Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 3: Le trésor des gwaks.

4 Le Foyer

Sur la Place de l’Esprit, tout le monde criait, jetait des pierres, courait, fuyait les coups de matraque… Moi, je chantais.

Notre quartier, il est à nous,
Les Crapauds, ils y toucheront pas
À bas tous les Chiens grippe-clous,
Et vivent tous les Chats !

Plusieurs répétèrent : vivent les Chats, vivent les Chats ! Une boule de « fumée d’oignon », comme l’appelait Manras, passa en volant au-dessus de ma tête. La fumée me piqua les yeux, me les remplit de larmes et m’aveugla à moitié. Je toussai. Je descendis de la charrette où je m’étais perché et, voyant que tout devenait de plus en plus invivable, je me carapatai avec d’autres. Dès que j’arrivai à un endroit plus respirable, je m’unis au chœur en beuglant :

— « Dehors ! Dehors ! Dehors ! »

Cela ne faisait même pas une semaine que l’arrêté avait été signé et à peine deux depuis le vol de la Solance et, ce matin-là, ils avaient déjà démoli la première maison. Si l’objectif de Frashluc en dévalisant le Palais était vraiment de dissuader les grippe-clous d’entrer dans ses domaines, il avait complètement échoué. Les mouches étaient maintenant partout.

— « DEHORS ! » braillai-je.

Et je clignai des yeux. On ne voyait rien à travers la fumée. Soudain, un Chat passa à côté de moi en criant :

— « On nous encercle ! Filez ! On nous encercle ! »

Nous courûmes. Les mouches bouclaient les rues pour nous prendre à revers. Nous arrivâmes au premier croisement juste quand ils déboulaient… Nous nous précipitâmes. Certains, plus âgés, particulièrement furieux, se jetèrent sur les gardes. Moi, je déguerpis, je jetai une pierre pour la forme et, poursuivi, je grimpai des escaliers étroits en courant, je tournai dans une ruelle, galopai comme le vent et, ni vu nu connu, j’étais de nouveau dans le cœur du Labyrinthe, sain et sauf.

J’ôtai le foulard devant mon visage, je toussai pour m’éclaircir la voix, me retins de frotter mes yeux et éternuai avec un :

— « Atchiaa ! Ah, bonne mère. »

Un des effets secondaires de la fumée d’oignon, c’était qu’elle vous emplissait copieusement le nez. Un véritable problème pour moi car cela m’empêchait de chanter normalement et le résultat était ridicule, quelque chose comme :

Nodre gardier, il est d’à nous,
Les Grabauds, ils y doujeront bas
À bas dous les Jiens gribbe-glous,
Et vivent dous les Jats !

Ben voilà. Une fois que j’avais respiré la fumée, ma plus grande contribution à la défense du quartier tombait à l’eau.

Je marchai de ruelle en ruelle, me frottant régulièrement le nez. Il était déjà quatre heures de l’après-midi et je n’avais rien avalé, avec les plus de cinq-cents siatos qu’il me restait encore ! Ah, et je parlais des grippe-clous… alors que, moi, j’étais un maudit bourgeois ! Enfin, moi, au moins, je partageais : j’avais donné dix siatos à chaque membre de la bande pour qu’ils s’achètent des habits chauds et des bottes. Aussi, maintenant, à part quelque isturbié qui les avait claqués comme un isturbié, tous les gwaks du Vif, nous avions des bottes.

Je donnai un coup de pied dans une bouteille cassée et j’allais continuer mon chemin quand une vieille dame qui secouait un drap au premier étage m’appela :

— « Gwak ! Tu as des nouvelles de ce qui se passe sur la place ? »

Comme un gentilhomme, j’ôtai ma casquette en répondant :

— « Ils nous ont encerclés, grand-mère ! À coup sûr, ils ont dû en épingler quelques-uns. Mais la Moucharde bourdonne encore ! »

La vieille femme acquiesça.

— « Bon. Merci, petit, te fais pas prendre ! »

— « Pas de souci ! » dis-je joyeusement.

