Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 3: Le trésor des gwaks.

3 Flacons

Au début, je crus que la relique me criblait de décharges… mais ce n’était pas exactement ça : elle semblait simplement m’avoir confondu avec un objet et elle essayait de créer… un lien avec moi. Je mis un moment à le comprendre, et un autre moment à comprendre que les sortilèges qu’elle me lançait me détruisaient. Elle n’aspirait pas mon jaïpu comme l’écume vampirique : elle modulait mon morjas. Et pas seulement celui des os : également celui de la peau, des muscles, de… Tout. Absolument tout. La Solance était devenue comme folle, tentant de m’envelopper avec son enchantement. Comme si j’étais une magara ! J’étais un être vivant, diables ! Cependant, elle ne le savait pas.

J’essayai de la bouger sur le piédestal. Elle était aussi lourde qu’une roche. Bouffres, mais elle ne mesurait pourtant pas plus que la paume de ma main ! Je serrai les dents et la poussai de toutes mes forces. Elle ne bougea pas d’un pouce. C’était comme si sa propre énergie la maintenait enchaînée au piédestal. Génial… Je n’allais pas pouvoir la sortir de là tout seul.

Je la lâchai. Et, horrifié, je constatai que rien ne changeait. La Solance continuait à m’attaquer, elle continuait à m’altérer. Je voulus m’enfuir. Mais je ne pouvais pas m’enfuir. Pas avant d’avoir pris la Solance. Je sortis le petit flacon jaune et le vidai tout entier sur la relique. L’attaque se relâcha à peine. Bon. Eh bien, il ne me restait qu’une option : utiliser le sang d’hydre. Cela détruisait l’acier noir. Cela détruisait tout. J’hésitai mais, conscient que la Solance me tuait petit à petit, je cessai de douter. Tremblant, je sortis la fiole avec la poudre. Il m’en restait encore la moitié. Je jetai tout sur la pyramide et vidai le flacon d’eau. J’observai, tout d’abord, que la lumière vivace de la Solance s’atténuait, me laissant peu à peu dans le noir. Le bourdonnement s’enraya, il se fit strident et je me bouchai les oreilles en criant… Une boule d’énergie me projeta en bas du piédestal avec un BANG ! terrifiant. Et tout devint noir.

À présent, il régnait un profond silence. Je tentai de me lever, chancelai et m’effondrai de nouveau, saturé d’énergies. Mon morjas était tout embrouillé. Et ma main droite ne m’obéissait plus. Elle était comme morte. Et pas seulement ma main : mon bras tout entier était comme mort. Fichtre. Je sortis un des os de mon férilompard et aspirai le morjas. Curieusement, cela me tranquillisa et m’éclaircit l’esprit.

À l’aveuglette, je tâtonnai le sol et revins près du piédestal. Je grimpai et tendis la main… juste pour me rendre compte que la Solance n’était plus là. Je tentai de lancer un sortilège de lumière, mais ma tige était déjà trop consumée et, de toute façon, me rappelai-je, aucune lumière harmonique ne pouvait exister dans les ténèbres complètes.

Titubant, comme dans un rêve, j’avançai à tâtons, cherchant les escaliers, je grimpai, poussai la porte et la lumière du couloir me confirma enfin que je n’étais pas devenu aveugle. Ce serait devenu une mauvaise habitude. Le garde était toujours là à roupiller à poings fermés comme avant. Au moins, c’était déjà ça.

Je pris une torche sur le mur, examinai ma main droite et, satisfait de voir que, quoiqu’inutile, elle était toujours entière, je me précipitai de nouveau en bas avec l’intention de chercher la Solance. Je la trouvai par terre presque aussitôt. Elle était… en mauvais état. En très mauvais état.

Je me penchai et la touchai avec la pointe d’un crochet. La pyramide avait maintenant un aspect avachi, mais elle ne s’était pas désintégrée totalement. C’était une bonne nouvelle. Je la touchai avec ma main droite, mais je fus incapable de sentir quoi que ce soit à travers ; alors, finalement, je la touchai avec la main gauche… et là encore, je ne perçus rien. Enfin, si, des étincelles d’énergie brulique, des tracés désordonnés mais inoffensifs. Et rien d’autre. Était-ce grave ? Allaient-ils me passer une avoinée ? Mais non, pourquoi feraient-ils cela ? Allez, Mor-eldal : bouge-toi. Tu as la relique, bouge-toi… Je déglutis. Je ne souhaitais qu’une chose, c’était sortir de là, et sans perdre une seconde.

