Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 3: Le trésor des gwaks.

2 Les chambres du trésor

Je marchais sur l’Esplanade, en chantant joyeusement, quand, soudain, la manticore se dressa et les fontaines se mirent à cracher du sang. Des mouches avec des brosses se ruèrent sur moi et me crièrent : frotte, frotte, voyou ! Et, moi, je leur obéissais, atterré. Dil arrivait et me murmurait à l’oreille : Débrouillard, t’as oublié, tu devais faucher la Solance, c’est trop tard, mais t’inquiète pas, c’est pas grave, tu crois que je vais mourir ? Je vais mourir ?, répétait-il. Et une rivière de sang entraînait et noyait tous mes compères. La dernière chose que je vis d’eux fut le chapeau de Rogan flottant sur une mer rouge… Je criai.

Je me réveillai d’un coup, me redressant et m’agitant. C’était un rêve ! Ce n’était qu’un rêve ! Oui, ben, quel rêve stupide, alors, crachai-je mentalement. Je repris mon souffle tout en promenant un regard vif autour de moi.

J’étais allongé sur une paillasse, dans une petite pièce pratiquement vide. Il y avait une fenêtre avec des barreaux par laquelle s’infiltrait la lumière du jour. Cependant, on m’avait formellement interdit de m’approcher des rideaux et surtout de les tirer : aucune personne passant dans la rue ne devait me voir. Probablement parce que la maison où j’étais se trouvait dans un haut quartier… La Harpe, peut-être.

Je ne savais pas quand est-ce qu’on m’avait transporté ici, je ne me rappelais rien : après avoir quitté l’appartement des Chats et m’être rendu au Dragon Jaune avec le Bor, je m’étais endormi d’épuisement et ce n’est qu’à la tombée de la nuit que je m’étais réveillé, secoué par un elfe noir masqué. Celui-ci m’avait apporté à manger et m’avait donné de la karuja et, quand je lui avais demandé oùsqu’était le Bor et oùsque j’étais, moi, il m’avait répondu : reste tranquille et te montre pas à la fenêtre sinon je te saigne. Et il avait ajouté : rappelle-toi ce que le kap fera à tes amis si tu n’obéis pas ; demain, on viendra te chercher.

C’étaient les uniques paroles que j’avais entendues depuis que je me trouvais entre ces quatre murs. Je n’avais vu personne d’autre non plus. Je me levai, m’étirai et collai mon oreille contre la porte. On n’entendait rien. Je m’amusai alors à réciter à voix basse les noms des os en caeldrique : mon maître m’avait appris une chanson pour les retenir. Je faisais le poirier tout en chantant, marchais sur les mains, causais tout seul et, sans y prendre garde, je haussai peu à peu la voix. Je m’en rendis compte au bout d’un moment et je me tus d’un coup, effrayé. Bouffres. L’elfe noir n’allait pas se ficher en colère, n’est-ce pas ? Mais non, celui-ci n’avait pas l’air d’être dans la maison. De fait, tout semblait indiquer que personne n’habitait dans cette demeure. J’espérais que les voisins n’avaient rien entendu.

Je n’eus pas non plus beaucoup le temps de m’ennuyer avant la tombée de la nuit. Je chantonnais en chuchotant un « tralala, j’ai cueilli c’matin, tralala, un p’tit brin d’jasmin. C’matin j’l’ai cueilli, pour toi mon amie, tralala, tralala… ». Enfin, quoi, j’en étais là quand je perçus un bruit de pas très léger, suivi de celui d’une clé dans la serrure. Je me tus et la porte s’ouvrit, laissant apparaître une faible lumière de lanterne sourde.

— « C’est lui, le garçon ? » chuchota une voix.

— « Qui veux-tu que ce soit sinon ? » répliqua une autre voix et, dirigeant la lumière droit sur moi, il confirma : « C’est lui. »

Tous deux étaient masqués, mais je reconnus la voix du second : c’était Jarvik l’Albinos, le serviteur de Frashluc et client du Tiroir. Je me levai et m’approchai.

— « Ayô. C’est l’heure ? » demandai-je.

— « C’est l’heure, » dit l’Albinos. Et il fouilla dans sa poche. « Tiens, la karuja. J’ai apporté du pain aussi. »

— « Bonne mère, merci, » me réjouis-je.

