loup et le mouche s’assit sur le bord du bureau qui était juste en face. Il me regarda avec un visage amical.

— « On t’a sorti d’un sacré pétrin, mon garçon. Des canailles te transportaient dans un sac de farine. Je ne sais pas ce qu’ils voulaient faire de toi, mais rien de bon, j’en ai peur. Malheureusement, ils se sont enfuis avant qu’on ait pu leur mettre la main dessus. »

Il fit une pause. Moi, j’essayais de me rappeler… Un sac de farine ? Je ne me souvenais pas avoir jamais été mis dans un sac de farine. Le mouche reprit :

— « Ceux qui t’ont attaqué, tu sais qui c’était ? T’as parlé avec eux ? »

Je fronçai les sourcils et fis non de la tête.

— « Tu n’as pas parlé avec eux ? »

Je haussai les épaules et baissai les yeux vers le P’tit Loup. Ma tête était lourde comme une roche… Le mouche souffla.

— « Tu n’es pas devenu muet comme le marmot, par hasard ? »

Je déglutis et, finalement, je murmurai un :

— « Non, m’sieu. »

— « Bon, » se réjouit le caïte. « Alors, dis-moi, qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

Je clignai des yeux. Pourquoi ce mouche me demandait précisément ce que je ne savais pas ?

— « Ch’sais pas, m’sieu, ch’sais pas ce qu’il s’est passé, » répondis-je.

Je savais qu’en principe, j’aurais dû être tendu et effrayé d’être interrogé par un mouche. Cependant, curieusement, je me sentais détendu. Peut-être parce qu’on ne m’accusait de rien ? À moins que ce soit parce que ce mouche avait une tête vraiment sympathique. Ou peut-être parce que j’avais reçu un coup sur la tête et que j’étais devenu idiot. Idiot, me répétai-je, saisi. Quelqu’un m’avait appelé comme ça y’a pas longtemps, n’est-ce pas ? Et le coup sur la tête, oui, ça me disait quelque chose aussi… Manras avait reçu un coup sur le crâne en faisant l’isturbié.

— « Alors, comme ça, tu ne sais pas qui t’a attaqué, » conclut le caïte roux.

Je fis de nouveau non de la tête et je demandai :

— « Je peux partir maintenant ? »

La moue du mouche ne m’inspira pas confiance et, cette fois-ci, je me crispai un peu. Je soupirai.

— « Vous m’avez coffré ? »

— « Pas que je sache. Est-ce que je devrais ? »

Je fronçai les sourcils et, de nouveau, je fis non de la tête, l’air de dire : non, m’sieu l’agent, ch’suis innocent comme un nouveau-né. Le caïte expira, l’air fatigué.

— « Tu ne me reconnais pas, mais je sais qui tu es, gamin. Tu es le petit frère de Kakz. Écoute, mon tour de garde se termine dans une demi-heure et, après, tu vas m’accompagner. En attendant, tu restes ici et tu essaies de te rappeler ces types qui t’ont attaqué. Si tu sais qui ils sont, ça ne sert à rien de les couvrir. »

Je regardai le mouche, l’expression déconcertée, tandis qu’il s’éloignait. Mais qui bouffres était-il ? Il était vrai que, maintenant qu’il le disait, sa tête me paraissait familière. Mais je ne réussis pas à la remettre. Je me sentais si perdu !

Heureusement que j’avais le P’tit Loup. Ce n’est pas que le petiot aille beaucoup m’aider à me situer, mais, au moins, avec lui, je n’étais pas seul. Réconforté par cette pensée, je m’endormis, là, assis sur la chaise, vaincu par une profonde torpeur.