J’enroulai maladroitement la relique atrophiée dans mon mouchoir imbibé de satranine, la mis dans ma poche et initiai la retraite. Je laissai la voie ouverte, comme prévu, je sortis de la zone interdite et me dirigeai vers la porte de derrière de l’aile nord. C’était la plus proche. Mais, obnubilé par les évènements, à un moment, je me trompai de chemin, je fis plusieurs tours sur moi-même, me tirai les cheveux, pressé par l’urgence et… enfin, je trouvai la bonne porte. Je faillis presque oublier de désactiver les pièges. Je me frappai le front pour me dégourdir l’esprit, parce que j’avais encore la sensation d’être dans un nuage d’énergie. J’ouvris la porte… Et je la refermai sans la franchir, car je venais de me rappeler que je devais faire un signal par une fenêtre avec une lumière harmonique. Mais j’étais incapable de lancer un sortilège. J’étais sec. Complètement sec.

Finalement, j’ouvris la porte, la fermai et sortis dans le froid. La vérité, c’est que je fus heureux de voir qu’il faisait encore nuit. J’aurais juré que des jours s’étaient écoulés, des années…

Je vis une lumière du coin de l’œil et me jetai sur l’herbe. Je rampai, m’éloignai du Palais et arrivai jusqu’à des arbustes. Je me tapis et scrutai les ombres. Où étaient les Daguenoires ? Bouffres, où étaient-ils ? Ils n’étaient pas partis, n’est-ce pas ?

J’entendis soudain le bruissement de feuilles et, mon cœur battant à tout rompre, je murmurai :

— « Élassar… élassar, tu es là ? »

Je vis une silhouette surgir d’un arbuste proche et la terreur m’envahit quand je pensai : ce n’est pas mon cousin, les mouches l’ont pris, et…

— « Esprits, sari, » fit soudain Yal. « Tu as oublié le signal. J’ai failli te sauter dessus. Comment ça a été ? »

— « Euh… im… impeccable, » répondis-je. Et je repris d’une voix plus ferme : « La voix est libre. J’ai la Solance. Mais j’ai pas l’Op… »

— « Ça ne fait rien, » me coupa Yal, en me tapotant l’épaule. « C’est déjà beau que tu sois revenu vivant. Alors la voie est complètement libre ? T’es un as, sari. Viens. On va avertir les autres. »

Nous nous éloignâmes entre les arbustes. Yal me distança : moi, je marchais comme un ivrogne. C’est pourquoi, avant même d’arriver au point de rencontre, je vis passer près de moi au moins dix silhouettes masquées portant des sacs vides, prêtes à entrer dans le Palais. Deux d’entre elles me donnèrent une tape sur l’épaule en murmurant :

— « Bon travail. »

J’exultais. J’étais épuisé, estropié, étourdi… mais j’exultais malgré tout. Et, tout en me réjouissant de mes succès, je continuais à aspirer le morjas d’un des os du férilompard pour m’empêcher de penser que… ma main droite avait tout l’air d’être morte. Complètement morte.

Tandis que les autres voleurs s’éloignaient vers le Palais, Yal se pencha près de moi.

— « Bon. Maintenant, il ne reste plus qu’à assurer à tous une sortie sans danger… Dis-moi. Tu te sens bien ? » demanda-t-il alors, comme je chancelais.

— « Oui, oui, » murmurai-je. « Je vais rageusement bien. Le seul problème, c’est ma main, elle est saturée mais bestial. C’est à cause de la Solance. Elle m’a laissé comme drogué. Mais ça va. Il est quelle heure ? »

— « Deux heures passées, » m’informa Yal à mon grand étonnement. « Tout va comme prévu. »

Je ne pouvais pas le croire. Je soufflai et articulai :

— « Deux heures passées de quel jour ? »

Il y eut un bref silence et un :

— « Mmpf. » Yal m’ébouriffa les cheveux, amusé. « Je crois qu’il vaudra mieux qu’on se mette en marche. »

Je le suivis, fidèle comme une ombre, hébété comme si j’avais reçu une pluie de coups de poing sur la tête. Nous avancions lentement par moments et, à d’autres, il fallait courir. Et, lorsqu’il fallait courir, je me sentais aussi maladroit qu’une taupe dans un arbre.

Nous revînmes près de la muraille et, là, après s’être assuré que personne n’était en vue, Yal sortit la corde et me l’attacha à la taille.

— « Accroche-toi bien. Quand tu seras en bas, détache-toi vite et traverse la rue. »

Malgré mon hébètement, je compris quelque chose qui ne me plut pas.

