Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 3: Le trésor des gwaks.

1 Le mentor

— « Vas-y. »

La voix de Korther était sèche. Toujours sèche. Toujours distante. Cela faisait deux semaines que je me rendais tous les jours au Foyer des Daguenoires, je passais des heures entières en présence du kap et encore davantage à faire mes devoirs, désactivant et activant des pièges, lançant des harmonies, perfectionnant mes sortilèges… et rien, Korther n’avait pas fait le moindre geste laissant paraître qu’il m’ait pardonné. Il m’apprenait par pur intérêt professionnel. Mais, dans le fond, il me méprisait. Je le sentais. Malgré toutes mes tentatives pour tout bien faire, pour l’écouter, pour montrer mon repentir, il ne me pardonnait pas ma trahison.

Je tendis la main droite vers la serrure et perçus aussitôt le sortilège. Un piège ? Le tracé était compliqué. Je tentai de le comprendre. Il ne ressemblait à aucun de ceux que j’avais vus jusqu’alors. Et dire que Yal m’avait martelé la tête avec les tracés… ! Eh bien, tout compte fait, j’avais appris presque autant de trucs en deux semaines qu’en un an.

Je sentais le regard du Daguenoire se poser sur moi de temps à autre. Il lisait le journal L’Estergatois. Le plus gros titre disait :

« Violentes protestations dans le quartier des Chats avant un vote imminent au Parlement. »

Aussi ironique que cela puisse paraître, ces derniers temps, je n’étais au courant de ce qui se passait dans mon quartier que grâce à ce que me racontaient mes compères et le Bor. Il y avait eu un mort, beaucoup d’arrestations, des objets illégaux confisqués et bien plus de mécontents. Les mouches étaient même entrés à La Flamme Bleue déranger les cousines de Yarras. Et ils avaient arrêté Sham, le tavernier du Tiroir, comme complice d’un trafic d’armes. Les Chats étaient furieux et avec raison : les progressistes du Parlement voulaient démolir la partie basse des Chats et, sous prétexte de vouloir en finir avec les réseaux de trafiquants et d’offrir une vie plus digne aux pauvres, ils allaient voter l’arrêté dans cinq jours. Et trois jours avant, c’est-à-dire après-demain… si tout allait bien, la Solance disparaîtrait du Palais d’Estergat ainsi que le trésor des chambres fortes. Si tout allait bien.

Je me forçai à me concentrer sur la serrure. Korther ne cessait d’augmenter la difficulté. Quelques minutes plus tôt, j’avais réussi à désactiver un piège particulièrement compliqué et Korther avait même fait un geste de la tête pour me montrer qu’il avait vu. Durant ces deux semaines, c’était ce qui s’apparentait le plus à une approbation.

Le feu de la cheminée étincelait. Abéryl était assis auprès de celle-ci, tricotant avec deux grandes aiguilles tout en lisant un livre. J’aurais aimé lui demander ce qu’il allait faire avec cette pelote noire et savoir ce que racontait le livre qu’il lisait, mais, chaque fois qu’une question qui n’avait rien à voir avec la leçon me venait à l’esprit, je la taisais. J’étais devenu un élève appliqué, obéissant et… terriblement timide. Un élève qui espérait secrètement que Korther finirait par dire : écoute, galopin, je sais comment je vais te punir, tu vas passer un an à récurer des casseroles et, après, je te pardonne. Et je l’aurais fait de bon gré ! Mais Korther ne disait jamais rien d’autre que : assieds-toi, fais ceci, fais cela, écoute, tu ne le fais pas bien, ça, ça se fait comme ça. Il ne m’appelait même presque plus jamais « galopin ».

Concentre-toi, Mor-eldal, me réprimandai-je. Je fermai les yeux et cherchai quelque indice, dans le tracé, qui me permette de savoir où était le mécanisme central et comment je pouvais le désactiver sans recevoir une décharge ou qui sait quoi. Ces deux semaines, malgré mes efforts, j’en avais déjà reçu plus d’une. Généralement, cela arrivait quand je travaillais déjà depuis trop d’heures, l’épuisement m’empêchait de penser correctement et, paf, je gaffais. Alors, Korther me disait, sans même me regarder : récite le parcours et reviens demain.

Heureusement, je trouvai enfin quelque chose qui ressemblait vaguement à un tracé que je connaissais. Je pouvais me tromper, mais… je me lançai. Je tâtonnai les fils énergétiques et je faillis activer le piège, mais, au bout de quelques instants, je réussis à rompre des liens. Et je le désactivai… Oui ? En vrai ? Oui.

Je laissai échapper un soupir de soulagement, ouvris les yeux et laissai la magara sur la table sans dire un mot. Korther la ramassa, la testa et la reposa sur la table.

— « Récite le parcours, » lança-t-il.

