Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat.

20 Un trésor

On était comme des rois sous les couvertures. Tout était chaud, douillet, merveilleux. Je clignai des yeux, la tête confortablement enfouie dans l’oreiller. À travers les fentes des volets fermés, une lumière ténue s’infiltrait ainsi que la rumeur d’une ville qui sortait doucement de son sommeil… Cela aurait été un réveil magnifique si le visage du Bor ne s’était pas trouvé suspendu au-dessus de moi, avec une expression qui ne me dit rien qui vaille. Je ravalai ma frayeur et, m’éveillant d’un coup, je dis sur un ton innocent :

— « Ayô, Bor… »

Je gaffai. Le Bor me prit par la chemise qu’il m’avait « prêtée » à la demande de sa dame et il me secoua.

— « Bor, ta mère, Quatre-cents ! »

— « M’sieu ! » m’exclamai-je.

Les yeux lançant des éclairs, il leva un poing et l’agita devant moi, menaçant.

— « Ça, tu vas me le payer, » grogna-t-il.

Je ne compris pas très bien ce qu’il entendait par là, mais je compris que le Bor était énervé. Et que la dame était déjà partie et n’était pas là pour dire au cher Shyuli de se calmer. Le P’tit Loup, déjà réveillé, se trouvait debout, sur une chaise. Il venait de se tourner pour nous regarder…

Je réagis rapidement. Je sortis du lit en jurant :

— « Je m’en vais, ça court, je m’en vais ! »

— « Attends une minute, » me répliqua le Bor. Il me jeta mes habits à la figure. « Rends-moi la chemise, c’est la mienne. Pognefroide m’a fait promettre de te donner un coup de main, pas de te laisser le lit où dort ma dame ! Par les esprits, si tu parles de ça à quelqu’un, je t’arrache la langue et les yeux, compris ? »

J’acquiesçai énergiquement tout en m’habillant à la hâte.

— « Pas un mot, m’sieu. Pas un seul. Moi, je voulais pas manquer de respect. Je le jure. C’est la dame… »

— « Accuse ma dame et tu t’en prends une, » m’avertit le Bor, en agitant le poing.

— « Ça court, m’sieu, » soufflai-je.

Je remis mes cinq colliers d’un coup, enfonçai ma casquette et pris le P’tit Loup. Je faillis l’interroger sur Frashluc, sur ces huit-cent-quarante siatos, sur cette histoire selon laquelle Pognefroide lui avait sauvé la vie… Mais le Bor était irrité et, quand le Bor était irrité, on ne discutait pas. Ça, je l’avais appris à l’Œillet. Aussi, quand il m’ouvrit la porte, je sortis docilement. La porte se ferma sans même un « ayô ». Je soupirai et murmurai avec une grimace sombre :

— « Ayô, ayô… »

Je descendis les escaliers, laissai le P’tit Loup sur le sol et, dès que je sortis de l’impasse, mon humeur s’égaya de nouveau. C’est que je me rappelai la truite, la partie de cartes, les couvertures chaudes et le visage de bonheur du P’tit Loup… Si seulement Rogan avait pu passer une aussi belle nuit ! Cette pensée me rappela le diamant et ma bonne humeur vacilla un peu. Ce maudit diamant…

Je baissai les yeux sur le blondinet et lui souris.

— « Eh, P’tit Loup. T’as faim ? » Il acquiesça en mâchant dans le vide et il remit deux doigts dans sa bouche sans cesser de me regarder. Je fouillai dans ma poche sans beaucoup d’espoir et soupirai. « Ben, j’ai pas un clou. Mais sûr qu’un de mes camaros doit en avoir. Je parie un cinclous qu’ils sont avec le Vif, pas toi ? » fis-je.

Et nous nous mîmes en route. Il était encore très tôt et il était possible que Manras et Dil, influencés par le Voltigeur, aient plaqué les journaux et soient encore au refuge, dans la maison en ruines au-dessus du ravin de l’Hippodrome. Ils étaient là. Je les vis devant la maison, debout, formant un cercle avec d’autres gwaks et discutant visiblement de quelque chose d’important. Bon, Manras et Dil ne parlaient pas : c’étaient les plus âgés qui le faisaient. Je les rejoignais déjà quand deux d’entre eux se ruèrent l’un sur l’autre et roulèrent à terre, s’arrachant les cheveux et se couvrant de coups de poing. Les autres se mirent à claquer des mains et entonnèrent la chanson de la bataille, qui consistait simplement à répéter : roule, roule… ! Et en effet, les deux adversaires roulaient. Je bâillai et m’approchai de Dil. Je poussai sa tête.

— « Shour ! Tu sais où il est, le Voltigeur ? »

En me voyant, Manras s’écria :

— « Débrouillard ! Ragok a dit à Lin qu’il veut pas payer les vingt-cinq qu’il lui doit ! »

Et Dil me répondit :

— « Je l’ai pas vu cette nuit, Débrouillard. Il a dit qu’on l’attende ici ce matin parce que peut-être qu’il a besoin de renforts pour je sais pas quoi. Il est où, le Prêtre ? »

Je grimaçai.

— « Il va bien, » assurai-je. Et, méfiant, je répétai : « Quels renforts ? Il veut faire un double avec vous ou quoi ? »

— « Penses-tu, » repartit Manras en riant. Et, baissant la voix comme un comploteur, il me chuchota à l’oreille : « Le Voltigeur, il voltige plus. Il est ambassadeur maintenant. »

— « Ambassadeur ? » répétai-je, sans comprendre.

Manras haussa les épaules, l’air de dire qu’il n’en savait pas plus que moi. Mmpf… Sans chercher à creuser davantage les affaires du Voltigeur, je demandai :

— « Vous avez des clous ? C’est pas pour moi, c’est pour le P’tit Loup. Aujourd’hui, il reste avec vous. Ça court ? »

— « Ça court, » acceptèrent-ils tous les deux.

Je leur souris et me tournai vers Ragok et Lin. La bagarre était presque terminée et ce dernier allait l’emporter. Finalement, Ragok allait devoir payer ces vingt-cinq clous… Un coup de poing marqua la victoire. Ils se levèrent tous les deux, boueux et couverts de bleus, et, avec la dignité du vaincu, Ragok serra la main de Lin. Et voilà, tous amis de nouveau.

— « Bon, j’y vais, » informai-je mes camaros. « Prenez soin du P’tit Loup. Ayô ! »

Ils répondirent à mon salut et, les mains dans les poches, je m’éloignai dans la rue. J’avais à peine fait quelques pas que j’entendis quelqu’un m’appeler :

— « Doublet, et alors ! »

Je me retournai et vis le Vif sortir de la maison en ruines d’une démarche énergique. Les autres gwaks se turent et suivirent le kap du regard tandis que celui-ci s’avançait vers moi. Il tenait à la main un bâton. Et, quand je vis la tête de lynx sculptée, je soufflai. C’était le bâton que m’avait volé le Vif au printemps.

