Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat.

19 La dame

Frashluc m’envoya avec Jarvik pour que celui-ci me donne du matériel et, dès que je me levai, Lowen, le petit-fils, demanda à son grand-père la permission d’aller avec nous. Le grand-père la lui donna. Nous descendîmes tous les trois un bon nombre d’escaliers jusqu’à une salle où Jarvik me rendit mon livret de sortie de prison ainsi que les couteaux que Rogan avait achetés la veille. Il me présenta un jeu de crochets et Lowen voulut me prêter des gants qui, selon lui, avaient appartenu à un fameux voleur de Véliria. Sans surprise, ils s’avérèrent trop grands pour moi et l’Albinos dut les ranger de nouveau dans une malle.

— « C’est vraiment dommage, » soupira Lowen. « T’aurais été vraiment bien avec ! »

Je lui jetai un regard curieux et, d’un coup, je pensai que le garçon, loin de vouloir se moquer, tentait de fraterniser avec moi. Fraterniser avec moi ! Lui qui était vêtu comme s’il allait se présenter au Parlement !

Comme l’Albinos était occupé à fermer la malle, Lowen s’approcha de moi et me chuchota :

— « Eh, dis-moi une chose. »

— « Quoi ? »

— « C’est bien vrai que tu as créé des ombres ? »

Ses yeux brillaient de curiosité. J’acquiesçai avec désinvolture.

— « Ben, naturel. »

Il sourit, enthousiasmé.

— « Tu me montres ? »

J’arquai un sourcil et, après avoir vérifié que Jarvik nous tournait le dos, je créai un petit nuage d’obscurité. Un très petit nuage, parce que ma tige énergétique était encore moribonde. Le visage de Lowen ne s’en illumina pas moins. Il jeta un coup d’œil rapide vers Jarvik et murmura :

— « Tu sais parler owram ? »

Je plissai un œil. Voulait-il me dire quelque chose qu’il ne souhaitait pas que l’Albinos comprenne ? Je haussai les épaules.

— « Non. Ça, c’est la langue des grippe-clous. »

Je le dis comme ça, sur un ton un peu méprisant, mais Lowen Frashluc ne s’offensa pas. Il acquiesça, sourit et, avec l’expression fière de celui qui prononce un mot nouveau, il répondit :

— « Naturel. »

Amusé, je lui rendis son sourire et le regardai de haut en bas. Malgré ses atours, il n’avait pas l’air d’un mauvais type. Profitant de ce que l’Albinos repoussait la malle sous un meuble, Lowen me dit si bas que, même moi, je faillis ne pas l’entendre :

— « Dis. Je peux aller avec toi ? Pour voler la Larme. Je veux aller avec toi, » réaffirma-t-il.

Je le dévisageai. Le petit grippe-clous… il voulait m’aider à voler le diamant ? Une fois la surprise passée, je fronçai les sourcils, pris un air peu convaincu puis répondis :

— « Tu sais où est Rogan ? Mon compère, » précisai-je. Il acquiesça avec dans les yeux un éclat de peur et d’excitation. Sans y réfléchir beaucoup, je décidai : « Ben, apporte-lui tout ce qu’il te demande. Si tu le fais, je t’emmène. Ça court ? »

Lowen ouvrit la bouche, vit que l’Albinos se dirigeait déjà vers nous en traversant la salle, et il acquiesça.

— « D’accord. Ma chambre est au premier étage, près du vieux cerisier. Elle a des rideaux rouges. »

Je réprimai mal mon sourire et hochai la tête. Il hésita avant de me tendre une main comme un gentilhomme. Mon sourire s’élargit et je la lui serrai. Il portait des gants.

— « Eh. Donne-moi tes gants et peut-être même que je t’appelle compère, » lui dis-je.

— « Pas question, » intervint l’Albinos, en nous rejoignant. « Ne lui donne rien, Lowen. Tu ne veux tout de même pas mécontenter ta mère. »

Le petit grippe-clous, qui avait déjà commencé à ôter ses gants, les remit, l’air mi-attristé mi-effrayé. Je roulai les yeux.

— « Ça ne fait rien, » assurai-je. « C’était pour remplacer les gants du fameux voleur Kaproko… Kapre… »

— « Karabi, » m’aida Lowen, en s’esclaffant.

L’Albinos se racla la gorge, avec une mine patiente.