— « Tu ne viens pas avec moi ? »

— « Oh, » dit Yal en secouant la tête. « Mon travail n’est pas encore terminé, sari. Le tien si. Et plus que bien. Korther m’a demandé de te dire : félicitations. Ah. Au fait. Surtout, ne te vante pas de ça devant tes amis, hein ? »

Je fis mine de protester, mais j’acceptai :

— « Ça court. Pas un mot. »

Je devinai son sourire.

— « T’as intérêt. Allez, c’est pas un endroit pour causer, ici, » m’encouragea-t-il. « On parlera un autre jour. Prends soin de toi. »

Nous nous assurâmes qu’aucune patrouille ne passait dans la rue de la Harpe et Yal commença à me descendre. Je jetai un coup d’œil curieux vers l’océan de maisons et de lumières. Estergat était si différente, vue d’en haut… Elle ressemblait à un ciel plein d’étoiles orangées.

Je touchai le sol et m’employai à détacher la corde. Ce qu’il y a, c’est qu’avec une main, ce n’était pas facile. Je tentai de me courber pour utiliser les dents et… Des mains me saisirent. Je poussai un hoquet de surprise.

— « Silence, » m’ordonna la voix de l’Albinos.

Il m’aida à détacher la corde et m’entraîna hors de la rue de la muraille avant que quelqu’un ne nous voie. Je murmurai :

— « J’ai la Solance ! »

— « Tais-toi. »

Il ne me dit rien d’autre jusqu’à ce que nous soyons rentrés dans la même maison de grippe-clous vide qu’avant. Il me fit descendre jusqu’à une cave, où il y avait une trappe ouverte ainsi que deux hommes de main, tous deux des elfes noirs. L’Albinos s’arrêta enfin.

— « Montre-la-moi. »

Je sortis le mouchoir et la lui tendis, mais il ne voulut pas la prendre. Je souris.

— « Y’a pas de souci. Elle mord pas. Elle s’est éteinte. »

Je la lui montrai en dépliant le mouchoir. L’Albinos avait un air sceptique, je ne sais pas trop si c’était à cause de ce que j’avais dit ou à cause de la taille de la relique.

— « Ça… c’est la Solance ? Vraiment ? »

Je sentis dans le ton de sa voix quelque chose qui me fit frissonner.

— « Naturel que ça l’est ! » affirmai-je. « Elle est un peu différente maintenant, mais je… euh… j’ai pas pu faire autrement. L’important, c’était de l’éloigner pour qu’elle puisse pas activer les liens, non ? Elle est juste un peu abîmée… »

Je m’étranglai face à l’expression figée de Jarvik.

— « Un peu abîmée, » répéta-t-il d’une voix sèche. « Et comment diables tu as fait pour mettre une relique dans un état pareil ? »

Je déglutis difficilement. Je le dis ? Je le dis pas ? Je le dis :

— « Je lui ai jeté dessus la fiole de sang d’hydre. » Rapide comme un serpent, l’Albinos me prit par l’oreille et je criai en protestant : « C’était vital, je le jure, bouffres ! Je t’ai apporté la Solance comme m’a demandé Frashluc ! »

— « Silence, » siffla l’Albinos.

Je serrai les lèvres, les yeux emplis de larmes. Après les « félicitations » et les « bon travail » des Daguenoires, voilà que cet isturbié venait m’ôter toute la gloire ! Mais pourquoi Frashluc voulait-il la Solance intacte ? Ça aurait été impossible de la bouger de là-bas !

Sous le regard poliment intéressé des deux elfes noirs, l’Albinos m’attrapa par le cou et me dit :

— « En avant et tu peux prier, gwak. Prie bien fort pour que Frashluc ne lâche pas ses chiens après toi. »

Il me fit descendre des escaliers en me tenant par le cou. Et nous descendîmes et descendîmes des escaliers et parcourûmes des tunnels… J’y prêtai à peine attention. J’étais trop dépité, angoissé et incapable d’aligner deux pensées raisonnables à la suite pour regarder autour de moi. J’avais échoué. C’était tout ce que j’arrivais à penser à ce moment. J’avais échoué !

Nous sortîmes à l’air libre par un bâtiment, je ne sais pas très bien lequel, et nous avançâmes dans une ruelle… je ne sais pas trop laquelle non plus. Je reconnus l’endroit peu après que nous entrâmes par la petite porte du Dragon Jaune.

