Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat.

25 La guerre du Labyrinthe

Il était plus de trois heures et demie quand j’entrai dans la Grande Galerie, et il y avait déjà pas mal de monde. Je venais seul. J’avais laissé le P’tit Loup avec mes camaros, leur expliquant que je ne savais pas quand j’allais revenir à la maison parce que j’allais me porter volontaire pour tester le remède de l’alchimiste. S’il y avait un remède, évidemment…

J’avançai, levant les yeux vers les visages, cherchant un Valléen barbu habillé en mouche. Je le cherchai un temps infini, je parcourus la Galerie une dizaine de fois… Rien. Finalement, je me décidai à demander à un mouche qui montait la garde.

— « M’sieu, » dis-je. Bonne mère, je ne pouvais pas croire que je parlais à un mouche… Je me raclai la gorge. « M’sieu, je cherche un mouch… euh… j’veux dire, un policier barbu. Kakzail Malaxalra. On m’a dit qu’il travaille ici. »

Le mouche avait les sourcils froncés. Il lança un coup d’œil alentour, comme s’il s’attendait à surprendre un de mes complices en train de faire les poches des passants pendant qu’il ne regardait pas… Il toussa.

— « Et tu es qui ? »

— « Son frère, » dis-je.

— « Mmpf. » Il haussa les épaules. « Kakzail, tu dis ? Il a été enrôlé pour une opération spéciale. Je ne crois pas qu’il revienne demain non plus. »

Il continua sa ronde et je restai à ruminer air et déception. Alors, je me souvins d’un détail. Skelrog, le frère nouvellement marié, travaillait à l’École de… du Passage, avait-il dit, n’est-ce pas ? J’inspirai et sortis de la Galerie en courant. Une demi-heure plus tard, j’étais devant ladite école. Trop tard : l’école était fermée et silencieuse.

Dépité, je donnai un coup de poing à la grande porte. Puis je m’écartai, les mains dans les poches, donnai un coup de pied à une pierre… Et, soudain, une fenêtre du rez-de-chaussée s’ouvrit.

— « Ashig ? »

La voix incrédule de Skelrog me fit me retourner. Je souris largement.

— « Skelrog ! Content de te voir. Je croyais que t’étais déjà parti. Comme tout était si silencieux… Bouffres, » articulai-je. Je m’étais approché d’un bond et je venais de voir des visages d’enfants dans la salle à travers la fenêtre. « T’es en train de travailler ? »

— « Il reste quelques minutes, » affirma mon frère. « Parle correctement, tu veux bien ? Qu’est-ce que tu fais ici exactement ? Silence, tout le monde. »

La curiosité fut trop forte : au lieu d’expliquer la raison de ma venue tout de suite, je me glissai par la fenêtre et atterris à l’intérieur d’un saut expert.

— « Ayô, tout le monde. Désolé d’interrompre… »

— « J’espère bien, » me coupa Skelrog. « Tu ne sais pas que les gens civilisés entrent par les portes ? Ça ne fait rien. Écoute. Assieds-toi là, près d’Hishiwa, et nous parlerons après la classe, hein ? En attendant, pas un mot, » me prévint-il.

Obéissant, je fermai la bouche et communiquai mon accord par gestes. Dans la classe, plusieurs rirent tout bas. Braises, mon entrée semblait avoir causé une belle impression, dis donc. J’allai m’asseoir près du dénommé Hishiwa, un humain aux cheveux châtains, à la peau pâle et aux yeux bleus. Il devait avoir l’âge de Samfen. Je restai à le regarder avec perplexité. Il y avait quelque chose chez ce type qui me troublait.

— « Relisez calmement, » dit Skelrog.

Les élèves relisaient leurs feuilles avec une grande attention. Curieux, je tendis le cou vers la feuille de mon compagnon.

— « Le cha… pardeur ? » murmurai-je, en lisant le premier mot.

Hishiwa s’esclaffa tout bas.