J’avalai la karuja d’abord et j’engloutis le petit pain en quelques bouchées. J’eus du mal à avaler le dernier morceau tellement j’étais nerveux.

— « Allez, en route, » m’encouragea l’Albinos.

Je sortis et, tandis que l’inconnu ouvrait la marche, l’Albinos la ferma. D’un simple coup d’œil dans la maison, je sus que nous n’étions pas dans le quartier des Chats ni dans celui de Tarmil : c’était Atuerzo au moins. Ou la Harpe. Je le confirmai quand nous sortîmes : nous étions juste à côté de la muraille de la Citadelle, tout en haut de la Roche. Je ne pouvais croire qu’on m’ait amené là en plein jour. Peut-être existait-il un passage secret à l’intérieur ? C’était exaltant rien que de l’imaginer.

Malheureusement, il semblait qu’il n’existait pas de passage secret pour entrer dans la Citadelle elle-même : le Palais s’y trouvait et, pour entrer là, nous allions devoir escalader la muraille —tâche pas trop difficile, estimai-je, considérant qu’elle était vieille et couverte de plantes grimpantes.

Notre guide s’arrêta au coin d’une rue, face à la muraille, et fit un geste. Nous nous plaquâmes contre un mur, attendant qu’une patrouille passe. Il faisait froid, mais j’étais si excité et altéré que je le sentais à peine. Tandis que la lumière des lanternes s’éloignait, je contemplai la muraille à travers l’obscurité de la nuit. Je me rappelai que, d’après Yerris, Yalet était entré là une fois pour son épreuve d’insertion dans la confrérie des Daguenoires. Il avait chouravé cent siatos et le Chat Noir le tenait en grande estime. Bon, eh ben, quelle estime il allait avoir pour moi qui allais chouraver pas moins que le Joyau d’Estergat, et qui allais aider à dévaliser le trésor du Palais ! Si tout se passait bien.

Soudain, l’Albinos émit un son d’oiseau nocturne assez grossier. Je roulai les yeux, moqueur.

— « C’était une chouette, ça ? Moi, je fais mieux, » commentai-je.

Je reçus une taloche. Quelques secondes après, l’Albinos lança :

— « On y va. »

Nous avançâmes vers la muraille et je remarquai qu’une corde était apparue et pendait depuis les créneaux. L’Albinos la prit et m’attacha rapidement tout en me chuchotant à l’oreille :

— « N’oublie pas : la Solance, tu me la donnes à moi, quand tu reviens. Tu sais ce qui est en jeu. Bonne chance. »

Il tira un coup sec sur la corde et mes pieds décollèrent du sol. Moitié grimpant moitié hissé par la corde, j’arrivai en haut plus vite que je ne l’aurais cru. J’étais à peine passé par-dessus les créneaux qu’une main me reçut et me força à me baisser. Je plissai les yeux et, m’aidant de la faible lumière bleue de la Gemme, je reconnus mon compagnon et souris.

— « Élassar, » murmurai-je. « C’est super. »

Mon cousin me couvrit la bouche, exaspéré, et il me fit signe de le suivre. Je le suivis, de plus en plus certain que tout allait se passer comme sur des roulettes. En fin de compte, je n’étais pas seul : j’étais accompagné par les Daguenoires, les voleurs les plus habiles d’Estergat !

Nous descendîmes jusqu’à un toit contigu à la muraille, nous passâmes à un autre toit plus bas et nous atterrîmes dans un jardin. Je regardai à peine autour de moi : je m’appliquai uniquement à ne pas perdre de vue Yal, à ne pas faire de bruit, à ne pas marcher dans les flaques… Néanmoins, je remarquai les lumières des fontaines et les mosaïques brillantes des allées et des escaliers qui montaient au milieu des jardins. Des jardins fleuris, ici, en hiver !

On aurait dit un autre monde. Et cela me mit mal à l’aise. Je me détendis un peu quand, après avoir contourné ces fontaines scintillantes, nous entrâmes dans un bosquet avec de grands arbres. Ils me rappelèrent les troncs de la vallée, gros et branchus. Certaines offraient un bon gîte pour la nuit. Y avait-il des écureuils ? Il devait probablement y en avoir. Mais, bien sûr, je ne pouvais pas m’en assurer parce que les écureuils ne sortaient jamais la nuit.