— « Sortons, les garçons, » nous pressa-t-il.

Nous sortîmes de la pièce et l’Albinos nous conduisit jusqu’à la porte principale. Il me mit une pièce de monnaie dans la main. C’était une pièce en or.

— « Au cas où t’aurais besoin d’acheter quelque chose d’autre. Rappelle-toi : plus tu mettras longtemps, pire ce sera pour toi. Bonne chance. »

Je perçus, au fond de ses yeux, un éclat de compassion. Curieusement, ceci m’inquiéta plus que n’importe quelle menace. Je jetai un coup d’œil à Lowen et vis que lui, par contre, semblait plein d’espoir. Avec une moue, je glissai la pièce dans une de mes poches, tournai la poignée de la porte et lançai sur un ton grave, ne m’adressant à personne en particulier :

— « Ah !, s’il arrive quelque chose à mon compère, je vais gronder comme un dragon, c’est clair ? Ayô. »

Et je sortis. Je faillis freiner d’un coup en voyant qu’en face de moi, s’étendait le Parc des Pierres. Fichtre. Je fis volte-face. L’édifice où vivait Frashluc se trouvait juste à la frontière entre le quartier d’Atuerzo et celui des Chats. J’ignorais si c’était là que se trouvait Rogan. Qui sait, peut-être m’avaient-ils transporté endormi à travers tout le quartier des Chats. Ou peut-être pas. Je n’en savais rien. En tout cas, je doutais que, la nuit précédente, Frashluc ait fait entrer tout son cortège de traîtres par cette porte. Je tournai la tête vers la droite, vers la gauche… et je vis qu’effectivement un cerisier poussait là, dans un petit espace vert, près de la maison. Et que la fenêtre qui était juste devant, au premier étage, avait des rideaux rouges. J’aspirai l’air froid de l’après-midi. Bon. Le petit grippe-clous avait intérêt à s’occuper du Prêtre comme d’un roi.

Je m’éloignai dans la large rue qui entourait le parc, descendis des escaliers et entrai dans le quartier des Chats. La première chose que je fis fut de me rendre à La Rose du Vent demander : un casse-croûte, monsieur le tavernier ! Et je posai le doré sur le comptoir. Il me rendit quatre-vingt-cinq centimes et je sortis de là en arrachant de féroces bouchées à mon repas. Bonne mère, qu’est-ce que j’avais faim ! Si faim qu’en passant devant un magasin de friandises, j’entrai, en achetai quelques-unes et les engloutis en allant jusqu’au fleuve pour refaire mes réserves d’asofla. Je descendis, descendis et descendis toute la Roche, d’un pas plus régulier qu’énergique. Quand j’arrivai en bas, la nuit tombait déjà. L’asofla poussait en grande quantité sur la rive juste à côté du Pont de Lune. Tout était désert, car il n’y avait là ni digue ni promenade mais de petits jardins potagers, des arbres et des broussailles. Je me hâtai de cueillir l’asofla et, cela fait, j’avais à peine mis une tige dans ma bouche que j’entendis soudain une grosse voix :

— « Eh ! »

Un elfe noir avec des airs de paysan sortit d’un jardin et se précipita vers moi en criant comme un désespéré :

— « Crache ça, idiot, c’est du poison ! »

Je me carapatai. Je courus, me griffai aux broussailles, me piquai le pied avec quelque chose et, enfin, j’arrivai sur la Place de Lune. À ma stupéfaction, l’homme continuait à crier derrière moi. Démons, se pouvait-il que cet elfe s’inquiète à ce point pour ma santé ?

Entendant les cris et me voyant poursuivi, un mouche arriva au pas de course avec la claire intention de vouloir m’arrêter. Je l’évitai, tombai sur un autre mouche et portai les mains à ma tête en hurlant :

— « Y’a un fou qui me poursuit ! Y’a un fou qui me poursuit ! »

Le mouche sur lequel je tombai me prit par le bras et me secoua pour que je cesse de crier. Finalement, je me tus. Et ce fut une chance, parce que, grâce au silence, le paysan put expliquer que non, je n’étais pas un voleur, qu’il m’avait simplement vu manger une plante vénéneuse.