Et je repris la marche. Depuis que le problème de la démolition avait surgi, il régnait entre les Chats de la partie basse une fraternité renouvelée : ils luttaient pour leurs foyers, la majorité pacifiquement, en refusant simplement de partir, d’autres s’enflammaient avec des discours… Ceux qui souffraient le plus, c’étaient ceux des bandes : ils fuyaient de refuge en refuge, ils se dispersaient, se ruinaient, et certains enrageaient au point de sortir le poignard. C’était un véritable bazar. Rond, il faut le dire, les gwaks, dans tout ça, nous ne jouions pas un grand rôle, mais, quand nous tombions sur un bon orateur, eh bien, nous nous décidions à donner un coup de main sur le front. Certains gwaks avaient préféré émigrer à la partie haute des Chats, mais la majorité, nous restions dans le Labyrinthe, parce que, bien que ce soit précisément l’endroit où les mouches faisaient leurs rafles, nous nous sentions moins exposés. Les rafles, ils ne les faisaient pas contre nous, mais contre les marchands libres —pour lesquels certains d’entre nous travaillions, c’est vrai, mais, pour les mouches, emmener des gaillards avec des armes ou des pots entiers de dent-de-passion, c’était plus gratifiant que de rentrer au commissariat avec une bande de gwaks déguenillés et à la culpabilité douteuse. Le dépôt des vagabonds n’aurait pas suffi.

J’éternuai de nouveau et, enfin, je pus respirer plus normalement. Je m’arrêtai au milieu d’une ruelle escarpée, fis un tour sur moi-même, grimpai sur un rocher, m’appuyai sur le bord de ce qui constituait la base de la fenêtre ou porte, sautai et atterris dans le refuge du Vif. Ayant de l’argent, il aurait été ridicule de rester dans la rue avec le bazar qu’il y avait et le froid. De sorte que nous louions à la Logeuse, une dame membre d’une bande de marchands libres ou allez savoir. Ce n’était pas spécialement spacieux pour les plus de vingt gwaks que nous étions, mais, à dire vrai, on était assez bien.

J’avançai dans la pièce, évitant mes compères allongés. Certains étaient malades, d’autres dormaient parce qu’ils avaient passé toute la nuit éveillés. Je souris en voyant le P’tit Loup. Le petiot dormait, bien enveloppé dans la couverture que Rolg m’avait donnée.

— « Comment va, doublet, » lança le Vif depuis un coin et il me fit signe de m’approcher. Il mangeait du poisson.

Je m’accroupis près de lui, essayant de ne pas trop regarder la nourriture. Le Vif ajouta tout en mastiquant :

— « Dis-moi, shour. Rends-moi un service. Va me chercher dix dorés. J’en ai besoin ce soir. »

Je me rembrunis d’un coup.

— « Dix ? »

C’était déjà la troisième fois qu’il me demandait de l’argent en deux semaines. Deux siatos par-ci, cinq siatos par-là… Et maintenant dix. Le Vif acquiesça.

— « Dix. J’en ai vraiment besoin, doublet. Je peux pas t’expliquer. Mais si tu viens pas avec les dix avant six heures… ça va craindre. Tu piges ? »

Je secouai la tête.

— « Non, je pige pas. »

Le Vif me poussa la tête, en faisant claquer sa langue.

— « Sois pas radin, doublet. Allez, vas-y. »

Je le regardai, contrarié. C’était le kap, d’accord, mais…

— « Dix, c’est beaucoup, » dis-je. « Je t’en apporte trois. Ça va ? »

Le Vif laissa les dernières arêtes par terre et se leva, le bâton à la main.

— « Non, ça ne va pas, » répliqua-t-il. « Je te dis que tu ailles m’en chercher dix. Si je te le demande, c’est que j’en ai besoin. Vraiment. Si tu me les donnes pas, je t’appellerai grippe-clous. »

Je me redressai, levai les yeux, nous nous toisâmes… Et je fis une moue de défi.

— « Ch’suis pas un grippe-clous. »

Le Vif sourit et me donna une tape sur l’épaule.

— « Alors prouve-le. Allez, vas-y, compère. »

Le Vif pouvait être un bon type, sympathique, même fraternel, mais, quand je disais que c’était un vautour, c’est qu’il l’était. Bouah. Grippe-clous, ta mère, pensai-je. Et je sortis du refuge d’un saut. De retour dans la rue, je sortis mon bâtonnet noir, je le mordillai et une saveur délicieuse m’emplit la bouche tandis que je prenais la direction du Foyer, en montant la côte.