Je le regardai, saisi. Généralement, il me demandait ça à la fin, quand il me renvoyait parce que j’avais mal fait quelque chose. N’avais-je pas bien désactivé la magara ? J’inspirai et récitai le parcours :

— « Je vais jusqu’à la tourelle ronde, j’entre par la lucarne en utilisant la poudre de sang d’hydre, j’ouvre la première porte, j’avance tout droit jusqu’au fond, je tourne à droite, puis je vais tout droit jusqu’à des escaliers qui montent… »

Je continuai à dire : gauche, droite, tout droit… Korther vérifiait ma litanie sur la carte. J’ignorais comment il avait obtenu un plan du Palais, mais cela ne m’étonnait pas non plus. Il savait quelle sorte de pièges je pouvais rencontrer et combien de gardiens nocturnes surveillaient l’endroit.

J’étais en plein monologue quand la porte s’ouvrit soudainement. Je me tournai et… je vis Yalet. Mon cousin fit une grimace embarrassée.

— « Oh, mince, désolé, je croyais que vous aviez terminé. Je vais attendre dehors, » dit-il avec un raclement de gorge.

— « Ça ne sera pas nécessaire, » assura Korther. « On a presque terminé. Assieds-toi. Et barre cette porte. »

Yal acquiesça, ferma la porte, salua Abéryl d’un geste et alla s’asseoir à la table. Je n’avais pas vu mon maître depuis que j’avais parlé avec lui au Capitole. Était-il au courant de la Solance ? Je déglutis et, comme Korther me regardait, impatient, je tentai de retrouver le fil.

— « J’ouvre la troisième porte, à droite. Je descends les escaliers. Et… et j’arrive à la salle de la Solance. Non, » me corrigeai-je précipitamment. « Avant je dois ouvrir une grille, avec du sang d’hydre aussi. S’il y a un gardien par là, j’utilise la satranine avant qu’il donne l’alarme. Une fois qu’il y aura plus personne, j’ouvre les portes des chambres du trésor. Là, je touche rien, sauf la Solance. Je la prends. J’ouvre les verrous de la porte de service de l’aile nord, je désactive les pièges, et je donne le signal pour que vous puissiez entrer. Ah, et je laisse les pièges désactivés. »

Je me tus. J’espérais que Korther n’allait pas me demander de répéter. Il demanda :

— « Avec quoi tu ouvres les portes ? »

— « Avec le crochet enduit avec la potion dorée, » répondis-je. « La potion dorée neutralise les énergies et les pièges ne s’activent pas. »

— « Mais tu sais désactiver des pièges. Alors, pourquoi l’utiliser ? » insista Korther.

— « Parce que je dois agir très vite, » répondis-je aussitôt.

Il y eut un silence. Alors, Korther plia la carte, plia L’Estergatois et joignit les mains sur la table.

— « Ab, tu veux te joindre à nous ? »

— « Avec plaisir, » répliqua Abéryl. Il laissa ses aiguilles, sa pelote de laine et son livre, s’étira, bâilla derrière son cache-nez et alla s’asseoir avec désinvolture sur l’unique chaise encore libre, en déclamant : « Et voici les quatre voleurs de la Solance, oscillant entre la vie et la mort. Un moment épique. »

Il ôta son cache-nez et dévoila un léger sourire moqueur adressé à Korther. Celui-ci souffla et se tourna vers Yal.

— « Tu as apporté le journal du premier Jour-Brume, mon garçon ? » Mon cousin acquiesça et le sortit. Korther le parcourut des yeux, trouva ce qu’il cherchait et approuva. « Parfait. » Il jeta le journal et celui-ci atterrit sur la table, juste sous mon nez. « Lis ça, galopin. Deuxième colonne, tout en bas. »

Sous les regards des trois Daguenoires, je fronçai les sourcils, intrigué, et je jetai un coup d’œil à l’endroit indiqué. Tant d’efforts pour désactiver des pièges me donnaient mal à la tête et les yeux me piquaient. Je lus d’une voix fatiguée :

— « Maison… de deu… teu… »

— « Maison de jeu vandalisée avec des graffitis moréliques, » m’aida Korther avec impatience. « Continue, continue. »

Je serrai la mâchoire. J’étais nerveux. Et quand j’étais nerveux, je ne parvenais pas à lire. Et encore moins maintenant que j’imaginais de quoi parlait l’article. Le premier Jour-Brume, avait dit Korther. Ce vieux journal avait été imprimé juste après les graffitis que j’avais faits avec le Voltigeur pour me venger du Fauve Noir. Korther savait que je connaissais le caeldrique et que je haïssais à mort le Fauve Noir pour ce qu’il avait fait… De là à deviner qui était le responsable des graffitis, il n’y avait qu’un pas.

Bon. Et quoi s’il le savait ? Je me frottai le front…

— « Ne me dis pas que tu vas tomber malade maintenant, hein ? » grommela Korther.

— « Non, m’sieu, » lui assurai-je.

La seule idée de tomber malade juste avant d’aller voler la Solance me terrifia et je m’efforçai de continuer à lire. Ce fut inutile. Je butais sur chaque signe, j’inventais plus de la moitié des mots, en sautais autant et mes yeux déliraient. C’était dû au manque de karuja, je le savais : il devait être déjà six heures de l’après-midi et, quand j’étais fatigué, les effets se dissipaient avant.

