Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat.

24 Vengeance et espoir

— « Çui-là, çui-là, » dit le Vif. « Il est complètement bourré. »

De fait, le passant qui venait de sortir de la taverne marchait en zigzaguant, totalement saoul.

— « Ton tour, Débrouillard, » murmura le Voltigeur.

J’acquiesçai.

— « J’y vais. »

Après avoir jeté un coup d’œil à la rue déserte et à la lumière des réverbères, je sortis du portique en trottant, je m’approchai de l’ivrogne et, suivant les conseils du Vif, je le poussai, je lui fis perdre l’équilibre et le projetai contre le sol. Ma victime s’affala en émettant un cri étouffé. Je fourrai mes mains dans ses poches et en tirai rapidement tout ce que je pus avant de faire demi-tour et de partir en courant, poursuivi par les cris pâteux de l’ivrogne. J’arrivai finalement au bout de la rue et rejoignis mes compagnons.

— « Voilà ! » annonçai-je joyeusement.

— « Fichtre, tu te débrouilles bien, doublet, » me félicita le Vif tout en gardant ce que j’avais récolté. « Je savais bien que, celui-ci, c’était un fils de grippe-clous. Y’a au moins trois dorés, même après qu’il est passé par la taverne. Ce qui est pas croyable, c’est que personne l’ait plumé avant… »

Nous entendîmes un sifflement. Nous nous redressâmes. C’était le signal d’alarme de Manras. Cela signifiait : mouches en vue qui rappliquent.

— « On se carapate, » murmura le Vif.

Nous décampâmes et le kap partit devant, parce qu’il portait le butin. Au total, nous avions cumulé plusieurs vols cette nuit-là. Nous allions pouvoir acheter la karuja sans problème. C’est que, depuis la maladie, nous n’osions plus mâcher l’asofla, au cas où elle serait toxique pour nous aussi.

Je marchai à vive allure avec le Voltigeur, nous rejoignîmes Manras et, ni vu ni connu, nous disparûmes du quartier de Tarmil et nous nous réfugiâmes dans le quartier des Chats. Là, nous rattrapâmes le kap sur la Place Grise et nous fîmes le chemin du retour ensemble. Nous descendions des escaliers du Labyrinthe qui menaient directement à la rue de l’À-pic quand le Voltigeur me prit par le bras et dit :

— « Débrouillard. Tu te rappelles que tu m’as dit que tu m’en devais une ? »

Je soufflai.

— « Naturel, je m’en rappelle. »

Je ne lui rappelai pas que, moi, je lui avais dit que je lui en devais même deux s’il voulait ; de toute manière, s’il m’avait demandé deux faveurs, je les lui aurais probablement faites de bon cœur.

— « Alors, viens et je t’explique en chemin. Toi, va avec le Vif, shour, » ajouta-t-il pour Manras, en le voyant s’approcher avec curiosité.

— « Attends, » fis-je. Je sortis de ma poche deux os que j’avais trouvés, déjà un peu rongés par les chiens, mais encore fermes. « Donne-les au P’tit Loup. Au Maître, il lui manque des bras encore. Je les lui mettrai à mon retour. Avec ça, son bonhomme va être parfait. »

— « Parfaitement macabre, » se moqua le Voltigeur.

Je donnai les os à Manras et nous saluâmes le Vif avant de faire demi-tour et d’escalader de nouveau les escaliers. Les marches étaient couvertes de cendre. Depuis trois jours, un nuage noir aussi dense que celui qui était arrivé à la fin de l’été s’était installé au-dessus de la Roche et il ne cessait de rejeter des cendres. Tous nos habits et nos visages étaient cendrés. Certains disaient que les habitants de Plaar au Sud nous attaquaient avec des armes nouvelles chargées de maladies. D’autres disaient que les volcans d’Ushimaka se réveillaient de nouveau, ce qui était bon signe pour certains et mauvais signe pour d’autres… Enfin, bon signe ou mauvais signe, moi, je me réjouissais de ne plus avoir besoin de renouveler nos réserves de bois : la cendre, d’une certaine façon, réchauffait l’air et, même si l’hiver venait officiellement de débuter, il ne faisait pas froid et il n’y avait pas un brin de neige.

Nous nous engageâmes dans une ruelle et, finalement, je rompis le silence :

— « Qu’est-ce qu’il se passe, compère ? T’as des problèmes ? »

Tout était si sombre que je voyais à peine le Voltigeur.

— « Penses-tu. Des problèmes, c’est toi qui en as, » répondit-il.

J’arquai les sourcils et, comme il ne s’expliquait pas, je lançai, perplexe :

— « Moi ? »

Le Voltigeur tâtonna, me saisit par le bras et affirma :

— « Toi, Débrouillard. On te cherche. »

J’écarquillai les yeux.

— « Bonne mère, qui ? Les mouches ? »

— « Mmpf. J’en sais rien. Pourquoi ils te chercheraient, les mouches ? »

Je m’esclaffai, incrédule.

— « Tu demandes pourquoi ? »

Parce que j’étais un chapardeur, un détrousseur et un mendiant professionnel ? Mais, ça, ils ne le savaient pas, n’est-ce pas ? Je fronçai les sourcils et avouai :

— « J’en sais rien. »

— « Un type offre une récompense de dix dorés pour toi, » annonça d’un coup le Voltigeur.

Je demeurai bouche bée et étourdi. Il me tira par la manche et nous nous assîmes sur la marche d’un petit escalier.

