Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat.

21 Le diamant

Il pleuvait à verse et le vent soufflait comme s’il voulait arracher la Roche. Le Bor aurait dit que c’était une excellente nuit pour une évasion. Peut-être que ça l’était aussi pour un vol ? En tout cas, c’est ce que j’espérais.

J’attendis que le veilleur passe dans la rue et entre dans le Parc des Pierres. Alors, je sortis de ma cachette et me dirigeai vers le cerisier. L’arbre était en train de perdre les rares feuilles qui lui restaient. Et les feuilles mortes sur le sol froufroutaient entre elles, transportées par le vent. Je grimpai au tronc et m’arrêtai au bout de la branche la plus proche de la fenêtre aux rideaux rouges. Je tendis une main et atteignis la vitre. Je frappai un coup discret. Après un silence, je serrai les dents et frappai de nouveau. Enfin, je vis apparaître l’ombre d’une main, les rideaux bougèrent, et la fenêtre s’ouvrit.

— « C’est toi ? » chuchota la voix de Lowen.

Je souris et, d’un bond, je passai à l’intérieur.

— « Ayô, Lowen, » murmurai-je. Je jetai un regard autour de moi et, comme je vis que le garçon allait allumer une lanterne, je sifflai : « Pas question. N’allume rien. Tu es prêt ? »

— « Euh… » Lowen se racla la gorge. « Il faut que je m’habille. »

Je cessai de tâtonner une petite table. Je crois qu’inconsciemment je cherchais quelque chose d’intéressant à glisser dans ma poche. Tout compte fait, Lowen était un bon gars et il m’aurait laissé prendre n’importe quoi, n’est-ce pas ? Je me tournai vers lui avec l’intention de le lui demander et m’esclaffai tout bas. Le petit grippe-clous était en chemise de nuit.

— « Presse-toi, shour, » lui dis-je.

Et Lowen se pressa. Il fouilla à l’aveuglette dans ses tiroirs, tomba à moitié en enfilant son pantalon et, quand il en était déjà aux bottes, je m’assis près de lui et lui dis :

— « T’as parlé à mon ami ? »

Lowen acquiesça.

— « Oui. Je lui ai apporté tout ce qu’il m’a demandé. Mais je n’ai pas pu beaucoup lui parler. »

Je souris et lui tapotai l’épaule.

— « Merci, compère. »

Je devinai son sourire mi-timide mi-complice et, alors, je me levai.

— « Prêt ? »

Lowen expira d’un coup.

— « Prêt, » affirma-t-il.

Il mit un manteau, ouvrit la fenêtre et sauta sur le cerisier. Il semblait que ce n’était pas la première fois qu’il descendait par là. Et je confirmai mon impression quand, le suivant, je le vis refermer la fenêtre en utilisant un fil et un petit loquet extérieur. Une fois à terre, nous nous éloignâmes aussi discrètement que nous pûmes de la maison de Frashluc.

— « On va aux Chats ? » demanda Lowen.

La question était stupide : nous descendions déjà les escaliers vers le quartier. Néanmoins, je répliquai :

— « Naturel. »

Je le conduisis à la même impasse où j’avais réalisé mes explorations. Il faisait une nuit d’enfer et nous ne croisâmes personne. Dans l’impasse, cependant, je distinguai un tas recroquevillé dans un tonneau renversé. Un chien ? Non, un gwak. Je décidai de l’ignorer.

— « Monte, » dis-je à Lowen.

Celui-ci ne répondit pas immédiatement. Quelque chose retentit, peut-être un volet claqué ou une tuile tombée. Je vis le petit grippe-clous tressaillir.

— « Esprits, » murmura-t-il. « Que je monte où ? »

Je soupirai et lui indiquai la gouttière.

— « Par ici. Jusqu’au toit. C’est facile. Tu vas voir. »

Lowen essaya. Assurément, on ne pouvait pas dire qu’il ne s’efforçait pas. Mais il se plaignit aussi.

— « Mes mains glissent. »

— « Accroche-toi, » lui dis-je.

— « Mais tout est trempé, » protestait-il.

Je soupirai, impatient.