Finalement, frustré face à mon incapacité, je me tus. Le silence des trois Daguenoires finit par me faire éclater.

— « C’est bon, c’était moi, » lançai-je. « Et alors ? Cette ordure mérite d’être pendue. »

Korther pencha la tête de côté, pensif.

— « Frashluc prélevait des impôts au Fauve Noir pour ses affaires et il a empoché sa part sur le dos des sokwatas. Dis-moi, d’après toi, cet homme mérite d’être pendu lui aussi ? »

Je n’osai pas lui dire que oui. Je ne savais pas jusqu’à quel point Korther était ou non ami de Frashluc. Je repris mon attitude réservée et gardai le silence.

— « Réponds, » insista Korther. « Cet homme mérite-t-il d’être pendu lui aussi ? »

Il avait légèrement haussé le ton. Je tressaillis et bredouillai :

— « Non, m’sieu. »

Korther n’exprima ni satisfaction ni mécontentement face à ma réponse. Il tambourina avec ses doigts sur le bois.

— « Et si je te disais qu’il le mérite ? »

Je fronçai les sourcils et ne trouvai rien de mieux que de demeurer obstinément muet. Après un silence, Abéryl intervint :

— « Évaluations psychologiques à part, Kor, si on en venait au but ? »

Korther soupira.

— « Bien. Juste un conseil. Ne dessine plus jamais de signes moréliques : ça ne pourrait que t’attirer des ennuis. Cette écriture est l’ancienne écriture des abominations, des monstres… des nécromanciens. »

J’ouvris grand les yeux en voyant sa grimace éloquente. Il regardait ma main droite. Glacé, je la retirai brusquement de la table et me tournai vers Yal, stupéfait. Comment avait-il pu ? Comment avait-il pu me trahir de la sorte ? Eux qui, en plus, étaient des démons, qui haïssaient l’énergie mortique, qui haïssaient les morts-vivants ! Comment avait-il pu ?

Devinant mes pensées, Yalet grimaça et secoua la tête.

— « Je n’ai rien dit, sari. Abéryl avait des soupçons et je n’ai pas eu d’autre solution que de confirmer. Je t’assure qu’ils ne vont rien te faire. »

Je continuai à le regarder, avec une tête de chien battu. Sachant que partir en courant n’arrangerait rien, sachant que j’étais pris au piège comme un écureuil en cage, je demeurai immobile sur ma chaise, plus mort que vif. Qu’ils n’allaient rien me faire ? Diables ! C’étaient des démons ! Et Korther me haïssait…

Abéryl sortit un bâton de réglisse et se mit à le mâchonner tout en marmonnant :

— « Il va mourir de peur avant que tu lui dises que tu lui pardonnes, Kor. Tu es d’un lent… ! Regarde comme c’est fantastique. On a un petit nécromancien assis juste devant nous. Il lit comme un âne, il ne sait sûrement pas ce que c’est qu’une intégrale ni situer Véliria sur une carte, mais il est capable de bouger une main uniquement composée d’os… avec de l’énergie mortique ! N’est-ce pas merveilleux ? » Il sortit le bâton de réglisse de sa bouche et le pointa vers moi. « Tant que tu n’as pas l’idée d’utiliser ton énergie sur moi, peu m’importe ce que tu en fais. Et Korther aussi… même s’il ne dit rien ! » Il s’esclaffa, regardant son compagnon avec raillerie. « Notre grand kap tolérant n’a pas encore tout à fait assimilé, mais ça ne saurait tarder, » m’assura-t-il. Il sourit. « Détends-toi, gamin. »

Je me détendis. Je passai de la nervosité à l’expectative. Je détaillai l’expression de Korther. Elle ne reflétait pas de répulsion, juste cette même distance qu’il avait montrée ces deux dernières semaines. Ses yeux reptiliens, cependant, étaient toujours aussi vifs et attentifs que d’habitude. Yal se racla la gorge.

— « Je ne sais pas si tu as bien compris, sari. Korther t’a pardonné. »

— « Disons plutôt que je lui offre un travail en échange de mon pardon, » rectifia Korther, en rompant son silence.

Yal grimaça. Je regardai le kap, la mine abasourdie.

— « Un travail ! » répétai-je. Je ne savais pas si je devais me sentir optimiste ou méfiant.

— « Un travail pour te pardonner, » confirma Korther, « et d’autres encore avant que tu puisses revenir pour de bon. En définitive, tu vas faire comme Yerris : suivre le chemin de la pénitence. Si, d’ici là, tu essaies de me berner une nouvelle fois, tu auras gâché ton unique opportunité. On se comprend ? »

J’acquiesçai.

— « Rageusement. Moi, en vrai, je voulais pas entrer… dans le bureau, » terminai-je dans un murmure.

Le kap avait levé une main pour me faire taire. Je fermai la bouche. Il soupira.

— « Le travail concerne le vol de la Solance. Aujourd’hui, c’est la dernière fois qu’on se voit avant après-demain et… » Il m’observa, les yeux plissés. « Je veux que tu voles quelque chose pour moi et que tu n’en dises rien à Frashluc. »

Je pâlis. Il ne voulait quand même pas parler de la Sol… ?