Nous rejoignîmes dans l’obscurité une autre silhouette. Celle d’Ab.

— « Ayô, » murmurai-je, en me penchant près de lui.

Je suivis la direction de son regard et restai pantois. Là, tout proche, à demi caché derrière des arbustes, s’élevait un côté du palais. Il était grand, pas très haut, mais… majestueux. Depuis les Chats, on ne voyait que la tour circulaire. Ici, on voyait les imposantes verrières, le toit doré, les pierres bleutées qui brillaient sous la lumière de la Gemme…

— « Wow, la classe, » soufflai-je, émerveillé. « Il est fait en quoi ? »

Abéryl me força à me baisser davantage.

— « En pierre céleste, extraite de la terre d’où tu viens, » répondit-il à voix basse.

J’expirai, incrédule. Ils avaient apporté des pierres de la Vallée d’Evon-Sil pour fabriquer le Palais ? Braises !

— « Il doit avoir au moins mille ans, » laissai-je échapper.

Abéryl s’étouffa, moqueur.

— « Non, mon garçon. Le premier palais a été construit il y a plus de deux-mille ans, mais un éboulement l’a complètement détruit il y a un siècle et ils en ont construit un nouveau, plus grand et plus luxueux, au grand honneur de la famille Fiedman. »

J’arquai les sourcils.

— « Les Fiedman ? Ils habitent là ? »

— « Tout à fait. Depuis que Stirxis Fiedman a été élu président du Parlement. »

— « Ah, c’est vrai. C’est lui qui l’a créé. Ça, je le sais, » assurai-je sur un ton d’expert. « Ben, figure-toi que j’ai connu un Fiedman. Shudi Fiedman. Il a peint mon portrait. »

Abéryl s’esclaffa tout bas.

— « Ouais, c’est ça. »

Je fronçai les sourcils.

— « Quoi ? Je mens pas, » protestai-je. « Yal, il sait que je mens pas. Pas vrai… ? »

Je me tournai et me tus en constatant que mon cousin n’était pas derrière moi.

— « Il est parti faire le guet, » expliqua Ab. Et il s’écarta avec discrétion de la lisière en ajoutant : « Trêve de bavardages. J’ai apporté tes outils. »

Les instants qui suivirent, le Daguenoire me fournit toutes sortes d’attirail, de conseils et d’avertissements. Finalement, comme je lui répétais « oui, oui », « je sais » et « c’est bon », Abéryl se tut. Nous nous étions installés sur une grosse racine, nous gelant en attendant que l’heure opportune arrive. Au-dedans de moi, la tension se mêlait à une excitation croissante car je venais de me rendre compte ce jour-là que, si je triomphais, non seulement je sauverais mes compères mais j’obtiendrais la considération des Daguenoires. Au moins un peu.

Durant un bon moment, j’écoutai le susurrement de la brise nocturne qui soufflait entre les branches dénudées. Alors, je murmurai :

— « Ab. »

— « Mm, » dit Abéryl, distrait.

J’inspirai, me mordis la lèvre et me lançai :

— « Dis. T’es un démon ? »

Abéryl ne répondit pas immédiatement et, regrettant d’avoir abordé le sujet, je bredouillai :

— « Oublie ça. »

Je l’entendis souffler, amusé.

— « Difficile à oublier, » inspira-t-il alors. « Mais, pour le bien de tous, on va oublier. »

Cela ressemblait beaucoup à une confirmation. J’esquissai un sourire, me frappai le front théâtralement, fis semblant de jeter quelque chose et déclarai :

— « Oublié. »

Je vis le démon secouer la tête, souriant peut-être derrière son cache-nez. J’aurais aimé lui demander si c’était vrai, ce que mon maître m’avait raconté sur cette énergie de la Vie qui était éveillée chez les démons… mais j’étais censé avoir « oublié ». Bouah. Après un silence, Abéryl s’enquit :

— « Comment s’appelait ce maître de la vallée ? »

Je haussai les épaules.

— « Yabir dit qu’il s’appelait peut-être Narsh-Ikbal. Moi, je connais pas son nom. »

Je vis Abéryl tourner brusquement la tête vers moi.

— « Yabir ? Il sait, lui, que… ? »

Je fis une moue et acquiesçai.