— « Dix dorés, » murmurai-je, abasourdi. « Mais… qui c’est, ce type ? »

— « Il est apparu au Tiroir vers six heures de l’après-midi, quand l’Albinos était là-bas, » expliqua le Voltigeur. « Il a dit qu’il était pas un mouche, mais quelqu’un l’a suivi en sortant du Labyrinthe et, devine quoi, il mentait comme un scélérat : c’est un mouche. Et il disait qu’il était ton frère ! » ajouta-t-il avec un éclat de rire étouffé.

Je grimaçai. Bouffres. Ce devait être Kakzail. Mais pourquoi mon frère aîné me cherchait-il ? Est-ce que ça avait à voir avec… ? Une subite possibilité me fit me lever d’un bond.

— « Il a trouvé le remède ! » haletai-je. « Voltigeur, ce type… sûr que c’est mon frère pour de vrai. C’est Kakzail. Il sait où est l’alchimiste. Et s’il me cherche… ça veut dire que le gnome a trouvé le remède ! »

Mes paroles furent suivies d’un silence. Alors, le Voltigeur émit un son étranglé.

— « J’y crois pas ! Ton frère est un mouche ? »

Je pâlis.

— « Oui, c’est un mouche, » confirmai-je. « Mais il est pas mauvais comme type. Un peu bizarre, mais sans plus. Écoute, il a pas dit où il fallait aller pour la récompense ? Peut-être qu’il me la donne à moi, » plaisantai-je. Mais, dans le fond, je me demandai si c’était si inconcevable qu’il me la donne.

J’entendis mon ami soupirer et se lever.

— « T’as ruiné mon plan, mais complètement, » m’avoua-t-il. « Y’a un autre type qui m’a offert cinq dorés pour que je te trouve et que t’ailles le voir. Un type qui est un ami à toi, apparemment. Il s’appelle Daln Asavéo. Tu le connais, pas vrai ? »

— « Rageusement, » dis-je, amusé. Comment n’allais-je pas connaître le Bor ! Je le connaissais mieux que mon frère aîné.

Le Voltigeur poursuivit :

— « Bon. Ben, il a entendu l’histoire du mouche et il veut t’aider. Mais, évidemment, s’il apprend que tu cours aucun danger, il va pas me donner un clou. Ça fait rien, » assura-t-il. « De toutes façons, ch’suis content que les mouches te cherchent pas. Ce que j’allais te demander, c’est autre chose qui a rien à voir. En avant. »

Nous continuâmes à avancer dans le Labyrinthe et j’attendis avec curiosité que mon compère dise ce qu’il voulait que je fasse pour lui.

— « Je sais où vit le Fauve Noir, » murmura-t-il enfin. « Rue de la Roue. Riskel. Dans une maison de jeu. »

Nous arrivions à la Place de l’Esprit et la lumière d’un réverbère lointain éclairait doucement nos visages. Le Voltigeur esquissa un sourire en voyant mon expression saisie.

— « Qu’est-ce que t’en penses ? » demanda-t-il.

Comment ça, ce que j’en pensais ? Il venait de me dire où se trouvait celui qui nous avait fait muter et nous avait enfermés dans une mine durant deux lunes… et il me demandait ce que j’en pensais ? Je m’agitai, inquiet. La place était déserte, mis à part un homme qui dormait à poings fermés sur une charrette.

— « Tu veux aller le tuer ? » murmurai-je.

— « Vouloir, oui, » affirma le Voltigeur. « Mais si j’entre dans cet antre, j’en sors pas vivant, sûr. Ch’suis pas fou. Je vais pas me suicider. Mais je veux qu’il sache que je le hais à mort. Alors… j’ai acheté de la peinture rouge. Pour l’utiliser sur le mur de cette maison. Et je veux que tu écrives ça : tu iras en enfer, Fauve noir. Je le ferais bien, mais ch’sais pas écrire. Qu’est-ce que tu me dis ? »

L’idée me séduisit à l’instant. Je souris largement.

— « Fantastique ! J’ajouterai quelque signe que je connais et ça sortira dans les journaux et tout… Et… bouffres, c’est une idée géniale ! » m’enthousiasmai-je, en bondissant. « Attends. Et si on ajoutait une signature ? Une signature des gwaks. Mais que, lui, il puisse pas la comprendre, bien sûr. Genre… un… un… »

— « Ça, je m’en occupe, » décida le Voltigeur. Et, encouragé par mon enthousiasme, il dit : « On y va. »

Nous allâmes récupérer la peinture dans une cavité et nous traversâmes Estergat, empruntant les rues les plus sombres. Quand nous arrivâmes à la Rue de la Roue, quatre heures de la nuit avaient sonné et, bien qu’on entende encore du bruit dans quelques tavernes, la rue était déserte. Nous nous glissâmes sous un porche, à l’abri de la lumière. Durant tout le trajet, nous avions à peine échangé un mot : moi, je n’avais pas arrêté de me représenter mentalement tous les signes que je devais dessiner. J’avais encore des difficultés avec certains et je l’avouai au Voltigeur en chuchotant dans notre refuge. Il haussa les épaules.

— « On s’en fiche, du moment qu’on comprend qu’on le maudit. » Il m’indiqua une maison et recula de nouveau en disant : « C’est celle-là. Que je sache. Faut faire vite. Si quelqu’un nous voit, on laisse la peinture et on se carapate. Prêt ? »

J’acquiesçai. Nous attendîmes que le veilleur passe et, quand il s’éloigna, nous nous précipitâmes avec le pot de peinture. Nos pinceaux étaient de simples bâtons avec un chiffon attaché au bout. Je trempai le mien dans le seau et commençai à écrire le message, bien en grand, sur la façade de la maison de jeu. Je fis tout avec une telle vitesse que je me pris presque pour un scribe. J’ajoutai quelques signes caeldriques au hasard et le Voltigeur murmura :

— « C’est quoi, ça ? »

— « De la sorcellerie, » répliquai-je, étouffant mon rire.