— « Il s’agit d’un objet que tu reconnaîtras peut-être inconsciemment si tu arrives à examiner le tracé, » expliqua Korther. « Je ne suis pas sûr qu’il soit dans les chambres, mais… quelque chose me dit qu’il s’y trouve. »

Je laissai discrètement échapper un soupir de soulagement. C’est que, s’il m’avait demandé de lui apporter la Solance, je lui aurais dit : non. La vie de mes compères était en jeu. Mais que j’aille voler un joyau parmi tant d’autres qui devaient se trouver dans ces chambres fortes… bah, Frashluc ne l’apprendrait jamais.

— « Et comment je le reconnais de loin ? » demandai-je.

Korther fit claquer sa langue, songeur.

— « D’après la légende, c’est une opale blanche. »

Je restai interdit et sentis l’enthousiasme m’envahir.

— « Bouffres. L’Opale Blanche ? Celle du trésor ? J’veux dire, le trésor de l’Orbe Mauve. Cette Opale-là ? Elle est dans le Palais ! »

Je n’arrivais pas à le croire.

— « De sorte que Shokinori et Yabir t’en ont parlé aussi, » soupira Korther, rembruni. « Je me demande combien de personnes sont au courant. Ces deux hobbits vont finir par se faire trancher la gorge par la Cupidité en personne s’ils ne partent pas d’Estergat avant. »

Abéryl souffla, amusé. Yal intervint :

— « Désolé, mais… là je suis perdu. »

Korther haussa les épaules.

— « En bref, l’Orbe mauve est lié à deux Opales. La Noire et la Blanche. La Noire, c’est les hobbits qui l’ont depuis qu’ils sont partis de Yadibia. La Blanche… c’est un mystère. Certains disent qu’elle n’existe pas et d’autres que le lien vers elle est trompeur. Et il l’est, sans aucun doute. J’ai examiné l’Orbe Mauve pendant des heures. Et Yabir m’a confirmé mes impressions : il y a un deuxième lien, mais il est aussi fluctuant que le vent. Cependant, » sourit-il, « les Baïras disent que, cette fois, c’est différent. Le lien est plus fort que jamais. À ce qu’ils disent. Et ils sont convaincus que l’opale se trouve dans un endroit vers le sommet de la Roche, peut-être à l’intérieur de la Roche. Et… bon. Les chambres du trésor du Palais sont enfouies dans la Roche. L’idée qu’elle se trouve là est plausible. En tout cas, Draen, tu la cherches et, si tu la trouves, tu essaies de t’assurer qu’il y a un lien derrière… Peut-être que ce n’est pas évident, » reconnut-il face à mon expression peu convaincue. « Mais tu as eu l’Orbe Mauve entre tes mains durant pas mal d’heures… peut-être que tu y parviens. En tout cas, si tu la trouves, tu la caches et tu la donnes à Abéryl quand tu sortiras. »

Je souris. Je le savais. Je savais que Yabir cherchait le trésor ! Mais, si l’opale se trouvait vraiment au Palais, disons que ce n’était pas un trésor très accessible… et ce n’était pas non plus très épique de le trouver : tout le monde savait qu’il y avait des richesses incalculables là-dedans. Il manquait une touche d’aventure. Je ne sais pas, moi, je m’étais imaginé un trésor magique de dragon, pas un trésor de grippe-clous. Mais… qui pouvait accorder de l’importance à un tas de ferraille à part les grippe-clous ? Pas les dragons, naturel. À moins qu’il n’existe un dragon grippe-clous. Je tentai de m’imaginer un énorme lézard avec un chapeau haut-de-forme, un bâton et une redingote. Non, c’était pas crédible.

— « Que ça soit clair, » dit Korther, en interrompant mes pensées, « Tu touches la Solance et l’Opale Blanche et rien d’autre. »

J’effaçai mon sourire et acquiesçai.

— « Ça court. Et si je trouve pas l’opale ? »

Korther haussa les épaules.

— « Eh bien, tu ne la trouves pas, » répondit-il. Il se leva et contourna la table tout en disant : « Quand tu seras là-bas, ne te déconcentre pas, souviens-toi bien du parcours et… que personne ne te voie. Je suis sûr que tu te débrouilleras bien. »

Je compris, à son ton, que l’heure était venue de partir. Je me levai sous son expression qui, plus qu’un « j’ai confiance en toi », disait « si tu me bernes, je te considèrerai comme un cas désespéré ». Je m’éloignai vers la porte et j’enlevais déjà la barre quand Yal s’écria :

— « Attends ! J’oubliais. » Il s’approcha et m’adressa un sourire embarrassé tout en me tendant un petit paquet. « C’est pour toi. Bon… On se voit après-demain. Ne stresse pas trop. »

J’acquiesçai et jetai un coup d’œil à l’intérieur du paquet. J’éclatai de rire. C’étaient des biscuits au beurre.

— « Braises ! Ils viennent du même magasin que ceux que t’avais achetés en hiver ? »

— « Du même, » confirma-t-il.