À l’intérieur, l’Albinos parla à voix basse à plusieurs personnes, il salua et prit même un air tranquille. Moi, je demeurai invisible pour tous ces gens et, sans la main forte qui me tenait par la peau du cou comme un lapin mort par les oreilles, j’aurais peut-être bien pu m’échapper et j’aurais couru chercher mes compères pour leur dire : on se carapate !

Mais l’Albinos ne me donna pas cette option. Avec l’aide d’un ami curieux, il me fit entrer dans une chambre, me prit la Solance, le couteau, les crochets et les trois flacons vides, jeta le reste dans la pièce, s’assurant que cela n’avait aucune valeur et, moi, entretemps, je demeurais silencieux comme une tombe.

— « Pourquoi tous ces os ? » s’étonna l’ami de l’Albinos, curieux.

Je haussai les épaules.

— « Pour jouer aux osselets. »

Il me crut. L’Albinos partit, l’air d’avoir beaucoup à faire, et l’ami ferma la porte, posa la lanterne et s’appuya contre le mur les bras croisés. C’était un humain blanc, blond et musclé. Et il était vêtu comme un grippe-clous déchu. Il me demanda :

— « Quel est ton nom, cuivré ? »

On traitait les humains valléens de cuivrés à cause de la couleur de leur peau. C’était censé être une insulte. Mais cela dépendait de qui le disait. Mon compère Lin m’appelait tout le temps cuivré tout naturellement. Cependant là… ce qui m’offensa fut le ton. Je répondis néanmoins :

— « Draen. »

Le blond arqua les sourcils. Il m’observa de haut en bas et s’enquit :

— « Qu’est-ce qui t’arrive au bras ? »

Je déglutis. Comme je n’étais pas sûr qu’il soit au courant au sujet de la Solance, je mentis :

— « Je me suis cogné et il est comme endormi. »

Il s’écarta du mur et s’approcha avec une moue intéressée :

— « Vraiment ? »

Il tendit une main. Je reculai. Il avança. Je reculai. Jusqu’à ce qu’il touche mon bras. D’abord avec fermeté, puis avec douceur. Sauf que, moi, je ne sentis rien du tout, et la découverte m’horrifia presque autant que les yeux affamés du blond. Je le poussai de ma main valide de toutes mes forces. Cela ne me servit à rien. Il m’accula et me murmura :

— « Ne sois pas stupide. Ça, je le fais avec tous les gwaks qui me plaisent, petit. Je les recrute et je les vends à ceux qui partagent mes goûts. Réfléchis. Je sais que tu as des problèmes avec Frashluc. Si tu me satisfais, je peux te donner un coup de main. Je ne suis pas son neveu pour rien. »

Je cessai de me débattre, épuisé. Il fallait juste que cet isturbié me tombe dessus quand j’étais mal en point, avec un bras inutile et incapable de faire aucune sorte de magie. Je le vis sourire. À présent, oui, je sentais ses mains. Et je perçus son haleine alors qu’il approchait sa bouche et m’ordonnait dans un murmure :

— « Ne pleure pas. »

Je m’agitai faiblement. Fils de chien, fils de chien, me répétai-je intérieurement. Le blond grommela sur un ton contrarié :

— « Tu pleures trop, petit gwak morveux. Nettoie ce museau. T’es un vrai sagouin. »

Il était plus fort, mais je pouvais crier. J’éclatai :

— « SAGOUINS TA MÈRE ET TA SALE TRONCHE ! »

Le blond écarquilla les yeux, incrédule. Sans avertir, il m’attrapa par le cou d’une main vigoureuse et m’adressa un regard chargé de mépris et de sarcasme. J’eus envie de lui envoyer la plus grande décharge mortique de ma vie… Mais je ne pouvais même pas la créer dans ma main ! Je commençai à haleter à court de souffle et, soudain, quelque chose au-dedans de moi fit jaillir une étincelle. Je crois que c’était la surcharge de la Solance qui fulgurait. Rien d’étonnant, vu que j’étais encore chargé d’énergie. Le blond s’écarta d’un coup et un éclat de peur passa dans ses yeux. Il grogna :

— « Je n’ai pas besoin d’un gwak qui pleurniche et qui crie des insultes aux gens respectables. Crève, sorcier cuivré. »

Je le vis ouvrir la porte et, tandis qu’il la fermait à clé, j’aspirai une bouffée d’air, encore horrifié. Après un long silence, je frappai le mur de mon poing valide, je ramassai tous les os de férilompard, j’en saisis un, le plus gros, et j’aspirai, j’aspirai le morjas durant un long moment, puis je portai ma main à mon pendentif du Daglat. Tremblant, comme un bon dévot, j’embrassai l’étoile et, dans un murmure, je laissai échapper :

— « Que les ancêtres et le Saint Esprit Patron te maudissent, isturbié sans nom. Qu’ils maudissent Frashluc. L’Albinos. Les grippe-clous. Maudits, maudits, maudits, » répétai-je avec ferveur.