— « Charpentier, » me chuchota-t-il,

— « Charpentier, » répétai-je. « Ben, évidemment. C’est que t’écris très bizarre. Dans les journaux, c’est beaucoup plus régulier. Parce qu’ils font ça avec des caractères déjà faits, tu sais. Alors, tout est toujours pareil. Qu’est-ce que tu racontes là ? » demandai-je, en faisant un geste vers le texte.

— « Moi, je ne raconte rien, » répliqua Hishiwa. « C’est une dictée. »

Une dictée, me répétai-je mentalement. Je penchai la tête, intéressé.

— « Et c’est quoi, ça ? »

Hishiwa s’esclaffa plus fort et, soudain, je compris pourquoi ce gamin me troublait et je restai ébahi.

— « Ashig ! » protesta Skelrog comme si c’était moi qui avais fait du bruit.

Cependant, je l’entendis à peine tellement ma découverte m’avait frappé d’émotion : je levai les mains au ciel et m’écriai :

— « Mais ch’te connais ! T’es celui de l’oiseau de verre. Celui de l’oncle verrier. On a voyagé ensemble en charrette à Estergat le printemps d’avant d’avant. Bonne mère, ça alors ! Tu te rappelles, pas vrai… ? Aïe, » me plaignis-je.

Skelrog venait de me donner une taloche. Hishiwa me regardait avec des yeux écarquillés. Je souris. Il se rappelait ! Il osa seulement acquiescer, parce que mon frère nous fixait d’un regard noir. Je me hâtai de prendre un air d’excuse et, malgré les petits rires qu’on entendait dans la salle, je ne dis pas un mot durant le reste de la classe. Je ne voulais tout de même pas qu’un frère qui avait l’air si sympathique se fâche avec moi. Une cloche sonna brusquement et je sursautai. Tous les élèves se levèrent et, après avoir rendu la dictée, ils sortirent de la salle en parlant entre eux dans un tumulte de voix. Hishiwa nous jeta au maître et à moi des coups d’œil curieux avant de sortir à son tour.

Et, bon, je restai seul avec Skelrog.

Mon frère s’était assis sur son bureau et il attendit que le silence revienne avant de dire :

— « Ta venue a été toute une surprise, Ashig. Et une bonne, » assura-t-il. « Mais… je préfèrerais que tu n’interrompes plus mes cours, hein ? »

J’acquiesçai et me levai. C’était la première fois que je voyais des chaises attachées aux tables. Une drôle d’invention ! Je m’approchai du bureau et montrai le grand carré qui était derrière, contre le mur. Je me rappelais qu’un crieur de journaux m’avait expliqué qu’on appelait ça un tableau. Ce n’était pas la première fois que j’en voyais un : au commissariat central de police, il y en avait un, et dans certaines tavernes, on les utilisait pour écrire les menus. Mais les tableaux des maîtres étaient les plus grands de tous.

— « Fichtre. Je peux essayer ? » demandai-je.

Sans attendre sa permission, je pris une craie et dessinai une ligne. Je souris largement, en dessinai une autre et les effaçai à moitié avec la main. C’était presque aussi amusant que de peindre sur un mur.

— « Tu as dit que tu savais lire, » commenta Skelrog, amusé. « Tu saurais écrire ton nom ? »

— « Naturel ! » assurai-je. Et je l’écrivis.

Skelrog se racla la gorge en grimaçant.

— « Draen, je suppose. Hum. Bon, les lettres sont un peu… comment dire, désarticulées. Tu saurais écrire ‘Ashig’ ? »

Je me grattai la tête en affirmant :

— « Bien sûr ! Moi, j’écris encore mieux que le Scribe de Parfalia. C’est mon cousin qui m’a appris. Je suis un expert… »

— « Eh bien, écris-le, » m’invita Skelrog.

