Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat.

17 Déchaîné

Quand je me réveillai, le jour se levait et Yal était installé sur sa paillasse, en train de déjeuner une bouillie de gruau froide. Mes compères aussi étaient réveillés, de même que le P’tit Loup. Celui-ci était assis sur la paille et regardait autour de lui, l’air ahuri. Je souris, m’étirai et dis :

— « Bonjour ! »

Yalet avala sa bouchée et fit avec un soupir :

— « Très bon jour. Dis, sari. On peut savoir qui diables c’est, celui-là ? »

— « C’est le P’tit Loup, » répondis-je, en ébouriffant les cheveux du blondinet.

Le petiot me rendit un regard fixe, je lui souris, et Manras demanda en s’approchant avec curiosité :

— « Eh, P’tit Loup. Comment tu t’appelles en vrai ? »

— « Il est muet, » expliquai-je. « Et il s’appelle P’tit Loup, un point c’est tout. »

— « On pourrait l’appeler Ramidolphe ! » dit le Prêtre, la mine inspirée. « Comme le saint. On dit qu’il était blond et… »

— « Ramidolphe, ta mère ! » l’interrompis-je, en éclatant de rire et en me jetant de nouveau sur la paille. « Ramidolphe, qu’il dit ! C’est affreux. »

— « Si Ramidolphe t’entendait… » souffla Rogan sur un ton réprobateur.

— « Draen, » intervint Yalet, en laissant son bol vide sur le sol. « Je peux te parler un moment seul à seul ? Les autres, sortez. »

Son ton de voix ne me dit rien qui vaille. Effaçant mon sourire, je fronçai les sourcils, anxieux, tandis que Rogan et mes camaros sortaient docilement de la pièce. À présent, le P’tit Loup marchait à quatre pattes sur la paille, essayant probablement de comprendre pourquoi le décor était si différent et pourquoi la sorcière qui s’occupait de lui n’était plus à ses côtés.

— « Sari, » soupira alors Yal. Il s’appuya contre le mur, assis sur sa paillasse, et poursuivit, le visage fatigué : « Je crois me souvenir de t’avoir dit : les camaros des journaux, bien, Rogan, bien, et pas un de plus. Il est petit, d’accord. Mais je crains que, si je te laisse l’emmener chez moi, tu me ramènes demain deux gwaks de plus et je nous vois déjà à la fin de l’année nous serrer comme des fourmis, avec un tas de… P’tits Loups autour. » Il soupira de nouveau bruyamment en voyant ma mine décomposée. « Ne le prends pas mal, sari, mais tu ne crois pas que tu as déjà assez de problèmes pour, en plus, t’occuper d’un marmot qui sait à peine marcher ? » Il fit une pause et ajouta en levant les deux mains : « Moi, je ne vais pas m’occuper de lui. Le mieux, ce sera que tu l’emmènes dans un orphelinat. Il a encore l’âge d’être accepté sans problèmes. Et ne me fais pas cette tête, » protesta-t-il. « Si tu veux, c’est moi qui l’emmène. »

J’inspirai d’un coup, effrayé, et je me levai en prenant précipitamment le P’tit Loup.

— « Ah ça non, élassar ! Je l’emmène avec moi. Ch’te jure que… »

— « Ne jure rien, » me répliqua Yal. « Je comprends que tu aies amené le petiot chez moi cette nuit. Il neigeait, il faisait froid… Parfait. Mais qu’est-ce que tu vas faire de lui maintenant ? Le trimbaler avec toi pendant que tu distribues des messages ? Sois réaliste, voyons… Eh ! Où est-ce que tu vas ? »

Je passai devant lui, le P’tit Loup dans mes bras, et mon maître me barra promptement le chemin. Nous nous regardâmes en chiens de faïence. Finalement, nous détournâmes tous deux les yeux au même instant, moi, les baissant, lui les levant au plafond, et je murmurai :

— « Pardon, élassar. Je voulais pas te fâcher. Je m’en vais. »

Yal ouvrit grand les yeux.

— « Quoi ? Non, non, non, une minute ! Comment ça, tu t’en vas ? Attends. Dis-moi, qu’est-ce que tu t’es fait à la figure ? »

Je soufflai, las, et je laissai le P’tit Loup par terre tout en répondant :

— « Kakzail me l’a déjà demandé. Quand je lui ai dit que j’étais tombé dans des escaliers, il m’a pas cru, mais c’est vrai. Pour une fois que je me casse la figure tout seul… C’est la faute à la sokwata, sinon je serais pas tombé. Dis, élassar. Tu me crois, n’est-ce pas ? »

Yal roula les yeux.

— « Bien sûr, sari. Alors, l’autre nuit, tu t’es retrouvé sans sokwata et c’est pour ça que tu n’es pas venu… Tu as demandé de la sokwata à Kakzail ? »

Je m’esclaffai.

— « Moi, demander de la sokwata à Kakzail ? Non. Maintenant, on prend autre chose. C’est un compère qui l’a découvert. Ça nous coûte rien parce que la plante pousse partout. Non, quand je dis que je m’en vais, c’est que je m’en vais bosser, parce que, hier, ch’suis arrivé en retard et, le directeur, ça lui a pas plu. C’est pas un mauvais type, mais Yum dit qu’il est plus rigide qu’un mouche… Et au fait ! » m’exclamai-je. « Tu savais que Kakzail était un mouche ? J’en revenais pas quand je l’ai appris. Ça me fait froid dans le dos rien que d’y penser. Qu’est-ce qu’il y a ? » m’étonnai-je quand je vis Yal sourire jusqu’aux oreilles. Et j’écarquillai les yeux. « Tu le savais ! »

— « Je ne savais pas que tu ne le savais pas, » répliqua mon maître. « Alors, comme ça, vous avez vraiment trouvé un calmant bon marché qui fonctionne ? »

— « Oui, ça marche très bien, » fis-je en souriant. Et je pris le P’tit Loup par la main. « Bon, je m’en vais, sinon j’arrive en retard. Dis, Yal, » ajoutai-je, déjà près de la porte.