L’elfe roux s’arrêta devant moi. Il avait grandi et il devait à présent mesurer autant que Yal. Il s’appuya sur le bâton tout en disant :

— « Voyons voir, doublet. D’abord, t’arrives en pleine nuit et tu causes avec le Voltigeur jusqu’au matin, après y’a tes camaros qui viennent et qui s’installent ici et, maintenant, tu nous amènes un marmot. Bon, alors, dis-moi une fois pour toutes, gwak : tu pars ou tu restes ? » La question me prit si à l’improviste que je ne sus quoi répondre et il leva le bâton devant mes yeux en répétant : « Tu pars ou tu restes. »

J’acquiesçai. Je pouvais difficilement donner une réponse plus ambigüe et le Vif roula les yeux.

— « Tu pars ? »

— « Je reste, » répliquai-je d’un coup.

La décision n’était pas très difficile à prendre : mes camaros et le P’tit Loup étaient déjà là, je n’avais pas d’autre endroit où aller et le Vif, malgré tout, n’était pas un mauvais type.

Mon doublet arqua un sourcil face à ma brusque réponse et hocha la tête, pensif.

— « Ça, si je décide que tu peux, » nuança-t-il.

Je le regardai sans me montrer ni suppliant ni arrogant, et j’attendis son verdict. L’elfe fit tourner le bâton, joua avec celui-ci et observa :

— « Tout bon gwak passe une épreuve avant d’entrer dans ma bande. » Il marqua une pause et ajouta : « Faisons-le tout de suite. Presque tous ceux de la bande sont là, il n’en manque que trois. T’as le temps ? »

Je haussai les épaules et dis :

— « J’ai le temps. »

— « T’as du cran ? »

Je serrai les mâchoires.

— « Sûr, j’en ai, » affirmai-je.

Le Vif sourit et m’avertit :

— « Te dégonfle pas. »

— « J’me dégonfle pas. »

— « Et fais pas le malin. »

Je grimaçai et ne répliquai pas. Alors, je reçus un petit coup de bâton sur le bras.

— « Suis-moi. »

Il me tourna le dos et appela les autres gwaks. Nous entrâmes tous dans la maison en ruines. Le Voltigeur avait raison : de là, la vue était magnifique. Au loin, on voyait les arbres de la Crypte, les Ravins, le fleuve qui scintillait…

— « Alors, on est tous d’accord ? »

La voix du Vif me rappela que nous étions en pleine initiation. Tous avaient maintenant formé un cercle autour de moi et de l’elfe roux, et ils corroborèrent par des « naturel », des « ça court » et des acquiescements de la tête. Tous, donc, étaient d’accord pour m’accepter dans la bande. Rien de surprenant : nous nous connaissions tous. Certains étaient même des sokwatas du puits et nous partagions la même misère, la même vie. Et ils me tenaient pour un bon gwak.

— « Manras. Dil. Vous aussi, » ordonna le Vif.

Mes camaros entrèrent dans le cercle. Aucun des deux ne semblait savoir exactement ce qui allait se passer. Je leur tapotai le bras pour leur dire que tout était normal et je regardai le Vif dans les yeux.

— « Enlevez vos manteaux et retroussez vos manches, » dit le kap.

Nous posâmes nos manteaux et retroussâmes tous les trois nos manches. Tous les autres gwaks observaient la scène comme ils devaient déjà l’avoir fait pas mal de fois, avec des expressions solennelles et attentives. Le Vif sortit enfin un couteau de son sac. Lui aussi avait remonté ses manches et il dit alors :

— « Je jure par mes ancêtres que je protègerai et aiderai ma nouvelle famille. »

Et, sans avertir, il s’entailla le bras. Une fine ligne rouge apparut. Son bras était déjà couvert de cicatrices, observai-je. Sauf qu’on les voyait à peine car les bras du Vif étaient grêlés comme son visage. Il me tendit le couteau rougi de sang.

— « À toi, maintenant. »

Je déglutis et pensai qu’heureusement qu’il fallait s’entailler le bras et pas la main droite, parce que, dans ce cas, ils auraient été surpris de voir que la mienne ne saignait pas. Manras respirait précipitamment et je chuchotai :

— « Calme-toi, Manras. »

J’empoignai le couteau, plaçai la pointe de la lame un peu plus bas que le coude et prononçai, haut et clair :

— « Je jure par mes ancêtres que je protègerai et aiderai ma nouvelle famille. »

J’inspirai une bouffée d’air et, sans trembler, sous le regard attentif de mes futurs compères, j’imitai le Vif et m’entaillai le bras. Je sentis à peine la douleur : j’étais déjà trop habitué à celle-ci à cause de la sokwata. Stoïque, je passai le couteau à Dil et j’allais lécher ma blessure, mais le Vif m’en empêcha en posant une main sur mon épaule. Il me sourit.

— « Bienvenue dans ma bande, doublet. »

Et je sus, à l’éclat de ses yeux, qu’il se réjouissait vraiment de m’avoir dans sa bande. Je souris à mon tour, content d’avoir passé l’épreuve, et nous nous tournâmes tous deux vers mes camaros. Ceux-ci étaient appréhensifs. Sous mon regard impatient, Dil s’empressa de dire la formule, il se fit une coupure assez ridicule et regarda le Vif l’air de demander : ça ira ? L’elfe roula les yeux, acquiesça et lui donna la bienvenue. Manras, par contre, fut incapable de s’entailler le bras et il bredouilla quelque chose comme quoi il avait le tournis. Le tournis, ta mère… Juste pour une petite coupure de rien du tout au bras ? Finalement, je dus l’aider et mon doublet se racla la gorge avant de dire :

— « Bienvenue dans la bande. » Et, tapotant la joue de Manras d’un air railleur, il ajouta : « Une famille vaut beaucoup plus qu’une blessure, shour. »

Manras acquiesça énergiquement.

— « Naturel ! »

Et, comme pour libérer sa tension, il se promena en bondissant au milieu de tous les gwaks présents, montrant sa blessure comme un trophée. On nous donna une bienvenue générale dans un brouhaha chaotique et, après avoir serré pas mal de mains, je méditai les paroles du Vif. Une famille, me répétai-je. Je regardai mes nouveaux compères qui s’éloignaient, bavardaient, se poussaient, bâillaient, se moquaient… et je souris. Ben, naturel. C’était la meilleure famille que pouvait avoir un gwak. Et elle n’avait rien à envier à aucune autre. C’était une véritable famille. Et, maintenant, c’était la mienne. Mon sourire s’élargit. D’un coup, je trouvai qu’être entré dans la bande du Vif était vraiment une bonne décision.

Je posai la main sur la tête blonde du P’tit Loup, qui regardait l’agitation avec une vive curiosité.