Nous échangeâmes un sourire de réconciliation. Je ne me sentais plus trahi. Je lui pardonnai avec une moue amicale et je m’agitai près de la porte.

— « Bon, j’y vais. Ayô, Yal. »

— « Bonne nuit, sari, » me répondit-il, souriant.

Je sortis dans l’impasse sombre. Il faisait déjà nuit et il faisait un froid terrible, même avec le nouveau manteau que m’avait acheté Taka. J’accélérai le pas. J’arrivai au bout de la Rue de l’Os, où je trouvai une silhouette inquiète qui tournait en rond en fumant un cigare. Dès que le Bor me vit, il jeta le cigare et grogna.

— « Tu en as mis du temps. On rentre, Quatre-cents. Et vite, j’ai des affaires. Bonne mère, qu’est-ce qu’il fait froid. »

Je le suivis rapidement. Le Bor avait vraiment pris au sérieux ma sécurité : pas un seul jour depuis ma première leçon il n’avait manqué d’être là à m’attendre pour me conduire de retour chez nous. Je ne sais pas s’il craignait que quelqu’un me poignarde en chemin ou plutôt que je prenne des détours interdits. En tout cas, il me protégeait comme si j’étais son propre fils.

— « M’sieu, » me plaignis-je moitié marchant moitié trottant à côté de lui pour ne pas me laisser distancer. « Pas si vite, je peux pas suivre. La karuja… »

— « À la maison, » répliqua le Bor.

J’endurai ma douleur et continuai à avancer mécaniquement. Plus je faisais d’efforts, plus je me sentais mal. Les bâtiments, les Chats, les animaux se transformaient devant moi en de simples formes que j’évitais avec maladresse. Quand je fus sur le point de me cogner contre une carriole arrêtée, je m’agrippai au bras du Bor. Celui-ci poussa un simple grognement. Enfin, nous arrivâmes à l’immeuble, entrâmes, grimpâmes des escaliers et, les deux dernières volées de marches, le Bor me transporta à moitié. Je l’entendis saluer des voisins, nous marchâmes dans le couloir et je fronçai le nez face à un chat qui feula, le poil hérissé —c’était le chat du voisin tassien, qui était aussi grincheux et maboul que son maître. Enfin, le Bor sortit la clé et ouvrit notre porte.

L’intérieur était silencieux. Il n’y avait personne ? Non, personne. Le Bor disparut dans la chambre et revint avec une boulette de karuja. Je l’avalai. Et ce fut le paradis : petit à petit, la douleur s’atténua, mes yeux cessèrent de me brûler, mon esprit s’éclaircit… Après quelques instants, je remarquai que le Bor était très occupé dans la chambre contigüe. Je passai la tête.

— « Qu’est-ce que tu fais ? » demandai-je, curieux.

Le Bor était en train de tirer quelque chose de sous le lit. Il émit un grognement exaspéré.

— « C’est pas tes affaires, Quatre-cents. »

Et, à grandes enjambées, il s’approcha et me ferma la porte au nez. À ma surprise, il la rouvrit au bout de deux secondes.

— « Ou peut-être que si, » rectifia-t-il. Il me regarda attentivement. « Dis-moi, les morts, ça te fait peur ? »

La question me laissa un goût amer dans la bouche.

— « Les morts ? » répétai-je. « Les morts pour de bon ? » Je haussai les épaules, me faisant le bravache. « Même pas. J’en ai vu des tas. Pourquoi ? »

Le Bor soupira et ouvrit la porte de la chambre en grand. Il me fit signe de le suivre et il finit de tirer ce qu’il était en train de tirer avant. Devant moi, apparut… un mort enroulé dans un drap.

— « Ne crois pas que ça m’arrive souvent, » toussota le Bor. « D’habitude, les morts, je les déterre, je ne les enterre pas, mais… cet isturbié est entré chez moi, un poignard à la main, en lançant des menaces… On ne traite pas le Bor comme ça, tu comprends ? Alors, ça a mal tourné. Mais ça aurait pu être pire : justement, cette nuit, j’avais prévu un petit travail avec un ami. On déterre l’enterré et on mettra celui-ci à la place. »

Il s’assit sur le lit avec une grimace de contrariété et conclut :

— « Nettoie le plancher, tu veux bien ? Il faut frotter pour faire disparaître tout le sang. Cette nuit, Taka travaille, heureusement. Je ne veux pas qu’elle apprenne ça. »

J’acquiesçai, mais je ne bougeai pas. Au bout de quelques secondes, je récupérai la parole.

— « Il s’appelle comment ? »

Le Bor me foudroya du regard.