— « De l’asofla, la main du diable ! » expliqua le paysan, altéré. « S’il vous plaît, ne rudoyez pas ce pauvre garçon. »

L’agent ne me rudoyait pas : il me tenait seulement fermement. Sans répliquer, il plongea une main dans ma poche la plus rebondie d’où dépassaient des tiges et il sortit une poignée d’asofla. Aussitôt, une expression de pure stupéfaction se dessina sur son visage. Il me dévisagea, tourna les yeux vers son compagnon de métier, puis reporta de nouveau son regard sur moi. Finalement, il s’éclaircit la voix.

— « Ouh là, ouh là. Mon garçon. C’est du poison, ça. Je ne peux pas croire que tu ne le savais pas. Et, si tu le savais, ça signifie sans aucun doute que… »

— « Tu as des parents ? » interrogea le compagnon, interrompant l’autre mouche.

J’acquiesçai sans y penser et je fronçai les sourcils, surpris. Diables comme ça me faisait bizarre d’affirmer que j’avais des parents…

— « Où vivent-ils ? » demanda le mouche qui me tenait. En voyant que je ne répondais pas, il répéta sa question. Et, comme inspiré d’une subite idée, il ajouta : « Si tu ne réponds pas, nous devrons le découvrir nous-mêmes et tes parents paieront les frais. Tu ne veux pas qu’ils perdent de l’argent par ta faute, n’est-ce pas ? »

Je fis non de la tête, confus.

— « Non, m’sieu. Mais je… »

— « L’adresse, petit, » insista le mouche.

Sa voix s’était adoucie. Il se montra amical et tout et, finalement, je fus incapable de ne pas répondre et je lui dis :

— « Douze, Rue du Ponant, dans le quartier de Tarmil. Mais, m’sieu, eux, ils ne… »

Le mouche me poussa avec gentillesse.

— « En route, petit. Et en silence. »

Je jetai un regard rancunier au paysan altruiste, responsable de tout ce foin, et je suivis le mouche sur la Place de Lune avec nervosité. Le mouche me pressa pour que nous prenions un omnibus qui passait. Nous montâmes. Je n’arrivais pas à le croire : c’était la première fois que je montais dans un omnibus ! Malheureusement, le voyage fut une véritable torture pour moi. Pourquoi bouffres avais-je donné l’adresse du barbier au mouche ? Pourquoi celui-ci avait-il insisté pour m’y emmener ? Il valait mieux ça que l’Œillet, naturel, mais… j’étais sûr que cela signifiait un « adieu, famille » sans retour. J’eus envie de sauter à bas de la voiture et de partir en courant, mais le mouche était assis à côté de moi. Il m’aurait attrapé aussitôt et, qui sait, peut-être qu’alors, il se serait fâché et qu’il aurait eu l’idée de me fouiller. Et alors, il aurait découvert les crochets et les deux couteaux. Et, paf, de nouveau à l’Œillet pour va savoir combien de temps.

L’Avenue était bondée de monde qui montait, descendait, parlait par petits groupes, entrait et sortait des tavernes… Enfin, nous arrivâmes chez le barbier. Nous mîmes pied à terre. Il y avait encore de la lumière dans la boutique et, à travers la vitrine, je vis que le barbier s’appliquait à peigner les cheveux d’un vieil homme qui me parut presque chauve.

— « Tiens-toi tranquille, » exigea le mouche, l’air exaspéré.

Je cessai de m’agiter et mon cœur se mit à battre plus vite quand le mouche frappa à la porte. Ce fut Samfen qui ouvrit.

— « Bonsoir, mon garçon. Est-ce que je peux parler à ton père ? » demanda le mouche.

Samfen était resté bouche bée. Finalement, il réussit à balbutier :

— « P-Père ? C’est la police. »

Après un silence, on entendit des pas s’approcher rapidement et le barbier apparut. Ses yeux me transpercèrent comme des flèches. Quelques secondes à peine. Mais les secondes me semblèrent des siècles. Puis il promena le regard dans la rue, prit un air très sombre, peut-être parce qu’il y avait quelque voisin qui observait la scène avec curiosité et, alors, il parla avec le mouche, lui souhaita « bonsoir » d’une voix d’outre-tombe et l’invita à passer. Nous entrâmes. Le mouche lui raconta ce qui était arrivé sur le ton de celui qui dit : votre fils a tenté de se suicider, mais, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas si grave, sûr qu’une bonne correction arrange tout, je suis sûr que vous êtes un bon père. Le barbier paya les trajets en voiture et le « dérangement », le mouche me tapota doucement l’épaule et s’en fut, me laissant face au regard terrible du barbier, les sourcils froncés du vieux client et l’expression choquée de Samfen. Je n’ouvris pas la bouche. Le client s’empressa de sortir de là et, avançant sans doute l’heure de fermeture, le barbier tourna l’écriteau pour fermer la boutique, il poussa les verrous, tira les rideaux et demanda sèchement à Samfen de prendre la lanterne. Alors, il m’indiqua la porte au fond de la pièce d’un index impératif.