Quand je m’éveillai de nouveau, je sus aussitôt que je n’étais plus au commissariat. Quelle fichue manie avaient les gens de me transbahuter d’un endroit à un autre. Je bâillai et… je croisai les grands yeux verts de Dakis. Nom d’un… ! Je me redressai brusquement, épouvanté, et j’allai reculer quand je me souvins que j’avais décidé que le cerbère était un ami. Je déglutis et murmurai :

— « Ayô. »

Le cerbère me sourit. Je levai les yeux sur le salon, les sofas et la table chargée d’instruments. Il y avait des gens. Yabir et Shokinori, ainsi que la Bleutée, la Blonde, l’alchimiste, Kakzail, le géant aux tatouages et… le caïte roux. Bien sûr. Ce mouche était un des deux compagnons gladiateurs de mon frère aîné.

Huit personnes en tout. Ça faisait beaucoup de personnes, mais je ne trouvai pas celle que je cherchais. Je me levai, promenai mon regard dans toute la pièce et, sans même écouter un mot de la conversation des adultes, je commençai à m’agiter, je regardai sous une armoire, sous un sofa et, durant toutes mes explorations, Dakis me suivit avec curiosité. Finalement, voyant peut-être mon inquiétude grandissante, Kakzail me demanda en soufflant :

— « Qu’est-ce qu’il t’arrive maintenant ? »

Je me tournai vers mon frère avec effarement.

— « Le P’tit Loup, » bredouillai-je. « Oùsqu’il est ? »

— « Qui ? » s’enquit Kakzail, perplexe.

Alors, je le regardai, horrifié.

— « Le P’tit Loup ! » répétai-je en frappant le dossier du sofa. « Vous m’avez pris le P’tit Loup ! Vous l’avez abandonné ! »

Je ne pouvais pas le croire. Ils m’avaient pris le P’tit Loup ! La panique me paralysait. Ce fut le caïte roux qui intervint :

— « Je crois qu’il parle du petiot qui est venu après, quand ces crapules l’ont abandonné et qu’ils ont pris la fuite. Ne t’inquiète pas, gamin. Personne n’a abandonné ton petit ami. Il va être mis dans un orphelinat et ils vont chercher sa famille s’il en a une. Y’a pas de raison de s’affoler, » assura-t-il.

Qu’il n’y avait pas de raison de s’affoler ? Oui, c’est ça ! Je me précipitai vers la porte. Ce n’est pas Dakis qui m’empêcha de l’atteindre, mais Kakzail. Mon frère me prit par le bras et me siffla :

— « T’as pas intérêt à m’envoyer ta décharge de magie noire. »

J’écarquillai les yeux et lui obéis : je ne lui envoyai aucune décharge. Mais je me démenai comme un diable. J’utilisai plusieurs techniques que m’avait apprises mon cousin et d’autres que m’avaient apprises mes compères et autres Chats… Aucune ne fonctionna vraiment. Je me retrouvai avec les poignets liés derrière le dos.

— « En tout cas, y’a pas besoin de lui demander s’il est en forme, » lança l’alchimiste en riant, depuis un sofa. « Qu’est-ce que ce serait s’il buvait une potion d’énergie ! »

— « Mieux vaut ne pas essayer, » souffla Yabir.

Je les regardai tous deux, les sourcils froncés. Une seconde… Comment ça se faisait que les hobbits connaissaient l’alchimiste ? Kakzail me saisit d’une main par le cou et me lança :

— « Tu veux bien te tenir tranquille ? »

J’acquiesçai. Comment faire autrement. Le barbu me lâcha et ajouta avec âpreté :

— « Pense que, si Dalto n’avait pas été là cette nuit pour te sauver, à cette heure, tu serais probablement mort. »

Je fronçai les sourcils et jetai un regard au caïte roux. Puis je remarquai la lumière qui entrait par les fenêtres. C’était la lumière du jour. De sorte que j’avais passé toute la nuit à dormir. Et le P’tit Loup, allez savoir où il était maintenant !