— « Ben, tu t’es trouvé une sacrée famille, P’tit Loup, tu peux pas te plaindre, hein ? » Et je me redressai au milieu des ruines, contemplant la vue magnifique. « Bonne mère, comme c’est joli, » murmurai-je. Et, m’apercevant que le P’tit Loup ne pouvait pas tout voir de si bas, je le pris dans mes bras en lui disant : « Regarde ça, shour ! Ça te plaît, pas vrai ? Hein que t’aimes la maison ? » Le P’tit Loup ne fit aucun geste et je soufflai, en le reposant par terre. « P’tit démorjé. Bien sûr que tu aimes. On n’est pas aussi au chaud que chez la dame, mais, d’ici, on nous flanque pas à la porte… Eh, qu’est-ce que t’as là ? » m’étonnai-je. Je pris sa main menue. Le marmot empoignait un petit os. En le voyant, je m’esclaffai, attendri. « Bonne mère, tu vas être comme moi ! Suce, comme ça, comme ça, mais ne l’avale pas, sinon tu te fumises. Mon maître disait : là où y’a un os, y’a de l’espoir. Il disait que les os renferment des trésors. Tu me crois, shour ? Des trésors ! »

Le P’tit Loup me sourit, l’os entre les dents. Il avait un air si comique que j’éclatai de rire et continuai à me moquer de lui pendant un moment. Je répétai plusieurs fois que je m’en allais, que j’avais des affaires, mais il y avait toujours quelque chose qui me distrayait. Les sokwatas partagèrent avec moi les meilleurs coins pour chercher de l’asofla et, moi, je leur parlai de l’alchimiste et de ses interminables expériences ; j’aidai à nettoyer la maison avec un balai fabriqué par le kap en personne ; et, finalement, avec Lin le Casse-cou, je grimpai sur le mur délabré le plus haut qui restait debout et, là, en haut, Lin voulut me prouver qu’étant théoriquement fils de musicien, il connaissait plus de chansons que moi. Nous nous mîmes à les énumérer au point de nous lasser… Et, bon, entre une bêtise et une autre, je restai là presque toute la matinée. Finalement, voyant qu’un à un, les compères s’en allaient gagner leur pain, je me décidai à bouger et je pris congé de la troupe. L’heure était venue d’aller sauver Rogan.

* * *

Je récupérai les crochets dans ma cachette en plein Labyrinthe et je me dirigeai vers la Rue de l’Os. Je n’entrai pas dans celle-ci, mais dans la rue parallèle. Je pénétrai dans une impasse et, m’assurant que personne ne pouvait me voir, je me mis à escalader une gouttière jusqu’au toit d’un bâtiment. À un moment, je glissai, mais je m’agrippai plus fortement et, quelques instants après, j’étais en haut, dissimulé entre deux toits, non loin, pensais-je, du Foyer. Et, de fait, après avoir traversé deux toits, je tombai sur un édifice un peu plus haut et je crus reconnaître les deux fenêtres du bureau supérieur, où Korther gardait ses vases, ses livres, ses tapis… Il fallait juste espérer qu’il gardait aussi là ses diamants.

Avançant de tuile en tuile, je m’approchai du mur juste en dessous d’une des fenêtres et tâtonnai à la recherche de prises pour escalader. Je trouvai. Et j’hésitai, m’accroupissant contre le mur, songeur. Il faisait jour. Il n’était pas impossible que quelqu’un me voie depuis la rue ou depuis une fenêtre et alors… j’étais dans de beaux draps. En plus, en principe, j’avais promis au petit-fils de Frashluc de le laisser m’accompagner pour voler la Larme du Vent. Si seulement je pouvais avoir la certitude que celle-ci se trouvait dans ce bureau…

Le ciel s’était couvert de nuages gris et, tandis que je réfléchissais, blotti sur mon toit, des flocons de neige commencèrent à tomber. À force de tant réfléchir, j’étais en train de me congeler.

Je bougeai et me dis que je pouvais au moins aller voir s’il était possible d’entrer par cette fenêtre. Enveloppé d’harmonies grises pour me confondre avec le mur, je commençai à escalader. J’arrivai au bord de la fenêtre et tendis la main droite, convaincu que j’allais trouver une alarme, un piège… Rien.

Je fronçai les sourcils et, avec effort, je me hissai. Le rebord était si ridiculement étroit que ce ne fut pas simple de trouver une position stable. J’examinais l’ouverture en me disant qu’il serait possible d’utiliser un crochet en guise de levier quand, à ma surprise, quelque chose sauta et une masse d’énergie me traversa comme un éclair. Elle me foudroya. Je tombai contre les tuiles de la maison voisine et je serais resté là, étourdi, si je n’avais pas été secoué par des spasmes qui me firent rouler vers le vide. Un coup de chance me fit passer près d’une cheminée et une lueur de bon sens me poussa à m’agripper à celle-ci et à l’utiliser comme appui.

Quand les spasmes se calmèrent, je mis un autre bon moment à détendre ma mâchoire et à respirer normalement. J’avais un horrible mal de tête. Comme si celle-ci allait éclater. C’était un cauchemar. D’une main tremblante, je fouillai dans ma poche et pris quelques tiges d’asofla que m’avaient offertes les sokwatas de la bande. Je les mis toutes dans ma bouche. Mais elles ne soulagèrent en rien ma migraine.

Je soupirai. Bonne mère, quel était ce genre de pièges qui ne se détectaient qu’en les activant ? Korther et ses artéfacts…

Encore tremblant, je retournai dans l’impasse et marchai tant bien que mal avec l’impression d’avoir les muscles roidis. J’arrivai au bout de la rue quand j’entendis une voix sur ma droite.

— « Draen ? »

Je clignai des paupières et ouvris grand les yeux. Oh, non…

— « R-Rolg, » bégayai-je. « Je… je suis content de te voir. »

Le vieil elfe me regardait avec curiosité. Il portait un seau plein d’eau dans chaque main. Il agita légèrement la tête.

— « Mm… Pareillement, mon garçon. Aide-moi, tu veux bien ? »

— « Naturel ! » dis-je. Mais, en réalité, comme j’aurais souhaité pouvoir partir de là en courant !

Je pris les deux seaux et nous nous dirigeâmes vers le Foyer, lui, d’un pied boiteux, moi, le cœur battant précipitamment de crainte et de honte. C’est que, bouffres, je projetais de dévaliser Korther.

— « Yal est venu hier soir pour demander où t’étais passé, » dit Rolg d’une voix sereine. Il fit quelques pas de plus et ajouta : « Il va déménager dans une pension plus proche du Capitole. Il dit que tu passes le voir à son travail quand tu voudras. » Il fit une pause. « Ça va, mon garçon ? »

J’acquiesçai. Non, je n’allais pas bien. Ma tête était lourde comme si un tronc m’était tombé dessus. Mais j’acquiesçai malgré tout.

— « Le Chat Noir est au Foyer ? » m’enquis-je.