Rogan disait que maudire les coupables apportait toujours une certaine consolation. Mais, moi, je ne réussis ainsi qu’à tuer le temps, puis, enfin, me sentant plus mort que vivant, je m’allongeai sur la paillasse et m’endormis d’un sommeil agité, encore saturé d’énergies. Et saturé de tout.

Quand je me réveillai, j’étais arrivé à la conclusion —je ne sais pas très bien si en rêve ou juste à mon réveil— que, puisque les isturbiés ne me laissaient pas en paix, moi non plus je n’allais pas les laisser en paix. J’étais entré jusque dans le Palais voler l’involable Joyau d’Estergat, alors, m’attaquer à une poignée d’isturbiés, qu’était-ce à côté de ça ? Je serais leur pire cauchemar, oui ! J’allais faire justice, j’allais devenir le héros des gwaks, on chanterait mes exploits, on…

La porte s’ouvrit d’un coup, interrompant mon élan spirituel. Et… le Bor apparut. Accompagné de Taka.

Ce fut comme de voir deux étoiles dans un ciel complètement noir. Je me levai et me précipitai vers eux en m’écriant :

— « M’sieu ! M’dame ! »

Le Bor m’adressa une de ces moues amicales qui avaient l’air fausses comme ça, mais qui, dans le fond, ne l’étaient pas. Taka me prit entre ses bras en disant :

— « Petit ! Mais tu as une mine horrible ! Il suffit de vous laisser quelques jours et on vous retrouve aussi sales que si vous vous étiez roulés dans la boue. Ah là là ! » Elle secoua la tête, feignant le mécontentement. « Ah ! Shyuli m’a raconté tes exploits de cette nuit… Franchement, jamais t’aurais dû faire ça ! Si j’avais su que c’était aussi risqué, je t’aurais enchaîné pour t’empêcher d’y aller. »

— « Tout s’est bien passé, chérie, » intervint le Bor, amusé.

— « Et heureusement ! » s’exclama la dame. Elle me boutonna le manteau comme si j’étais un marmot de six ans tout en disant : « Comment vas-tu ? Tu sais que tu es riche maintenant ? Huit-cent-quarante dorés ! Viens, allons dehors, tes amis t’attendent. Et le P’tit Loup. »

J’inspirai, réjoui, ravi, et j’allais me précipiter derrière la dame quand le Bor me retint.

— « Une minute. On arrive tout de suite, ma reine, » lança-t-il. Et, tandis que Taka s’éloignait, il ferma la porte de la pièce et me dit : « Je reconnais que tu m’as impressionné, Quatre-cents. Les grippe-clous sont la risée de tous les Chats. Un succès total. » Il fit une pause et, comme je ne disais rien, il arqua un sourcil. « Tu ne te réjouis pas ? »

J’acquiesçai.

— « Oh. Si. Si. Mais je croyais… je croyais que Frashluc était pas content. »

Le Bor me regarda, surpris, fronça les sourcils et eut l’air de comprendre.

— « Ah. Naturel. Parce qu’ils t’ont enfermé ici, pas vrai ? Ça, c’est des manies de la confrérie. T’inquiète, moi, ils m’ont déjà enfermé deux fois. Quand ils ne veulent pas que quelqu’un s’en aille, ils l’enferment. Des mesures de sécurité, ils appellent ça. Mais Frashluc n’a pas dit qu’il n’était pas content. En fait, il n’a rien dit, alors… tu es libre, Quatre-cents. »

J’expirai, songeur.

— « C’est vrai ? » Je déglutis. « C’est vrai qu’ils t’ont enfermé ici ? »

Le Bor souffla.

— « Oh. Une fois, parce que j’ai commencé à tout casser dans la taverne. Y’a au moins un lustre de ça. Peu de temps avant que je connaisse ma reine. Et une autre fois… je me rappelle pas. Des histoires de confrérie. »

Je le regardai fixement et je faillis lui demander : et, toi aussi, y’a un isturbié blond qui est venu te voir ? Mais je la bouclai, parce que demander ça me parut ridicule. Le Bor aurait donné à cet isturbié un coup de poing qui l’aurait envoyé de l’autre côté de la Roche. Je soupirai et jetai un coup d’œil sur mon bras droit. Je ne pouvais toujours pas le bouger. J’avais commencé à sentir un léger fourmillement… mais à part ça, c’était comme si mon bras n’existait pas.