J’avançai en pensant que, si un regard pouvait tuer, à cet instant, je me serais spirité en un paix-et-vertu.

La salle à manger était vide à l’exception du petit frère de neuf ans environ, qui était assis à la table, écrivant dans un cahier, la mine ennuyée. Il nous regarda entrer, les yeux grands ouverts.

— « Sarova, va dans ta chambre, » ordonna le père.

Promptement, l’enfant ramassa son cahier, son encrier et sa plume et sortit de là avec Samfen, sans un mot. Et le barbier et moi, nous restâmes seuls. Je ne le perdis pas de vue. Et avec raison. Le barbier fit le tour complet de la table et revint à grandes enjambées.

— « Gamin stupide ! » éclata-t-il. « Tu crois que ce sont des manières d’attirer l’attention ? En essayant de te tuer ? Est-ce que tu te rends seulement compte de ce que cela signifie, se tuer, mon garçon ? » Il arriva devant moi et s’arrêta, l’expression moitié incrédule, moitié furieuse. « Tu dois être content. J’ai perdu presque tout ce que j’ai gagné aujourd’hui pour payer ta stupidité ! Tu crois peut-être que mes enfants sont riches parce qu’ils ont un toit ? Et mon client et tout le voisinage… »

Il suffoqua. Moi, je suffoquais intérieurement. Dès que je vis sa main s’approcher, je m’échappai, contournai la table en courant et, comme le barbier m’ordonnait de m’arrêter, je sortis des pièces que j’avais dans ma poche :

— « C’est pour vous, m’sieu. Pour vous et mes petits frères et sœurs… »

Je déboursai tout à la hâte, toutes les pièces que j’avais, j’inclus les bonbons qui me restaient et je laissai tout sur la table. Là, tout pour ma famille. Alors, prudent, je levai les yeux et regardai le barbier dans les yeux. Je pris un air de chien battu et avouai, en essayant de lui inspirer pitié mais avec une totale franchise :

— « Je voulais pas qu’on m’envoie au dépôt ! »

Le barbier secouait la tête, avec l’air de celui qui essaie de se calmer et n’y parvient pas. Finalement, il m’attrapa par le cou, me poussa à travers la moitié de la pièce, ouvrit une porte et me poussa à l’intérieur en disant :

— « Si tu essaies de te suicider maintenant, c’est moi qui t’enverrai au dépôt. Et pareil si tu ouvres la bouche, » me prévint-il, en voyant qu’effectivement, j’étais en train de l’ouvrir.

Je la refermai, il ferma la porte, j’entendis même une clé tourner dans la serrure. Et les pas s’éloignèrent. Autour de moi, tout était dans le noir. La lumière ténue qui passait par la fente sous la porte ne parvenait pas à éclairer. Et avec ma tige consumée, je n’osai lancer aucun sortilège. Je tâtonnai. Je constatai que je devais me trouver dans une sorte de débarras. Partout où je mettais les pieds, je heurtais quelque chose. Finalement, je m’assis, enlaçai mes genoux et maudis les mouches, les uns parce qu’ils te volaient et t’attrapaient et les autres parce qu’ils t’empoisonnaient la vie en voulant faire le bien.

Bouffres.

Je fus saisi par des éternuements. Tout, là, sentait le vieux. Ma main toucha quelque chose de mou et j’imaginai qu’on m’avait enfermé avec un monstre. Puis le monstre se changea en cadavre et, au bout d’un moment, mon horreur fut telle que je me décidai à lancer une petite lumière harmonique et je constatai que le monstre était, en réalité, un panier avec des pelotes de laine, rouge, noire, bleue… Mon sortilège s’effilocha et je me dis : plus jamais. Plus jamais je n’utiliserais les harmonies. Elles me jouaient de mauvais tours, dessinaient des écureuils et des squelettes de nakrus devant mes yeux, me faisaient délirer plus que la passiblanche et me laissaient exténué.