— « Yerris ? » Rolg souffla. « Non. Il est parti hier sans dire où il allait. Il a dû trouver un travail. Ce jeune parlote plus qu’un crieur, mais, dès qu’il s’agit de parler de lui, c’est comme un mur de pierre. » Il le disait avec une pointe de tristesse et de douceur entremêlées. Il reprit : « Et toi, mon garçon ? Que fais-tu par ici à cette heure ? Je croyais que tu travaillais comme messager. »

Je grimaçai.

— « Et je travaille, je travaille, » assurai-je. « Ce qu’y’a, c’est que j’ai pris une journée de libre. C’est que je devais trouver un endroit pour laisser un marmot. Mais j’ai trouvé, ça y est, et je l’ai laissé avec mes camaros. Vent en poupe, » résumai-je.

Ma voix ne dut pas lui sembler si enthousiaste parce que Rolg me jeta un regard curieux avant de s’engager dans l’impasse et de pousser la porte du Foyer. J’entrai avec les deux seaux. Et mes yeux horrifiés se posèrent aussitôt sur le kap. Un livre entre les mains, Korther se trouvait assis à la table à côté d’une fille de mon âge et il disait à celle-ci en soupirant :

— « Ça ne m’étonne pas que tu aies de si mauvaises notes en géographie, ma fille… »

D’un coup, un BRONG ! fracassant retentit. Un des seaux m’avait échappé et l’eau avait jailli comme une cascade, inondant tout le sol.

Les yeux diaboliques de Korther me foudroyèrent et, une seconde, je voulus disparaître de la surface de Prospaterre.

— « Toi… » siffla-t-il.

Je posai précipitamment l’autre seau, ramassai celui qui était tombé et, entre deux bouffées d’air, je bafouillai à la vitesse de l’éclair :

— « D-désolé. Je le rapporte tout de suite. »

Passant rapidement près d’un Rolg abasourdi, je sortis de là en courant avec mon seau vide et le sang tambourinant contre mes tempes. J’arrivai au puits avant de m’en rendre compte et j’aidai une vieille femme à remplir son propre seau avant de remplir le mien. Une fois cela fait, je m’agenouillai devant celui-ci et plongeai la tête entière dans l’eau. Ce fut une libération. L’eau n’était pas froide, parce qu’elle sortait directement de la Roche. Mais, malgré tout, cela apaisa merveilleusement mon mal de tête.

Des mains m’arrachèrent à mon bien-être. J’entendis une voix courroucée :

— « Gamin stupide ! Les seaux d’eau ne servent pas à ça. Un peu plus et tu te noies. Si j’étais ta mère, je te donnerais une bonne raclée ! »

Je levai une tête dégoulinante d’eau vers le visage d’une femme qui s’éloignait déjà, en me jetant des regards réprobateurs. Je soupirai, jetai l’eau du seau et le remplis de nouveau. C’est alors seulement que je me rendis compte que je n’avais pas de casquette. Où diables l’avais-je laissée ? Dans la maison en ruines ? Non, je me rappelais l’avoir enfoncée bien fermement sur ma tête avant de monter par la gouttière. Elle devait être tombée durant ma crise de spasmes. Ce n’était pas la seule chose que j’avais laissée là-bas : j’avais aussi laissé un des crochets. Dépassé, je frappai la margelle du puits de mon poing et marmonnai :

— « Isturbié, isturbié, isturbié ! »

Et, au lieu de revenir par la Rue de l’Os, je passai par l’autre, je laissai le seau sur un tonneau de l’impasse d’avant et retournai sur les toits. Je trouvai le crochet, juste sous la fenêtre, mais j’eus beau chercher la casquette, je ne la vis nulle part. Finalement, je cachai tous mes crochets sous une tuile à quelques toits de là et, pensant qu’ils devaient se demander pourquoi bouffres je ne revenais pas avec le seau, je fis demi-tour et pris le chemin du Foyer moitié marchant, moitié trottant. Mon mal de tête avait presque disparu. J’arrivai, frappai à la porte et la fillette vint m’ouvrir. Je me rappelai que Korther l’avait appelée « ma fille ». Elle avait des traits de semi-elfe, mais était-ce réellement la fille de Korther ? Jamais je n’aurais pensé que cet elfocane puisse avoir une famille. En tout cas, la semi-elfe me regardait avec curiosité. Moi, je soufflai.

— « Ayô, » haletai-je. « Je laisse ça et je m’en vais, ça court ? »

L’expression troublée, la fillette s’écarta, j’entrai et, ne voyant pas Rolg, je laissai le seau dans le coin le plus proche avec l’intention de faire demi-tour et de partir sans même regarder Korther…

— « Un moment, galopin. »

Je fus tenté de feindre de ne pas avoir entendu, mais j’en fus incapable. Je me tournai vers le kap, évitant ses yeux.

— « Oui, m’sieu ? »

Il y eut un silence.

— « Zénira. Apporte le seau à Rolg, tu veux bien, ma chérie ? »

La jeune semi-elfe acquiesça, ferma la porte d’entrée, souleva le seau et sortit de la pièce, non sans me jeter un dernier coup d’œil curieux. Moi, je la regardais, elle, et la porte de sortie, et le tableau sur la cheminée. Je regardais partout sauf dans la direction du kap Daguenoire. Et s’il savait ? Et s’il avait deviné ? Alors, il allait faire comme Frashluc, il allait m’étriper, il jetterait mon cœur aux chiens et… Je préférai ne pas y penser davantage. Korther rompit le silence.

— « J’ai donné une chance à Yerris et j’ai décidé de t’en donner une à toi aussi. Regarde-moi, galopin. » Je le regardai et il continua posément : « Il s’agit des hobbits. Je t’ai déjà dit qu’ils avaient besoin d’entrer dans un lieu très protégé. En réalité, ils veulent entrer dans une bibliothèque spéciale du Conservatoire. Il se trouve que, toi, tu t’es promené dans ses couloirs pendant plus de six lunes. Du coup, tu vas les accompagner. En échange, si tu accomplis ton travail comme il se doit, je te pardonnerai tes diableries passées et je te donnerai cinq siatos. On est d’accord ? »

J’acquiesçai avant même de commencer à penser à la proposition, qui n’en était pas vraiment une. Les yeux de Korther ne reflétèrent aucune satisfaction, mais plutôt l’incertitude et la méfiance.

— « Si tu gaffes, » reprit-il, « si les autorités vous épinglent, si tu perds les hobbits ou si tu les laisses tomber… je t’expulse de la confrérie. Compris ? »

Et si je vous vole un diamant, m’sieu ?, voulus-je répliquer. Je grattai ma tête trempée en répondant :

— « Naturel, ça court. Je fais le guide, alors, j’ai rond ? »

— « D’une certaine façon, » confirma Korther. « Et tu ouvriras les portes si c’est nécessaire. J’ai gardé les doubles que tu avais faits : je te les donnerai au moment opportun. Tu trouveras les hobbits dans une auberge d’Atuerzo ; elle s’appelle La Fortune. Vas-y tout de suite. Ils souhaitent parler avec toi avant de planifier la sortie et, vu que t’es le seul à parler caeldrique, tu seras le guide idéal. Tant que tu ne nous joues pas un de tes mauvais tours, » ajouta-t-il. Sa voix n’était pas moqueuse, c’était un avertissement, un avertissement sérieux : je ne pouvais tout simplement pas me permettre d’échouer cette fois-ci. Si j’échouais, adieu Daguenoires.