Je toussai et frappai ma poitrine en m’excusant :

— « Oh, désolé, c’est l’allergie à la craie ! » Je feignis de la reposer sur le bureau, mais, en réalité, je la mis dans ma poche tout en ajoutant : « Bonne mère ! Ch’suis pressé. Si je suis venu… » Je toussai pour la forme. « Si je suis venu, c’est parce que je cherche… »

— « Professeur, professeur ! » s’écria soudain une voix. Le visage alarmé d’Hishiwa apparut devant la fenêtre fermée. Il cria : « Professeur ! Votre frère a eu un accident à l’atelier ! Un morceau de verre lui est entré dans l’œil. Shabert dit qu’il faut l’emmener à l’hôpital. »

— « Esprits, » haleta Skelrog.

Il se précipita hors de la salle et je le suivis, en essayant de me rappeler du nom de ce frère de seize ans qui travaillait à la verrerie à côté de l’école… Je ne le trouvai que, lorsqu’une fois devant l’atelier, Skelrog s’écria :

— « Skrindwar ! Par le Saint Esprit Patron, tu vas bien ? »

Skrindwar avait le visage qui transpirait et il se couvrait l’œil avec la main.

— « Je vais bien, » marmonna-t-il.

— « Emmenez-le à l’hôpital, » conseilla un ouvrier. « Il a reçu des éclats de verre en plein dans la figure. J’espère qu’il ne va pas perdre son œil. Surtout, ne te frotte pas, mon garçon. »

Skelrog prit Skrindwar par le bras et fit :

— « Hishiwa, s’il te plaît, tu peux m’aider ? Va avertir monsieur Malaxalra, à sa boutique. »

— « Tout de suite, professeur ! » répondit le garçon.

— « Ashig. Accompagne-le, tu veux bien ? » ajouta Skelrog.

J’acquiesçai, choqué, et, comme mes deux frères s’éloignaient à vive allure, Hishiwa me prit par la manche et nous partîmes tous les deux au pas de course en remontant la pente vers l’Avenue de Tarmil.

— « T’inquiète pas, » lança Hishiwa alors que nous étions déjà près de la Rue du Ponant. « Je crois pas que ça soit très grave. Il saignait pas. Mon oncle, quand ça lui est arrivé, il saignait de partout. »

Je déglutis.

— « Il s’est fumisé ? »

— « Qu’est-ce que tu dis ? »

— « Je dis, il est mort ? »

— « Mon oncle ? Penses-tu. Il est resté borgne. Mais il travaille toujours comme pas un. Dis, j’arrive pas à croire que tu sois le même gamin sauvage qui est venu au village. Ah ! Je me souviens encore du : merci, M’man ! » s’exclama-t-il en riant. « Tu répétais tout ce que t’entendais. »

— « Tu te rappelles, » me réjouis-je.

— « Pff, bien sûr que je me rappelle, » affirma Hishiwa. « Ce voyage, je l’oublierai jamais. Tu savais même pas ce que c’était qu’un chapeau ! Après je t’ai perdu de vue. Mon oncle et moi, on t’a cherché un bon moment cette nuit-là. T’as trouvé ta famille, je suppose. »

Nous arrivâmes à la Place de Tarmil et nous arrêtâmes de courir. Je lui adressai une moue comique.

— « Plus d’une famille, » assurai-je. Et je signalai la boutique du barbier du menton. « Ça te dérange pas d’aller avertir tout seul ? C’est que moi, les barbiers… »

Hishiwa prit un air étonné, mais il haussa les épaules et fit les derniers pas en courant. Je le vis entrer dans le local, je m’appuyai contre le bâtiment, au coin qui donnait sur l’Avenue, sortis une feuille d’humerbe et me mis à la mâcher. Si j’avais jamais eu l’idée d’être verrier, ce jour-là, cette histoire m’en fit passer toute envie. J’espérais que Skrindwar n’avait rien de très grave.

J’observais les allées et venues des gens de l’avenue quand trois silhouettes avec des sacs d’école tournèrent à l’angle de la rue. Deux d’entre elles, Sarova et Mili, s’élancèrent vers la porte de la boutique du barbier sans même me jeter un regard tandis que la troisième s’arrêta net en me voyant. Je souris.