— « Plus jamais, » murmurai-je tout bas.

Le temps passa. La salle à manger s’emplit de voix. Un enfant cria : « Mili ! Mili ! ». La voix de ma mère imposa le silence. On entendait des bruits de couverts, des voix plus tranquilles, des raclements de gorge. Et alors je parvins à distinguer un :

— « Qu’est-ce que tu vas faire de lui ? »

Il y eut un silence, un soupir bruyant et la réponse tendue du barbier :

— « Que veux-tu que je fasse. Pour le moment, cette nuit, il reste ici. »

Je secouai la tête. Rester ici ? Pas question. Je n’allais pas rester là enfermé. Tout simplement parce que je devais réveiller le morjas du P’tit Loup. Et je devais aller voir mes camaros. Et voler un diamant pour le plus grand kap des Chats. Et aller cueillir de l’asofla. Entre autres. Alors, non, je n’allais pas rester chez le barbier…

La clé tourna dans la serrure et je levai un regard surpris. Je clignai des yeux et je pus à peine voir l’expression de ma mère avant que celle-ci ne se penche pour me laisser un bol. Elle sembla être sur le point de dire quelque chose, mais, après un bref silence, elle inspira profondément, recula, troublée, et referma la porte, me laissant à nouveau aveugle.

Dans la salle à manger, les voix s’étaient tues à présent. Mes frères s’étaient retirés dans leurs chambres, mes parents dans la leur… et, moi, dans la mienne. Je roulai les yeux, tendis la main et récupérai le bol. Il était encore chaud. Malgré le casse-croûte de l’après-midi, j’avais encore faim et je ne dédaignai pas la soupe. Je la bus toute entière. Elle n’était pas très consistante, mais elle me parut délicieuse.

Après avoir posé le bol vide, je me levai. Je tâtonnai la porte. Je trouvai la serrure, l’examinai et, priant pour ne pas la casser, je sortis un crochet et me mis à travailler comme le bon Daguenoire que j’étais.

Je mis un bon moment, mais j’y parvins. Je poussai la porte. Celle-ci grinça et je grimaçai…

— « Ashig ? »

Je fis un bond. Le murmure provenait de la droite, juste sous une fenêtre aux volets fermés. Je vis une forme allongée sur une paillasse. Oh, non…

— « Tu es qui ? » chuchotai-je.

— « Sam, » répondit-il. « Samfen. Tu m’as fait une de ces peurs. Comment… ? Comment t’as fait pour sortir ? »

Je déglutis.

— « Euh… C’était ouvert, » mentis-je. Je m’empressai de cacher le crochet et ajoutai : « Je m’en vais. Faut que je sorte. »

Samfen s’était levé, enveloppé dans sa couverture. Il s’approcha à tâtons.

— « Ashig. C’est pas une bonne idée. À cette heure… on ne sort pas, tu me comprends ? Ne sors pas. Père va se fâcher. »

— « Il est déjà fâché, » répliquai-je. « Et il veut pas de moi. Et, moi non plus, je veux pas de lui. Je m’en vais. »

La porte qui conduisait à la boutique était ouverte. Je me dirigeai par là. Samfen me suivit.

— « Attends, ce n’est pas vrai ! » me murmura-t-il. « Avant, j’ai entendu Père et Mère parler. Père dit que… Euh… Bon. Ils disent que… »

Il se tut. Moi, je m’étais arrêté près de la porte de sortie, dans l’expectative. Samfen avait aiguillonné ma curiosité.

— « Ils disent quoi ? » demandai-je.

Samfen hésita.

— « Ils disent qu’ils peuvent peut-être faire quelque chose pour toi. Que ce sera mieux que de ne rien faire. C’est ce qu’ils disaient. S’il te plaît, Ashig, » insista-t-il. « Ne t’en va pas. »

Je déglutis et fis glisser les verrous. Samfen tenta de m’en empêcher et je le poussai comme j’avais l’habitude de le faire avec n’importe quel gwak qui m’embêtait ; c’est-à-dire, ni très fort, ni très doucement, mais sèchement. Ma réaction parut le blesser. Sans plus s’interposer, il protesta :

— « Ashig… »

J’ouvris la porte et un tintement de clochette résonna. Je pâlis et levai les yeux vers le truc qui pendait juste devant la porte. Bonne mère, je n’avais pas pensé à ça. Samfen reprit à voix basse :

— « Tu sais ? J’ai toujours pensé qu’on t’avait perdu par ma faute. Parce que j’étais malade et que t’étais parti chercher le sirop et… Ben voilà. Ne te perds pas une nouvelle fois. »

Je restai un moment interdit, même ému. Mais je ne pouvais attendre plus longtemps parce que peut-être bien que le barbier avait entendu la cloche. Je m’agitai.

