Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 3: Le trésor des gwaks.

6 Les Ormes

— « Sur l’herbe, scafougné, tu vas te prendre une bûche ! » cria le Voltigeur à Manras.

Le petit elfe noir prit de l’élan, bondit, s’appuya contre le mur avec ses bottes, fit un saut périlleux et atterrit les jambes pliées… Il perdit l’équilibre et s’étala dans la boue.

Je m’esclaffai bruyamment, mais je le félicitai :

— « Bravo ! Tu commences à piger, shour ! »

Et, à mon tour, je courus, mais sans me soucier de passer sur l’herbe. Je bondis comme un chat, agrippai la poutre abandonnée, me hissai et m’assis sur le mur en ruines qui donnait sur les roches escarpées de la rivière Timide.

De là, on voyait en contrebas toute la pente des Chats, les masures du Quartier Noir et le merveilleux chaos de maisons du Labyrinthe. Bien qu’on soit encore au deuxième Jour-Jeune de la Lune de Ténèbres, il faisait une journée magnifique, le ciel était bleu, une petite brise chaude du sud soufflait et on se serait presque cru au printemps.

Le Voltigeur sauta à son tour et, bien que son saut ne soit pas aussi élégant que le mien, il arriva en haut du mur et s’assit, contemplant nos compères avec un petit sourire.

— « Allez, enlève ton chapeau et saute, Prêtre ! » encouragea-t-il ce dernier.

Amusé, je vis Rogan, en bas, faire un geste de refus et répliquer :

— « Je vous laisse, compères, moi, je vais servir le patron ! »

— « Le patron ? » répéta le Voltigeur, confus, se tournant vers moi.

— « Il va prier sur l’avenue, » expliquai-je. « Il dit que, s’il le fait pas tous les jours, après il perd la main. C’est un prêtre dans l’âme. »

Nous soufflâmes, en riant, tandis que Rogan s’éloignait en trottant. Nous continuâmes à encourager nos compères. Comme il était très responsable, Dil demeurait assis sur les roches auprès de Possu, de la P’tite Souris et du P’tit Loup. Les autres essayaient de nous rejoindre, et Manras, comme mon fidèle suiveur, s’efforçait plus que tout autre. Et ses efforts furent récompensés : il finit par atteindre la poutre et je l’aidai à s’asseoir à califourchon sur le mur. Nous étions déjà un bon nombre en haut du mur quand j’entendis une cloche sonner.

— « Fichtre ! » m’exclamai-je. « Trois heures et demie. Je dois filer. »

— « Où ça ? » demanda le petit elfe noir.

— « À l’école, voir une fille, » dis-je et je souris face aux expressions diverses de mes compères. « Oh, du calme, je la connais à peine. Je vais lui dicter une lettre pour mon frère, le mouche. C’est que je dois lui dire quelque chose, mais vaut mieux par écrit. »

Là, ils me comprirent. Avoir un frère mouche n’était pas chose facile. Je me préparai et sautai. J’atterris en roulant sur l’herbe, je me relevai d’un bond et… quand je vis Manras m’imiter et tomber la tête la première, je demeurai glacé. Je me précipitai.

— « Manras, Manras ! » criions-nous tous.

Il ne bougea pas tout de suite et, un instant, nous craignîmes le pire. Alors, le petit elfe se redressa, en se massant la tête. Dès que je vis qu’il était bien vivant, je lui donnai une bourrade.

— « Triple isturbié ! » grognai-je. « Ça, je le fais, mais pas toi ! »

Manras avait réussi à ne pas pleurer de douleur, mais, face à mon sermon, ses yeux s’emplirent de larmes. Il frémit quand il me vit avancer de nouveau la main mais, cette fois, je ne le poussai pas : je posai une main près de la sienne, sur sa tête, et je me concentrai. Il avait quelque chose de cassé. Mille fois isturbié. Je le fis asseoir là même, je lui dis « bouge pas » sur un ton sec et je lui injectai du morjas pour accélérer la guérison, pas seulement celle des os, mais aussi celle du reste. Quand je terminai, je lançai :

— « Tu vas avoir une bosse si grosse que tu vas t’en rappeler pendant un bon bout de temps, shour. La prochaine fois, essaie de réfléchir un peu avant d’agir. »

Combien de fois mon maître nakrus ne m’avait-il pas dit la même chose dans la vallée ! Mais ça, bien sûr, je ne le dis pas à Manras. Je me frottai les yeux. Ce type de sortilèges m’épuisait.