Je levai un regard de défi vers mon frère. Cependant, en croisant son expression fermée, je me souvins de la décharge mortique et du mauvais tour que lui avait joué le Bor une demi-lune plus tôt, et je jugeai prudent de changer d’attitude. Et comme je n’étais pas d’humeur à lui dire « ayô, frère, content de te voir ! » et encore moins de lui dire « je regrette », je me tus et je m’attachai à examiner les bandages de mes bras. Certains s’étaient défaits pendant que je me débattais et, en voyant les coupures, je demeurai troublé. Ces coupures… je savais qui me les avait faites, n’est-ce pas ? Ce n’étaient pas les mouches. Eux, ils insultaient, donnaient des bastonnades, te mettaient derrière les barreaux, mais ils ne te décoraient pas. Ils ne te décoraient pas, me répétai-je, hébété. Une sensation d’angoisse m’envahit. Décore-le, avait dit l’un. Et ils m’avaient décoré avec le couteau. Oui, mais qui ? Je ne le savais pas et c’était ce qui me perturbait le plus.

— « Eh… Tu te sens bien ? » demanda Kakzail en m’observant, le front plissé.

Les autres parlaient, mais leurs voix parvenaient à mes oreilles comme des syllabes désarticulées. Je me dégourdis, me calmai et acquiesçai en silence. Me voyant peu communicatif, Kakzail souffla et, sans un mot, il s’éloigna dans la pièce. Je glissai un coup d’œil vers la porte, soupirai et, en reportant mon regard sur les personnes présentes, je tombai sur les yeux étincelants de la Bleutée. Je me tendis et, comprenant que mon frère attendait quelque chose de moi avant de me rendre la liberté, je contournai les sofas tandis que Dessari Wayam parlait de je ne sais quelle plante merveilleuse qu’il avait achetée il y avait des années et qui venait des Souterrains. Kakzail était allé se servir un verre de vin. Je m’arrêtai à côté de lui et me mordis la lèvre, nerveux. Je ne savais pas quoi lui dire. J’ouvris plusieurs fois la bouche, la refermai, me mordis la langue, me grattai furieusement la tête…

— « Monsieur Malaxalra, » dit soudain Yabir, en se levant. « M’autorisez-vous à poser une question à votre jeune frère ? »

Il s’adressait à Kakzail. Celui-ci, visiblement, ne s’attendait pas à une requête aussi étrange.

— « Euh… Naturellement. Bien sûr, » répondit mon frère. « Il est tout à vous. »

Le Souterrien sourit, s’inclina légèrement et se tourna vers moi.

— « Bonjour, Draen. Écoute, avant-hier, tu m’as montré une pierre bleue que tu portais et, sur le moment, j’étais si focalisé sur l’Opale Blanche que je n’ai pas pris le temps d’y réfléchir, mais… si ça ne te dérange pas, pourrais-je la revoir ? »

La demande m’arracha une moue de surprise. Je fis non de la tête et, en voyant que Yabir se rembrunissait, l’air déçu, j’expliquai :

— « C’est que je l’ai plus. » Et, mal à l’aise, je passai au caeldrique pour lui demander d’une voix hésitante : « Dis, tu leur as pas parlé du vol, n’est-ce pas ? »

Yabir demeura interdit. Depuis son fauteuil, Shokinori rit discrètement et dit en caeldrique :

— « Sais-tu, mon garçon, que monsieur Wayam et les demoiselles Zoria et Zalen savent parler le caeldrique aussi bien que toi ? »

Ceci me tua. Je ne sus où me mettre. Aussi, je demeurai immobile, observant la réaction de l’alchimiste et des jumelles. Le premier sembla trouver la situation amusante. La Blonde toussota délicatement. La Bleutée demeura impassible.

— « Alors comme ça, » reprit Yabir en drionsanais, « tu ne l’as plus. Tu l’as vendue peut-être ? »

Je déglutis et dis :

— « Non. Je l’ai perdue hier soir. Je l’avais hier, j’en suis sûr. Mais, quand je me suis réveillé au commissariat, adieu les colliers. Mes cinq colliers. »

Rien que d’y penser, mon humeur s’assombrissait. Yabir avait les sourcils froncés.

— « C’est ceux qui t’ont attaqué qui te les ont volés ? »

— « Je sais pas, » admis-je.