— « Si tu ne peux pas, tu restes ici en bas, shour, » le prévins-je. « Observe. »

Je l’écartai de la gouttière et me mis à grimper. Quand j’arrivai au toit et regardai en bas, je ne pus rien voir. Il pleuvait, ventait et une rafale faillit me précipiter dans le vide. Je m’empressai de m’éloigner du bord. Bonne mère, quelle nuit…

Je récupérai les crochets cachés et j’attendis un moment, ne sachant si Lowen parviendrait ou non à monter. Non. Il ne venait pas. Ce fut presque un soulagement de le constater. Je m’éloignais déjà sur le toit quand, à travers le vent, je perçus un cri étouffé. Je revins sur mes pas et, quand je vis Lowen suspendu à l’aile du toit, je me hâtai pour l’aider à monter. Par chance, contrairement à son grand-père, il était plutôt mince.

— « Bouffres, Lowen, » haletai-je. « T’es cinglé. Tu sais pas grimper. T’aurais dû le dire avant. Tu tombes de là et tu te fumises, mon gars. »

Lowen Frashluc ne répondit pas : il était trop occupé à se remettre de sa frayeur. Je le saisis par la manche.

— « En avant. »

Et nous avançâmes. Je constatai rapidement que le petit grippe-clous ne savait pas non plus marcher sur les toits. Et, naturel, le temps n’aida pas. Nous arrivâmes malgré tout sous la fenêtre du bureau sains et saufs. Nous nous assîmes contre le mur juste au moment où un éclair illuminait tout le ciel. Le tonnerre retentit comme une explosion et sembla déchirer toute la ville.

— « Bonne mère… » grommelai-je. Et je portai les mains à ma tête, comme si ainsi je pouvais mieux me protéger de l’intempérie.

— « T… T’as peur ? » demanda Lowen.

À l’évidence, lui, il avait peur. Je me raclai la gorge et, au lieu de lui mentir, je levai une main.

— « Ça, c’est la fenêtre du bureau de Korther. Et le diamant est à l’intérieur. »

Je ne savais pas s’il y était réellement, mais avec quelle assurance je le disais ! Je toussai.

— « Aide-moi à monter jusque là. »

Je lui dis de se lever. Il se leva. Il me fit la courte échelle, je grimpai et je l’entendis souffler, puis, une fois debout sur ses épaules, je m’agrippai au bord de la fenêtre. À travers le sifflement du vent, j’entendis des cloches lointaines. Il était deux heures et demie de la nuit. Bon. Je fouillai dans ma poche et… Lowen glissa et je restai suspendu d’une main au rebord. Je piétinai en vain, ma main glissa et je tombai à mon tour. Lowen gémit quand il reçut tout mon poids. Je sifflai :

— « Isturbié. »

Nous nous relevâmes et, cette fois-ci, dès que je fus sur ses épaules, je sortis une pierre, la couvris d’un sortilège de silence et, priant pour que le piège magique ne se déclenche pas de nouveau, je la cognai contre la vitre. Elle se brisa. Bingo.

Appuyant les coudes sur le bord, je passai la main à l’intérieur, prenant bien soin de ne pas toucher la fenêtre de l’extérieur. Je tournai la poignée. Et j’ouvris. En fait, ce fut le vent qui ouvrit pour de bon les battants en les poussant sauvagement. Je m’agrippai au bord. Aucun piège ne s’était déclenché. Visiblement, Korther n’avait pas réparé celui que j’avais activé l’après-midi.

Je passai à l’intérieur, mais je n’osai pas avancer davantage. Je lançai un sortilège perceptiste à travers la pièce, je ne sais trop pourquoi. Alors j’entendis un :

— « Eh ! »

Je soupirai et me penchai à la fenêtre. Lowen essayait de s’y hisser. Il avait du cran, reconnus-je. Je l’aidai, nous entrâmes et je fermai les battants. Le vent qui s’infiltrait par la vitre cassée gémissait comme un chien blessé.

— « Et maintenant ? » murmura Lowen.

— « On cherche, » répondis-je.

Je réalisai un sortilège de lumière harmonique et j’avançai silencieusement dans la pièce. Lowen était resté à observer les belles plumes qui ornaient le bureau de Korther. J’ouvris un tiroir. Je fouillai. Rien. J’ouvris l’armoire et trouvai des vêtements, des trucs bizarres, mais aucune trace du diamant. Mais où donc pouvait-il être ?