J’observai que mon compagnon avait ajouté avec son pinceau improvisé un dessin assez réussi d’une tête de mort. Je sifflai entre mes dents.

— « Impressionnant, Nat. »

— « Ce que t’as fait aussi, » reconnut-il.

Nous échangeâmes un sourire complice et, considérant qu’ajouter des fioritures ne compensait pas le risque de se faire prendre, nous jetâmes le pot et les pinceaux et remontâmes la pente en courant. Nous arrivions déjà au bout de la rue quand nous entendîmes un cri derrière nous et un :

— « Eh, vous, là-bas ! »

Nous accélérâmes et virâmes vers la rue de la Rose. Nous étions vers la moitié de la rue quand je vis apparaître des silhouettes en uniforme au bout et, agrippant le Voltigeur, je nous fis entrer dans une impasse et nous enveloppai d’ombres harmoniques. Je pensai à aller nous réfugier à La Sereine, mais je me dis ensuite qu’une chose était que les filles donnent des caresses à un gwak et une autre qu’elles le cachent aux autorités. Mieux valait sortir de là sans demander de l’aide à personne.

Nous vîmes passer la patrouille et, sans plus attendre, nous sortîmes de l’impasse et poursuivîmes notre escapade, mais, cette fois, c’était moi qui guidais, de recoin en recoin, d’abri en abri. Même que j’avais l’air d’un véritable Daguenoire, dis ! Nous évitâmes tous les veilleurs et arrivâmes enfin au fleuve d’Estergat. Une fois là, nous nous lavâmes les mains et nous nous examinâmes au cas où nous aurions des éclaboussures de peinture. Réconfortés en ne voyant aucune tache, nous prîmes le chemin du retour vers chez nous en commentant notre coup et riant aux éclats. La cendre continuait de tomber, mais ce n’était pas comme la neige et une légère brise suffisait à effacer nos traces. La seule trace qui n’allait pas pouvoir s’effacer, c’était notre fervente malédiction peinte en rouge. Que ce rat de Fauve Noir sache que, les gwaks de la mine, on était toujours de ce monde !

De retour au refuge, je dormis comme un ours lébrin. À tel point qu’au réveil, je constatai que la majorité des compères étaient déjà partis, y compris mes camaros. Probablement faire la manche au temple. Il devait déjà être presque midi.

— « Fichtre, » bâillai-je, en me redressant. Accomplir des vengeances, ça perturbait les horaires. Je remarquai la petite boule qu’on avait mise dans ma poche et j’avalai la karuja avant de lancer : « Ayô, P’tit Loup ! »

Le petiot muet leva les yeux de son bonhomme, et je m’approchai à quatre pattes en demandant :

— « Comment va le Maître ? Où sont les os que Manras t’a apportés ? »

Le P’tit Loup me les montra et je passai un bon moment à les accrocher sur le nakrus en miniature, tressant des tiges pour les utiliser comme ficelle. Le P’tit Loup observa mon travail avec une intense attention et, quand je lui donnai le bonhomme terminé, il ne se tenait plus de joie, et il se mit à le faire marcher dans tout le refuge.

— « Eh ! Ne le casse pas, hein ? Il est fragile, » le prévins-je. « M’enfin, il se répare facilement aussi. Les os, ça manque pas. Mais c’est pas une raison pour casser le Maître, hein, shour. Viens, aujourd’hui, on va aller voir quelqu’un que tu connais déjà. Celui du lit et du poêle chaud, tu te rappelles ? Allez, on se bouge, le gwak ! » l’encourageai-je.

Je le pris par la main et, saluant les gwaks qui étaient encore là, je m’éloignai en direction de l’Esprit Rieur. Au lieu de passer en plein Labyrinthe, je décidai de le longer en remontant le chemin de la Rivière Timide. Nous arrivâmes à l’impasse de la taverne, grimpâmes les escaliers de bois et je frappai à la porte du Bor.

Personne n’ouvrit. Au bout d’un moment, je m’assis avec le P’tit Loup sur une marche et soupirai. Je pouvais l’attendre toute la journée en vain. Peut-être même qu’il avait changé de résidence. Le P’tit Loup et moi, nous étions en plein concours de grimaces et de mines, les plus grossières les meilleures, quand la porte de derrière de la taverne s’ouvrit et… le Bor apparut. Je souris largement et me levai.