— « Et qu’est-ce que t’en as à faire de son nom ? Ça sert plus à rien de l’appeler. Mais si tu veux l’appeler, appelle-le l’isturbié. Va chercher la brosse, Quatre-cents. »

J’obéis et, quelques minutes plus tard, j’étais agenouillé près du cadavre, frottant le sol et l’enduisant de savon. Et tout en travaillant, je me demandais ce que pouvaient bien faire mes compères en ce moment. Rogan devait sûrement être allé vendre des prières sur l’Avenue de Tarmil. Mes camaros… il se pouvait bien qu’ils soient avec le Vif. Une des premières nuits, ils avaient dû dormir dans le couloir, le P’tit Loup inclus, parce que Taka avait considéré que revenir à deux heures du matin, c’était une « aberration ». Elle avait demandé au Bor de donner des coups de ceinturon aux plus grands et elle avait enlevé le Maître au P’tit Loup, le trouvant « horrible ». Sa punition m’avait stupéfié, même moi. Depuis, le petiot jouait avec un petit cheval de bois pendant la journée et… il dormait avec le Maître pendant la nuit. Comment allais-je le laisser sans le Maître ! Braises, non : toutes les nuits, quand Taka partait dormir, je le sortais de sa cachette, et le petit, bien sûr, oubliait aussitôt le cheval.

Bon, bon, moi, je pensais à des bonshommes d’os, alors que j’avais tout un cadavre entier à quelques empans de moi, rien que ça. Je jetai un coup d’œil au mort enroulé dans son drap, je baissai les yeux sur les bottes boueuses et… Curieusement, je ne me sentis pas impressionné. S’il avait été innocent, peut-être que j’aurais éprouvé de la peine. Mais étant entré chez le Bor pour le menacer… Il l’avait bien mérité.

Frotte, frotte, frotte… Je grognai.

— « Ça part pas, y’a pas moyen ! »

Le Bor s’était assis à la table de la salle à manger, l’air d’être plongé dans de profondes pensées. Il ne me répondit pas. Je soupirai, sortis un biscuit au beurre et l’engloutis avec délice avant de continuer à frotter et frotter. Et j’en étais là, de plus en plus ennuyé, quand, soudain, quelqu’un frappa à la porte d’entrée et je me redressai. Est-ce que cela pouvait être mes compères ? Non, il était trop tôt. Normalement, ils n’apparaissaient pas avant neuf heures.

Je jetai un regard interrogateur au Bor. Celui-ci ne se leva pas immédiatement et, de nouveau, quelqu’un frappa à la porte. Avec fermeté. Comme si c’était un truand ou un mouche… Finalement, le Bor quitta son siège et entra dans la chambre en trombe. Avec mon aide, il fit rouler l’isturbié pour le remettre sous le lit. Un autre coup à la porte. Fichtre… Le Bor glissa un poignard dans sa manche et grogna tout bas :

— « Surtout sors pas de là. »

Il ferma la porte de la chambre et alla ouvrir celle sur laquelle on tambourinait à l’extérieur. Je me précipitai pour écouter à travers le bois et j’entendis une voix profonde dire :

— « Bonsoir. Excusez-moi de vous déranger. Est-ce que ce jeune habite ici ? »

— « En aucune façon, » répliqua le Bor.

— « M’sieu ! » s’exclama la voix de Rogan. « C’est pas ce que tu crois. Ce mouche apporte le remède. En vrai. Il dit qu’il va nous donner le remède de la sokwata. Mais, avant, il veut voir le Débrouillard. C’est le frère… Par tous les esprits, c’est vrai ! »

J’entendis un bruit sec que je ne compris pas. La stupéfaction m’immobilisa une seconde… C’était Kakzail ! Je bondis et sortis de la chambre. Et je vis que mon frère aîné, revêtu d’un uniforme de mouche, venait d’empêcher le Bor de refermer la porte en interposant une botte. Ses yeux se posèrent sur moi. Et un sourire étira ses lèvres.

— « Je crois bien ne pas m’être trompé de porte, monsieur. Je peux entrer ? »

Le Bor me lança un regard assassin. Je m’empressai de pousser la porte de la chambre au cas où on aurait pu voir quelque chose depuis la salle à manger et je m’approchai avec une moue mi-intriguée mi-appréhensive.

— « C’est vrai, pour le remède ? L’alchimiste l’a trouvé ? » demandai-je, plein d’espoir.

— « Il l’a trouvé, » confirma Kakzail. Il souffla en se glissant à l’intérieur : « Et, moi, je te trouve enfin. »

Rogan le suivit, menotté au poignet de mon frère. Il se cacha à moitié derrière celui-ci, m’adressa un geste comme pour dire « mince, quelle histoire, désolé » et il glissa un regard prudent vers le Bor. Celui-ci, cependant, concentrait son attention sur l’intrus ; il récupéra une attitude désinvolte et adressa à Kakzail un sourire froid.

— « Esprits Bienveillants, alors, vous êtes vraiment le frère du garçon, » dit-il. « Heureux de vous connaître. Draen ne m’a presque pas parlé de vous, mais… très heureux quand même. Je suis Barri Shuk, » se présenta-t-il, en tendant une main. J’arquai un sourcil. Barri Shuk ?

Kakzail le scrutait. Il lui serra la main en répondant :

— « Kakzail Malaxalra. »

— « Un nom de la vallée, sans surprises. On peut savoir ce que ce garçon a fait ? » s’enquit le Bor, en signalant vaguement Rogan.

Kakzail tourna le regard vers les menottes et vers mon compère et fit une grimace.