— « T’as fait de la magie ? » demanda soudain une voix.

Je levai les yeux et remarquai que mes compères avaient fait un cercle et m’observaient avec curiosité. Je ne sais pas très bien qui avait posé la question.

— « T’es un magicien pour de vrai ? » demanda le petit Possu.

Je haussai les épaules, un peu embarrassé, et me levai.

— « Un peu. Je sais quelques trucs, mais je ressuscite pas les morts, » assurai-je, en me frottant le cou. Et j’ajoutai : « Dil, tu peux l’emmener au refuge ? Bon. Ben, qu’il bouge pas et qu’il prenne un peu de radrasia, » dis-je sur le ton d’un expert guérisseur. « Bon, il faut que j’y aille, compères. Ayô. Ayô, isturbié, » fis-je saluant Manras, en lui donnant une légère tape. Le petit elfe me répondit par une moue contrite.

Je ramassai ma casquette, perdue au milieu des autres, la mis et m’éloignai. Je n’étais même pas arrivé en haut de la côte quand j’entendis quelqu’un appeler : P’tit Loup ! Je m’arrêtai et vis le Voltigeur courir vers moi. On le voyait bien plus enjoué que la veille. Depuis qu’il avait payé les dix dorés aux voleurs, il s’était tranquillisé, nous l’avions gavé de radrasia le reste de la journée, puis nous lui avions donné des bâtonnets de rodaria et, de même que les autres sokwatas de la bande, le Voltigeur avait promis d’arrêter une fois pour toutes de prendre de la karuja. Sauf qu’aucun d’entre nous ne le croyait réellement.

Loin devant le Voltigeur, venait le P’tit Loup. Je contemplai le petiot, surpris, tandis que celui-ci courait vers moi sur ses petites jambes.

— « Où est-ce que tu vas comme ça, P’tit Loup ! » m’esclaffai-je.

Le P’tit Loup tomba, se releva tout boueux et arriva enfin près de moi au moment où le Voltigeur nous rejoignait.

— « Tu veux que je l’emmène ? » proposa-t-il. « Comme tu vas voir cette fille… »

Je souris et je faillis accepter, mais alors j’eus une autre idée.

— « Amène-toi aussi ! Le truc de la lettre, ça va pas durer longtemps. Et, comme ça, je te la présente. Et, après, je t’invite aux Thermes Dorés. C’est à Riskel. T’y es déjà allé ? Non, ben, moi non plus. Mon cousin a dit qu’il y était allé une fois et que c’était rageusement bien. En plus, Taka m’a dit que je devais me laver régulièrement. Qu’est-ce que t’en dis, compère, hein, qu’est-ce que t’en dis ? C’est moi qui t’invite, » fis-je en sautillant.

Le Voltigeur hésita et, alors, il sourit largement.

— « Ça court. »

— « Ben, en route alors ! » m’écriai-je joyeusement.

Nous nous mîmes en marche, suivis du P’tit Loup. Mon pied blessé était presque complètement guéri et il ne me faisait plus mal. Le Voltigeur demanda :

— « Elle est jolie ? La fille, j’veux dire. »

Je m’esclaffai.

— « Ben, naturel ! »

Le Voltigeur m’adressa une moue moqueuse.

— « Et tu le lui as dit ? »

J’ouvris grand les yeux, confus.

— « Pff… Ben non. Ces choses, ça se dit pas. »

Soudain, le Voltigeur partit d’un grand éclat de rire et je le regardai, perplexe, en me frottant la joue. Riant encore, il me donna une bourrade et s’exclama :

— « Ça se dit pas, qu’il dit ! Ben, évidemment que ça se dit, isturbié. Comment est-ce que tu crois que cette fille va savoir que tu penses qu’elle est jolie si tu le lui dis pas ? Tu nous martèles avec tes chansons tous les jours et tu sais pas ça ? »

Je demeurai pensif, donnai la main au P’tit Loup et, après un silence, je demandai :

— « T’as une dame, toi ? »

Le Voltigeur souffla, amusé.