— « Tiens, frangin, comment ça va ? »

Samfen s’approcha, hésitant, encore déconcerté.

— « Ashig, » souffla-t-il. « Qu’est-ce que tu fais… ? Je veux dire, qu’est-ce que… ? » Il ouvrit grand les yeux puis porta son regard au-delà. « Hishiwa ? »

Je me tournai pour voir Hishiwa sortir de chez le barbier en trottant. Il sourit largement.

— « Sam, compagnon ! »

Surpris, je les vis se serrer la main tandis que l’apprenti verrier expliquait à Samfen ce qui était arrivé. Visiblement, ils se connaissaient. J’appris que tous deux avaient été à la même école quand Hishiwa changea de sujet et lui demanda comment s’étaient passés ses examens.

— « Super durs, » avoua Samfen. « Les Ormes, c’est pas comme le Passage, c’est sûr. C’est bien à cause de ma mère, sinon je resterais à couper des cheveux et à raser des barbes toute la journée. Quand elle va voir mes notes, elle va m’écorcher vif, » assura-t-il avec un petit sourire fataliste. Et, me jetant un coup d’œil, il ajouta : « Oh, au fait. Lui, c’est Ashig. Mon frère de onze ans. Je t’ai déjà parlé de lui. Il… »

Il se tut quand Hishiwa se mit à rire bruyamment et expliqua qu’on se connaissait déjà. Le garçon raconta notre première rencontre en détail, en parlant de l’oignon que j’avais pris pour un fruit, de la M’man, de mes peaux de lapin, du chapeau du vieux Dirasho… Je ris avec lui. Il était si évident qu’Hishiwa ne se moquait pas de moi avec une mauvaise intention qu’il était impossible de le prendre mal.

Finalement, je me dis que ça ne valait pas la peine de continuer à chercher Kakzail ce jour-là. La nuit tombait et je n’avais rien mangé. Il valait mieux rentrer à la maison. Sûr que les compères partageraient quelque chose avec moi, même si c’était peu. Ce n’étaient pas des compères pour rien !

J’étais en train de penser à cela, ayant déjà cessé d’écouter Hishiwa et Samfen, quand un cri me fit sursauter.

— « Débrouillard ! »

Je tournai la tête et vis Syrdio monter l’Avenue en courant. Le gwak n’était qu’à quelques mètres quand il me lança :

— « On a des problèmes, ça urge ! Donne-moi un coup de main. »

Syrdio n’était pas celui que j’aimais le plus dans la bande, c’est sûr, mais l’urgence qui vibrait dans sa voix effaça toute mon hésitation, me fit oublier Samfen et Hishiwa et je me précipitai derrière mon compère, vers le haut de la rue.

— « Qu’est-ce qu’il se passe ? »

— « Un bazar de mille démons ! » expliqua Syrdio. « Les mouches sont en train d’entrer dans le Labyrinthe comme des brutes. C’est pour ça, y’a eu une réunion urgente entre les bandes cet après-midi. Total, le Vif s’est brouillé avec le Beauf, et ce fou dit que, lui et sa bande, ils vont faire voler notre maison à huit heures et qu’ils vont lyncher le Vif. Il faut chercher des renforts. »

Nous en cherchâmes. Nous réunîmes un bon nombre de compères sur l’Esplanade, y compris Manras et Dil, et nous les ramenâmes en bas. Nous courions aussi vite que nous le permettait le trafic. Moi, je portais le P’tit Loup sur mes épaules et j’arrivai à la maison en ruines derrière mes camaros alors que le ciel, encore couvert de cendres, n’éclairait déjà presque plus. Il était six heures passées. À peine eus-je déposé le P’tit Loup par terre que le Voltigeur me mit un poignard entre les mains.