Korther ajouta en haussant la voix :

— « Ma fille, ça ne se fait pas d’écouter derrière les portes. »

Je vis alors la semi-elfe pointer la tête et sortir à découvert, rougissante.

— « Pardon, P’pa. »

— « Bah, bah, assieds-toi et révise ta géographie, » répliqua Korther. « Si tu obtiens moins de huit sur dix cette fois-ci, je remplis ta chambre de cartes. Galopin : tu sais ce que t’as à faire. Débarrasse le plancher. »

J’acquiesçai et ouvris la porte en disant :

— « Ayô, m’sieu. Ayô… euh… »

Je me tus, le regard posé sur le visage de la fillette, essayant de me rappeler son nom. Mais, au lieu de le trouver, je laissai échapper :

— « Moi non plus, j’y connais rien en géographie. »

Je ne sais pas pourquoi bouffres je dis cela. À ma grande confusion, elle me sourit. Je secouai enfin la tête et m’en allai, emportant l’image de la fillette souriante qui ne savait pas sa géographie. Elle avait mon âge. Et portait une jolie robe blanche. Et ses yeux n’étaient pas diaboliques comme ceux de son père, ils étaient châtains…

— « Zénira, » murmurai-je tout en marchant à bonne allure dans les rues des Chats, en direction d’Atuerzo.

Elle s’appelait Zénira. Je soupirai. Je pensai aux hobbits, à Lowen, au diamant… Et je soupirai de nouveau. Je grimpais déjà les escaliers vers le Quartier d’Atuerzo quand je tombai sur un journal abandonné par terre et je le ramassai, non pour le lire mais pour me le mettre sur la tête car il avait commencé à pleuvoir. La pluie se changea en grêle. Un coup de tonnerre éclata. Et quand j’arrivai enfin à l’auberge de La Fortune, j’étais trempé. Heureusement, je savais où je me trouvais : j’étais déjà venu remettre un magescrit là quelques jours auparavant. Je poussai la porte et échappai à la pluie. Contrairement à d’autres auberges, ici, la taverne était plutôt petite, pensée uniquement pour ceux qui résidaient dans les chambres à l’étage. Juste à l’entrée, se trouvait le comptoir. Il n’y avait personne. Je fis quelques pas dans le vestibule et… J’entendis un cri.

— « Un vagabond ! Ferris, il y a un vagabond dans le couloir ! Au voleur ! »

Assise sur une chaise, près de la cheminée du salon, une vieille me signalait du doigt, le visage horrifié. Ma première réaction fut de la regarder avec des yeux ronds. Mais, quand je vis un caïte moustachu surgir par une porte ouverte, bâton en main, je me précipitai vers la sortie. Le caïte m’attrapa en me donnant un coup de bâton et il me grogna :

— « Rends ce que tu as volé, voyou. »

— « Bonne mère, je n’ai rien volé, m’sieu ! » jurai-je. Faute de pouvoir me libérer, je tentai de saisir le bâton persécuteur tout en expliquant : « C’est la vieille, elle a la tête fêlée… Aïe ! C’est vrai ! Je viens juste… J’veux dire, on m’envoie pour un travail ! Des hobbits… Me frappez pas, s’il vous plaît, m’sieu. Y’a pas de raison. »

L’homme avait cessé de me frapper dès qu’il avait entendu parler des hobbits. Il demanda tout de même à une dame qui observait la scène de vérifier qu’il ne manquait pas d’argent dans la caisse derrière le comptoir. Et il me lâcha.

— « Comment s’appellent ces hobbits ? »

J’inspirai.

— « Sho… »

— « Enfin ! » m’interrompit soudain une voix. Au fond du couloir, un hobbit costumé descendait les escaliers. C’était Yabir. Il m’adressa un sourire radieux. « Je t’attendais, mon garçon. Tu en as mis du temps à venir. » Et il claqua des mains en disant avec le même accent horrible : « Par ici ! Viens, monte les escaliers. Chambre numéro cinq. »

Il ajouta quelque chose dans une autre langue, s’adressant à la femme derrière le comptoir. Celle-ci s’empourpra et répondit maladroitement quelque chose que je ne compris pas. Je devinai qu’ils parlaient en owram car je l’avais déjà entendu quelque fois dans la bouche de Miroki Fal et de ses amis. Alors, la vieille du salon lança :

— « Des étrangers, forcément ! Qui ferait entrer des vagabonds dans une maison comme celle-ci, sinon ! Quelle honte ! »

La grippe-clous décrépite était visiblement tout à fait indignée et, si elle avait pu bouger, elle serait probablement venue dans le couloir jeter son venin. Je murmurai entre mes dents :

— « Vieille sorcière. »

Je crois que le moustachu m’entendit, parce qu’il me jeta un regard très noir, mais il ne me frappa pas : il n’osait pas devant le hobbit qui semblait tant apprécier ma présence. Je me hâtai de suivre les consignes de Yabir et de m’éloigner dans les escaliers. Je trouvai la chambre numéro cinq avant que le Souterrien ne me rejoigne. La porte était ouverte et je pus voir Shokinori, assis par terre, les jambes croisées, appuyé contre un lit et un livre entre les mains. À côté de lui, se trouvait Dakis, allongé de tout son long. Je déglutis, je portai une main nerveuse sur le pendentif à la pierre noire et, courageux, je fis un pas en avant. Le loup ne bougea pas. Bon… J’inspirai et souris.

— « Ayô. »

Shokinori secoua la tête et Yabir, qui venait derrière moi, me poussa à l’intérieur en disant joyeusement en drionsanais :

— « Entre, mon garçon. Nous allons mettre au clair le parcours. On m’a dit que tu étais un bon guide. J’espère que c’est vrai. »

Il ferma la porte et je le regardai, déconcerté. Je murmurai en caeldrique :

— « Je croyais que le travail devait être secret, non ? »

Yabir roula les yeux et s’esclaffa, laissant son chapeau sur une petite table, près d’une énorme armoire.

— « Ça dépend quel travail, » me répondit-il dans la même langue. « Mon principal objectif, en venant ici, était de récupérer ça, » admit-il, et il sortit la pierre mauve de sa poche. Il la lança en l’air et la rattrapa, la mine joueuse. « Mais j’ai d’autres objectifs. Je suis un Baïra. Et, en tant que Baïra, avant de rendre l’Orbe Mauve à la Grande Bibliothèque, j’ai le devoir d’observer ce qui m’entoure et d’apprendre autant que je peux. Ce n’est pas la première fois que je voyage à la Superficie. Mais cette ville… est une véritable énigme pour moi. Presque autant que toi, » conclut-il en me souriant.