— « Non. Mais, ces choses, je les sais. Ces types avec qui je travaille… ou avec qui je travaillais, » rectifia-t-il avec une grimace, « ils arrêtaient pas de parler de femmes. Alors, j’en sais long dans ce domaine. »

Et comme je le regardais avec curiosité, il se mit à expliquer des choses, sur les rendez-vous, sur les sourires, les « galanteries » et les fleurs. Quand nous arrivâmes au grand escalier qui montait vers le Parc des Pierres et Atuerzo, il était en train de m’expliquer des trucs sur les poses masculines qui faisaient soupirer les dames. Quant à moi, au lieu de me faire soupirer, elles m’arrachèrent de grands éclats de rire incrédules.

En entrant à Atuerzo, nous passâmes sous les regards attentifs de deux mouches. Nous avançâmes vers le temple qui était juste à côté de l’École des Ormes, pas très loin, en fait, de la maison de Frashluc —rien que d’y penser, je me sentais nerveux. Ce temple avait une horloge presque aussi grande que celle du Grand Temple. Il indiquait quatre heures et quart. Zénira allait sortir dans un rien de temps, de sorte que nous décidâmes d’attendre au bout de la rue où se trouvait le portail principal de l’école. Tous deux, nous mordillions avec délectation notre bâtonnet noir, appuyés contre la grille du temple quand les cloches sonnèrent la demie de quatre heures. Alors, je levai la tête, rangeai mon bâtonnet et tendis le cou vers le portail, impatient.

Les premiers élèves ne tardèrent pas à apparaître. Ils sortaient en courant, en criant, enfin libres. Zénira arriva plus tôt que je ne m’y attendais et elle m’aperçut plus vite que je ne l’aurais cru. Elle me signala du doigt et tira un compagnon par le bras avant de s’avancer vers moi, son sac sur le dos, et vêtue d’une jolie robe bleue. Je souris. Elle n’avait pas oublié notre rendez-vous.

— « C’est elle ? » demanda le Voltigeur.

J’acquiesçai. Et j’allais m’avancer quand, soudain, je reconnus le compagnon de Zénira et je laissai échapper un souffle moribond. C’était donc lui, le « meilleur ami » qui l’avait surpassée en géographie…

— « Oh, non, bonne mère… » me plaignis-je. Et je fis volte-face pour tourner le dos aux deux grippe-clous. « Bonne mère, bonne mère, bonne mère, Voltigeur ! »

— « Qu’est-ce qu’il se passe ? » s’alarma celui-ci.

— « Ce qu’il se passe ! Il se passe que celui qui s’amène avec elle, c’est le petit-fils de Frashluc, » laissai-je échapper entre mes dents.

Le Voltigeur fit une moue abasourdie. Ses yeux étincelèrent.

— « T’as des ennuis avec lui ? »

Je haussai les épaules, réfléchis et me dis : bon, en réalité, non. Frashluc m’avait demandé de ne pas parler à son petit-fils sous peine de mort, mais c’était avant le vol de la Solance…

— « Salut ? » fit une voix derrière moi, l’air surprise. « Tu es venu pour la lettre, pas vrai ? »

J’inspirai profondément et me retournai. Zénira avait l’air de penser : ce type, qu’est-ce qu’il est bizarre. Lowen me regardait avec un large sourire. Il s’écria :

— « Draen ! Je croyais qu’on ne se reverrait jamais. Je t’ai vu au Capitole, un jour. J’ai pas pu aller te saluer, parce que j’étais avec ma mère, mais… Bon, je suis content de te revoir. »

Le petit grippe-clous ne cessait de me montrer des dents souriantes. Je soupirai pour me calmer.

— « Ayô, Lowen. Ayô, Zénira. Euh… Si ça te dérange pas, on fait ça vite fait. »

Zénira arqua un sourcil et acquiesça. Elle indiqua le perron du temple.

— « Allons nous asseoir là-bas. On sera mieux. »

— « Ça court, » acceptai-je.

Et, je ne sais pourquoi, je remontai mon foulard et me couvris le visage. Avant que je m’éloigne, le Voltigeur me retint et me murmura à l’oreille :

— « Dis-le-lui, pour voir quelle tête elle fait. »

Je clignai des yeux. Lui dire… lui dire quoi ? Oh, compris-je alors. Sentant que mon visage s’embrasait, je ne répondis pas et suivis Zénira et Lowen jusqu’au perron. La semi-elfe sortait déjà une feuille.