J’ouvris tous les tiroirs, je soulevai les tapis, je grimpai en haut de l’armoire et je lançai de nouveau un sortilège perceptiste, me concentrant, cherchant un flux important d’énergie. L’embêtant, c’était qu’il y avait plus d’une magara dans cette pièce. Rien que sur le bureau, il y en avait un certain nombre, quelques-unes étaient de simples babioles, d’autres ne devaient pas avoir beaucoup de valeur non plus, vu qu’elles étaient à la vue de tous.

Alors, Lowen murmura :

— « Et ça ? »

Je fronçai les sourcils, descendis de l’armoire et me penchai à côté de lui. Il indiquait quelque chose sous le bureau. Là, encastrée dans le bois, il y avait une boîte. Je tâtonnai, cherchant une ouverture. Il n’y avait pas de serrure. Mais il y avait certainement une ouverture. Je n’en doutais pas, car mon sortilège perceptiste me disait : là, il y a un trou et, là, un autre. Et ils étaient trop bien alignés pour que ce soient des défauts du bois. Je perçus aussi un tracé énergétique. Un piège. C’était une bonne nouvelle parce que, s’il y avait un piège, peut-être bien que la Larme se trouvait à l’intérieur.

Je tentai de sortir le coffret et je me rendis compte, alors, qu’il était cloué au sol. Je lui donnai un coup de poing impatient et soupirai.

“Aucun coffre-fort n’est totalement sûr,” m’avait dit Yal un jour. “Un coffre-fort, soit on l’emporte, soit on l’ouvre.”

Bon, eh bien, visiblement, celui-ci, il allait falloir l’ouvrir. Le problème, c’était que je ne savais pas comment. En plus, à tout moment, je pouvais activer le piège sans le vouloir et, paf, je pouvais très bien mourir, qui sait.

Je lançai un sortilège de lumière et observai les fentes. Je les examinai un bon moment, puis mon sortilège perdit de son intensité et je le reconstruisis. À ma stupéfaction, la lumière perça à peine l’obscurité. Je toussai, éternuai et grognai.

— « Lowen. Y’a un flacon de phosphore par là, près de la porte. Prends une bougie et allume-la, tu veux bien ? »

— « Mais ta lumière harmonique fonctionne très bien, » s’étonna Lowen.

— « Je vois pas assez bien, » insistai-je.

De fait, je ne voyais presque rien. Lowen souffla et tendit une main vers le coffret.

— « Ben, moi, je vois très bien. C’est une ouverture à énigmes. Ça fonctionne un peu comme les coffres-forts avec des chiffres, mais c’est un peu différent. Mon père m’a offert une boîte comme ça, mais beaucoup plus petite. J’y garde mes billes. Bon, juste celles que j’aime le plus, pas toutes… »

— « Bonne mère, tu veux bien m’apporter de la lumière ? » l’interrompis-je. Nous étions dans le bureau de Korther et le petit grippe-clous me parlait de ses billes !

Je m’assis, les jambes croisées, sous le bureau. Quand Lowen revint, je me sentais comme si l’on m’avait annoncé ma mort prochaine. Je tremblais de la tête aux pieds.

— « Je crois… qu’on a un problème, » dis-je.

— « Oui. Cette bougie n’éclaire pas beaucoup, » reconnut Lowen.

— « Le problème, c’est pas la bougie, » murmurai-je, haletant. « C’est cette boîte. »

— « Laisse-moi faire, je peux l’ouvrir, » assura Lowen.

Je secouai la tête et l’écartai.

— « La touche pas. Tu comprends pas. Bouffres, ch’suis aveugle ! J’y vois rien. »

— « Quoi ? » bégaya Lowen.

— « J’y vois rien, » sifflai-je, altéré. « Cette boîte avait un maudit piège. Et je sais pas comment ça marche… »

Durant quelques instants, on n’entendit que le vent et la pluie contre les vitres.

— « Je le sens, » murmura soudain Lowen. « Il y a quelque chose dans l’air. Quelque chose qui pique les yeux. »

Moi, mes yeux ne me piquaient pas. Ils me brûlaient. Je sortis une poignée d’asofla et la mis toute entière dans ma bouche. Lowen ajouta :

— « Maintenant, je vois rien, moi non plus. »

Je soupirai, tout en mâchant, et suggérai :

— « Peut-être que, si on s’éloigne, ça s’arrange. »

Nous agrippant, nous sortîmes de sous le bureau et nous nous écartâmes jusqu’à un coin de la pièce. Nous attendîmes un moment et je demandai alors :

— « T’as encore la bougie allumée ? »

— « En principe, mais je vois toujours rien, » admit Lowen. Il se racla la gorge. « Je croyais que les Daguenoires, vous appreniez à désactiver les pièges. »

Je déglutis.