Je massai mon bras droit tout en avançant. Aussi incroyable que cela puisse paraître, je sentais encore un léger fourmillement. J’avais mis au moins cinq jours à réanimer ma main et j’avais eu besoin d’autant de jours pour que le morjas modulé par la Solance revienne plus ou moins à son état normal. En définitive, cela ne faisait que deux jours que je ne me réveillais pas à cause de ma surcharge. Et j’étais plus heureux qu’une âme bénie ! Parce que non seulement j’étais de nouveau entier, mais en plus je n’avais mal nulle part : le remède de l’alchimiste m’avait fait passer par mille enfers, j’avais vécu la mort, le néant et, ensuite, en sortant de mon inconscience, ça avait été une libération. Je ne savais pas très bien tout ce que la sokwata nous avait fait, mais ce remède l’avait guéri. Je ne sais pas si complètement, mais nous n’avions plus besoin de calmer aucune douleur, parce qu’il n’y avait plus de douleur !

Je souhaitais aller chercher le gnome alchimiste pour, au moins, lui dire : super, merci, ch’suis guéri. Mais, ça, il devait déjà le savoir. Et si, en allant trouver le gnome où qu’il soit, je tombais sur Kakzail… celui-ci me mettrait sous les verrous, à coup sûr. Je voulais présenter mes excuses, naturel, mais sans qu’il puisse me mettre la main dessus.

Je laissai le Labyrinthe et grimpai dans les rues de la partie haute des Chats. En chemin, j’aperçus une patrouille de mouches alors que celle-ci entrait dans une maison pour la fouiller. Je croisai le regard méfiant de l’un d’entre eux qui était resté dehors… Sans cesser de mordiller mon bâtonnet noir, je fronçai le nez et accélérai le pas. Si, dans les autres quartiers, les mouches étaient les rois, ici, on les sentait clairement sur la défensive. Rien d’étonnant, car certaines bandes des Chats étaient aussi bien armées qu’eux.

— « Pouah, » laissai-je échapper soudain. Décidément, le Vif obtenait toujours ce qu’il voulait. Mais peut-être qu’il avait vraiment besoin de l’argent. À son expression, il semblait que ces dix dorés allaient passer très rapidement entre ses mains. Une dette, peut-être. Mais, s’il n’avait pas su que le Débrouillard serait là pour le tirer d’affaire, il ne serait pas mouillé, hein ? Isturbié.

J’arrivai à la Rue de l’Os, je rangeai le bâtonnet et, me grattant furieusement la tête, j’entrai dans l’impasse du Foyer. Cela faisait quatre jours que je n’y allais pas. La dernière fois, j’avais même partagé une infusion avec Rolg et nous avions bavardé un peu de tout. Bon, c’est surtout moi qui avais causé. Parfois, je me demandais comment bouffres je parvenais à parler comme un moulin sans dire grand-chose tout compte fait. Ce n’était pas comme Yerris non plus. Lui, il parlait de vrais faits, moi, je disais tout ce qui me passait par la tête. Mais effroyable. J’avais une idée et, paf, je la sortais, du style « tu savais que, chaque fois que tu bâilles, un lézard perd sa queue ? » et j’enchaînais avec quelque narration pleine de « oui, parce que patati et parce que patata », je restais sans souffle, j’inspirais et passais à autre chose. Je crois bien que le remède avait quelque chose à voir dans tout ça, parce que, maintenant, j’étais heureux, si heureux que je le montrais à ciel ouvert et aux quatre vents.

Je m’essuyai de nouveau le nez et frappai à la porte du Foyer. J’attendis, m’agitant dans le froid, avant de m’apercevoir d’un détail très étrange. La porte était très légèrement ouverte. Avec une grimace de surprise, je la poussai et entrai. La table était là, mais les chaises et le fauteuil avaient disparu. La cheminée était propre. Le tableau avec le village s’était volatilisé, remplacé par un fer à cheval… Que se passait-il ?, me demandai-je, confus. Après avoir repoussé la porte d’entrée, j’allai voir dans le couloir du fond. Les deux chambres étaient vides. Je montai en courant jusqu’au bureau de Korther et restai bouche bée. Il était vide ! On aurait dit que je m’étais trompé de maison ! Je descendis à la cave, où j’avais été enfermé après mon vol manqué de la Larme du Vent. Je ne trouvai qu’un rat mort, des objets cassés et aucune trace des sacs de vêtements. Mais la chaise aux deux pieds cassés était là. C’était incroyable, mais l’évidence était là : les Daguenoires avaient abandonné le Foyer et avaient tout emporté.