— « Qui est ton ami ? » demanda-t-elle.

Le Voltigeur s’avança, se présentant avec enthousiasme :

— « Moi, c’est Nat ! »

Sa présentation fut si empressée qu’il sembla qu’il allait ajouter quelque chose, mais il se tut et n’ajouta rien. Zénira lui sourit et ses yeux châtains allèrent se poser sur le P’tit Loup, agrippé à mon pantalon.

— « Et celui-ci ? »

— « Le P’tit Loup, » le présentai-je, en ébouriffant ses cheveux blonds. « Le loupiot de la bande. »

— « Il est adorable, » sourit Zénira. Elle sortit l’encrier, la plume et me jeta un regard interrogatif. « Qu’est-ce que j’écris ? »

Je me mordillai la lèvre. J’y avais déjà plus ou moins réfléchi, mais… c’est qu’avec Lowen et le Voltigeur à côté, j’étais un peu perturbé. Malgré tout, je n’osais pas non plus leur dire de ficher le camp.

— « Bon, » dis-je finalement. « Mets : Ayô, grand frère. Merci pour le remède. Maintenant, je vais vent en poupe et… mets que je regrette. »

Zénira réprimait à moitié un sourire tout en écrivant. Elle fronça les sourcils et leva les yeux.

— « Que tu regrettes ? »

— « Oui. Mets que je regrette beaucoup. C’est ça, ajoute le ‘beaucoup’. C’est important. »

Zénira acquiesça, écrivit et garda la plume en suspens.

— « Et c’est tout ? »

— « Oui, » confirmai-je, nerveux. Non, ce n’était pas tout, j’aurais voulu dire bien davantage, mais c’est que je voulais en finir.

Zénira semblait déçue.

— « Bon, et comment je signe ? »

— « Oh. » Je fronçai les sourcils et, finalement, je dis : « Ashig. Signe : Ashig. » Et, avec désinvolture, j’ajoutai : « Tu peux mettre aussi : écrit par une belle shourine. »

Zénira ouvrit grand les yeux et je la regardai l’air de dire « qu’est-ce qu’il y a ? J’ai dit quelque chose de bizarre ? ». Mais, dans le fond, je ne savais pas où me mettre. Le Voltigeur, cet isturbié, eut un petit rire… Un tumulte de voix vint alors me sauver.

Nous nous tournâmes tous les quatre, curieux, et je pus voir sortir du portail de l’école une bande d’élèves qui traînaient un compagnon, le bousculant, le secouant. Avant qu’ils ne le poussent dans une impasse près du temple, j’eus le temps de voir un visage très familier. Celui de Samfen. Mon frère de treize ans qui étudiait dans cette même école. Et le pire… c’est que Samfen était précisément celui que les autres houspillaient.

— « Tonnerre de braises ! » murmurai-je.

Je me précipitai, sans pouvoir en croire mes yeux. J’allai vérifier et je me faufilai entre les étudiants bruyants. Les insultes pleuvaient : nabot, cuivré, gourde, raté, pauvre diable ! Certains récitaient le chapelet tel un refrain, comme s’ils étaient habitués à le faire. Samfen —c’était bien lui— supportait l’averse, le visage impénétrable. Il ne faisait absolument rien. La scène me brisa le cœur, elle m’indigna, me révolta et… me mit très très en colère.

L’attaque verbale ne dura pas longtemps, mais suffisamment pour me donner le temps de me jeter sur celui qui avait l’air le plus offensif et le plus infâme : c’était un elfe noir vêtu comme un parfait grippe-clous. Mon intervention arracha aussitôt des exclamations de stupéfaction.

Je donnai un coup de poing à l’elfe noir, le laissai saignant du nez, atterris près de mon frère, sortis mon couteau et grognai :

— « Allez, osez, insultez mon frère encore une fois et je vous la fais boucler à coups de couteaux, sales démorjés ! »

Les étudiants étaient partis en courant et ils criaient, atterrés :

— « Il a un couteau ! Il a un couteau ! »

L’elfe noir qui saignait ne tarda pas à les suivre quand il vit que je le regardais : il se leva et se carapata en tremblant et trébuchant. En quelques secondes, l’impasse se vida d’étudiants. Je laissai échapper un souffle méprisant.