— « Ouais… Mais, qu’est-ce que tu veux, moi, ch’suis pas un expert. »

Lowen soupira.

— « On devrait revenir un autre jour. Deux aveugles en train de voler, c’est du n’importe quoi. »

Je m’esclaffai tout bas.

— « Très rond. Mais non. On doit ouvrir cette boîte. Si on sort d’ici sans la Larme, on la trouvera jamais. Et si on la trouve pas, Frashluc tuera mon ami, il me tuera, moi, et il rendra pas les huit-cent-quarante dorés au Bor, et… et, si je me fumise, le P’tit Loup aussi et, alors, Pognefroide me poursuivra jusqu’aux enfers de la mort, elle me l’a dit… Toi, bien sûr, tu t’en fiches. Ch’sais pas pourquoi tu te mêles de ça, shour. Si tu veux te carapater, tu te carapates. Moi, je reste. »

Je fus pris d’une quinte de toux pas précisément discrète. Quand je me calmai, je m’écartai du mur et avançai à l’aveuglette vers le bureau. Alors, j’entendis un craquement. Un soudain courant d’air provoqua une bruyante cascade de papiers. Et quelqu’un lança :

— « C’est lamentable. »

Je m’arrêtai net, le regard dans le vide. Je reconnus la voix. C’était Rolg.

— « Lamentable et incroyable, » intervint la voix d’Abéryl. On entendit une porte se fermer. « Dis-moi, gamin. Que diables fais-tu ici ? »

La voix était calme, mais je perçus un timbre peu habituel chez Abéryl : il était en colère. Et comment n’allait-il pas l’être ! Quant à moi, en cet instant, je souhaitais qu’un éclair entre par la fenêtre et me carbonise d’un coup. Je ne répondis pas. J’entendis des bruits de pas.

— « Attention, Ab, » fit Rolg. « Y’a de la varisigre dans l’air. Les garçons sont aveugles. »

— « Je le vois bien, » souffla Abéryl. « Les garçons, approchez-vous. Tout de suite. Si vous restez là, la varisigre vous brûlera les entrailles. »

La panique me poussa à avancer vers la voix. Ce n’est que lorsque je sentis des mains me fouiller que je pensai qu’Abéryl avait menti comme un scélérat.

— « Des crochets. Pas des nôtres, ça se voit tout de suite, » commenta Abéryl. « Et un poignard. Ah. Et aussi de l’asofla, bien sûr. Il ne manque que ce que tu voulais voler et n’as pas pu voler, hein ? Et toi, gamin, » ajouta-t-il, en s’adressant à Lowen. « Qui diables es-tu ? »

Il y eut un silence. Et un soupir.

— « Rolg. Est-ce que cette varisigre a aussi pu les rendre muets ? »

— « Non. Cette poudre n’affecte que les yeux. Ils se remettront dans quelques heures au plus, » assura le vieil elfe. « Mais ils ne vont pas se remettre aussi vite de leur stupidité, j’en ai bien peur. »

— « Réponds, mon garçon, qui es-tu ? » insista Abéryl. « Quoi ? Tu veux que je t’arrache une oreille, petit voyou ? »

J’entendis un gémissement et Lowen haleta :

— « Vous n’avez pas le droit de faire ça ! Je suis le petit-fils de Frashluc ! Ne me touchez pas, espèce de brute ! »

Il y eut un silence incrédule. Moi, je me taisais. Je n’avais rien à dire. Mes actions étaient claires comme de l’eau. Et demander pardon, c’était bon pour les petits trouillards. De sorte que j’assumai et, aveugle et désarmé, je me rendis à mes confrères, comme un sale traître, mais sans simagrées.