— « C’est Dakis, le cerbère, » expliquai-je. « Il a reconnu l’énergie mortique de ma main. Et puis ces types sont des Baïras. Ils savent des tas de choses. »

— « Mm… Sans aucun doute, » murmura Abéryl. Il rabattit mieux sa capuche. « Dis-moi, gamin, par curiosité. Tu n’as jamais pensé à renoncer à cette main ? » Je le regardai, stupéfait, tandis qu’il méditait : « À moins que tu n’aies d’autres parties du corps qui… »

— « N’importe quoi, » le coupai-je, effaré. « C’est ma main. Bouffres, renoncer… mais qu’est-ce que tu dis… »

— « Parle plus bas, petit, » m’interrompit Abéryl.

Je me mordis les lèvres avec une moue d’excuse qu’il ne put sûrement pas voir. À ce moment, les cloches d’un temple sonnèrent douze heures et je me raidis de nouveau, assis sur ma racine. Abéryl se leva.

— « Oublie ça. C’était juste une question. Tu as tout ce qu’il faut ? »

Je me levai, tâtonnant maladroitement mes poches.

— « Je crois… que oui. »

Abéryl marqua un temps d’arrêt.

— « Tu es prêt ? »

J’inspirai et envoyai mes appréhensions chasser les nuages avant d’affirmer :

— « Rageusement. »

— « Bien. Et… je suppose que tu te souviens de ces leçons ‘si je chante, je suis mort’, ‘si on me voit, je décampe, si on me prend, je tiens ma langue’, » récita Abéryl avec calme.

J’émis un léger grognement offensé.

— « Je sais, » assurai-je. « Moi, la seule chose que je chante, c’est des chansons. Mais, de toute façon, on me verra pas et on me prendra pas. »

Abéryl posa une main fière et amusée sur mon épaule.

— « C’est la bonne attitude, gamin. En avant. »

Je le suivis jusqu’à la cachette de Yal, je les entendis chuchoter, puis Abéryl se plongea dans une subtile brume harmonique et me poussa doucement en avant. Nous approchâmes du Palais d’une démarche plutôt tranquille. Il n’y avait pas de gardes dehors. Nous arrivâmes près du mur bleuté du Palais et Abéryl changea les harmonies. Je ne pus bien voir le résultat depuis ma perspective, mais, si quelqu’un de l’extérieur avait regardé le mur, il n’aurait probablement rien vu d’autre que la pierre bleutée de la vallée.

Abéryl me conduisit jusqu’à la fameuse lucarne avec un barreau vertical et un autre horizontal. Le Daguenoire me hissa pour que j’utilise le sang d’hydre. Je sortis un flacon d’eau pour activer les effets et le fer forgé commença à se dissoudre. Je le fis fondre à quatre endroits et, en deux minutes au plus, je retirai la croix de fer. Ici, il n’y avait pas de piège magique : c’était une simple lucarne de l’aile des domestiques. Avec précaution, je me glissai à l’intérieur et atterris aussi silencieusement qu’un chat sur une petite table. De l’intérieur, je replaçai la croix de sorte qu’on ne voie pas que quelqu’un était passé par là. Cela fait, je tendis l’oreille et plissai les yeux dans l’obscurité. J’étais dans un débarras. Exactement comme Korther l’espérait. Bon. J’inspirai et me dis : vite.

Vite mais sans erreurs, rectifiai-je alors. Et, impressionné par mon propre sang-froid, je m’installai sur une chaise pour asperger le crochet de cet étrange produit jaune qui, d’après Korther, m’aiderait au moins à neutraliser bon nombre de pièges. J’ignorais d’où il l’avait sorti, mais, sans aucun doute, cela avait dû lui coûter une fortune. Évidemment, le butin compenserait. Je me dirigeai vers la porte et la sondai. Je ne perçus aucun piège. Je fronçai les sourcils, indécis. Je l’examinai mieux. Finalement, j’essayai de tourner la poignée. Ouvert. Bon.

Tout droit jusqu’au fond, me répétai-je tout en faisant ce que je pensais. À droite. Tout droit jusqu’à des escaliers qui montent…

Tout était silencieux. Une étrange excitation m’envahissait peu à peu tandis que j’avançais à travers un long et large couloir désert. Il y avait d’énormes tableaux suspendus aux murs et, à chaque pas, le doux tapis caressait mes pieds calleux. Je me sentais comme un chat furtif qui, pour une nuit, se couronnait roi de ce lieu. Et mon pouvoir, mon arme la plus précieuse, était ma discrétion.