Yabir se frotta le cou, songeur.

— « D’où est-ce que tu la tiens ? »

— « La pierre bleue ? » demandai-je et, comme il acquiesçait, j’allais répondre : du P’tit Loup. Mais, je ne sais pour quelle raison, je me retins. Je regardai le hobbit, les yeux plissés, et je répliquai : « Et qu’est-ce que ça peut faire d’où je la tiens ? »

Kakzail fit claquer sa langue.

— « Ashig, on ne parle pas aux gens sur ce ton. »

Je roulai les yeux, sans pouvoir croire qu’il me donne une leçon d’éducation, moi qui étais le gwak le plus civilisé de la Roche après le Prêtre —d’après celui-ci. Cependant, je rectifiai et optai pour mentir :

— « Je l’ai trouvée dans un arbre. »

Shokinori s’esclaffa.

— « Dans un arbre ? » répéta Yabir, incrédule.

J’acquiesçai, souriant, et, inspiré, je me lançai :

— « Un arbre pas très grand. Il portait des plumes, au lieu de fleurs, et elles tombaient, parce que je l’ai trouvé en automne, alors j’en ai ramassé une avant qu’elle s’abîme, tu comprends ? Et je lui ai dit : princesse, mon trésor, jolie fleur de ma viiie, ch’suis venu ici pour te secouriiir ! Ainsi lui chantai-je. Ou chantassai-je, comme dit Lin. Et elle s’est transformée en gemme. Mais hier soir ! » m’écriai-je, « ces trolls me l’ont fauchée et ils ont emporté mes os aussi. Mais vous inquiétez pas, parce que je leur écrabouillerai la tête quand je les tiendrai entre mes griffes de dragon ! »

Dès que je me tus, je me rendis compte qu’à force d’écouter les histoires du Manchot sur la Place Laine, la verve du conteur s’était emparée de moi. Et, à vrai dire, je ne m’étais pas mal débrouillé, sauf que… peut-être que ce n’était pas le moment le plus approprié. Ce genre de choses, ça se faisait avec les compères, pas avec les adultes. Aussi, sous le regard époustouflé de mon frère, je m’empressai d’ajouter :

— « En réalité, je l’ai trouvée par terre. Dans une rue. »

Et, agité, je me frappai le front, me tournai vers la petite table où était posée la bouteille de vin avec laquelle Kakzail s’était servi et je la pris en disant :

— « Je peux, n’est-ce pas ? »

J’allais la porter à ma bouche, mais Kakzail me l’ôta des mains en grognant :

— « Non, tu ne peux pas, voyou. T’es pas croyable ! Finalement, Père et Mère vont avoir raison. Le centre de jeunesse, c’est une excellente idée. Il vaut mieux qu’ils t’envoient là-bas plutôt que tu finisses par être poignardé dans le Labyrinthe ou condamné aux travaux forcés. »

Je le regardai, atterré, blessé et confus. Un centre de jeunesse ? Et c’était quoi, ça ? Après un silence, Yabir se racla poliment la gorge.

— « Une dernière question, si ce n’est pas trop demander. Pourquoi as-tu décidé de t’appeler Hilemplert quand tu ne savais pas encore que tu étais un Malaxalra ? »

J’étais encore en train d’assimiler cette histoire de centre de jeunesse où ma famille voulait m’envoyer et je répondis avec une moue sombre :

— « Ch’sais pas. Ils voulaient un nom, alors je leur en ai donné un. »

— « Mais pourquoi Hilemplert ? » insista le Baïra.

Je secouai la tête, confus.

— « Ch’sais pas. »

Le regard intense de Yabir me rendait nerveux. Et celui de la Bleutée encore davantage. Et on voyait que Kakzail était dépassé et, ce qui est pire, en colère contre moi. Esprits, comme j’avais envie de m’en aller ! Je voulais partir. Je voulais aller chercher le P’tit Loup. Je voulais revenir avec mes compères. Je faillis éclater et leur crier : je veux m’en aller ! Mais Kakzail ne m’aurait pas écouté. Alors, j’eus une idée.