— « Tu sais quoi ? » dit alors Abéryl. « On va les mettre dans la cave. Et je vais tout droit avertir Korther. Il va avoir une sacrée surprise quand il va apprendre que le petit-fils de Frashluc est entré chez lui. Le petit-fils de Frashluc, ni plus ni moins ! » Maintenant, il avait même l’air amusé. « Allez. »

Ils nous aidèrent à descendre les escaliers et nous enfermèrent dans la cave. Bon, moi, ils m’enfermèrent dans la cave. De fait, à la dernière minute, Rolg décida de nous séparer et d’interroger plus calmement Lowen, et ils me laissèrent donc seul. Unique avantage : il ne faisait pas froid. J’ôtai mes vêtements trempés, je les tordis comme je pus et les renfilai. Et je me dis : si j’arrive à me carapater, je pars d’Estergat. Le Voltigeur ne disait-il pas qu’il avait trouvé de l’asofla à Lysentam ? Eh bien, j’irais à Lysentam. Je savais que ce n’était pas très loin. À environ cinquante kilomètres. En deux jours, j’y étais. Mais pour ça, avant, je devais m’évader. Et s’évader d’une cave sans fenêtres et avec des yeux qui ne voyaient rien, c’était plutôt difficile.

Je secouai la tête. Mais à quoi je pensais ? Je ne pouvais pas partir d’Estergat et laisser Rogan aux mains de Frashluc. Non. Avant, je le sauverais. Alors, j’emmènerais le P’tit Loup, je convaincrais mes camaros de m’accompagner, et j’irais avec eux et avec le Prêtre découvrir le monde avec la bénédiction du Vif. Mon maître nakrus ne m’avait-il pas dit que je devais découvrir le monde ? Ben, voilà. Pour le moment, je ne connaissais qu’Estergat. Rond, je n’avais aucune idée de géographie, mais qu’importait… J’irais dans les Collines des Orages chercher un os de férilompard !

Quoi qu’il en soit, que je me fasse explorateur, nakrus ou marchand, je devais tout d’abord sortir de cette maudite cave.

Je marchai à quatre pattes et tâtonnai dans l’obscurité. Je tombai sur un sac plein de vêtements. Une pile de paniers. Une chaise avec deux pieds cassés. Finalement, je soupirai, m’allongeai sur le sac et fermai les yeux. J’entendis un bruissement. Je grognai. Des souris. Ou des rats. Maudits rats. Je toussai et pendant un bon moment. Petit à petit, je me rendis compte que cette toux ressemblait beaucoup à celle que j’avais eue l’année précédente avec la Froide. Ben mince, il ne manquait plus que ça, que je tombe malade maintenant.

Au fur et à mesure que le temps passait, je dus me rendre à l’évidence : j’étais malade. Bon, j’étais malade depuis longtemps déjà, vu que j’étais sokwata, mais, ça, c’était différent : c’était la Froide.

Entre la toux, la fièvre et les rats, je ne parvins pas à dormir. Cependant, je n’étais pas non plus tout à fait conscient et, quand j’entendis la porte s’ouvrir, je m’en rendis à peine compte.

— « Gamin ? »

Ma poitrine se contracta et je toussai, étreignant le sac de vêtements. Rolg s’approcha et je sentis sa main sur mon épaule. À ce moment, je pensai : Abéryl est peut-être encore parti, Rolg est seul à la maison, je lui lance une décharge mortique et je m’en vais, adieu et à la revoyure… Rien que d’y penser, je fus horrifié.

— « Tiens, gamin. Je t’ai préparé une infusion pour la toux. »

Je clignai des yeux. Je ne voyais encore rien et, malgré tout, j’étais convaincu que Rolg avait apporté de la lumière. Il m’aida à m’appuyer contre le sac et me posa le bol entre les mains.

— « Merci, Rolg, » murmurai-je, la voix rauque.

Je pris une gorgée et je me demandai soudainement : et si Rolg avait mis du poison dans le bol ? Et s’il avait décidé de me tuer doucement pour que Korther ne m’étripe pas et… ? Bouah. Bavosseries. Je terminai l’infusion. Elle avait un goût d’oignon, tout simplement.

Rolg récupéra le bol vide. Il rompit le silence, d’une voix attristée.

— « Korther est passé au Foyer mais il est reparti. Il va revenir dans un moment et… En sortant, il a dit : si je pose les yeux sur ce diable, je le tue, » cita-t-il avec un raclement de gorge. « Et il le disait pour de bon, j’en ai peur. Tu dois partir, gamin. Tout de suite. »

Mes yeux s’emplirent de larmes et je les avalai tout en acquiesçant.