— « Poules mouillées. »

Je me tournai vers mon frère. Celui-ci me regardait, bouche bée. Je me raclai la gorge et, baissant mon foulard et découvrant mon visage, je lui adressai un demi-sourire.

— « Ayô. T’aurais dû me dire qu’ils t’embêtaient. Avec les Chats, c’est différent mais, avec ceux-là, il suffit de sortir sa lame et ils partent tous en courant ! » m’esclaffai-je.

— « Débrouillard ! » s’écria le Voltigeur. Mon compère entra dans l’impasse à toute allure, le P’tit Loup dans les bras. « Les mouches vont arriver. Carapate-toi dare-dare ! »

J’acquiesçai en remettant mon foulard.

— « Je me carapate. Eh. Rends-moi un service, frangin. Donne ce doré à la semi-elfe que tu vois là-bas, emporte la lettre qu’elle m’a écrite et donne-la à Kakzail. Tu me dois ça. Ayô ! »

Et je partis en courant sans avoir entendu un seul mot sortir de la bouche de Samfen. Peut-être qu’il était un peu altéré. Moi, je l’étais aussi, mais pour d’autres raisons. En réalité, pensai-je, ça aurait été plus simple de demander le service de la lettre à Samfen et pas à Zénira, naturel, mais il y avait une raison pour tout, et Samfen… Eh bien, Samfen n’était pas Zénira. Ce n’était pas une belle shourine.

Nous arrivions déjà dans une rue de Tarmil assez fréquentée quand je me mis à rire et baissai mon foulard.

— « Belle shourine ! » prononçai-je avec fierté. « Eh, compère, hein que je me suis bien débrouillé ? »

Le Voltigeur roula les yeux et posa le P’tit Loup par terre, en soufflant.

— « Pas trop mal, » reconnut-il. Il jeta un coup d’œil alentour et ajouta : « Mais le reste par contre… c’était risqué. Les Chats, c’est les Chats, et Atuerzo, c’est Atuerzo. Sûr que les mouches nous cherchent encore. On devrait se séparer. »

Je soupirai.

— « Ouais, mais, et les thermes ? »

Le Voltigeur secoua la tête, incrédule.

— « Atterris, shour. En y réfléchissant bien, tu dis pas que cet argent, c’est au P’tit Loup ? Le gaspille pas avec des habitudes de grippe-clous. À toute, » salua-t-il.

Je restai au pied d’un réverbère, perplexe, tandis que Nat disparaissait au milieu de la foule. Fichtre, je rêvais ou il venait juste de me traiter indirectement de grippe-clous ? Mmpf. Je cherchai le P’tit Loup du regard, je le vis étreignant le réverbère, tournant autour et le léchant comme si ça avait été un os énorme, et je le tirai par la peau du cou.

— « Allez, zou. »

Je m’orientai, traversai la rue, la descendis, et aperçus soudain Samfen qui tendait le cou et regardait autour de lui comme s’il cherchait quelque chose. J’arquai un sourcil et, après m’être assuré qu’il n’y avait pas de mouches en vue, je m’approchai, traînant le P’tit Loup.

— « C’est moi que tu cherches, frangin ? » lui lançai-je.

Samfen se tourna d’un coup et il laissa échapper tout l’air de ses poumons.

— « Ashig ! Comment t’as pu faire une chose pareille ? »

Je clignai des yeux.

— « Euh… de quoi tu parles ? »

Samfen leva les yeux au ciel et, au lieu de répondre, il demanda :

— « On peut parler ? Je veux dire… sans que tu t’en ailles en courant au bout de deux secondes. »

Je soufflai en l’entendant, mais l’idée de parler avec Samfen m’enthousiasma. Je l’avais trouvé sympathique depuis le début. Aussi j’acceptai :

— « Ça court. On parle. Tu veux parler de quoi ? Attends, je t’invite à boire un coup et on s’assit comme des messieurs. Ça te va ? »

Samfen me jeta un regard curieux, mais il acquiesça.

— « D’accord. Mais pas dans le quartier des Chats. »

Je m’esclaffai.