— « Pourquoi tu cherches cette gemme ? » dis-je et, sans laisser à Yabir le temps de répondre, j’ajoutai : « Je te la donne. On va chercher mes colliers avec l’Orbe. Et si on trouve mes os, je te donne la gemme. Je le jure. Elle est toute à toi. Mais vous devez m’emmener avec vous. »

Yabir cligna des paupières.

— « T’emmener avec nous ? À Yadibia ? »

Je m’esclaffai, retrouvant ma bonne humeur.

— « Non, à Yadibia non. Chercher les colliers. Toi, tu as l’Orbe, moi, je connais les chemins. On y va ? »

— « Pas question, » siffla Kakzail.

Mon enthousiasme se dégonfla et je soupirai de contrariété. Je venais d’avoir une idée géniale —pas tant pour trouver mon collier d’os que pour trouver celui du P’tit Loup— et mon frère me la ruinait. C’était un mouche, forcément… ! Yabir m’adressa une moue d’excuse. Se levant d’un des sofas, Zoria, la Bleutée, intervint :

— « L’idée n’est pas mauvaise, Kakz. Yabir veut trouver cette gemme et je crois qu’il est tout à fait disposé à nous engager comme mercenaires pour l’obtenir, pas vrai ? » Le visage du jeune hobbit refléta la surprise, mais il acquiesça énergiquement, l’air de dire : bon, pourquoi pas ? Zoria ajouta avec satisfaction : « Ce sera bénéfique pour tous. En plus, comme ça, nous parviendrons à trouver ces bandits qui ont attaqué ton frère. »

Kakzail la regarda, incrédule.

— « Tu parles sérieusement ? Mais… c’est toi-même qui m’as demandé de démissionner de mon travail parce qu’il y avait trop de risques pour ce qu’on me payait. Et maintenant tu veux que j’aille flanquer une raclée à cette racaille ? »

La Bleutée esquissa un fin sourire.

— « Tu en meurs d’envie. Et Yabir paiera mieux, n’est-ce pas ? »

Le jeune hobbit ouvrit la bouche, jeta un coup d’œil d’excuse à un Shokinori rembruni et assura :

— « Bien entendu ! Ce sera un plaisir de tous vous engager pour trouver cette gemme. Y compris le garçon. Je crois qu’il en connaît plus sur cette ville que nous tous réunis, » opina-t-il.

Ceci me remplit de fierté. Kakzail fit une moue, souffla, se tourna vers le Nordique tatoué et le caïte et demanda :

— « Sarpas, Dalto… qu’est-ce que vous en pensez, les amis ? C’est une folie, n’est-ce pas ? »

Le géant sourit et acquiesça.

— « Aussi fou, je pense, que de s’enfuir de Tassia, mon ami. Capturer les voleurs d’enfants, c’est une très bonne chose. L’idée me plaît, » admit-il avec son horrible accent nordique.

Le caïte roux sourit à son tour et assura :

— « Si tu avais vu comme ces tarés ont jeté ton frère dans ce sac de farine, tu n’hésiterais pas une seconde, Kakz. Tu sais que tu peux compter sur nous. »

Kakzail roula les yeux, esquissa un sourire, l’air convaincu, et, face à mes yeux écarquillés, il mit ses mains sur les hanches et lança avec férocité :

— « Allons rosser ces canailles. »

— « Allons-y ! » affirmèrent ses deux compagnons avec enthousiasme.

Je regardai les trois gladiateurs, bouche bée, et je compris alors pleinement ce qu’impliquait la décision d’aller chercher la gemme. Incroyable ! Les gladiateurs et les jumelles allaient-ils réellement flanquer une dégelée à… ? À qui ?, me dis-je, interdit. Qui bouffres m’avait attaqué la veille au soir ?