— « Je regrette, Samfen. Je peux pas rester. Vraiment. » Je mis un pied dehors. Bonne mère, qu’est-ce qu’il faisait froid dans la rue… J’ajoutai : « Écoute, c’est pas ta faute si je me suis perdu. C’était… à cause de la tempête, de la Froide, la neige, qu’est-ce que j’en sais, mais… c’était pas ta faute. »

J’entendis soudain des bruits de pas et je vis une lumière apparaître dans la salle à manger. Je soufflai, jurai et me carapatai à toute vitesse, boitant un peu, car j’avais mal au pied gauche ; je m’étais planté quelque chose dedans, durant la dernière escapade avec le paysan. Rien de grave, supposai-je, mais gênant.

Il soufflait un vent hivernal, il neigeait et les rues étaient presque désertes. Quand j’entrai dans le quartier des Chats, je cherchai une cachette dans le Labyrinthe pendant un bon moment avant de me décider enfin et de laisser mes crochets et mes couteaux dans une cavité rocheuse, au fond d’une impasse. Le premier coup de cloche de la nuit venait de sonner quand j’arrivai à l’Esprit Rieur, gelé, trempé et tremblant. Je n’entrai pas dans la taverne : je la contournai, pénétrai dans l’impasse, grimpai les vieux escaliers et frappai à la porte du Bor.

Je collai mon oreille contre le bois et j’allais frapper de nouveau quand j’entendis une voix éteinte :

— « Qui est-ce ? »

— « Le Q-Quat-t-re-cents, » fis-je en claquant des dents.

Le froid me gelait les os. Un bruit de serrure se fit entendre et la porte s’ouvrit.

— « Quatre-cents, » souffla le Bor. Il hésita. « Alors, comme ça, ils ne t’ont pas attrapé. Qu’est-ce qu’il se passe ? »

Je serrais les bras autour de moi, tremblant de la tête aux pieds.

— « J-ch’peux entrer ? »

Le Bor soupira et acquiesça, en s’écartant. Je passai et il se hâta de fermer la porte pour ne pas laisser entrer le froid. La première chose que je vis fut le poêle qui dégageait de la chaleur. Puis le blondinet, qui dormait placidement au milieu d’un tas de couvertures, non loin de celui-ci. Je m’écriai :

— « P’tit Loup ! »

Et je me précipitai. Il dormait, mais qu’importe. Je le pris par le torse, l’embrassai et, avec beaucoup de précaution, je réveillai le morjas de ses os. Je m’efforçai de dépenser le moins d’énergie possible. Le P’tit Loup ne se réveilla même pas totalement : il bougea un peu la tête, la main, mais il n’ouvrit pas les yeux. Il avait l’air si heureux !

— « Diables, mais c’est qui, celui-là ? » demanda soudain une voix.

Je levai légèrement la tête et ouvris grand les yeux quand je la vis. Elle. La dame du Bor. La reine d’Estergat. La championne des cartes. Elle venait de se glisser hors du lit sans aucune pudeur et je la vis revêtir une chemise de nuit blanche et des pantoufles tandis que le Bor répondait l’air embarrassé :

— « C’est le Quatre-cents. Je t’ai déjà parlé de lui. C’est… »

— « Bien sûr que tu m’as parlé de lui ! » s’écria-t-elle. « Mais regarde-le comme il tremble de froid ! Viens ici, petit. Viens ici. »

Abasourdi, je laissai le P’tit Loup allongé et j’acceptai la main que me tendait la dame. Je me levai. À ma stupéfaction, elle se mit à me frotter les mains, l’air vraiment désolé.

— « Il a les mains glacées ! Tu as vu, chéri ? Pauvre petit. Et dire que tu as sauvé mon Shyuli de la prison ! C’est toi qui as limé les barreaux, n’est-ce pas ? C’est toi ? »

Je sentis sa main chaude sur ma joue et ses yeux verts comme l’émeraude me parurent soudain magnifiques.