— « Non, voyons. On va où tu veux. »

Samfen hésita alors et indiqua une direction.

— « Par là. »

Comme nous nous mettions en marche, je me rendis compte que Samfen ne savait pas très bien où aller. Finalement, il choisit une taverne au hasard en m’avouant :

— « Je ne suis jamais entré ici. »

— « Ben, raison de plus pour y entrer, alors, » fis-je en souriant.

Et nous entrâmes. L’intérieur était plutôt tranquille, car ce n’était pas encore l’heure des fêtards. Nous nous approchâmes du comptoir et je bramai :

— « Deux verres de radrasia céleste, m’sieu le tavernier ! »

Je gaffai à fond : c’était une dame. Elle me regarda avec une tête de faucon et répliqua :

— « Dehors, voyous ! »

Samfen essaya d’arranger les choses, mais ce fut impossible. Quelques secondes après, nous étions dehors. J’adressai une moue d’incompréhension à mon frère.

— « Elle avait même de la moustache et tout, comment j’aurais pu imaginer ! »

Samfen ne put s’empêcher d’éclater de rire. Finalement, nous entrâmes dans une autre taverne près de l’Avenue de Tarmil et mon frère me dit :

— « Cette fois, c’est moi qui demande. »

Je le regardai l’air de dire : oui, oui, je te laisse. Je lui donnai deux pièces de dixclous, je fis le muet comme le P’tit Loup et j’allai m’asseoir à une table avec celui-ci. Mon frère arriva au bout d’un moment avec deux verres. J’examinai le mien avec curiosité. Il avait une couleur orange.

— « Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je tandis que mon frère me rendait les huit clous qui lui étaient restés.

— « Euh… Du jus d’orange, » répondit Samfen. « Tu n’aimes pas ? »

Je souris largement et acquiesçai.

— « Naturel que j’aime. Tiens, P’tit Loup, goûte. T’affole pas, c’est pas de la carotte. Braises ! T’as une dent contre l’orange, gwak. Allez, avale. »

Je lui fis avaler une gorgée et, ensuite, après avoir vu qu’il ne faisait pas la fine bouche, je bus le reste. Ça me fit drôlement du bien. Je fis :

— « Bon, alors ? Ces isturbiés t’embêtent souvent ? »

Samfen n’avait pas encore touché à son verre. La question le rembrunit.

— « T’inquiète pas de ça. Bouah. C’est les Ormes, » expliqua-t-il sous mon regard attentif. « Au Passage, tout allait bien. Je sais pas pourquoi Mère s’est mis en tête que je dois étudier pour être architecte. »

Je sifflai, impressionné.

— « Architecte ! » Je fis une pause. « Et c’est quoi ça ? »

Samfen esquissa un sourire.

— « Eh bien… un architecte fait des schémas, des calculs, des plans, des choses comme ça et, après, les ouvriers construisent les bâtiments qu’il dit. »

— « Bouffres. Et toi, tu veux pas ? » m’étonnai-je.

Samfen prit une gorgée en faisant non de la tête.

— « Même si je voulais, je pourrais pas. J’ai des notes horribles. Moi, ce que je veux vraiment, c’est être mosaïste. Enfin, céramiste. »

Il souriait, comme s’il trouvait amusant de partager avec moi son rêve. Je le regardai avec curiosité.

— « Et qu’est-ce que ça fait, un céramiste ? »

— « Oh… Ben, il fait des assiettes, des vases, des carreaux de faïence, des choses belles et utiles. » Mon frère fit un geste vague. « Tu vois les mosaïques qu’il y a dans la Grande Galerie ? Ben, c’est ce genre de choses que je veux faire. »

Je souris, m’imaginant Samfen décorant tout Estergat avec des pierres colorées.