— « Je peux pas revenir. »

— « Non, » confirma Rolg avec un profond soupir. « Tu ne dois pas revenir. »

Ceci me rappela beaucoup le jour où mon maître nakrus m’avait chassé de la grotte. Bien que je sache que, cette fois-ci, je méritais qu’on m’expulse, cela me fit autant de mal parce que, tout compte fait, c’étaient les Daguenoires qui m’avaient accueilli à Estergat. C’étaient eux qui m’avaient appris à vivre parmi les saïjits. Et maintenant ils me reniaient. Avec raison. Rolg m’embrassa.

— « Mon garçon, ne pleure pas, » murmura-t-il. « D’autres kaps ne te donneraient pas la possibilité de rester en vie, gamin. »

— « M-mais vous n’avez pas expulsé Yerris pour ce qu’il a fait, » me défendis-je dans un murmure étouffé.

Il y eut un silence. Et Rolg s’écarta.

— « Tu ne te rends pas compte de ce que tu as fait, mon garçon. Voler le kap, c’est une trahison. Mais travailler pour Frashluc et faire entrer son petit-fils au Foyer… Bon. Tu ne comprendrais pas si je te l’explique. Je ne me rappelle pas avoir vu Korther dans cet état. Enfin. Ce qui est fait est fait. Viens, lève-toi. C’est bien. Viens. »

Il me prit par le bras avec douceur et me guida hors de la cave. Aveugle comme j’étais, je trébuchai plusieurs fois. Alors, le vieil elfe me lâcha brièvement et me donna quelque chose de lourd.

— « C’est une couverture. Elle aidera à guérir ton rhume. Allez, » m’encouragea-t-il.

Il me poussa gentiment vers ce qui devait être la porte de sortie. Y avait-il des gens dans la pièce ? En tout cas, personne ne fit de bruit. Uniquement Rolg en ouvrant la porte. Il me murmura à l’oreille :

— « Que les esprits te protègent, petit. »

Je reculai en tâtonnant d’une main l’encadrement. Mes pieds foulèrent la boue de l’impasse.

— « Rolg, » dis-je. Je déglutis. « Dis à Yal que… je l’aime beaucoup. Ça court ? »

— « Bien sûr, mon garçon. Je le lui dirai, » me promit Rolg.

Les yeux dans le noir et la voix tremblante, j’ajoutai :

— « Toi aussi, je t’aime, Rolg. Je regrette. Je regrette beaucoup. »

— « Je sais, petit, » répondit Rolg d’une voix rauque.

Il y eut un silence. Puis j’entendis alors un craquement. Le vieux Daguenoire avait refermé la porte. Ayô pour toujours, pensai-je. Je clignai des paupières et, serrant ma couverture dans mes bras, j’avançai dans l’impasse à l’aveuglette. Faisait-il déjà jour ? Je n’en avais aucune idée. Je m’arrêtai pour écouter la rumeur de la ville et je conclus qu’il devait être près de six heures. C’était la nuit, encore. Mais les gens se réveillaient déjà. Les ouvriers du tour de nuit rentraient chez eux, les autres quittaient leur maison. Et moi, sans pouvoir les voir, je me mis à avancer de mur en mur et parvins enfin au bout de la Rue de l’Os. Le trajet jusqu’à la maison en ruines fut toute une aventure. Je trébuchai d’innombrables fois. Je heurtai des gens qui, dans le meilleur des cas, se contentaient de me pousser de côté. Je descendis des escaliers, marche après marche, ne voulant pas répéter le coup de descendre en roulant. Plusieurs fois, je fus pris de quintes de toux qui me laissèrent sans souffle et je dus m’appuyer contre un mur de longs moments. Heureusement, ce n’était pas si difficile de reconnaître la Rue de l’À-pic, même pour un aveugle : il suffisait de descendre en suivant la pente encore et encore jusqu’au ravin. Finalement, je heurtai le rebord de pierre qui séparait la rue du précipice et, sentant que le vent soufflait là davantage que dans d’autres rues, j’en conclus que j’étais arrivé. Enfin. Je longeai le ravin quand, soudain, j’entendis :

— « Mais c’est le Débrouillard ! »

— « Bonne mère, il en tient une bonne, on dirait. »

Je crus reconnaître les voix.

— « Voltigeur ? Lin ? C’est vous ? C’est que je vous vois pas. Ch’suis aveugle, » expliquai-je.