— « Eh bien, à vrai dire, je l’ai trouvé en train de mendier dans la rue. »

— « En train de mendier ! » s’indigna Rogan. « J’étais en train de prier, pas de mendier ! Prier est un travail comme un autre. Je suis prêtre. »

— « Oui, bien sûr, » répliqua Kakzail, moqueur. Et il reporta son attention sur le Bor. « Écoutez, je ne sais pas qui vous êtes exactement, mais je suppose que vous ne verrez aucun inconvénient à ce que j’emmène mon frère chez moi. »

Le Bor lui adressa un sourire de loup.

— « Naturel que non. Le garçon est libre. Mais… » Il passa un bras fort sur mes épaules d’un geste paternel. « J’ai peur que Draen ne veuille pas s’en aller, hein, gamin ? »

— « Tout rond, m’sieu, » confirmai-je. « Je suis bien ici, Kakzail. Je bouge pas d’ici. Mais, dis… si tu pouvais quand même me donner le remède… »

Kakzail me regarda avec une tête d’enterrement. Je me sentis comme si j’étais un incompris, et c’est que je l’étais, parce que je ne pouvais pas lui expliquer tel quel : écoute, c’est qu’après-demain, si je ne vole pas le Joyau d’Estergat, j’aurai fumisé mes compères. Si je l’avais fait, il nous aurait tous envoyés à l’Œillet, illico. Au bout du compte, frère ou pas, c’était un mouche.

Après un bref silence, Kakzail libéra le poignet de Rogan en disant :

— « Monsieur Shuk, si vous ne voulez pas que nous fouillions et surveillions votre appartement, vous devrez laisser mon frère venir avec moi. Vous savez que nous avons tout le droit d’entrer dans les maisons de ce quartier sans permission. Je regrette, petit frère, » ajouta-t-il, en faisant un pas vers moi. « C’est pour ton bien. »

Il me prit par le poignet pour me passer une menotte… Je résistai comme un démon, mais il était plus fort que moi, alors je pensai : si Kakzail m’attrape, adieu Solance, adieu compères, adieu Bor et Taka. Aussi, sans même y réfléchir beaucoup, j’amassai autant d’énergie mortique que je pus en un bref espace de temps et je la déchargeai sur mon frère. Il se trouva qu’au même moment le Bor lui assenait un coup de poing magistral… Kakzail s’effondra et je tombai avec lui, entraîné par les menottes.

— « Kakzail ! » exclamai-je. Je le secouai. Il ne bougeait pas. L’horreur m’envahit. « Bor. Il est mort ? Dis-moi, il est mort ? »

Le Bor arqua un sourcil, l’air surpris.

— « Comment veux-tu qu’il soit mort, Quatre-cents. Je lui ai juste donné un coup de poing. »

— « Dis-moi qu’il n’est pas mort ! » criai-je, paniqué.

Le Bor souffla, se pencha et posa une main sur le cou du gladiateur. Il secoua la tête.

— « Il est vivant, » assura-t-il. Mon inquiétude était telle que je le vis même soulagé. Alors, son expression se ferma. « Esprits. Tu nous as franchement mis dans le pétrin, Quatre-cents. Je t’avais pas dit de pas sortir de la chambre ? Pourquoi t’es sorti de la chambre ? »

Il était très en colère. Normal : nous avions un mouche évanoui à la maison par ma faute. Mais, bouffres, nous avions aussi un cadavre dans la chambre, et celui-là, ce n’était pas ma faute. Je me défendis :

— « T’allais chasser le Prêtre ! T’avais dit que tu chasserais pas mes compères. »

— « J’ai dit que je les chasserai pas tant qu’ils me causaient pas de problèmes. Cette maison, c’est pas celle de tes compères, ni la tienne. Alors, à partir de maintenant, tes compères : dehors. Dehors, » insista-t-il, en se dirigeant vers le Prêtre. « Fiche le camp et remets pas les pieds ici. »

Comme il s’approchait de lui, Rogan, très pâle, recula vers la porte de sortie.

— « Mais, m’sieu, le remède… »

— « Le remède va pas te servir à grand-chose si tu restes ici, crois-moi, » rétorqua le Bor d’une voix acerbe.

Prisonnier des menottes, je me redressai à moitié, en protestant :

— « C’est pas juste ! »

Peut-être que ça l’était ou peut-être que non ; en tout cas, le Bor était très persuasif et, quand la distance qui les séparait se réduisit plus qu’il n’était prudemment acceptable, Rogan prit ses jambes à son cou. Déjà dans le couloir, il cria :

— « À toute, Débrouillard, prends soin de toi ! »

La porte se ferma d’un coup sec. Je me laissai tomber par terre sous le regard sombre du Bor. La mine renfrognée, je détournai les yeux et plongeai ma main libre dans les poches de mon frère, cherchant la clé. Je trouvai une boîte d’humerbe, ainsi qu’un petit flacon avec un liquide transparent, et la clé. À ma grande contrariété, je vis le Bor s’emparer du flacon.

— « C’est le remède ? » demanda-t-il.