Bon ! Mais où étaient-ils allés ?

Je revins vers la porte d’entrée et j’allais sortir quand, soudain, une main noire poussa le battant. Effrayé, je fis un bond et me cachai derrière la porte tandis que celle-ci s’ouvrait. Apparut alors une silhouette au visage noir comme la nuit, aux oreilles pointues et portant des habits simples mais en bon état. Le semi-gnome ferma la porte, poussa un cri étouffé en me voyant et souffla :

— « Râh… ! Bonne mère, tu m’as fait une de ces peurs, shour ! »

Je souris jusqu’aux oreilles.

— « Ayô, Chat Noir. Content de te voir. Comme je te voyais jamais, je croyais qu’un dragon t’avait avalé… »

Yerris s’esclaffa et me donna une bourrade amicale.

— « Dernièrement, je suis très occupé. Korther m’a demandé d’aller vérifier si on a rien oublié d’important dans son bureau. Comment ça va pour toi ? » demanda-t-il tout en se dirigeant vers le couloir du fond.

— « Bien ! » répondis-je joyeusement tout en le suivant. « Alors, comme ça, vous avez déménagé. Vous m’aviez rien dit. »

— « Moi non plus, je l’ai pas su avant cette nuit, » m’avoua Yerris. « Ab est venu et m’a dit : tu vas faire le porteur, cette nuit, mon garçon. Un en-fer. J’ai des courbatures partout. Là et là, c’est le pire, » dit-il, en me montrant son dos et son cou. « Ch’suis moulu. Ch’suis pas né pour charger des meubles qui pèsent une tonne. Mais, comme je suis au purgatoire, comme dit le Diable, il faut courber l’échine. Figure-toi qu’Alvon est passé ici cette nuit, pour parler avec le Diable. Il m’a salué comme ça, même souriant et tout, et, moi, en train de crever avec ce buffet d’acajou entre les mains. Il a pas levé le petit doigt pour m’aider. Quand je te dis que mon mentor est un fainéant ! Il est venu pour la récompense du Palais et il a fichu le camp de la Roche, ce matin. Au fait, ch’t’ai pas encore félicité. Ab m’a raconté ce que t’as fait. Dis-moi, » ajouta-t-il alors que nous arrivions au bureau. « Tu vois quelque chose entre les rainures du parquet ? C’est que Korther dit qu’il se peut que quelque chose ait glissé. »

Nous cherchâmes tandis que Yerris reprenait :

— « J’ai quelque chose d’incroyable à te dire. Ch’sais pas si tu te souviens de cette nuit où Sla m’a envoyé au diable parce que j’avais bu le premier remède de l’alchimiste. »

— « Elle était furax, » acquiesçai-je, souriant.

— « Sacrément, » fit Yerris en s’esclaffant. « Et avec raison. Ben, voilà… ch’sais pas comment te le dire, mais c’est génial. Bon, la mère de Sla a failli me tuer, mais… Tu vas pas le croire. »

Intrigué par son large sourire blanc, je l’encourageai :

— « Vas-y, dis-le, compère. »

Yerris se leva, agita la main et parvint enfin à dire :

— « Je vais être père. »

Je restai stupéfait. Voyant ma réaction, Yerris éclata de rire.

— « C’est-y pas merveilleux ? »

Merveilleux ? Oui, ça l’était, mais c’est que jamais je n’aurais pensé qu’un compère pourrait un jour être père ! La pure joie de Yerris effaça ma confusion et je souris, me réjouissant à mon tour.

— « Bonne mère, c’est super ! » fis-je. C’est la seule chose qui me vint à l’esprit.

— « C’est la meilleure chose qui pouvait arriver, » admit Yerris, enthousiaste. « Parce que la mère de Sla ne l’aurait jamais au grand jamais laissée se marier avec moi. Et, comme ça, elle a été obligée d’accepter ! »

Il continua de parloter, expliquant ses projets pour l’avenir, disant qu’avec les missions du Diable, ils allaient gagner des tas de siatos, que le petit ne manquerait de rien… On aurait dit un adulte sérieux et responsable. Sauf qu’en réalité, il n’avait même pas encore seize ans. Moi, je souriais en l’écoutant. Ne trouvant rien dans le bureau, nous sortîmes du Foyer et nous marchâmes dans les rues, comme au bon vieux temps : le semi-gnome parlait et parlait et, moi, j’écoutais. Il ne faisait plus de tours sur lui-même et ne marchait plus en arrière, ou presque, mais, à part ça, c’était le même qu’autrefois. À un moment, peu après avoir brièvement parlé de ce qui se passait dans la partie basse des Chats, je lui demandai :

— « Et Sla a pris le remède ? »

Yerris s’assombrit et acquiesça.