J’arquai les sourcils. J’avais reculé suffisamment dans la pièce de façon à pouvoir voir à la fois le loup et les deux hobbits. Les yeux de Dakis m’observaient. Mais il ne grogna pas, ni n’aboya, ni se rua sur moi. Finalement, je regardai Yabir plus attentivement et répétai :

— « Une véritable quoi ? »

Yabir jeta un coup d’œil à son compagnon avant de dire :

— « Une énigme. Tu ne connais pas le mot ? »

Je fis non de la tête. Yabir réalisa un geste vague.

— « Disons : un mystère. Dis-moi, tu viens de la Vallée d’Evon-Sil, n’est-ce pas ? »

J’acquiesçai. Yabir me regardait avec amabilité.

— « Et… à moins que je ne me trompe, dans la Vallée d’Evon-Sil, on ne parle pas le caeldrique. »

Je haussai les épaules. Yabir se racla la gorge. Il mit les mains dans ses poches. Et il déclara :

— « Je vais te faire un aveu, mon garçon. Je sais tout. Je sais que tu as eu un maître nakrus dans la vallée, que tu as connu une nécromancienne dans cette ville même, que tu as une main de mort-vivant et… » Il sourit comme pour s’excuser d’une mauvaise plaisanterie tout en ajoutant : « Que tu devais deux siatos à l’Hirondelle et que tu ne connais rien en géographie. Tout cela grâce au pendentif que Shokinori t’a donné. C’était son idée, pas la mienne. Il pensait qu’avec lui, nous pourrions épier cet elfocane Daguenoire et nous assurer qu’il ne se moquait pas de nous… Un très mauvais tour, je l’admets, mais Shokinori n’a pas eu la même éducation que moi, j’en ai peur… Tu te sens bien, mon garçon ? »

Il me le demandait sérieusement ? Ces Souterriens m’avaient épié depuis plusieurs jours déjà en utilisant l’Orbe Mauve, en me mentant et en me disant que ce collier me protègerait du loup et… et il me demandait si je me sentais bien ? Suffoquant, je lui rendis un visage plein de venin, je m’empressai de prendre la petite pierre noire, espionne de ma vie, et je la jetai par terre comme si elle me brûlait.

— « Ça se fait pas, » grognai-je en drionsanais.

Yabir fit une moue désolée.

— « Je le sais et je le regrette. Toutefois, j’ai cru comprendre que, toi, tu nous as épiés quand vous aviez l’Orbe et, nous, l’Opale. »

J’encaissai ça, je l’assimilai et secouai la tête. Non, ce n’était pas la même chose.

— « Moi, je voulais pas vous épier, » protestai-je.

— « Nous non plus, nous ne voulions pas t’épier, » assura Yabir. « Notre intérêt était centré sur Korther. »

— « Je reconnais que c’était un mauvais tour, » intervint Shokinori, en posant son livre. « Et je le regrette. Par chance, tu es tombé sur des Baïras. Cela aurait pu être pire. »

Je les regardai tour à tour. Par… chance ?

— « Vous n’allez pas me dénoncer pour sorcellerie ? »

Yabir s’esclaffa discrètement, avec une certaine nervosité.

— « Non, mon garçon… » Il fit une pause et rectifia : « Pas si tu réponds à nos questions. »

Tes questions, pose-les à ta mère, pensai-je, de mauvaise humeur. Et je crachai sur le sol. Je ne pus m’en empêcher. Aussitôt, j’entendis le grognement guttural de Dakis et toutes mes alarmes se déclenchèrent. Je fis un bond en arrière, atterré, et, à peine vis-je le loup bouger, je commençai à escalader l’armoire. J’avais déjà vu les prises possibles et je les utilisai comme si j’étais déjà monté mille fois sur le meuble. Je me hissai en haut tandis que Yabir marmonnait :

— « Tu veux te taire, maudit cerbère ? Shokinori, dis-lui de se taire. »

Celui-ci n’avait pas bougé. Il avait l’air amusé.

— « Il défend ton honneur, Yabir. Si ce garçon avait craché après toi à Yadibia… »

— « C’est une autre culture, » répliqua Yabir, irrité. « Dakis, ça suffit ! »

Il prit le loup par la peau du cou alors que celui-ci continuait de grogner, imperturbable, assis au bas de l’armoire. Ses yeux jaunâtres ne me lâchaient pas. Et, moi, je ne le quittais pas des yeux non plus. Mais ma vue s’emplissait aussi d’autres loups qui approchaient. Ils étaient sept au total. Comme les chiens d’Adoya. Et mon maître nakrus était là aussi, mais très loin, si loin que je ne l’entendais pas, si loin qu’il ne pouvait pas m’aider…

Je frappai mon front contre le bois de l’armoire. Je le fis volontairement, pour voir si les harmonies disparaissaient d’un coup. Ça ne marcha pas. Pas plus que ne fonctionnaient mes tentatives pour les défaire : mon maudit esprit les créait et recréait inlassablement.

— « Emmène-le dehors, » exigea Yabir.

— « Pas question, » répliqua Shokinori. « Je ne vais pas te laisser seul. »

— « Ah ! Tu crois qu’un gosse peut me faire du mal ? » se moqua Yabir.

— « Vu comme tu es maladroit ? À coup sûr, » se moqua l’autre. « C’est un gosse humain : il est aussi grand que toi. Et tu as déjà un peu vu comme il vit. Comme tu dis, c’est une autre culture. »

— « Shokinori, » soupira Yabir avec patience. « Le garçon est mort de peur. Je te remercie de t’inquiéter pour moi, mais… maintenant sors et emmène ce diablotin de quadrupède. » Le grognement s’arrêta. « Je parle sérieusement, » insista Yabir. « C’est un ordre. »

Shokinori soupira.

— « Comme tu voudras, ô grand Baïra… »

On entendit une agitation de pattes contre le bois, suivie d’un bruit de porte qui s’ouvre et se ferme. Et le silence revint, uniquement interrompu par le fracas de la pluie contre les fenêtres. Malgré tout, je continuais à entendre des grognements. Une partie de moi savait qu’ils n’étaient pas réels. Et j’étais furieux d’être incapable de les chasser d’un coup. Tout ça à cause d’un maudit chien, ou cerbère ou quoi que soit cette bête.

Il y eut un raclement de gorge. Et une autre longue pause. Alors, quelque peu tranquillisé, je demandai sans regarder en bas :

— « C’est quoi, un Baïra ? »

J’entendis un claquement. Je jetai un coup d’œil. Yabir s’était assis sur un lit et il avait fermé le livre de Shokinori.