— « Et qu’est-ce que j’en sais, » répliquai-je avec vivacité tandis que je libérais ma main. « Rends-le-moi. »

Au lieu de me le rendre, le Bor me mit sur pied de force et me tordit le bras jusqu’à me faire gémir de douleur.

— « Aujourd’hui, je suis de très mauvaise humeur, alors ne me pousse pas à bout, » gronda-t-il d’une voix sourde. « Je vais me débarrasser de ces deux isturbiés et tu vas rester à la maison à frotter le plancher. Et s’il reste une seule trace, si ma dame voit quelque chose ou si cette histoire avec ton frère nous cause des ennuis à moi et à ma dame… tu vas le payer de ta vie, Quatre-cents. Tu m’entends ? »

Des bravades, des bravades, voulus-je lui dire. Je ne pensais pas que le Bor soit capable de me tuer, mais il était bien capable de me rouer de coups. Et je n’avais pas envie d’aller voler la Solance avec tout le corps endolori. Je me tus, donc, pendant que le Bor disparaissait dans la chambre. Il revint, une fiole à la main.

— « Bonne mère, » m’effrayai-je. « C’est quoi, ça ? »

— « Un sédatif, » expliqua le Bor.

J’hésitai. Un sédatif ? Vraiment ? Je m’agitai.

— « Tu vas pas le tuer, n’est-ce pas ? Parce que… parce que, si tu le tues, c’est moi qui te fumise pour de vrai, Bor. C’est mon frère. Je suis sérieux. »

Le Bor leva les yeux au ciel.

— « Tes menaces me terrifient, Quatre-cents. Bouah, » souffla-t-il face à mon visage tourmenté. « T’inquiète pas. Je suis pas un assassin. Celui de la chambre, c’était un accident. Et il l’a cherché. Ton frère, je vais juste l’emmener dans un endroit à l’écart et, le matin, quand il reviendra dans cette maison, il apprendra que monsieur Shuk ne vit plus ici. Le temps qu’il découvre mon véritable nom, je serai déjà loin. » Il sourit. « Enfin. »

Je déglutis, le cœur vide.

— « Alors, tu t’en vas. Avec la dame ? »

— « Naturel, » confirma le ruffian. « Demain, je dois te rendre à Frashluc. Et à partir de là… je suis libre. Mais, en attendant, Quatre-cents, tu fais ce que je t’ordonne. Au travail. »

Je soupirai, lugubre, et retournai dans la chambre frotter le plancher près du cadavre. Je frottais avec toute mon énergie, le cœur affligé. J’étais peiné de devoir traiter Kakzail de la sorte, peiné de laisser le Bor lui administrer un sédatif et l’abandonner allez savoir où… Mais c’était nécessaire. Parce que pour rien au monde je ne pouvais manquer mon rendez-vous au Palais.

Aussi, j’essayai d’assumer et, quand l’ami du Bor vint vers minuit, j’observai en silence tandis que tous deux emmenaient mon frère endormi. Ils revinrent chercher le cadavre. Et quand le Bor m’enferma à clé, je continuai à frotter le sol. Les traces ne partaient pas. Et l’horrible incertitude d’agir mal ne quittait pas mon esprit non plus. Cela m’arrivait rarement. Quand je volais mes victimes, je le justifiais en pensant : bouah, c’est des grippe-clous, ils ont un toit, ils ont le ventre plein, ils ont de l’éducation et, moi, j’ai faim, je veux de la karuja et, bonne mère, la vie est ainsi faite : ils sont riches parce qu’ils ont volé avant. Ça, c’est Yal qui me l’avait dit, et c’était vrai. Je ne m’étais pas senti coupable non plus quand j’avais tué Warok. Et aider à dissimuler la mort de ce type que je ne connaissais pas et qui avait menacé le Bor ne me causait pas de remords de conscience. Mais avoir attaqué mon frère avec une décharge mortique ? C’était impardonnable. C’était abominable. Et si j’ajoutais à cet acte le fait de savoir que le Bor allait m’abandonner, qu’il allait quitter Estergat avec Taka, qu’il allait m’oublier… ma tristesse grandissait et grandissait dans une bulle qui ne parvenait pas à éclater. Et le pire, c’est que je comprenais le Bor. Je comprenais que, pour lui, rester à Estergat, c’était comme de dormir au milieu d’une meute de loups affamés. Frashluc d’un côté, les mouches de l’autre… En y réfléchissant bien, je souhaitais qu’il s’en aille et vive en paix loin de la Roche, avec Taka ; qu’il ait des enfants à lui, et pas des gwaks dépravés ; que tous les deux soient enfin heureux. Je dois reconnaître que, durant ces deux semaines, je nous avais imaginés comme une famille. Mais c’était ridicule. Je n’avais aucun droit de demander au Bor de m’aider davantage de ce qu’il avait déjà fait. Il m’aimait bien, oui, mais il aimait bien davantage la dame. Moi, j’étais « le Quatre-cents ». Et, elle, c’était une reine. Alors, merci, m’sieu papa, merci, m’dame : que les Esprits vous protègent et… ayô.

Comme toujours.

Je serrai les dents, frappai le sol avec la brosse et continuai à frotter.