Remarquant le regard scrutateur du Bor, je me hâtai de dire :

— « Il se remettra. Le bras, j’veux dire. Il va mieux qu’hier. »

Le Bor grimaça.

— « Diable. Les risques du métier, je suppose. Dis, je voulais te donner ça, » ajouta-t-il. Il sortit un flacon de sa poche. C’était le flacon qu’il avait pris à mon frère aîné.

— « Le remède ! » exclamai-je.

— « Fais attention, le fais pas tomber, » répliqua le Bor. « Y’a une bande qui recherche tous les sokwatas pour leur donner une dose. Tes amis l’ont déjà prise. Apparemment, ils ont passé pas mal d’heures un pied dans la tombe, alors je te recommande de ne pas le prendre avant d’avoir trouvé un bon refuge et une bonne couverture. »

Ces dernières paroles me tranquillisèrent et m’assombrirent un peu aussi. Je gardai le flacon dans ma poche et lui adressai une moue souriante et compréhensive.

— « Tu t’en vas déjà ? »

Le Bor acquiesça.

— « Sûr. Tu comprends, si je me suis évadé de l’Œillet, c’est aussi parce que je savais qu’on allait me charger un autre poids mort sur le dos. Pas un vrai mort, » s’empressa-t-il de dire. « Marchand libre, tu vois ce que je veux dire. Comme notre compagnon le Pied-tors. » Nous échangeâmes un sourire, nous rappelant le temps de la prison. Le sourire du Bor se tordit. « Un de ces quatre matins, je me fais épingler et on m’envoie aux mines. Et, moi, jamais je ne ferais ça à Taka. Alors, on s’en va. Il se peut même qu’on rejoigne mon ami le Raïwanais. Je ne sais pas pourquoi, mais, quand on est tous les trois ensemble, tout va toujours mieux. » Il m’observa quelques instants et conclut : « C’est inévitable, Quatre-cents. »

J’acquiesçai, acceptant sa décision. Je l’avais déjà acceptée l’autre nuit, de toutes façons. Le Bor hésita et reprit :

— « Dis. J’ai pensé. Si tu veux, tu peux venir avec nous. Avec le P’tit Loup. Mais juste toi et le P’tit Loup. »

La proposition me fit écarquiller les yeux. Moi, aller avec le Bor et Taka et quitter la Roche ?

— « Bonne mère, tu le dis sérieusement ? » haletai-je.

Le Bor sourit.

— « Non, voyons, c’était une blague, » répliqua-t-il. Et il s’esclaffa. « Naturel que je le dis sérieusement. Tu peux rester ici et devenir un voleur célèbre. Ou rester vivre avec cette famille à toi que tu connais pas. Ou… venir vivre avec moi et Taka et devenir un contrebandier, un fêtard et un expert joueur de cartes. Je t’aimerais comme un fils. Qu’est-ce que t’en dis ? »

Un instant, cela me sembla un avenir brillant, merveilleux, génial, mais… il y avait un problème. Je me mordis la lèvre.

— « Le P’tit Loup et moi. Rien que nous ? »

Le Bor se racla la gorge. Mon ton hésitant avait été trop éloquent. Nous nous regardâmes, il secoua la tête, sourit et m’ébouriffa les cheveux.

— « Je comprends, gamin. Les compères sont tout pour un gwak, hein ? »

Je haussai les épaules, mais j’acquiesçai avec franchise.

— « Du moins pour moi. Mes camaros, et le Prêtre, et les autres… Et mon cousin. Et… je peux pas m’en aller d’Estergat sans avoir parlé avec mon frère. Il doit me haïr à mort. »

— « Bah, » nuança le Bor. « Il a juste fait une petite promenade, endormi. Tant que tu cafardes pas sur moi… »

Je levai les yeux au ciel et, à la fois de bonne humeur et pensif, le Bor posa la main sur la poignée de la porte et observa :

— « C’est le mieux, t’as raison. Traîner un casse-pieds et un marmot avec un bonhomme d’os, ça aurait mis ma patience à bout en un rien de temps, » plaisanta-t-il. « Au fait, ces huit-cent-quarante siatos, je vais les laisser à Korther avec la promesse qu’il te les donnera petit à petit. Pour que tu te fasses pas dévaliser. Ça te va ? »

J’acquiesçai. Il y eut un silence embarrassé, et il ouvrit alors la porte et nous sortîmes ensemble de la pièce. Je lançai, mal à l’aise :

— « Merci pour la proposition, de toutes façons. C’était sympa. »

Le Bor haussa les épaules. Et tandis que nous descendions les escaliers, je demandai :

— « Où est-ce que vous allez aller ? »

Le Bor me regarda du coin de l’œil avec un sourire tordu.