Soudain, je vis une silhouette qui m’observait et je m’arrêtai net, atterré… avant de comprendre que ce n’était personne. C’était une statue. Juste une statue. Bonne mère.

La frayeur m’avait fait oublier mon étape du parcours et je dus me le réciter de nouveau depuis le début pour continuer. Gauche, tout droit… Les portes par lesquelles je passais n’avaient pas de pièges. Logique : le plus probable, c’était qu’il n’y ait de pièges que sur les portes d’entrée et sur celles qui gardaient des choses de valeur, comme le trésor et la Solance.

J’arrivais précisément à la zone qui s’enfonçait déjà à l’intérieur de la Roche quand j’entendis des voix et je cherchai désespérément une cachette. J’étais encore en train de chercher quand je vis apparaître la lumière d’une torche au bout du couloir. Je me jetai par terre et roulai sous un banc. Ce n’était pas précisément la meilleure cachette, mais… le lieu n’offrait pas beaucoup de possibilités. Comme les voix se rapprochaient, je m’enveloppai d’ombres harmoniques. Je me répétai, paniqué : s’ils me voient, ch’suis fichu. S’ils me voient, ch’suis fichu.

Ils passèrent rapidement et laissèrent de nouveau le couloir dans l’ombre. Ce n’est qu’après, comme un écho, que me vint un morceau de la conversation. Ils avaient parlé de je ne sais quelle fabrique qui avait explosé dans la zone des Canaux et affirmé que « ces malfaiteurs » méritaient la mort comme au bon vieux temps. Et, à la fin, l’un d’eux avait mentionné Miroki Fal. Avait-il vraiment dit « ils vont se marier au printemps » ? Miroki Fal allait-il vraiment se marier ? Il restait à savoir si c’était avec la belle elfe Lésabeth, mais… Bon, en tout cas, le Grippe-clous était toujours en vie. La seule chose qui m’empêcha de me réjouir de la nouvelle fut de penser que, si Miroki Fal s’était trouvé là et m’avait surpris sous le banc en cet instant, il aurait aussitôt appelé les gardes. Parce que, romantique ou pas, c’était et ce serait toujours un grippe-clous.

Je me dégourdis, sortis de ma cachette et me hâtai de poursuivre ma tâche. J’imaginais déjà Yal et Abéryl s’agitant dehors et se demandant quelle bêtise le petit nécromancien avait bien pu faire maintenant… Ben, aucune pour l’instant !

Cela faillit bien cesser d’être vrai quand je touchai la poignée d’une porte pour l’ouvrir. Elle résista. Fermée. Et en plus avec un piège, remarquai-je. Je sortis le crochet et hésitai. Jusqu’à quel point Korther avait-il testé ce liquide neutralisant ? Et s’il ne fonctionnait pas ? Après m’être maudit plusieurs fois pour mon indécision, je rangeai de nouveau le crochet, tendis ma main mortique et m’employai à désactiver le piège à l’ancienne. Il était complexe, diables, il l’était vraiment. Mais il ressemblait à un de ceux que j’avais déjà désactivés pendant mes leçons. Sauf qu’il était relié à quelque chose… quelque chose de puissant qui le surveillait. La Solance, à coup sûr.

Sans me laisser le temps de nourrir mes craintes, je me concentrai et, finalement, je désactivai le piège sans altérer le lien de la Solance. Je forçai ensuite la serrure et entrai dans ce que Korther appelait la « zone interdite ». Bouah, comme si le reste du Palais ne l’était pas aussi…

Je continuai le parcours. J’ouvris une autre porte et arrivai à ce que Korther appelait l’« arc », un couloir semi-circulaire qui entourait la salle des chambres du trésor. Il y avait des torches allumées. Je refermai la porte avec un sortilège de silence et tendis l’oreille. J’entendis un ronflement. Je souris sans pouvoir croire à ma chance. Je marchai en rasant le mur de droite et je vis un elfe géant armé, assis sur une chaise et endormi. J’avançai un peu plus loin pour m’assurer qu’il n’y avait pas d’autres gardes dans le couloir et, alors, je pris un troisième flacon, sortis un mouchoir et l’arrosai de satranine. Cela fait, je me glissai près du ronfleur et posai délicatement le mouchoir, craignant de le réveiller. Mais il ne se réveilla pas. Quelques instants après, je retirai le mouchoir et estimai que le garde ne se réveillerait pas même si on lui criait ayô ! à l’oreille. Je lui souris et poursuivis mon parcours.