— « Cache-le. »

Je le cachai promptement sous ma manche et revint près du seuil de la maison. Nous étions tous tendus et silencieux. On entendait à peine quelques murmures. Nous n’allumâmes même pas de feu. Nous attendions dans l’obscurité presque complète. Être sokwata avait ses avantages : les sokwatas, nous voyions mieux que personne, la nuit. Et nous étions sept dans la bande. Non, huit, me corrigeai-je, esquissant un sourire, quand, vers sept heures, je vis apparaître Rogan avec son ‘nouveau’ chapeau. C’était moi qui le lui avais offert. Bien que je ne l’aie pas acheté.

— « Il se passe quelque chose, là, » devina-t-il quand il me rejoignit près de l’entrée.

Je lui expliquai :

— « C’est le Beauf… Ch’sais pas si tu le connais. C’est un trafiquant qui vend dans le Quartier Noir. Un kap de ceux qui sortent le surin parce que tu leur dis ayô, et qui te saigne sans poser de question. Maintenant, tu vois qui c’est, non ? Bon, ben, il veut lyncher le Vif à huit heures. »

Rogan souffla.

— « Bouffres. Et pourquoi ça ? »

C’est le Vif lui-même qui répondit :

— « Parce que j’ai refusé de lui payer le tribut. Ce type se croit très malin. Il dit que, parce qu’on commence à être une vraie bande, on commence à être dangereux, et alors il veut qu’on paye un droit d’existence, parce qu’on le dérange. Bouah. Ce qui le dérange en vrai, c’est que quelques-uns de la bande vendent pour Frashluc et pas pour lui. »

Je grimaçai. Durant ces deux dernières semaines, j’étais allé donner un coup de main au Voltigeur, pour cette histoire de deuxième faveur et… parce que vendre de la dent-de-passion de client en client rapportait plus et c’était moins stressant que de voltiger sur l’Esplanade. Depuis, nous mangions chaud dans les tavernes, nous dînions et nous déjeunions même. Et les joues du P’tit Loup avaient pris des couleurs grâce à la vie de roi qu’il menait. C’était pas merveilleux, ça ? Ça l’était ! Et ce maudit Beauf voulait nous arracher la joie ? Naturel que j’allais pas le laisser faire !

Le Vif envoya six guetteurs. Un du côté gauche de la rue, vers la Place de Lune, deux vers le Labyrinthe et trois vers la Rivière Timide, car on supposait que le Beauf, qui était un ancien Chat, était parti vivre dans le Quartier Noir, de l’autre côté de la rivière. Comme disait le proverbe : Chat renégat, Chat scélérat.

Un moment après que nos guetteurs s’étaient éloignés, nous entendîmes un :

— « Halte-là, vous ! »

C’était la voix de Lin. Nous tournâmes la tête vers la gauche et nous nous précipitâmes vers les deux silhouettes qui venaient de sortir en courant au coin de notre maison… Nous les encerclâmes et je lançai un sortilège de lumière tandis qu’une de nos proies s’écriait :

— « S’il vous plaît, nous faites pas de mal ! On s’en va. On… on voulait juste… P-par mes ancêtres ! » bégaya Hishiwa.

— « Bonne mère, » articulai-je, abasourdi. Je défis le sortilège de lumière. « Qu’est-ce que vous fabriquez ici, vous ? » Et, comme je percevais encore de la tension des deux côtés —mes compères tenaient leurs couteaux pointés vers Samfen et Hishiwa et ceux-ci tremblaient comme des feuilles—, j’ajoutai : « Fausse alarme, compères. Ces types n’ont rien à voir avec le Beauf. Je t’assure, Vif… » protestai-je, comme celui-ci s’avançait dans le cercle.

Le Vif m’ignora.

— « Qu’est-ce que vous faisiez à épier notre maison ? »

Hishiwa déglutit et Samfen haleta :

— « Rien ! Nous… on voulait juste savoir où allait mon frère. On n’est pas des espions, on s’est cachés et… »

— « Ton frère ? » l’interrompit le Vif.

— « Ashig, » bafouilla Samfen.