— « Ayô, m’sieu ! »

— « Gamin, » salua le Bor, avec une moue mi-souriante mi-tendue. Il jeta un coup d’œil vers l’entrée de l’impasse, croisa le regard d’un Chat déguenillé qui passait en traînant les pieds et se tourna vers moi. « Et l’autre garçon que j’ai envoyé te chercher ? Je lui ai promis cinq siatos. »

— « Ah, ben, aboule, je les lui donnerai, c’est un compère à moi, » assurai-je. « Enfin, lui, il a dit que tu les lui donnerais pas, parce que tu croyais que le mouche qui me cherche, il voulait me coffrer mais, en fait, c’est pas ça ; c’est mon frère pour de vrai. Si tu veux, je t’explique. »

Le Bor me regarda avec cette expression de hibou qui m’effrayait un peu. Passant à côté de moi, il me lança :

— « Passons à l’intérieur. »

Nous entrâmes et je me mis à lui raconter avec entrain :

— « Tu vois, c’est qu’avant, je savais pas que j’avais de la famille. Mais en sortant de l’Œillet, j’ai appris que j’en avais une. Ils m’ont perdu dans la Vallée… »

— « Ils t’ont abandonné parce que t’étais casse-pieds, tu veux dire, » se moqua le Bor tandis qu’il posait deux verres sur la table et sortait une bouteille. « Assieds-toi. »

— « Bon, eux, ils disent que c’était un accident, » assurai-je, en prenant un siège. J’acceptai le verre qu’il me tendait tout en continuant : « Et Kakzail, mon frère aîné, ben, il a été gladiateur en Tassia. C’est un vrai guerrier. C’est pour ça qu’ils l’ont pris comme mouche, je suppose… C’est du vin bleu, ça ? »

— « De la radrasia céleste, » déclara le Bor, en levant son propre verre. « Le fin du fin. Continue. »

Je pris une gorgée du liquide bleu clair et je faillis tout cracher. J’avalai et j’eus la bouche en feu.

— « Bonne mère ! » fis-je en toussant. « Ça tue, ce truc, Bor… j’veux dire, m’sieu, pardon. Dis, au fait, Frashluc t’a rendu les huit-cent-quarante ? »

Les yeux du Bor étincelèrent.

— « Comme s’il allait me les rendre, Quatre-cents. Tu connais pas bien Frashluc. Il n’a pas voulu me croire quand je lui ai avoué que Pognefroide me les avait donnés à moi… Je peux m’estimer heureux qu’il m’ait pas confondu avec un des complices de Gowbur. Je me suis assez bien tiré de cette embrouille… et, en plus, j’ai appris comme ça, un peu par hasard, que tu es… ou plutôt que tu étais un Daguenoire. »

Sous son regard attentif, je haussai les épaules et acquiesçai.

— « T’as rond. »

— « Mm. Tu ne m’avais pas dit non plus que t’étais un des gamins kidnappés par le Fauve Noir, » ajouta calmement le Bor.

Je le scrutai, mais je fus incapable de deviner ses pensées. Je répétai :

— « T’as rond. »

— « Et… j’ai cru comprendre que ces gamins sont très accros à la karuja, » compléta le Bor.

Tandis qu’il buvait une gorgée de son verre, ses yeux ne me quittaient pas. Je grimaçai et acquiesçai en silence, confirmant. Un peu nerveux, je détournai mon regard et concentrai mon attention sur le P’tit Loup. Le petiot s’était à moitié fourré sous le lit avec le Maître. Je vis qu’il lui soulevait les deux pattes squelettiques pour le faire marcher sur les mains et je m’esclaffai tout bas. Mon maître nakrus, sûr qu’il n’aurait pas été capable de faire le pitre de cette façon, pas parce qu’il n’en avait pas envie mais parce qu’il manquait d’agilité.

Le Bor rompit le silence.

— « Si tu as été Daguenoire, tu dois savoir faire des harmonies. »

J’acquiesçai, me tournant de nouveau vers lui avec fierté.

— « Naturel que je sais. Ch’suis un expert. »

— « Alors on peut peut-être arriver à un accord, » médita le Bor. Il baissa les yeux sur mon verre et fronça les sourcils. « Ne me dis pas que tu n’aimes pas la radrasia céleste. »

Je fis une moue d’excuse.

— « C’est que ça arrache mais bestial. Je préfère la radrasia normale. »

— « Ces gwaks, » se moqua le Bor. « Tu ne sais pas que refuser la boisson de son hôte, c’est une offense impardonnable ? » Je fis une tête comme quoi non, je ne le savais pas, et il soupira en tendant la main. « Donne-moi ça. » Il le but d’un trait et, sans montrer le moindre signe d’ébriété, il reprit : « Alors, comme ça, ce n’est pas les mouches qui te cherchent, mais ta famille. Dis-moi, Quatre-cents. Tu sais que beaucoup de pères ne payeraient pas dix dorés pour récupérer un fils ? Dans le Quartier Noir, t’en trouverais plus facilement un qui soit prêt à vendre son rejeton pour ce prix et pour moins. »

Ceci me laissa interdit. La veille au soir, je ne l’avais pas vu sous cet angle. Finalement, je secouai la tête.

— « C’est pas le barbier qui paye, c’est mon frère aîné. C’est lui qui sait où est l’alchimiste qui cherche un remède contre la sokwata. Ch’sais pas si tu connais toute l’histoire… »

— « Suffisamment, » affirma le Bor, pensif. « Mmpf. Tout de même, avoir un frère dans la police… Je te plains, Quatre-cents, ça, c’est vraiment pas de veine ! »

Il s’esclaffa, railleur, et je haussai les épaules, mal à l’aise. Je balançai les pieds et, après un silence, je dis :

— « Tout à l’heure, t’as parlé d’un accord. »

Le Bor acquiesça et se pencha sur la table en confessant :

— « Je pensais faire de toi un associé. Mais avec ce frère que t’as… ce serait plutôt embêtant si tu savais pas tenir ta langue. »

Je le regardai, indigné et enthousiasmé à la fois.

— « Je sais tenir ma langue, Bor. Tu as dit associé ? » m’emballai-je.

Le Bor frappa brusquement la table et siffla :

— « Pas de Bor, maudit… »

Je pâlis en voyant dans ses yeux un éclat assassin.