— « Et tu ferais ce genre de choses dans le quartier des Chats aussi ? » demandai-je, enthousiasmé. « Ça ferait génial dans mon quartier. Y’en a qui font des dessins pour colorer, mais y’en a toujours d’autres qui viennent tout gâcher. L’autre jour, un compère à moi, tiens, ben juste celui que tu viens de voir avant, le Voltigeur, ben, il a peint toute une bande de chats sur un mur de la Place de l’Esprit et, moi, j’ai ajouté ‘dehors, les mouches’, tu sais, à cause de toute cette histoire qu’il y a en ce moment en bas. Je connais les signes par cœur, à force de les dessiner. Je le fais avec la main gauche, parce que la droite, elle a tout plein de crampes encore, mais pas autant qu’avant ; avant, c’était bestial. Bon, ce que je disais, pour les graffitis, ben, le lendemain, y’a un mouche qu’est venu et il a tout effacé avec un produit diabolique. Avec tout le mal qu’il s’était donné, le Voltigeur ! C’était super beau ! Et cet isturbié, en quelques minutes, paf, ayô à jamais, les chats. Bon, mais, si c’est des mo… moussaïques faites par un céramiste, ils oseront pas les enlever, pas vrai ? Et encore moins si tu utilises cette fameuse pierre bleue de la Vallée qu’ils ont utilisée au Palais. Ça serait trop classe. Et, comme ça, peut-être même qu’ils démolissent pas les maisons ! »

Je m’esclaffai, tendis la main, pris le verre de mon frère, bus une gorgée et lui rendis le verre en ajoutant :

— « Tu crois pas ? »

Samfen se contenta de secouer la tête, mi-amusé mi-stupéfait.

— « Ben… je sais pas. Dis, je peux te poser une question ? »

Son ton sérieux m’intrigua et je me calmai.

— « Naturel, » dis-je.

Samfen hésita et parut réfléchir avant de lancer :

— « Ce jour où ces types nous ont attrapés, Hishiwa et moi… dans la maison en ruines… c’étaient des amis à toi ? J’veux dire… y’a eu des morts, tu sais ? Tu es toujours avec cette bande ? »

J’acquiesçai.

— « Naturel ! C’est des compères à moi, des frères de cœur, » assurai-je, en me frappant la poitrine. « Des gwaks honnêtes. Le Vif ne laisse entrer que des gwaks honnêtes. »

Samfen arqua un sourcil tremblant.

— « Euh… ça veut dire que vous n’êtes pas des délinquants ? »

Je ris sous cape.

— « Ça veut dire qu’on est des Chats de parole ! Le kap dit que c’est important. Que c’est ce qui fait qu’on n’est pas comme le Beauf, par exemple. Celui-là, c’est un isturbié, mais un isturbié de première classe. Dommage que ses deux plus jeunes compères soient morts et que ce soit pas lui qui se soit fumisé… cette nuit où t’étais là avec Hishiwa. Même qu’il paraît qu’y’en a un, c’est le Beauf qui l’a fumisé parce qu’il a essayé de se carapater au lieu de se bagarrer avec nous, tu te rends compte quel diable. Maintenant, il nous a prévenus que, s’il nous surprend dans ses domaines, il pose pas de questions : il sort son couteau et il saigne. Mais, nous, on n’a pas peur. Par contre, lui, il a pas de cran pour entrer dans le Labyrinthe, » dis-je, triomphant, en frappant la table.

Je vis Samfen déglutir. Il jetait des coups d’œil nerveux dans la taverne, comme s’il craignait qu’un client m’entende. Bon, et qu’importe s’ils m’entendaient ? Parler, ce n’était pas interdit et, en plus, il n’y avait pas de mouches. Et s’il y en avait, je me carapatais et voilà.

— « Euh… » murmura finalement mon frère. « Et je… Bon. Je me demandais… Enfin, bon. Mère dit que t’es un… voleur. » Il prononça le mot si bas que je le devinai uniquement sur ses lèvres. Il se racla la gorge. « C’est vrai ? »

Je ne sus quoi lui répondre. Je haussai les épaules, l’air de dire : y’a un problème si j’en suis un ? J’aurais aussi pu lui dire que, ces derniers temps, je n’avais pas besoin de voler, mais alors ça aurait été reconnaître que non seulement je volais mais qu’en plus je ne me contentais pas de commettre de petits larcins.

— « Bouah, » dis-je enfin. « Comment va la famille ? Le maître, comment va-t-il ? Et le verrier, Skrindwar ? Il s’est bien remis ? »

Samfen se mordit les lèvres face au brusque changement de sujet. Sans se départir de son expression sérieuse, il assura :

— « Il va bien. Finalement, ce n’était pas grave. Tout le monde va bien. »

Il termina le jus de fruit et se leva en reprenant son cartable.