— « Ça, c’est moi, » intervins-je calmement. « Laisse-les partir, Vif… »

— « Toi, tu la boucles, shour, » me répliqua le kap.

Je la bouclai et il y eut un silence. Alors, le Vif décida :

— « Faites-les entrer dans la maison. Quand tout ce bazar sera passé, ils pourront partir. Pas avant. »

Au début, je pris un air contrarié, mais, en y réfléchissant un peu, je me dis qu’au moins, si le Beauf nous tuait tous, peut-être qu’eux, ils réussiraient à s’en tirer vivants et qu’ils emmèneraient le P’tit Loup… Bouah. Je secouai la tête. Au diable les mauvaises pensées. Le Beauf n’allait pas nous faire une seule égratignure : il allait se carapater dès qu’il nous verrait armés !

Nous fîmes entrer mon frère et l’apprenti verrier chez nous, dans le refuge, près du P’tit Loup et des plus jeunes. J’allais m’approcher de mon frère pour lui dire de ne pas s’inquiéter, qu’il n’allait rien lui arriver, mais le Vif me prit par la manche.

— « Tu leur parleras après : tout de suite, va surveiller dehors, » ordonna-t-il.

J’y allai sans broncher. Je sortis de la maison et avançai dans la Rue de l’À-pic. Je perçus des mouvements derrière certains volets ajourés. Visiblement, les voisins étaient aussi inquiets que nous. Un de ces quatre matins, ils allaient descendre dans la rue pour nous expulser.

Je longeai le muret qui donnait sur le précipice. En contrebas, il y avait le Bois de Kamir et l’Hippodrome. Et comme c’était beau, le matin, quand le soleil illuminait la cime des arbres et les oiseaux chantaient ! Maintenant, on distinguait à peine les branches dans l’obscurité.

Je sortis la craie de l’école du Passage et je m’amusai à dessiner des cercles sur la pierre. La brise s’était levée et la cendre tournoyait silencieusement. Je sortis un foulard à carreaux violet et noir que j’avais trouvé, un jour, dans la rue, emporté par le vent. Je l’attachai et me couvris le visage pour me protéger. Je clignai des yeux et soupirai. Sokwata, tu parles. Entre les ombres et la cendre, on ne voyait pas un dragon. Si le Beauf et sa troupe venaient vraiment avec l’intention de nous massacrer, on allait se poignarder et s’entretuer à l’aveuglette.

Je traînais les pieds, dessinant à présent avec ma craie des étoiles de Daglat sur les portes du voisinage, quand j’entendis un sifflement lointain. Quelqu’un le reprit. Je baissai un instant mon foulard et donnai à mon tour l’alarme avec un autre sifflement. Peu après, j’entendis des pas s’approcher en courant et je crus reconnaître Ragok, qui revenait de la Rivière Timide avec deux autres compères. Ils passèrent devant moi sans me voir et je les rejoignis à la maison en ruines.

— « Il en vient au moins vingt ! » informa Ragok.

Bah, vingt ! C’est tout ? Nous, nous étions trente-cinq ! Bon, onze n’appartenaient pas vraiment à la bande : ils venaient par solidarité. Mais c’étaient des alliés et ça faisait toujours plus d’impression. Le seul problème, c’était que ceux du Beauf avaient presque tous quatorze ans et plus. Et, moi, je comptais la P’tite Souris qui n’en avait que cinq et Possu, qui n’en avait que six…

— « Bah, on les massacre ! » affirmai-je énergiquement. « Courage et bravoure ! »

Je feignis de marcher comme un conquérant vers la bataille et le Vif me coupa le passage avec son bâton.

— « Mets de l’eau dans ton vin, Débrouillard. Avant de les mordre, on aboie, » m’expliqua-t-il.

Je me calmai. Nous nous calmâmes tous. Quelques minutes après, nous vîmes apparaître la bande du Beauf. Ils étaient plus de vingt. Tous étaient masqués. Ils s’arrêtèrent à une dizaine de mètres de nous et, finalement, une voix moqueuse, parmi eux, rompit le silence.