— « L’alchimiste lui en a fabriqué un spécial. Ça a été dur, mais, finalement, tout s’est bien passé. »

J’arquai les sourcils.

— « Tu as parlé avec l’alchimiste ? Alors tu sais où il est ? »

Yerris grimaça et jeta un coup d’œil alentour avant de se racler la gorge :

— « Oui. Mais c’est censé être secret. Si d’autres l’apprennent, ils pourraient essayer de l’enlever. Apparemment, y’en a qui ont déjà essayé. »

Je déglutis. Fichtre, on avait une nouvelle fois essayé d’enlever l’alchimiste ? Je secouai la tête.

— « Moi, je cafarde pas. Oùsqu’il est ? »

Yerris hésita.

— « Pourquoi tu veux le savoir ? Tu es guéri maintenant, non ? »

Je haussai les épaules.

— « Oui. Ch’sais pas, c’était pour lui dire ayô. »

Yerris roula les yeux et, comme il ne disait rien d’autre, je n’insistai pas et demandai :

— « Il est où, le Foyer maintenant ? »

Yerris sourit.

— « Pour le moment, nulle part. » Et, comme je le regardais, déconcerté, il ajouta : « Mais, si tu veux, je t’emmène chez le Diable. Tu venais lui demander de l’argent, non ? »

Je soufflai et rectifiai :

— « De l’or. »

Yerris fronça les sourcils.

— « Les dettes te pèsent ? »

Je laissai échapper un soupir alors que nous entrions dans le quartier de Tarmil et je rectifiai de nouveau :

— « C’est les compères qui me pèsent. »

Yerris éclata de rire.

— « Je vois. T’es entré dans la bande du Vif, pas vrai ? Ce type… »

— « Non, non, là, je t’arrête ! » l’interrompis-je en levant une main. « Je sais très bien comment est le Vif et comment sont mes compères. Mais, ça va, Chat Noir. Ça va. »

Yerris me scruta avec un mélange d’amusement et d’inquiétude. Durant quelques instants, nous nous tûmes. Nous montâmes des escaliers vers Atuerzo. Finalement, le Chat Noir dit :

— « Tu peux pas être riche et partager. Les grippe-clous le savent bien. »

J’émis un souffle indigné.

— « Ch’suis pas un grippe-clous. Au diable les grippe-clous. Ils m’assomment avec leurs trésors. Et Frashluc le premier, parce qu’il dit qu’il est pas grippe-clous, mais il l’est rageusement. Moi, j’en suis pas un. Ça court ? »

Mon ton inflexible arracha à Yerris un sourire surpris. Il acquiesça, amusé :

— « Ça court, shour. Toi, fais comme tu veux. Balance les dorés à ceux de ta bande. Si ça te fait plaisir. »

Je soupirai et ne répliquai pas. Silencieusement, je me promis qu’une fois que j’aurais donné les dix dorés au Vif, je lui dirais : « c’est fini, pas un de plus, cet argent, c’est celui du P’tit Loup, pas le mien ». Ce n’était pas un mensonge. Ces huit-cent-quarante siatos avaient appartenu à Pognefroide et ils étaient, de fait, pour le P’tit Loup. Pas pour moi, ni pour le Vif. Pour le P’tit Loup.

La maison de Korther se trouvait ironiquement près du Tribunal de Justice. Elle avait un petit jardin et de grandes baies vitrées ornées par de jolis barreaux blancs. Je venais tout juste de la voir quand Yerris se pencha près de mon oreille en murmurant :

— « Un autre grippe-clous, hein ? Mais, au moins, celui-là, il l’est sur le dos de ceux d’en haut et pas de ceux d’en bas, » relativisa-t-il.