J’y étais presque. Je comptai les portes et je tombai sur celle qui, supposait-on, devait être celle qui menait aux escaliers, à la grille et, enfin, à la Solance. Je touchai la porte avec ma main… et, aussitôt, je fis un bond en arrière. Le bois était chargé d’énergie. Il ne s’agissait pas seulement des serrures : tout était couvert de tracés énergétiques. Et, évidemment, ceux-ci étaient reliés à la Solance.

Je mordillai mes lèvres. Ça… Korther ne l’avait pas prévu. Mais il m’avait averti que, probablement, je risquais d’avoir quelques surprises. “Un bon voleur doit savoir improviser,” m’avait-il dit. Bon. Eh bien, j’allais devoir improviser, mais je ne savais vraiment pas comment désactiver un piège aussi grand.

Je sondai les serrures, les yeux écarquillés par le désespoir. Je ne savais pas quoi faire. Je ne savais pas quoi faire ! Le chant du coq allait me surprendre avant que je n’entre dans la salle. Et mes compères…

Je m’arrêtai net. Je venais de tomber sur un tracé familier. M’accrochant à ma petite découverte, je me forçai à cesser d’hésiter et à agir. Je compris qu’il allait être impossible de désactiver un tel tracé : je devais le défaire, le briser brutalement et, pour ça… Je baissai les yeux et sortis le flacon jaune. Si, vraiment, il pouvait neutraliser les sortilèges, il allait venir à point.

Je décidai finalement de faire confiance à Korther, sauf que je n’utilisai pas son produit exactement comme il m’avait dit de le faire. Je neutralisai l’enchantement de la porte en l’imbibant avec le mouchoir et, tout en faisant mon travail de nettoyage, je défaisais des nœuds et encore des nœuds énergétiques. Je défis tout sauf les endroits qui étaient liés à la Solance. Et ensuite, je m’appliquai à désactiver ces derniers. Ils étaient quatre en tout, un sur chaque serrure et l’autre sur la partie supérieure de la porte. Je désactivai les premiers, mais l’autre… ben, je n’arrivais pas à l’atteindre. Il était trop haut. Avec une grimace, sans même hésiter, je me dirigeai vers le garde endormi, je le fis tomber de sa chaise et apportai celle-ci près de la porte. Alors, enfin, je laissai une porte plus ou moins inoffensive. Il ne me restait plus qu’à forcer les serrures.

J’en forçai une. J’en forçai une autre. Mais la troisième résistait, elle ne voulait pas sauter, elle ne voulait pas m’écouter… Je perdis patience, sortis un nouveau crochet, le couvris très légèrement de sang d’hydre, crachai dessus et l’introduisis rapidement dans le trou. Bingo. Un instant après, j’ouvrais la porte et descendais les escaliers vers la salle de la Solance. Elle était si proche… Et je sentais une énergie puissante dans ce lieu. Une énergie qui me disait : carapate-toi, démorjé ! Mais je n’en fis rien.

J’avançai jusqu’à la grille, le dernier obstacle entre la Solance et moi. Je n’eus aucun doute, il s’agissait de cet objet argenté en forme de pyramide posé sur un piédestal. La magie resplendissait autour de la relique et elle émettait même un étrange son semblable au bong de la mine, mais en plus sourd. Bouffres. Ça, Korther n’y avait pas pensé. Si la Solance faisait ce bruit, c’était comme voler un harmonica et se mettre à en jouer en le volant… Mais qu’importait tant que j’avais le temps de la remettre à l’Albinos. Ensuite, que Frashluc la jette dans le fleuve s’il en avait envie.

Je brisai la grille avec ce prodigieux sang d’hydre et j’avançai dans la salle. Elle était circulaire. Au centre, se trouvait la Solance ; et autour, derrière des grilles, les chambres fortes du trésor. Il y en avait quatre en tout, et toutes regorgeaient de richesses entassées, d’or blanc, de bijoux colorés, de magaras, d’objets de toutes sortes. Cela faisait frémir rien que de regarder tout ça et de penser : pourquoi ? pourquoi enfermer tant d’argent ?