J’avais beau essayer, je n’arrivais pas à me rappeler. Peut-être que je commençais à avoir des trous de mémoire comme mon maître nakrus et… Quelque chose dans les mains de Yabir attira mon attention et dispersa mes pensées. C’était l’Orbe Mauve. Yabir l’avait activé et il était en train de chercher une source puissante de morjas. Je m’approchai, plein d’espoir.

— « Tu le trouves ? »

Le hobbit fronça les sourcils, concentré.

— « Je ne sais pas. Je crois que j’ai quelque chose pas très loin. »

— « Alors, on y va ! » les pressai-je, surexcité. « On y va ! »

Kakzail me retint en m’attrapant par le bras.

— « Pas si vite, Ashig. Avant, tu vas m’écouter. Si tu te sépares d’un de nous, si tu retournes avec cette bande à toi, tu le regretteras. Tu le regretteras, et beaucoup. Les ‘désolé’ et les larmichettes, ça ne vaut plus. Si, cette fois, tu fais l’idiot, j’arrêterai de te traiter comme un frère et je te traiterai comme un petit voyou traître et un voleur. Si tu t’en vas, adieu la famille. Compris ? »

Je restai à le regarder, saisi. Sa voix était si sérieuse ! Je n’hésitai pas, cependant, car il n’y avait maintenant qu’une réponse possible ; aussi, j’affirmai :

— « Ça court. »

Kakzail continua de me scruter comme s’il cherchait un brin d’espièglerie sur mon visage. Peut-être le trouva-t-il, ou peut-être que non ; en tout cas, il soupira et dit :

— « Bon ! Eh bien, je propose, mes reines, que vous commenciez à chercher la localisation de ce collier d’os avec nos invités et, entretemps, nous autres, on se prépare et on prend soin de votre parrain. Ce soir, si vous ne l’avez pas trouvé, on se voit sur la Place de Lune et on change la donne. »

L’alchimiste souffla.

— « Bouah, prendre soin de moi ! Toujours à prendre soin de moi, jeunes gens. Vous savez quoi ? Je vais partir à Yadibia avec ces bons Baïras, comme ça, vous me laisserez peut-être un peu tranquille… »

— « Te laisser tranquille ? Pas question ! » s’exclama la blonde sur un ton goguenard. « Tu ne vas pas te débarrasser de tes deux gardes du corps comme ça. C’est l’inconvénient d’être le meilleur alchimiste d’Haréka. »

Comme tous se mettaient à causer de façon désordonnée, les uns parlant d’armes, d’autres d’os et d’autres encore de potions, je profitai de l’inattention de Kakzail pour prendre une goulée de la bouteille de vin. Juste une, pour me donner du courage, pour me réchauffer, et pour me rappeler. Je m’assis par terre et, voyant que Dakis venait s’allonger près de moi, je le caressai et me murmurai en caeldrique :

— « Rappelle-toi, rappelle-toi. Rappelle-toi, Survivant. »

Mais, tandis que je me creusais les méninges, mon esprit revenait sans cesse à la menace de Kakzail. Il m’avait demandé de m’éloigner de mes compères et, moi, j’avais dit ‘ça court’ ? Comment avais-je pu lui dire ‘ça court’ ? Comment avais-je l’intention de tenir une promesse aussi ridicule ? Mais, si je ne la tenais pas, alors, je me retrouverais sans famille. Kakzail me renierait parce qu’il me considèrerait comme un traître, mes parents me renieraient parce qu’ils me tiendraient pour un voleur, un voyou, un irresponsable, un idiot… Idiot, idiot, me dis-je, soudain. J’ouvris grand les yeux et me massai la tête, ressentant brusquement une étrange douleur.

— « Je sais faire mes calculs tout seul, idiot. » murmurai-je. « La Crypte est énorme. La Crypte est énorme, » répétai-je.

C’est ce qu’avait dit celui au couteau. La Crypte est énorme. Et il ne savait pas où se cachait mon trésor. Mais qui ? J’inspirai profondément. Et, alors, je me souvins.