— « Pardon, m’sieu. M’sieu, m’sieu, m’sieu, » répétai-je avec application comme pour le graver dans ma tête. Je me mordis la lèvre et retrouvai le sourire en répétant : « Associé ? »

Le Bor me scruta. C’était incroyable, mais la radrasia ne semblait pas l’avoir beaucoup affecté. Il me fit signe de m’approcher. J’obéis.

— « En premier, » dit-il, « va voir ce frère mouche à toi et résous ce problème que t’as à régler. » J’acquiesçai. « Bien. Si tu lui parles de moi, même si c’est sous le nom de monsieur Asavéo, je te donne des coups de pied dans le derrière jusqu’à ce que tu le sentes plus. »

Je roulai les yeux et acquiesçai de nouveau. Brusquement, le Bor me prit par le col de mon manteau et me siffla entre les dents :

— « Je parle sérieusement, gamin. »

Je n’en doutais pas. Je m’exaspérai.

— « Je sais, m’sieu. Ch’suis pas un mouchard. »

— « Non ? Et pourquoi tu ne me dénoncerais pas à ton propre frère, Quatre-cents ? » me répliqua le Bor sans me lâcher. « Peut-être parce que tu m’as aidé à m’évader ? C’est ça qui t’empêche de cafarder ? »

Je le regardai, perplexe et blessé.

— « Non, » protestai-je avec une totale sincérité. « C’est pas ça. Moi, je te trahirais jamais, Bor. J’veux dire, m’sieu. En vrai. Je le jure. »

Le Bor m’observa dans les yeux et me lâcha.

— « Alors, pourquoi ? » soupira-t-il.

Je m’agitai, sans savoir quoi répondre. Finalement, comme le Bor ne disait rien, malgré la honte que j’éprouvais de le dire, je balbutiai :

— « P-parce que t’as été sympa avec moi et… parce que je t’aime bien. »

Le Bor arqua les sourcils. Il médita ma réponse un instant. Et il sourit, le visage moqueur.

— « On te paie combien pour me lécher les bottes, Quatre-cents ? »

Si je n’avais pas déjà eu un teint naturellement sombre, je serais devenu rouge comme une tomate. Je soufflai.

— « Va te faire enfumer. »

Le Bor s’esclaffa et, me prenant par les épaules d’un bras fort, il me secoua en s’exclamant :

— « Le Quatre-cents m’aime ! Pour une fois, je vais te croire. Écoute, tu vas aller voir ce frère et, demain, à minuit, tu viens au Pont Fal, rive sud, sans faute. Tu sais où c’est, pas vrai ? »

— « Naturel, » soufflai-je. C’était près du Parc du Soir, dans le quartier de Tarmil. Je le regardai, intrigué. « Qu’est-ce qu’on va faire au Pont Fal ? »

— « Mm-mm, » refusa de répondre le Bor. « Pas de questions. »

Je sautillai, enthousiaste.

— « On va faire sauter le pont ! »

Le Bor roula les yeux.

— « J’ai dit : pas de questions. Si tu m’aimes tant, fais en sorte que ça ne change pas, hein ? Faire sauter le pont, » répéta-t-il, incrédule. « T’as de ces idées de révolutionnaire, Quatre-cents. Et, maintenant, fiche le camp et fais ce que t’as à faire. S’il y a un imprévu, tu avertis. Si tu peux pas avertir ou si t’arrives en retard, on t’attendra pas. Et, bien sûr, tu perdras ta part. »

— « Ma part, » répétai-je éloquemment.

— « Deux dorés, » précisa le Bor. « Sans grand effort de ta part… si c’est bien vrai que tu sais faire des harmonies. »

Je souris. Tout cela devenait de plus en plus mystérieux.

— « J’y serai, » promis-je. « À minuit. Bon. Et la dame vient aussi ? »

— « Taka ? Bien sûr que non, » souffla le Bor.

— « Oh, » dis-je, un peu déçu. « C’est que, comme t’as dit on t’attendra, j’ai cru que… »

— « Non, » me coupa le Bor. « Elle ne sera pas là. Peut-être que si tu viens demain et tu fais tout bien, tu pourras la voir. Elle aussi, on dirait que tu l’aimes bien, » se moqua-t-il.

Je fis une moue comique.

— « Oui, mais sans la savonnette, » avouai-je. « Bon. Ayô, m’sieu. P’tit Loup ! » appelai-je. « En route, on va voir le frère barbu. Arrête d’embêter ce pauvre Maître. Mais tu l’as déjà tout sali ? M’enfin, quand tu sors les doigts de ton nez, tu les nettoies comme ça, sur le manteau, tu comprends ? Pas sur le Maître. C’est une cochonnerie, ça. S’il savait, bonne mère, s’il savait… il te changerait en limace ! Allez, P’tit Loup, grouille-toi. »

Je l’entraînai vers la sortie, refermai la porte derrière moi et nous partîmes en direction de Tarmil. Comme le P’tit Loup avait des jambes très courtes, nous n’allions pas très vite. Quand nous arrivâmes sur l’Avenue de Tarmil, je me rendis compte que je ne savais pas où trouver Kakzail. Si j’y avais pensé plus tôt, j’aurais pu demander au Bor… Mais je n’y avais pas pensé. Du coup, il me restait trois options : soit demander après Kakzail au commissariat, soit revenir chez le Bor, soit… aller à la boutique du barbier. La première option, je l’écartai aussitôt, l’estimant très déplaisante, la deuxième, par flemme, et la troisième… par appréhension. Heureusement, j’avais une quatrième option.