— « Mm. Je te dirai une chose, Quatre-cents : ne dis jamais où tu vas à celui qui reste. Ça porte malchance. »

Je pris un air surpris, mais je le crus et n’insistai pas. Nous traversâmes la salle de la taverne et, alors que je mourais déjà d’envie de voir mes compères et que j’étais prêt à courir entre les tables, j’aperçus la silhouette de la dernière personne que je voulais voir ce jour-là. L’isturbié blond. Il était assis à une table, avec des compagnons. Il me vit. Je m’arrêtai net. Et le Bor, qui était un homme très perspicace, fronça les sourcils en voyant mon expression, il suivit la direction de mon regard et son visage se fit de glace. Il ne me demanda rien. Il me dit seulement :

— « Attends-moi dehors. »

Et il alla droit sur l’isturbié. Moi, je n’aurais pas perdu la scène même pour huit-cent-quarante siatos et je restai près de la porte de sortie pendant que le Bor faisait les derniers pas. L’isturbié se redressa sur sa chaise, alarmé et… le Bor grogna quelque chose, le souleva en le prenant par le col de son manteau, les clients levèrent la tête, curieux, et… pan ! Le coup de poing partit vers la tête de l’isturbié. Je m’esclaffai. Ah, ah ! Bonne mère, magistral ! Le Bor laissa l’homme là, saignant du nez et il lança d’une voix sereine :

— « Excusez le grabuge. »

Il zigzagua entre les tables de nouveau bruyantes et me rejoignit d’une démarche tranquille, mais ses yeux lançaient encore des éclairs.

— « Ç’a été trop génial ! » fis-je et, reprenant mon sérieux, je crus important de lui avouer : « Ah. Il m’a rien fait réellement. Il s’est carapaté parce que je lui ai fait peur. »

Le Bor arqua un sourcil et, après avoir jeté un coup d’œil à sa victime vaincue, il haussa les épaules.

— « Ça ne fait rien, ce type est un salopard. »

C’était incontestable. Avec un sourire vindicatif et avec style, je fis un doigt d’honneur à l’isturbié blond et, sous les regards froncés de quelques clients, je m’empressai de sortir de la taverne derrière le Bor. Manras, Dil, Rogan et le P’tit Loup m’attendaient dehors, comme l’avait dit Taka. En les voyant, j’éclatai presque littéralement de joie. Je rugis un :

— « Compères, ayô ! »

Et, eux, ils m’accueillirent les bras ouverts. Je poussai la tête de Dil, nettoyai le nez du P’tit Loup, donnai à Manras une tape sur l’épaule et volai le chapeau de Rogan. Une fois tout cela fait, le reste pouvait attendre et je me tournai vers le Bor et Taka, sachant que l’heure des adieux était arrivée. Taka m’embrassa et me fit promettre de prendre soin de moi et de ne pas dilapider ma petite fortune.

— « Et pas de dettes, » me prévint-elle.

— « Pas une seule ! » promis-je et j’ajoutai : « Merci pour les conseils. Vous êtes très aimable, m’dame. Je vous dirais bien une prière porte-bonheur, mais, ces choses-là, le Prêtre les fait mieux que moi, alors… j’veux vous donner un truc. »

Les yeux émeraude de Taka étincelèrent d’émotion.

— « Un cadeau pour moi ? »

Je me mordis la lèvre.

— « Ben oui. Ch’sais que vous aimez pas les os, mais… » J’enfonçai la main dans ma poche et lui tendis un des os de férilompard. Le plus joli. J’avalai ma salive. « C’est pour que vous m’oubliez pas, m’dame. »

La belle dame accepta le cadeau avec un sourire tremblant et je la vis même sortir son mouchoir pour sécher ses larmes.