— « Bonsoir, Vif. T’as changé d’avis sur ce que je t’ai proposé ? »

— « Je travaillerai pas pour toi, » répliqua notre kap. « Fiche le camp de ma rue. »

Il y eut un silence. Et, alors, un :

— « Dommage. Bon voyage en enfer. »

Malgré l’obscurité, mes yeux virent soudain un objet rond dans les mains du Beauf. Il fusa vers le Vif. Je ne savais pas ce que c’était : je savais juste que c’était mauvais. Je réagis avec la rapidité d’un écureuil. Je tendis la main droite et attrapai la boule au vol. Elle était chargée d’énergie. Bouffres. C’était une magara ! D’où est-ce que le Beauf avait bien pu sortir une telle magara ? Sans aucun doute, elle aurait dû exploser. Si elle ne l’avait pas fait… ce devait être à cause de l’énergie mortique de ma main. À moins qu’elle soit sur le point d’exploser… Dans le doute, dès que je la tins dans ma paume, je la lançai par-dessus l’à-pic. Quelques secondes après, on entendit une explosion. Je pâlis mortellement. Le Beauf lança un grognement incrédule.

— « Comment bouffres… ? »

Sa question fut submergée par nos cris sauvages. Nous nous ruâmes sur nos ennemis, poignard en main, dominés par la peur. Inconsciemment, nous n’avions pas vraiment l’intention de tuer, mais oui celle de blesser. Je donnai un coup de poing à l’un, entaillai le bras d’un deuxième et mordis son poignet… En quelques secondes, ce fut le chaos total. Je reçus un terrible coup de pied qui me projeta par terre, je roulai pour ne pas être piétiné, reculai vers l’endroit où étaient restés, bouche bée, mes compères plus jeunes pour regarder le désastre… et je restai moi aussi bouche bée quand je vis que plusieurs adultes luttaient maintenant de notre côté. Bon, ils essayaient plutôt d’arrêter le massacre. Ce n’est pas eux qui y parvinrent, mais les sons stridents de sifflets qui, brusquement, traversèrent la nuit.

— « Les mouches ! » s’époumona Manras.

Je fis un bond et me précipitai dans la maison. Je saisis la couverture, pris le P’tit Loup et sortis en trombe pour me retrouver face à une scène étonnamment différente de l’antérieure : les gens couraient dans un sauve-qui-peut général… Je m’arrêtai net et tournai de nouveau la tête vers le refuge. Où diables étaient passés Samfen et Hishiwa ? Je revins en arrière, le cœur battant à tout rompre.

— « Samfen ! Hishiwa ! » criai-je. « Oùsque vous êtes ? » Je me tournai de tous côtés et murmurai : « Bonne mère, ils sont partis. »

Peut-être même que c’étaient eux qui avaient averti les mouches… La pensée m’horrifia et je préférai accepter l’hypothèse des cris et de l’explosion. Je sortis de la maison en courant. La rue était déjà pour ainsi dire déserte, mis à part les lumières des lanternes qui s’approchaient des deux côtés à vive allure, accompagnées d’aboiements de chiens. Je me précipitai vers les escaliers les plus proches qui conduisaient au Labyrinthe et un des adultes —hommes de Frashluc, probablement— fit demi-tour en me voyant et me libéra du poids du P’tit Loup.

— « Allez, cours, gamin ! »

Nous courûmes, nous enfonçant dans le Labyrinthe, poursuivis par la police. Je ne savais pas si nous laissions des morts derrière nous. Je ne m’en inquiétai pas à cet instant : la seule chose qui importait était de courir. Courir et me cacher en un lieu sûr.