Je remontai l’avenue jusqu’à l’Esplanade. Les cloches de deux heures sonnaient déjà quand je commençai à grimper le grand perron qui menait au Capitole. C’était la première fois que j’allais entrer là. Mon principal objectif était de chercher à voir Yal, car j’étais arrivé à la conclusion que, sans aucun doute, Kakzail s’était enquis de moi auprès de lui et sûr que Yal savait où trouver le gladiateur. En entrant dans l’énorme salle principale, cependant, je me souvins de la carte dont m’avait parlé le Vif deux semaines plus tôt et, en la voyant, là, si imposante, je m’empressai de m’approcher, traînant à moitié derrière moi le petiot, qui traînait à son tour le Maître.

La carte occupait tout un mur. C’était à en rester bouche bée. Elle commençait à quelques deux mètres de hauteur et s’étendait jusqu’au toit. Je mis un moment à comprendre ce qu’elle représentait. Et je fus déçu de voir que les noms des villes étaient écrits avec les signes de l’owram. On n’y comprenait rien… Mais une minute ! Là, sous chaque nom, une version apparaissait en plus petit, traduite en drionsanais. Je plissai les yeux, lus « Okbot » et, ayant déjà le tournis à force de tant lever la tête, je la baissai et dis au P’tit Loup :

— « Elle est nulle, cette carte. »

Surtout parce que la ville d’Okbot apparaissait dans le coin gauche de la carte et faisait partie de Prospaterre alors que les Collines des Orages étaient censées être plus loin. Conclusion : elles n’apparaissaient pas sur la carte. Je regardai les bords dorés avec une certaine crainte, me demandant jusqu’à quel point les Collines des Orages étaient éloignées d’Estergat. Je jetai un coup d’œil autour de moi et croisai le regard d’un fonctionnaire qui me surveillait. Il se dirigea vers moi, sans se presser, pensant peut-être que j’allais me carapater du Capitole. Au contraire, je m’approchai.

— « M’sieu, ayô. Je cherche mon cousin. Il travaille ici comme secrétaire. Il s’appelle Yalet Ferpades. » En voyant que la tête du fonctionnaire ne s’éclairait pas, je précisai : « Il fait ch’sais pas quoi avec des papiers et ce genre de choses. Vous le connaissez ? »

Enfin, mon interlocuteur m’indiqua des tables où l’on accueillait les gens.

— « Attends là-bas et on s’occupera de toi. »

J’acquiesçai poliment.

— « Ça court. »

Je venais de m’asseoir sur un banc avec le P’tit Loup quand je reconnus une silhouette qui me fit dresser les cheveux sur la tête. Ce n’était ni Korther, ni Frashluc, ni le Fauve Noir… C’était Lowen. Il était vêtu comme un petit gentilhomme et écoutait d’un air distrait la conversation d’un groupe d’adultes parmi lesquels se tenait une humaine avec une jolie robe blanche et bleue et un large chapeau jaune. Je ne la voyais pas bien, mais à son allure, je devinai qui c’était. La mère de Lowen Frashluc.

“Si tu adresses un seul mot au garçon, si tu le regardes, tu es mort.”

L’avertissement de l’Albinos résonna dans ma tête comme une alarme, avec presque autant d’insistance que le faisait le bong de la mine quand j’avais faim. Je relevai le col de mon manteau autant que je pus, je me couvris le visage avec ma main gauche, je pris le P’tit Loup avec l’autre main et j’initiai la retraite avec toute la discrétion possible. C’est alors que cet isturbié de P’tit Loup se mit à me tirer de l’autre côté.

— « P’tit Loup ! » sifflai-je.

Le P’tit Loup pleurait. C’est qu’il n’avait pas eu le temps de prendre le Maître, qu’il avait si bien installé sur le banc. Je jetai un coup d’œil désespéré au groupe de grippe-clous et nous revînmes rapidement jusqu’au banc. Je pris le Maître, le tendis au P’tit Loup et murmurai :

— « On s’en va, dare-dare. »

Je le soulevai dans mes bras et trottai vers la sortie. J’étais déjà presque sur le seuil quand une voix surprise s’écria :

— « Draen ? »

Mon cœur fit un bond, j’accélérai et freinai d’un coup quand je tombai sur un elfe noir vêtu de l’uniforme de l’Hirondelle. C’était Yum. Mince. Je ne pouvais pas sortir en courant maintenant sans même saluer mon ancien compagnon de travail, n’est-ce pas ? M’efforçant de ne pas tourner la tête vers Lowen, je me raclai la gorge :

— « Tiens, Yum. Ça faisait longtemps. »

L’elfe noir nous regardait, moi et le P’tit Loup avec curiosité.

— « Trois semaines au moins, » approuva-t-il. « On ne t’a pas revu au bureau. Tu as trouvé un autre travail ? »

Je secouai la tête.

— « J’ai été très malade. Et après… j’ai pensé que le directeur avait déjà dû me virer. »

Yum souffla.