— « Oui, m’dame, » répondis-je, souriant face à un si bon accueil. « C’est moi. »

Elle secoua la tête, émue.

— « Tu n’as pas d’endroit où aller, pas vrai ? »

Je fis non de la tête, et la dame continua de me caresser le front, le cou, le menton, tout en me disant :

— « Pauvre petit. Et avec le froid qu’il fait ! Bien sûr qu’on ne va pas te laisser dehors. Tu veux dormir dans un endroit chaud, pas vrai ? »

— « Ah, ben, oui, m’dame, » avouai-je.

Elle m’adressa un sourire charmant, elle m’ôta le manteau trempé et dit au Bor :

— « Va chercher de l’eau pour la faire chauffer. »

Le Bor souffla, mal à l’aise.

— « Chérie, tu ne vas pas le laver maintenant, tout de même ? »

— « Il est plus sale qu’un rat, bien sûr que je vais le laver maintenant ! Va chercher de l’eau, » ordonna-t-elle.

Le Bor soupira, mais, à ma grande surprise, il obéit et sortit avec deux seaux. Alors la dame se mit à ôter mes vêtements et, tout en faisant cela, elle me dit :

— « Heureusement que tu étais là pour faire sortir Shyuli de l’Œillet. Je lui dis toujours de faire attention à sa langue. Les insultes, ça va entre amis, mais pas à des nantis qu’on ne connaît pas. Mais, enfin, comme tu es maigre ! As-tu mangé quelque chose aujourd’hui ? »

Craignant que sa compassion fléchisse, je mentis et dis :

— « Non, m’dame. »

À ma grande joie, elle se lamenta :

— « Rien de rien ? Tu dois mourir de faim ! Dès que Shyuli revient, je l’envoie chercher à manger, » me promit-elle.

Je souris et pensai que, finalement, cette nuit, j’allais manger comme personne. La dame passa des doigts chauds sur un de mes bleus. Elle fronça les sourcils, mais se contenta de demander :

— « Ça te fait mal ? »

— « Non, m’dame, presque pas, » dis-je, jouant les durs. Un peu de compassion, c’était bien, mais il ne fallait pas exagérer… Et j’admis : « Mais j’ai mal au pied. Celui-là. Le gauche. »

Je lui montrai la plante du pied, et elle dit avec une grimace :

— « Oh là là… On dirait que tu t’es planté quelque chose de vilain, hein ? Ça doit faire mal. » Elle serra un truc avec ses ongles et je criai. « Eh, eh, ne te plains pas. Je la tiens. Tu la vois ? C’est une épine de… euh… va savoir quoi. T’inquiète pas, dès que l’eau arrive, je te soigne ça : j’ai du jarafel. Le jarafel guérit tout ! » Elle sourit et ajouta avec curiosité : « Qu’est-ce que c’est que tout ça ? »

Elle faisait allusion à mes colliers. Souriant de nouveau, j’expliquai, en les prenant un par un :

— « Ça, c’est mes amulettes. Celle-ci, c’est mon amulette de quand j’étais tout petit. Elle me porte chance. Et avec celle-là, je prie le Saint Esprit Patron. Celle-là, c’est un cadeau de mon meilleur ami. La bleue, c’est celle du P’tit Loup. Je la lui garde au cas où. Et celle-là, c’est pour que les loups m’attaquent pas. »

— « Je vois que tu as plus de protection qu’un saint ! » fit la dame en riant. « Et où est ce meilleur ami ? »

J’ouvris la bouche. Je la refermai. Et j’abaissai les yeux sur le sol. Je n’osai pas lui dire que Rogan était tombé aux mains de Frashluc. Par ma faute, en plus. Interprétant mon silence, la dame prit un air ému et m’embrassa, posant un doux baiser sur mon front.

— « Mon pauvre petit, » murmura-t-elle.