— « Un Baïra, » dit-il enfin d’une voix sereine, « cherche la connaissance du monde, il aime ce qui est nouveau, il tolère ce qui est différent, il essaie de comprendre ce qu’il ne comprend pas et assume qu’il ne peut pas tout comprendre. Et, finalement, il transmet ce qu’il apprend à ses disciples. Voilà ce qu’est un Baïra. »

— « C’est une confrérie ? » m’enquis-je avec curiosité.

— « D’une certaine façon, » admit-il.

— « Et vous êtes tous des hobbits ? »

Depuis le haut de mon armoire, je le vis sourire.

— « Non. N’importe quel saïjit peut être un Baïra s’il le souhaite. »

Je fronçai les sourcils, méditai et demandai en drionsanais :

— « Même un gwak ? »

Yabir leva les yeux et fit une moue embarrassée.

— « Que signifie exactement le mot ‘gwak’ ? »

La question me laissa pensif. Fichtre, comment expliquer ça à cet étranger ? J’ouvris plusieurs fois la bouche, mais, finalement, je ne lui donnai aucune réponse. Je me contentai de dire :

— « Un gwak est un gwak. »

Et je me sentis un peu honteux parce que Yabir m’avait donné une explication beaucoup plus élaborée de ce qu’était un Baïra. Après un silence, le hobbit fit :

— « Ton maître s’appelait Narsh-Ikbal, n’est-ce pas ? »

Je détournai les yeux du plafond et les posai sur le Souterrien, abasourdi. Narsh-Ikbal ? Je secouai la tête.

— « J’en sais rien. Moi, je l’appelais maître. »

— « Mm, » médita Yabir. « Il n’existe pas beaucoup de nakrus qui soient vieux de plus de cinq siècles et qui soient originaires de cette zone. Tu as mentionné des noms de nakrus, amis de ton maître. Mais tu n’as pas mentionné Narsh-Ikbal. » Il fit une pause et se racla la gorge. « Tu peux descendre de cette armoire, tu sais. Dakis n’est plus là. N’aie pas peur de ce cerbère : il ne mange pas de viande saïjit depuis de nombreuses années. »

Je jetai un regard méfiant vers la porte et je faillis lancer un sortilège perceptiste pour m’assurer que le loup ne se trouvait pas là… mais je me retins et, avec précaution, je descendis jusqu’à la petite table et atterris d’un bond en déclarant :

— « Korther m’a dit que je devais travailler pour vous. Que je devais vous aider à entrer dans la maison des magiciens. »

— « Et il y a quelques heures, c’était bien le cas, » confirma Yabir. « Mais, il se trouve que, par hasard, j’ai connu, ce midi, un gentilhomme qui est très ami de la Magicienne Suprême. Nous avons sympathisé et il m’a promis qu’il intercèderait en ma faveur pour que je puisse entrer et consulter les bibliothèques… De sorte que, contrairement à ce que je pensais, je ne vais pas avoir besoin d’enfreindre les règles de cette ville. Du moins pour le moment. »

Il ajouta quelque chose en owram en guise de citation savante. Il avait l’air content. Moi, je le regardais comme s’il m’avait offert un pain et me l’avait ôté de nouveau.

— « Alors… t’as pas besoin de moi, » dis-je.

Yabir leva l’index.

— « Assurément, pas pour entrer dans l’édifice en cachette. Chose dont je me réjouis. Tu informeras Korther de ma part et tu lui diras que l’autre marché tient toujours. »

Je lui jetai un regard curieux. L’autre marché ? Fichtre. Korther et ses vingt-mille marchés… Alors je fronçai les sourcils, pensif. Vu le ton du hobbit, il ne semblait pas être au courant pour le diamant. À moins qu’il le dissimule très bien… mais si vraiment il n’était pas au courant, si vraiment il n’avait pas écouté ma conversation avec Frashluc à travers l’Orbe Mauve… eh bien, bonne mère, si seulement c’était vrai !

Face au regard interrogateur du hobbit, je réagis, acquiesçai et répondis en drionsanais :

— « Ça court, je le lui dirai, pas de souci. »

— « Merci. » Yabir croisa les jambes tout en ajoutant : « D’un autre côté, mon garçon, j’ai pensé à… cette histoire de nécromancie. Chez les miens, c’est vu comme une magie aberrante et sacrilège. Et ici aussi, à ce que je vois. » Il hésita. « En tant que Baïra, je tolère tes pratiques, mais je ne les approuve pas. Je te conseille vivement de ne jamais essayer d’en apprendre plus que ce que tu sais déjà. Cela ne te ferait aucun bien. Si tu es prêt à suivre mon conseil, » ajouta-t-il sur un ton plus léger, « je t’offre l’honneur et la chance de travailler avec le fils du Grand Baïra en personne. Avec toute l’humilité du monde. Vois-tu. Je pense écrire une chronique sur mon voyage quand je reviendrai à Yadibia. J’ai déjà beaucoup visité les zones hautes de la ville. Le grand marché. Et même Menshaldra. Mais les bas quartiers sont encore un mystère pour moi. La seule fois où nous y sommes entrés, Shokinori et moi, nous nous sommes perdus. C’est pour cela que j’aimerais que tu m’offres ton aide. Un simple travail de guide. Rien de plus facile. Je me suis rendu compte, en écoutant à travers l’Orbe Mauve, qu’observer de loin, ce n’est pas du tout pareil que d’observer de près. J’aimerais donc que tu me guides dans le quartier des Chats et que tu me présentes les lieux où vous vivez les… ‘gwaks’. Où vous dormez. Que tu m’expliques comment vous gagnez votre pain. Je n’ai jamais étudié quelque chose comme ça et il me semble que c’est un thème qui, sans aucun doute, intéressera plus d’un étudiant à Yadibia. Que me dis-tu ? »

Je clignai des yeux, stupéfait.

— « Une chronique ? » répétai-je. « C’est quoi, ça ? »

— « Un livre, » expliqua Yabir. « Et il y aurait un chapitre entier dédié aux gwaks. Qu’est-ce que tu en penses ? »

Fichtre. Ce que j’en pensais ? Pff… Ben, c’était difficile à dire. Absurde et flatteur en même temps, peut-être.

— « Ça marche, » acceptai-je. « Mais tu payes ? »

Yabir fit une moue.

— « Bon… Peut-être un peu. Mais ce serait seulement une journée. Deux jours au plus. Je te ferai savoir quand cela me conviendra. Tu as une adresse à laquelle je peux t’envoyer une note ? »

J’arquai un sourcil.

— « Euh… Une adresse. Ben, naturel. Euh… »

Je pensai à l’Hirondelle, mais ensuite je me dis que peut-être que le directeur m’avait déjà viré pour absentéisme. Je pensai à la boutique du barbier et me dis : pas question. Yal allait déménager, d’après Rolg. Et je n’allais pas donner l’adresse du Foyer. Je soufflai.