Nous n’eûmes pas de mal à semer ceux qui nous poursuivaient. Nous étions les rois des Chats : nous connaissions les passages secrets. Le problème, c’était que les mouches aussi étaient entrés dans le Labyrinthe. Je crachai par terre tout en courant. Vandales ! Intrus ! Je jetais de réguliers coups d’œil inquiets à chaque ruelle, à chaque croisement, m’imaginant que, soudain, les mouches nous tombaient dessus avec une meute de chiens… Je fus tenté de grimper sur un toit, de m’y blottir et d’attendre que la nuit passe. Mais, comme mon compagnon baraqué portait le P’tit Loup, je n’avais pas d’autre solution que de le suivre.

Il me conduisit au cœur le plus profond du Labyrinthe, jusqu’à une cour couverte, pleine de gens. Et quelle joie j’éprouvai en voyant que mes compères aussi étaient là. Ces types étaient-ils de simples amis du Vif ? Non. C’étaient des gens de Frashluc, à coup sûr. Et ils étaient venus nous tirer du pétrin parce que… parce que nous travaillions pour eux, peut-être ?

Je récupérai le P’tit Loup en même temps que mon souffle et, retirant le foulard devant mon visage, j’allai m’asseoir avec mes camaros. Les ancêtres soient loués, ils n’étaient pas blessés. Moi, je m’étais éraflé tout le coude, mais, à part ça, ça allait. Cependant, il y avait des compères qui saignaient. Le Voltigeur avait une coupure à l’épaule. Lin avait la figure couverte de sang, mais il assurait qu’il allait bien. Et, bon, certains étaient assis, d’autres allongés, et le vieux Fieronilles du Tiroir, ni plus ni moins !, s’affairait avec des bandages, s’occupant des blessés. Je souris et m’approchai de lui.

— « Dis-moi, grand-père, si je peux aider, » proposai-je.

Le vieux plissa les yeux, me reconnut et souffla.

— « Bien sûr que tu peux aider, barde. Tiens, apporte-moi les seaux. »

Je les lui apportai et mes camaros me prêtèrent main forte. Nous fîmes tout ce qu’il nous demanda. Ce fut fatigant, mais nous nous sentîmes comme des apprentis guérisseurs sauvant des vies et cela nous enchanta. Finalement, quand le vieux Fieronilles eut bandé le dernier blessé, je demandai discrètement :

— « Y’a moyen d’avaler quelque chose par ici ? »

Le vieil homme arqua un sourcil moqueur, souleva sa lanterne et me tapota l’épaule.

— « Je vais vous chercher quelque chose à manger. Vous l’avez bien mérité. »

— « Sûr qu’il l’a mérité, » intervint une autre voix. Sortant d’une porte, le Vif apparut. Il s’écarta pour laisser passer le Fieronilles et s’approcha de moi. Il s’arrêta et me sourit, embarrassé. « Tu m’as sauvé la vie, doublet. Ch’sais pas comment t’as fait, mais… merci. Ça a été incroyable. T’aurais pu me dire que t’étais un vrai magicien. »

Je souris largement.

— « Ça a été un coup de chance, » avouai-je. « En plus, je me suis sauvé la vie à moi aussi. Cette chose a explosé mais bestial. »

— « Je vois. Alors, c’était un acte égoïste, » se moqua l’elfe roux.

— « Tout à fait, doublet, » affirmai-je, en découvrant toutes mes dents. Et je le regardai de haut en bas. « T’es pas blessé ? »

— « Au cœur, » répliqua le Vif. « J’allais filer un coup de couteau au Beauf quand, d’un coup, y’a ce type… qui s’est jeté sur moi. »

Il fit un geste du menton vers un homme qui venait de sortir dans la cour couverte. Je le reconnus et fis un bond de joie.

— « Bo… ! M’sieu ! Bonne mère ! » m’exclamai-je.

C’était le Bor. Le ruffian se racla la gorge et mit les mains dans ses poches en soupirant :

— « Toujours au milieu du baroufle, Quatre-cents. »

Je m’esclaffai et, face au regard curieux du Vif, je lui murmurai à l’oreille, en guise d’explication :

— « Lui et moi, on est des associés. »

Je le dis avec une fierté manifeste.