Je haussai les épaules et il me conduisit par un petit chemin qu’il y avait derrière, bordé de hautes haies. Nous entrâmes par le jardin sans que personne ne nous voie et le Chat Noir me chuchota :

— « Frappe à la porte de là-bas. Ils t’ouvriront. Dis au Diable que j’ai rien trouvé dans le bureau. Je dois m’en aller. Ch’suis content d’avoir causé avec toi, shour, » lança-t-il avec franchise, me donnant une tape sur l’épaule. « Et essaie de grandir un peu, t’as l’air d’un gnome. »

Je roulai les yeux.

— « Et c’est toi qui me dis ça ! »

Le semi-gnome sourit largement.

— « Ayô. »

— « Ayô, papa, » me moquai-je. « Mes salutations à ta dame. »

Mon ami leva plusieurs fois les sourcils, moqueur, et il disparut de nouveau entre les haies. Après m’être assuré que le jardin était bien protégé de la vue des passants, je m’approchai de la porte indiquée. La maison, complètement blanche, était de plain-pied.

Je frappai à la porte —blanche, évidemment— et je jetai un coup d’œil curieux par la fenêtre contigüe. À travers les rideaux, on voyait un salon confortable illuminé par la lumière du soir. Six heures venaient de sonner. Et je n’avais pas encore avalé une bouchée !

Je sortis mon bâtonnet noir et le mordillai tout en tendant l’oreille en quête de bruits de pas. Je n’entendis aucun pas, mais j’entendis la porte s’ouvrir. Et une fillette apparut dans une jolie robe —blanche, elle aussi !— et nous restâmes interdits un instant. Nous nous regardâmes dans les yeux. La semi-elfe avait de magnifiques yeux châtains. Finalement, un sourire désinvolte étira mes lèvres, je retirai le bâtonnet de ma bouche et dis :

— « Ayô, Zénira. Je cherche ton père. »

La fillette fit une moue d’excuse.

— « Il n’est pas là. Je te connais, pas vrai ? »

— « Sûr, » confirmai-je. « On s’est vus un jour quand tu récitais ta géographie. »

Et Zénira eut alors l’air de se rappeler. Elle sourit.

— « Bien sûr. Tu travailles pour mon père. Tu as dit que, toi non plus, tu t’y connaissais pas beaucoup en géographie. »

— « Euh… oui, » toussotai-je et je m’enquis : « T’as eu une bonne note ? »

Zénira acquiesça.

— « La meilleure après mon meilleur ami. »

Nous restâmes ainsi, à nous regarder. Et elle demanda alors avec curiosité :

— « Qu’est-ce que c’est ? »

Elle montrait du doigt mon bâtonnet noir. Je soufflai, incrédule.

— « Tu sais pas ce que c’est ? »

Zénira fit non de la tête et, je ne sais pourquoi, je mentis :

— « C’est de la réglisse. »

— « De la réglisse ! » s’écria-t-elle. « J’adore la réglisse. Mais… celui-là, il ressemble pas aux bâtonnets habituels, » observa-t-elle. « Je peux goûter ? »

Je grimaçai et mis le bâtonnet dans ma bouche en marmonnant :

— « Bonne mère, non. J’ai mal à la gorge. Et ça s’attrape si on se passe les bâtons. »

— « Je te crois pas, » répliqua Zénira.

Et comme elle prenait un air moins amical, je me hâtai d’avouer :

— « Bon. T’as rond. Mais, c’est qu’en vrai, c’est pas de la réglisse. Je l’ai appelé comme ça pour l’appeler d’une façon. Mais ça, c’est une racine de rodaria. » À son expression, je compris qu’elle ne savait pas ce que c’était que la racine de rodaria. J’expliquai : « Des trucs de gwaks. Comme l’humerbe, mais un peu mieux. Dis, tu sais quand ton père va revenir ? » enchaînai-je.

Zénira avait les lèvres serrées en signe de mécontentement. À cet instant, on entendit un bruit de clé dans la serrure et la semi-elfe se retourna brusquement.

— « Ça, c’est mon père ! » murmura-t-elle.

Et, au lieu de me laisser passer, elle me ferma la porte au nez. Je restai quelque peu perplexe. J’entendis des voix à l’intérieur. Korther avait-il des invités ? Mince. Ça n’arrangeait pas mes affaires. Retenant l’envie de frapper de nouveau à la porte, je me retournai et… laissai échapper un gémissement de terreur.

Devant moi, me barrant la sortie par le petit jardin, se dressait le cerbère de brumes sur ses quatre pattes. Dakis me regarda, pencha la tête de côté… et s’élança vers moi.