Elle m’emmitoufla dans une grande couverture et se mit à papoter tout en mettant plus de charbon dans le poêle. Je ne sais pas de quoi elle me parlait : je me contentais d’écouter sa voix joyeuse, encore subjugué par son étreinte et ses yeux émeraude. Quand le Bor revint, la dame mit l’eau à chauffer sur le poêle et envoya son amant chercher à manger. Celui-ci leva les yeux au ciel mais ne fit aucun commentaire et partit de nouveau. Quand l’eau fut chaude, la dame la versa dans une large bassine et elle m’ordonna :

— « Enlève cette couverture et rentre là-dedans. »

J’obéis et la belle dame se mit elle-même à me savonner. Je n’aimai pas particulièrement qu’elle me secoue avec son éponge, elle frottait très fort, le savon avait un goût du diable et il piquait les yeux. Quand je commençai à m’agiter, à protéger ma figure et à marmonner des « m’dame… » et des « mais bouffres… », la dame fit claquer sa langue et me dit : bouge pas et tais-toi. Je ne sais pas si ce fut parce que j’avais peur que la dame du Bor se fâche, elle qui était si aimable avec moi, le cas est que je restai très droit et me tus comme un héros. Enfin, la sorcière me jeta un seau d’eau sur la tête, comme ça, d’un coup, sans prévenir ni rien. Je criai en sursautant et j’entendis un gros éclat de rire.

— « J’ai bien peur que tu aies déjà traumatisé le garçon, » commenta le Bor, amusé. Il arrivait avec un plateau garni de nourriture et il le déposa sur la table en ajoutant : « Je me rappelle que ma mère me faisait exactement la même chose. C’était une véritable torture ! Quand j’essayais de m’enfuir, elle me poursuivait avec la savonnette. Un jour, je l’avais tellement énervée qu’elle me l’avait fait avaler, je te l’ai déjà raconté, ma reine ? »

Je respirai la bonne odeur et aussitôt l’eau me vint à la bouche. Ce plateau sentait merveilleusement bon. La reine riait tout en me séchant les oreilles avec une serviette :

— « Ah ! Ça ne m’étonne pas, tu devais être un diable quand t’étais petit. Tu n’as pas du tout changé d’ailleurs, » plaisanta-t-elle.

— « Comment ça, je n’ai pas changé ? » feignit de s’indigner le Bor. « Si tu me poursuivais avec la savonnette, je ne m’enfuirais pas, je t’assure. »

Il s’avança, prenant la reine par la taille avec une passion évidente. Elle, cependant, s’échappa en protestant :

— « Conduis-toi bien, chéri. Nous avons un invité. » Et, après m’avoir regardé de haut en bas avec une expression critique, elle sourit, l’air satisfaite, et elle m’enveloppa dans la serviette en me disant : « Le dîner est prêt. »

Je sortis de la bassine d’un bond et allai m’asseoir pour engloutir la soupe et un morceau de truite. Pendant que je mangeais, la dame s’employa à enduire la plante de mon pied avec un produit jaunâtre. Le Bor tambourinait sur la table, manifestement exaspéré par toute cette profusion de gentillesse qui ne lui était pas adressée.

Quand je terminai, la dame sortit un jeu de cartes et le Bor souffla.

— « Tu le laves, tu lui donnes à manger, tu lui enlèves les épines du pied… et maintenant tu veux jouer aux cartes ? »

— « Qu’est-ce qu’il y a, chéri ? Tu ne serais pas jaloux, par hasard ? » se moqua la dame.

Elle s’assit à la table avec l’élégance d’une reine et commença à distribuer avec une telle rapidité que cela semblait un prodige. Tandis que nous jouions, la dame ne cessait de babiller : elle parla de certains jeux très en vogue dans les casinos de tout Estergat, de gens inconnus, de bals, de paris… Elle me révéla même un truc pour biseauter les cartes que j’appris si rapidement qu’elle me couvrit d’éloges.

Comme la reine était incapable de jouer sans parier, nous pariâmes pour savoir qui dormirait ou non dans le lit. Le Bor perdit et, sous son regard assassin, j’assurai que cela ne me dérangeait pas de dormir par terre, près du P’tit Loup. Mais la dame n’aimait pas enfreindre les règles des paris. Quand j’argumentai que nous logions tous les trois, le Bor commenta entre ses dents :

— « Tu n’arranges pas les choses, Quatre-cents. »

Je lui adressai une moue d’excuse, et il secoua la tête, l’air résigné. Chose incroyable : la dame était l’unique personne que je connaissais capable de faire plier le caractère susceptible du Bor. Le cher Shyuli dormit près du poêle dans les couvertures du P’tit Loup et, moi, je déplaçai ce dernier dans le lit, entre la dame et moi. Je me sentais si embarrassé pour le Bor que j’eus du mal à m’endormir. Mais, finalement, j’y parvins et je dormis comme un bienheureux.