— « Aveugle ? » répéta la voix du Voltigeur en s’approchant. « Mais pour toujours ? »

— « Non, t’inquiète, » le tranquillisai-je. « C’est un piège, il s’est activé… Des choses qui arrivent. Ça va passer en un rien de temps. »

— « Bon, ça va alors ! » se réjouit le Voltigeur et il me donna une forte bourrade. « Scafougné, va, t’es entré dans la bande quand j’étais pas là ! Fais voir cette marque. Tu l’as faite pour de bon ? »

Je souris et retroussai ma manche.

— « Naturel. Pas toi ? »

— « Et comment, bien sûr ! Ah, tu peux pas voir, naturel. Terrible ! » s’exclama-t-il en me donnant un léger coup de poing sur l’épaule. « Si tu vas tout de suite faire la manche à l’Esplanade, sûr que tu te fais un bon paquet. »

J’éclatai de rire et, aussitôt, je toussai comme un damné. Des mains saisirent la couverture que j’étais sur le point de faire tomber.

— « Mince, t’es malade ? » demanda Lin.

— « Un rhume, » répliquai-je. Et j’éternuai.

— « Ben, t’es pas le seul, » m’assura le Voltigeur, en me prenant par le bras. « Damba aussi est mal en point. Et la Venins est brûlante. Elle est même supportable, dis donc ! Entre, entre et allonge-toi. T’as faim ? »

— « Un peu, » affirmai-je. De fait, je n’avais pas mangé une bouchée depuis les trois dîners de la nuit antérieure.

— « Ben, dès que j’ai le temps, je reviens avec quelque chose, » me promit le Voltigeur.

J’acquiesçai, souriant, tout en le suivant. C’était un bon gwak, le Voltigeur. Il se fourrait souvent dans un tas d’embrouilles, mais pas plus que moi et, contrairement à moi, il gagnait bien sa vie. Je m’arrêtai.

— « Voltigeur. »

— « Mm ? »

— « Tu crois que Frashluc serait capable de tuer Rogan ? »

Il y eut un silence. Et je l’entendis jurer tout bas.

— « Je le savais. Frashluc le tient prisonnier ? »

J’acquiesçai.

— « Je devais voler quelque chose à Korther pour qu’il le libère. Mais… bouffres, j’ai raté le coup, tu sais. Écoute. Si tu m’emmènes jusqu’à la guilde, si tu sais où est le Prêtre… »

— « Je peux pas le sortir de là, compère, » protesta le Voltigeur. Je perçus à sa voix qu’il était effrayé.

— « Je dis pas que tu le sortes, » assurai-je. « Je veux juste que tu me conduises jusque là-bas. »

— « Mais t’es aveugle et malade, » objecta-t-il.

— « Ça fait rien. C’est même mieux. Comme ça, je fais plus pitié et peut-être que je refile le rhume à ces isturbiés, » crachai-je. Je toussai. Quand je me calmai, je suppliai : « S’te plaît, compère. Ça te coûte rien. »

Même si je ne le voyais pas, je devinai son expression embarrassée.

— « Ça court, » accepta-t-il enfin à mon grand soulagement. « Mais tu m’en dois une. »

— « Ou même deux si tu veux, compère ! » m’exclamai-je.

Et je lui donnai une accolade de gwak qui, plus qu’embrasser, consistait à secouer l’autre comme un prunier. Je m’écartai, encore souriant.

— « On y va maintenant ? » demanda Nat.

J’affirmai énergiquement.

— « Maintenant. Non ! Attends. Où est le P’tit Loup ? J’vais voir le P’tit Loup et on y va. »

Le Voltigeur me guida jusqu’au marmot, dans la maison en ruines. Il dormait encore et je réveillai le morjas de ses os avec toute l’application que je pus. Sentant qu’il se réveillait, je lui murmurai une berceuse à l’oreille, suivie d’un :

— « Si je survis, je t’apprendrai comment on fait. Et je t’apprendrai à chanter. Qu’est-ce que tu crois, même un gwak muet sait chanter. Bon. Ayô, P’tit Loup. »

Je demandai la couverture que Lin m’avait prise et je couvris le petiot avec elle. Une fois cela fait, je me levai d’un bond et, avec l’intonation de celui qui se prépare à conquérir un empire, je dis :

— « En avant, compère. Je suis prêt. »