— « Ça, pas de doute. Il t’a renvoyé depuis un bon moment. Pas de chance. Si t’avais envoyé une note en disant que t’étais malade, peut-être qu’il y aurait réfléchi à deux fois. »

— « Ouais, c’est ça, » répliquai-je, sceptique. « Le directeur m’avait pris en grippe. »

— « Mmpf. Au contraire, » assura Yum. « Ne le prends pas mal, mais tout le monde n’accepte pas d’engager un gosse étranger tout juste sorti de prison. Les patrons n’aiment pas les problèmes. Comme on dit, baisse la tête et on te mettra un sac sur les épaules, ne la baisse pas et on te la coupera, » cita-t-il, l’expression fataliste. « Bon, je dois continuer à travailler. Quand tu voudras, passe par l’Esplanade, devant la manticore, vers sept heures. On se réunit toujours ; la bande habituelle, tu sais bien. Au cas où t’aurais envie de bavarder. Bonne journée. »

Souriant, il ébouriffa les cheveux du P’tit Loup. Celui-ci, hissé entre mes bras, le regardait fixement de ses yeux bleus. Je soufflai et souris.

— « Ayô et merci pour l’invitation, » répondis-je.

Yum salua en portant la main à sa casquette et il se dirigea à toute vitesse vers des escaliers intérieurs du Capitole. L’Hirondelle à votre service, murmurai-je mentalement. Bah, en y réfléchissant bien, je n’étais pas fâché d’avoir laissé tomber la messagerie : cela me donnait à peine de quoi manger, alors, ça n’aurait pas suffi pour alimenter le P’tit Loup et je n’aurais pas pu donner un coup de main au Vif le soir. Maintenant, je vivais comme le Saint Esprit Patron.

J’allais reprendre ma retraite silencieuse quand, soudain, je vis apparaître Yal, au fond de la pièce, avec un chariot plein de caisses. La dame de Frashluc parlait toujours… Et Lowen me regardait. Le petit grippe-clous m’avait reconnu. Bouffres, et qu’importait. Je fis demi-tour et avançai vers mon cousin avec empressement. Avec les gens qui allaient et venaient, Yal ne me vit que lorsque je tirai sur sa manche et dis :

— « Salut, Yal. »

Il s’arrêta net et me regarda, les yeux ronds de surprise.

— « Mères des Lumières, » prononça-t-il enfin. Il jeta un coup d’œil autour de lui avant de signaler son chariot. « Je distribue ça et je reviens tout de suite. Bouge pas d’ici, hein ? »

J’acquiesçai et, constatant que le P’tit Loup était à moitié endormi, au lieu de le poser, j’allai m’asseoir dans le coin le plus proche sans le lâcher. Quand je regardai de nouveau vers l’entrée du Capitole, je ne vis ni Lowen, ni sa mère. Bien… Respirant plus tranquillement, j’attendis sagement que Yal revienne. Peut-être un quart d’heure plus tard, il réapparut et, ne me voyant pas tout de suite, il souffla, exaspéré :

— « Ne me dis pas qu’il est parti… »

— « Ch’suis là, » lui dis-je. Je tentai de bousculer le P’tit Loup, mais ce fut tâche impossible : il ne voulait pas marcher, il était fatigué.

Yal me regarda de haut en bas tandis que je me levais. Il inspira.

— « Bon. J’ai demandé une pause de quelques minutes. Allons dehors. Tu sais que Kakzail te cherche depuis presque une demi-lune ? » ajouta-t-il alors que nous nous dirigions vers la sortie.

— « Justement, » dis-je. « Moi aussi, je le cherche. »

Yal arqua un sourcil, sceptique.

— « Vraiment ? »

— « Bon… J’ai pensé que, s’il me cherche, c’est parce que l’alchimiste a trouvé le remède, non ? » argumentai-je.

Yal me regarda, l’air interdit, il secoua la tête et, sans répondre, il sortit. Je le suivis, quelque peu désorienté par son silence. La cendre continuait de tomber et, bien que les balayeurs la nettoient plusieurs fois par jour, l’Esplanade était grise. Les carrioles soulevaient des nuages de poussière et les saïjits s’affairaient de droite à gauche, les uns bavardaient, les autres descendaient des omnibus ou marchaient d’un pas rapide sans presque regarder autour d’eux. S’ils l’avaient fait, ils auraient vu les bandes de gwaks, se glissant à travers la foule comme des têtards dans une rivière agitée. Ils auraient vu les estropiés qui se réunissaient près du Grand Temple pour tendre la main aux miséricordieux. Et, bon, ils auraient vu mon monde. Un monde qui ne les intéressait pas plus qu’une poignée de cendres.

Je soufflai pour écarter un grand morceau de cendre qui voltigeait devant mes yeux et je suivis Yal. Au lieu de descendre le perron, mon maître prit la large promenade qui longeait la façade du Capitole et il alla s’asseoir sur un banc à l’écart. Ainsi installé, il sortit de sa poche un casse-croûte, leva les yeux vers moi et fit :

— « Dis-moi comment tu as pu faire ça, Mor-eldal. Dis-moi comment tu as pu faire à Korther un coup pareil. »

Sa voix n’était ni sèche ni accusatrice : elle vibrait de déception et d’incrédulité. Je détournai les yeux et m’assis avec le P’tit Loup, en silence. Cela ne m’étonnait pas qu’il parle de ça : je savais qu’il allait le faire. C’était forcé. Et pourtant… j’espérais tant que Yal ne me repousserait pas comme l’avait fait Korther… Je ravalai ma nervosité comme je pus.

— « Frashluc retenait Rogan prisonnier, » expliquai-je. « Je devais le sauver. »

Yal émit un éclat de rire sardonique.