Avec le Bor, ce fut moins expansif. Nous nous serrâmes les mains comme des compères et, après avoir échangé un regard qui disait « bon, ainsi va la vie, ayô », il me dit :

— « Ne change pas, Quatre-cents. »

Ces paroles se gravèrent dans mon esprit, car mon maître nakrus m’avait dit quelque chose de très semblable avant que je quitte la grotte. Quelque chose comme : ne cesse jamais d’être toi-même. Cela signifiait que le Bor m’aimait tel que j’étais, moi, le Quatre-cents, un gwak légèrement impulsif, mais honnête. J’inspirai, remué, et répliquai :

— « Toi non plus, m’sieu papa. »

L’appellation lui fit hausser un sourcil goguenard, mais il ne se moqua pas à voix haute. Je crois même que, dans le fond, je l’émus. Et bon, une connaissance du Bor arriva, ils se mirent à parler et, peu à peu, inconsciemment, nous poussant, badinant et plaisantant, les compères et moi, nous nous éloignâmes sur la Place Grise. Un moment plus tard, quand je me retournai vers Le Dragon Jaune et cherchai le Bor et Taka, je ne les trouvai pas. Cette fois, c’est sûr, pensai-je. Cette fois-ci, sûr que je n’allais plus jamais les revoir.

Je haussai les épaules, souris, sortis un autre os de férilompard et le tendis au P’tit Loup :

— « C’est pour toi, démorjé. Pour que tu te remorjes un peu. »

Les yeux du petit blond brillèrent d’émotion. Il sortit le Maître de sous son manteau et le compara avec le petit os, comme s’il cherchait un endroit où l’ajouter. Il le lui mit sur la tête et j’éclatai de rire.

— « Le Maître n’a jamais mis de chapeau, shour ! » J’y réfléchis davantage en penchant la tête. « Bouffres, ben, finalement, ça lui va pas mal. On le lui mettra, » lui promis-je. Et je me tournai vers mes compères. « Bon, un refuge urgent, parce que je veux prendre le remède maintenant. Vous avez eu très mal ? » Leurs grimaces éloquentes ne m’augurèrent rien de bon, mais je ne m’alarmai pas. « Bah. La santé vaut bien ça, compères ! »

Ils me menèrent donc au nouveau refuge du Vif, dans le Labyrinthe. Avant même d’arriver, j’aperçus près du puits deux silhouettes familières occupées à remplir des bouteilles vides. Je levai une main tout en m’approchant.

— « Lin, comment va ! »

Le compère musicien leva les yeux et fit un bond.

— « Débrouillard ! Comment ça va ! »

— « Vent en poupe, » dis-je. Et j’expliquai, en montrant le flacon : « Je vais au refuge trinquer à la santé. »

— « Fichtre, » dit Lin. « Ben, il se trouve que d’autres viennent d’arriver avec ces mêmes flacons. Comme Manras et Dil ont déjà pris le remède et qu’il leur est rien arrivé, ben, eux-aussi, ils vont le prendre maintenant. Vas-y si tu veux. Le Vif dit qu’il va passer la sorgue ailleurs parce que vous allez crier. »

Je fis une grimace légèrement appréhensive, mais je m’empressai de suivre la direction qu’il avait indiquée, je laissai derrière moi mes camaros, Rogan et le P’tit Loup et arrivai au refuge juste quand Damba, la Venins et le Voltigeur levaient leurs flacons avec des expressions solennelles.

— « Attendez, attendez ! » exclamai-je.

Je jetai un coup d’œil autour de moi. Le refuge était une simple ruelle pleine de bric-à-brac, avec un tas de linge suspendu aux étages supérieurs et des gwaks inconnus et des Chats de toutes sortes qui flânaient par là, tuant le temps. En me voyant, mes compères sourirent et prirent des airs confus.

— « Qu’est-ce qu’il se passe, Débrouillard ? » demanda Damba, inquiet. « Ne me dis pas qu’ils se sont trompés de remède ? »

J’éclatai de rire.

— « Braises, non ! Ce qu’il y a, c’est que, moi aussi, je viens avec mon flacon. On trinque ensemble ? »

Le Voltigeur sourit.

— « Content de te revoir, shour. » Et, levant de nouveau son flacon, il prononça : « À la santé de la bande du Vif. »

— « Et à celle du Débrouillard, » intervint une voix énergique derrière moi.

Je tournai la tête et vis le Vif appuyé sur le seuil d’une porte, son bâton à la main. L’elfe roux avait dégoté un nouveau manteau long et noir et, avec son visage grêlé, le kap semblait sorti d’un conte de terreur. Souriant jusqu’aux oreilles, je débouchai le flacon avec les dents et m’écriai :

— « À la santé du Vif et de la bande ! »

Et nous bûmes.