— « Il faut que j’y aille. À partir de six heures, je dois aider à la boutique. Je donnerai la lettre à Kakzail. Si tu veux que je lui dise autre chose… »

Je fis non de la tête. Samfen hésita.

— « Au fait, Ashig. Merci pour tout à l’heure, pour essayer de me défendre. Normalement, ça devrait être le contraire, » sourit-il et son sourire se tordit en une grimace sombre. « Je veux que tu comprennes. Sortir un couteau, c’est pas bien. Ça se fait pas. C’est bon pour les brutes. Je sais que t’avais de bonnes intentions… mais, maintenant, ils vont tous me regarder encore plus bizarrement. Les choses ne s’arrangent pas de cette façon. »

Je lui adressai une expression d’incompréhension.

— « Et elles s’arrangent comment ? En la bouclant ? Ça, c’est quand on peut rien faire d’autre. Mais, contre des poules mouillées, le mieux, c’est de leur flanquer la trouille, » assurai-je. « Un siato qu’ils t’embêtent plus, tu paries ? »

Samfen roula les yeux.

— « Moi, j’ai pas un cinclous, alors je suis loin de pouvoir parier un siato, » répliqua-t-il.

— « Bon, » réfléchis-je, « ben, si je gagne, après la classe, tu viens avec moi quelques heures, là où je dirai. Si je perds, je te donne cinq dorés. »

Samfen écarquilla les yeux, stupéfait, et je le vis murmurer tout bas : cinq ? Malgré tout, il parut être sur le point de dire non, mais il répondit alors avec décision :

— « Si tu perds, tu jettes le couteau. »

Je le regardai, les yeux plissés, avec cette tête que faisait le Bor quand il voulait impressionner. Alors, je souris et me levai en tendant une main.

— « Ça court. »

Samfen hésita, me serra la main et informa :

— « Demain, je sors à cinq heures et demie. Quand Marg et ses amis me coinceront, t’interviens pas, hein ? Attends qu’ils s’en aillent et te montre pas. »

Je grimaçai mais acceptai :

— « C’est bon. Mais ils te coinceront pas. »

— « Ça, on verra bien, » souffla Samfen. « À demain. »

— « Ayô ! » lui répondis-je, souriant.

Et, comme mon frère sortait de la taverne en direction de la boutique du barbier, je me rassis, jetai un coup d’œil au P’tit Loup qui jouait avec le Maître et murmurai :

— « En tout cas, s’ils le coincent, moi, je sais déjà à qui je vais jeter le couteau ! »

Je captai le regard appréhensif d’un elfe assis non loin et je sentis qu’il était temps de partir. Nous sortîmes donc de la taverne, le P’tit Loup et moi, et j’achetai ensuite une grande miche de pain, un fromage et une orange. Je donnai l’orange au P’tit Loup pour qu’il la porte et lui dis : prends-en bien soin, P’tit Loup, c’est pas pour toi, c’est pour Manras. Et ce sacré diablotin me comprit très bien : le blondinet était muet et petiot, mais il n’était pas bête.

Il était déjà six heures et demie passées quand nous arrivâmes aux Chats et le ciel était déjà très sombre. Absorbé dans mes pensées, je me remémorai ce qui s’était passé cet après-midi. Zénira, Lowen, mon pari avec Samfen, le jus d’orange… Et, avec une certaine préoccupation, je me demandais : et où est-ce que j’emmènerai Samfen si je gagne le pari ? Voir mes compères ? Non, je savais déjà que ça ne lui plairait pas. Peut-être aux Thermes Dorés ! Mais, comme disait le Voltigeur, c’étaient des trucs de grippe-clous. Alors, j’eus une idée. Et si je lui montrais le Palais ? Puisqu’il aimait les jolies pierres, il allait adorer le Palais !

J’étais donc en train de projeter d’entraîner Samfen dans la plus grande embrouille de sa vie quand, brusquement, tournant l’angle d’une rue et entrant dans une ruelle déjà proche du Labyrinthe, je passai près de silhouettes de taille adulte encapuchonnées et, sans avertir, l’une d’entre elles me frappa, me traîna contre un mur, dans un coin, et, sans écarter son couteau de ma gorge, elle me siffla d’une voix froide :

— « Si tu cries, t’es mort. »