— « Le sauver, ah, bien sûr. Écoute, on commet tous des erreurs, mais la tienne est mémorable, Mor-eldal. Comment peux-tu avoir l’idée de faire entrer le petit-fils de ce chef de bande dans le bureau de ton propre kap ? Quand on m’a raconté ça, les bras m’en sont tombés. Je savais pas où me mettre. Moi qui avais dit un jour à Korther que t’étais un gamin prometteur… Esprits miséricordieux. Et, en plus, après, tu disparais sans même faire l’effort de venir me voir. Regarde-moi. »

Je tournai la tête vers lui et le regardai dans les yeux. Je me sentais à la fois, contrit, irrité et soulagé. Contrit, parce que j’avais déçu mon maître ; irrité, parce qu’il abordait un sujet dont je ne voulais pas parler ; et soulagé parce que… bon, parce que j’étais heureux de parler avec mon cousin, même s’il me passait une engueulade. Une engueulade de temps en temps, c’était même réconfortant. Même une bonne raclée pouvait l’être. Malheureusement, Yal n’était pas très doué pour les sermons. Il reprit d’une voix plus posée :

— « Tu t’es déjà demandé ce que tu veux faire de ta vie, Mor-eldal ? Regarde-moi, » répéta-t-il. Je levai de nouveau les yeux. Lui, avec le casse-croûte encore intact dans ses mains, continua : « Tu vis dans la rue, je suppose. Sûrement avec une bande de gwaks, et avec ce marmot… Avec Manras, Dil, et le Prêtre que tu as sauvé comme un héros. Bon, Draen. Dis-moi sincèrement, où vas-tu aller comme ça ? Quels sont tes projets pour l’avenir ? Je te le demande sérieusement. »

Je le regardai sans répliquer avant de me rendre compte qu’il attendait réellement une réponse. Alors, je me mordis la lèvre, m’agitai et lançai :

— « Je veux faire comme t’as fait, toi. Je veux aller à l’école. Je veux apprendre. Je… je mets des clous de côté pour… euh… pouvoir aller à l’école, » mentis-je.

Je ne sais pas pourquoi je lui sortis ce mensonge. Je crois que parce que je voulais que Yal me regarde avec un peu plus de considération. Aussitôt, cela me parut ridicule, je passai une main sur mon visage et rectifiai, honteux :

— « Non. C’est pas vrai. J’ai pas un clou. »

Yal me dévisagea avec l’air de celui qui pense : mais qu’est-ce qu’il me raconte, ce gwak ? Je laissai retomber ma main et, nerveux, je m’empressai de changer de sujet.

— « Je regrette beaucoup tout ça avec Korther. Il a même pas voulu me voir. Il m’a chassé directement. Rolg dit que, si le kap me voit, il me fumise. Et si je parle à Lowen, c’est Frashluc qui me fumise. Heureusement qu’on peut pas se fumiser deux fois. Pour ça, je devrais me transformer en liche. Les liches meurent toujours deux fois. C’est ce que disait mon maître… » Je soufflai. « Fichtre. Chaque fois que j’y pense… Ch’suis un bon à rien, y’a pas pire. Ce qui est drôle, c’est que, tout de suite, ça va pas si mal. Je gagne ma vie. Je gagne de quoi pour la karuja. Et… si c’est vrai que l’alchimiste a trouvé un remède, je pourrais économiser pour de bon, pour aller à l’école. Et alors, j’irais, je te le jure. Même que mes camaros iraient aussi. Pour apprendre. Et… »

Je déglutis et me tus. Yal ne disait rien : il mâchait son casse-croûte. Après un long silence, il avala sa dernière bouchée et commenta :

— « Je te vois atterrir à l’Œillet en un paix-et-vertu, sari. Bon, je dois retourner à mon bureau. Kakzail travaille comme garde de sécurité à la Grande Galerie. Il travaille de jour. Tu n’auras pas de mal à le trouver, je suppose. Salue-le de ma part. »

Il se leva et secoua la cendre de son chapeau avant d’ajouter :

— « Moi à ta place, j’écouterais un peu plus les adultes. Kakzail, par exemple. Et tes parents. Peut-être que tu ne te souviens presque pas d’eux, mais pense qu’ils t’ont élevé pendant presque six ans… C’est tes parents. Si quelqu’un a le devoir de te donner un coup de main, c’est eux. Si quelqu’un te veut du bien, c’est eux. »

Face à mon expression surprise, il m’adressa un léger sourire embarrassé et fit un geste vers l’entrée du Capitole.

— « Je dois y aller, vraiment. Si, un jour, tu me cherches, j’habite juste là, dans cette maison aux volets verts. Tu la vois ? » Il indiqua un édifice qui faisait angle avec l’Esplanade. « Deuxième étage. Numéro trois. Mais, si tu viens, viens seul, d’accord ? Ne viens pas avec toute la troupe, je te connais. »

J’acquiesçai, le cœur serré.

— « Naturel, élassar. Merci. »

Mon maître me regarda avec une expression que je ne parvins pas très bien à déchiffrer. Je compris seulement qu’il n’était pas fâché avec moi. À ma grande surprise, il tendit une main et m’ébouriffa les cheveux. Une cascade de cendres tomba.

— « Prends soin de toi, sari, » me dit-il avec douceur.

Je souris et le vis s’éloigner énergiquement jusqu’à l’entrée du Capitole. Quand il disparut, je me tournai vers le P’tit Loup endormi, je tendis un doigt cendré vers sa joue et y dessinai trois points noirs, puis de même sur l’autre. Je m’esclaffai tout bas et lui murmurai à l’oreille :

— « Chat gwak, attention, le Maître va te dévorer ! »

Et, prenant le bonhomme, je feignis de dévorer le petiot pour le réveiller.