— « Rue de l’À-pic, la maison en ruines. C’est là que j’habite maintenant. Y’a pas de numéro. »

Yabir acquiesça, souriant.

— « Bien. Merci. »

— « Tu vas parler de quoi dans ce chapitre ? » interrogeai-je, intrigué. « Rien de mauvais sur nous, hein ? »

— « Bien sûr que non, » assura Yabir, en se levant. « J’écrirai avec l’objectivité de l’érudit et l’émotion du poète. Comme disait Xénolotès, mêle le calcul à la musique et tu approcheras la Vérité. »

J’arquai un sourcil et, après un silence méditatif, je fis :

— « Dis. Si l’Orbe Mauve était dans les Souterrains, comment est-ce qu’elle s’est retrouvée si loin ? »

— « Ah, » dit Yabir, en secouant la tête, l’air surpris par le changement de sujet. « C’est une longue histoire. » Il me regarda et, voyant mon expression attentive, il sourit. « Tu veux l’entendre ? »

— « Rageusement, » répondis-je en drionsanais. Yabir arqua un sourcil et je traduisis en caeldrique : « Oui. »

— « Mm. Bon, » médita le hobbit. Et il sortit de sa poche la pierre mauve et la petite pierre noire que j’avais jetée avant par terre. Il les observa avec un mélange de tendresse et de fascination tout en racontant : « L’Orbe Mauve et l’Opale Noire sont en réalité une même relique que Marévor Helith a fabriquée il y a presque mille ans. Un jour, il y a plusieurs siècles, ce nakrus s’est repenti d’avoir été un roi nécromancien et d’avoir pris des vies à l’aide de ses morts-vivants. Il s’est repenti, et il a distribué quelques objets entre ses amis. Il a offert l’Orbe Mauve et l’Opale Noire à un vieil ami qui, à sa mort, les a donnés au Grand Baïra d’il y a quatre siècles. Il y a quelques lunes à peine, aussi bien l’orbe que l’opale se trouvaient encore à la Grande Bibliothèque de Yadibia, bien à l’abri. Malheureusement, » soupira-t-il, « quelqu’un a volé l’Orbe. Depuis très longtemps, on raconte que l’Opale Blanche à laquelle l’Orbe est aussi lié se trouve en quelque lieu caché, auprès d’un trésor. Une croyance qu’aucun Baïra n’a encore confirmée. Mais l’espoir creuse des tunnels. Le voleur s’est enfui de Yadibia et a suivi le lien. Là où d’autres Baïras avaient échoué, il pensait triompher. Mais, en réalité, c’était un étudiant sans grande expérience et… il est entré dans un endroit très dangereux. Des mercenaires de Yadibia le pistaient en utilisant l’Opale Noire. Mais ils ne sont pas arrivés à temps pour le sauver. » Il secoua tristement la tête. « Le garçon est mort noyé et l’Orbe a disparu. Et bon, mon père et les autres savants m’ont assigné la tâche d’aller le chercher, ils m’ont donné l’Opale Noire et j’ai quitté Yadibia avec Shokinori et son cerbère. J’ai retrouvé la trace de l’Orbe, je l’ai suivie et j’ai arpenté et arpenté des tunnels interminables, jusqu’au jour où je l’ai enfin trouvé. À la Superficie, ni plus ni moins. Dans une ville qui, selon certains de mes amis cartographes, se trouve seulement à quelques kilomètres de Yadibia. Sous le ciel. Et la pluie, » ajouta-t-il avec une grimace.

Je le regardai, captivé. Un trésor, l’Orbe Mauve dissimulait le chemin vers un trésor ! Comme dans les contes. N’était-ce pas merveilleux ? Les derniers mots de Yabir me ramenèrent à la réalité.

— « Bonne mère ! Alors, comme ça, Yadibia est enfouie à l’intérieur de la Roche ? Cette Roche ? » m’exclamai-je, incrédule, en drionsanais.

— « Hein ? Non, non, non, mon garçon. Je parle de la terre, » expliqua-t-il. « D’après certains, ma ville se situerait entre Estergat et Tribella, à environ mille-cinq-cents mètres de profondeur. C’est une des raisons pour lesquelles je souhaite entrer dans ce lieu que vous nommez ‘Conservatoire’. Je suis sûr qu’il existe un passage secret vers les Souterrains qui nous écourterait le voyage de retour. Et je le trouverai. » Il sourit d’un air satisfait. Alors on entendit un bruit étrange de cloches et son expression se transforma. Il sortit quelque chose qui ressemblait à une montre de poche et souffla. « Par la Gargouille, quatre heures déjà, et j’ai rendez-vous avec ce gentilhomme dans une demi-heure ! Petit, merci d’être venu et d’avoir accepté ma petite proposition. Mais que diables… ! » se plaignit-il, en jetant un regard contrarié vers les fenêtres. « Ce toit que vous appelez ciel est un véritable arrosoir ! »

Je souris.

— « Rageusement rond, » approuvai-je en drionsanais. « Peut-être que tu préfères la neige. Ça fait pas de bruit quand ça tombe. Bon, ayô et merci pour l’histoire. J’aime bien quand on me raconte des histoires. Mon maître m’en racontait beaucoup. Mais, dis donc… » Le hobbit s’affairait dans la chambre, cherchant son manteau, son écharpe… Je m’interrompis pour lui tendre le chapeau posé sur la petite table et je repris : « Que personne ait vu ce trésor, ça veut pas dire qu’il existe pas, j’ai pas rond ? »

Yabir mit son chapeau et m’adressa une moue amusée.

— « Qui sait. Les légendes ont souvent un fond de vérité. »

Je me mordis la lèvre, souriant, et me lançai avec entrain :

— « J’adore les trésors. Si tu essaies de le chercher, je te file un coup de main. Moi, je peux aider beaucoup quand je veux. Mon cousin dit que ch’suis un expert en harmonies et… »

— « Merci, mon garçon, » m’interrompit Yabir avec un raclement de gorge. « Mais je ne cherche pas le trésor. »

Malgré son expression amusée, je perçus un brin de nervosité dans ses yeux. Menteur, pensai-je. J’affichai une mine sceptique et moqueuse.

— « Ben, dommage. S’il y a un trésor, pourquoi ne pas aller le chercher ? »

Yabir roula les yeux et m’ouvrit la porte.

— « Parce que pour l’instant, » répondit-il posément, « tous ceux qui l’ont cherché sont morts. Bon après-midi, mon garçon. »

Je soupirai et, après avoir adressé un regard déçu au hobbit, je sortis dans le couloir et jetai un coup d’œil à gauche et à droite pour m’assurer que le loup n’était pas là. Je ne le vis pas. Je descendis les escaliers. Je passai devant la dame du comptoir et, en voyant la vieille assise dans le salon, je souris largement et lançai :

— « Ayô, vieille sorcière ! »

J’ouvris la porte et sortis de là à toute vitesse sous une pluie d’eau et de malédictions.