— « Grippe-clous, » murmurai-je.

J’ouvris toutes les grilles des chambres fortes avec autant de précaution que la porte d’en haut et sans oser y entrer. Mais je devais entrer, parce que Korther voulait que je cherche l’Opale Blanche. Ben, tiens donc ! Et comment voulait-il que je la trouve ? À coup sûr, il y avait des tas d’opales, là-dedans, et des diamants, et… et… braises !

J’inspirai profondément pour me calmer et, avec l’impression d’entrer aux enfers, je franchis le seuil d’une chambre forte. Ne touche à rien, avait dit Korther. Ben, vois-tu, grand kap : c’est impossible de ne rien toucher. Tout était bien trop encombré.

Bon, et si je lui disais que j’avais cherché partout et que je ne l’avais pas trouvée. C’était une possibilité, beaucoup moins terrifiante que celle de revenir sans la Solance. Le problème, c’était que… moi aussi, je désirais trouver cette opale, principalement pour Yabir, pour lui montrer que la légende était vraie. Mais j’avais beau fouiller l’endroit, j’avais beau lancer des sortilèges perceptistes au milieu de toutes ces richesses, je ne trouvais rien.

Jusqu’au moment où, subitement, je trébuchai sur une corde aux couleurs étranges, m’étalai et fis tomber une tapisserie qui recouvrait le fond de la chambre forte où j’étais. Mais, au lieu de découvrir un mur nu, elle dévoila un trou… Et je me retrouvai face à face avec les mâchoires d’une énorme bête. C’était un squelette, heureusement. Mais quel squelette !

Je me redressai et tendis une main vers sa tête, émerveillé. De tous les trésors qu’il y avait ici, celui-ci était le plus extraordinaire. Peut-être que je pensais cela parce que j’étais un nécromancien, je ne sais pas, mais… fichtre ! Jamais je n’avais vu une créature comme celle-ci. Elle ressemblait à un dragon. Sauf qu’elle n’avait pas de queue, constatai-je, quand j’eus fait le tour complet de la bête. Je ne cessai pas un seul instant de la toucher : ses os étaient une mine de morjas. J’étais submergé par l’émotion. À coup sûr, c’était un férilompard. C’était forcé ! Et si ça ne l’était pas, peu importe, mon maître allait bondir de joie quand je lui… quand…

La réalité me frappa comme un seau d’eau glacée. Je n’étais pas dans la vallée, je n’étais pas avec élassar : j’étais au Palais d’Estergat en train de voler la Solance. Et je devais me dépêcher.

Je renonçai à l’Opale Blanche, je remplis mes poches avec les os les plus petits que je trouvai et j’adressai une moue d’excuse au férilompard, ou… bon, à cette créature quelle qu’elle soit. En caeldrique, je dis :

— « Désolé, l’ami. Je t’emmènerais tout entier avec mon maître, mais t’es vraiment très grand. Si t’étais plus petit, je t’aurais même peut-être fait marcher et tout. Mais t’es trop grand. »

J’enlaçai sa tête, les larmes aux yeux, je l’embrassai et lui murmurai :

— « Ayô. »

Et, lui tournant le dos, je me dirigeai vers le piédestal. La Solance bourdonnait comme un essaim d’abeilles. Son bourdonnement commençait à me donner mal à la tête. Je m’arrêtai. Le piédestal était haut et je dus l’escalader. Je m’agrippai enfin à un bord, me hissai et m’assis juste à côté de la pyramide argentée. Je la contemplai avec un mélange de fascination et de crainte. D’après la théorie de Korther, la relique ne réagirait pas au contact de ma main droite. Elle chercherait quelque trace de jaïpu à travers la magara qui enveloppait mes os… et elle ne trouverait que de l’énergie mortique. Bon, c’était la théorie. En cet instant, j’aurais bien aimé savoir s’il était dangereux de la toucher, tout court, avec la peau ou simplement en lui crachant dessus.

Mais je n’avais pas le temps de faire des expériences, de sorte que je fis ce que Korther m’avait dit de faire : je touchai la Solance avec ma main droite.

Et je pensai que l’enfer me tombait dessus.