— « Quoi ? »

Je le dévisageai un instant, observai ses cernes et lui demandai :

— « Comment ça s’est passé le théâtre, hier ? »

Yal sembla s’étouffer avec sa salive.

— « Euh… Bien, sari. Bien. » Il sourit et roula les yeux face à mon expression moqueuse. « Travaille bien, » me salua-t-il.

— « Ben, naturel ! » dis-je et je sortis en encourageant le petiot : « Allez, P’tit Loup, les Hirondelles n’attendent pas ! Pourquoi tu pleures ? » fis-je, surpris, en voyant que le blondinet avait les yeux noyés de larmes. « Allons bon ! C’est pas la grand-mère qui te manque, des fois ? »

Rejoignant Manras, Dil et Rogan, à l’entrée de la cour, je parvins, avec l’aide de ces derniers, à faire en sorte que le petiot retrouve une expression d’étonnement et d’émerveillement, je lui nettoyai la figure et, le mettant sur mes épaules, je montai la côte avec mes compères, d’un pas rapide… Une fois arrivés sur la Place de Tarmil, je leur dis :

— « Attendez, compères. J’ai une idée. Venez. »

Curieux, ils me suivirent jusqu’à une impasse proche, derrière des tonneaux. Je posai le P’tit Loup et, discrètement, je sortis ma bourse de pièces de monnaie et j’en sortis quelques-unes. Je les mis dans la main d’un Dil surpris.

— « Ça, vous en faites ce que vous voulez, mais vous prenez soin du P’tit Loup et vous lui donnez à manger, ça court ? Par contre, le collier, je l’emporte, au cas où, » ajoutai-je, retirant la gemme bleue au P’tit Loup. Celui-ci ne sembla pas s’en rendre compte tellement il était occupé à plonger et ressortir les mains d’une flaque pour voir les ondes qui se formaient.

Comme Manras s’approchait pour mieux regarder ma bourse d’argent, Rogan souffla, impressionné.

— « Que les Esprits nous gardent. D’où est-ce que tu sors tout ça, Débrouillard ? »

J’écartai la bourse des mains curieuses du petit elfe noir et me mordis la lèvre, souriant.

— « Ben, de Pognefroide. Elle dit qu’elle m’en donnera plus cette nuit. Pour que je prenne soin du P’tit Loup. Vous pouvez m’accompagner, comme ça, on se fait pas ratisser. »

— « Ben, naturel ! » accepta Rogan. « Dis, si tu me donnes un peu quelque chose, je te laisse même mettre le chapeau un moment… »

— « Naturel, » m’esclaffai-je.

Et, comme de toute manière, ce n’était pas pratique de travailler comme Hirondelle avec trop de pièces, je lui donnai presque tout. Le Prêtre était euphorique et il me donna une accolade qui faillit nous envoyer tous deux valdinguer dans la boue. Il me prêta son chapeau en me l’enfonçant au point de me boucher les yeux. C’est à l’instant où je le relevai que je vis, à l’entrée de l’impasse, se dessiner la silhouette terrifiante d’un mouche. Je me raidis d’un coup. Oh, non…

Tandis que Rogan récupérait son chapeau sans perdre de vue l’agent, celui-ci s’approcha, l’air menaçant, et interrogea :

— « Est-ce qu’on peut savoir ce que vous faites ? »

Je pariai qu’il devait déjà se faire une idée. Nous ne lui donnâmes aucune réponse, bien sûr. Au lieu de ça, nous nous enfuîmes en débandade : tirant Dil par la manche, Manras contourna l’agent par la gauche au pas de course ; Rogan s’en fut de l’autre côté, esquivant le bras tendu du mouche ; quant à moi, je pris précipitamment le P’tit Loup avec un très mauvais pressentiment et… l’agent s’interposa sur mon chemin. Irrité de voir tant de gwaks lui échapper, il s’avança rapidement avec l’intention de m’attraper, je me dérobai et, observant son expression terrible, je craignis pour le P’tit Loup, je l’écartai et regardai l’homme avec anxiété. C’était un caïte brun et son visage m’était familier, vu que je l’avais déjà croisé maintes fois sur l’Avenue de Tarmil. Je me rappelais que le Vif me l’avait signalé comme un des chasseurs de gwaks habituels, de ceux qui passaient la journée à vous surveiller quand vous faisiez la manche, travailliez pour les magasins ou voliez, et qui, ensuite, vous abordaient et confisquaient une partie des gains. Ce genre de mouches sentait l’argent du gwak à des lieues à la ronde.

— « Allez, gwak, aboule ou je t’emmène au trou, » me lança-t-il sur ce ton de voix qui signifie : tu es un maudit délinquant, mais, tous les deux, nous avons notre vie, alors soyons amis, tu me donnes l’argent et, moi, je t’envoie pas à l’auberge.

Cela me fit rager. Mais, bien évidemment, je n’allais pas lui dire que, l’argent que j’avais, je ne l’avais pas volé et que c’était une sorcière qui fabriquait des faux papiers qui me l’avait donné. La mine courroucée, je sortis les pièces et les lui donnai. Le mouche les empocha et, cela fait, il plongea la main dans chacune de mes poches, s’empara du reste que j’avais caché et, se montrant généreux, il me laissa un cinclous. Finalement, satisfait de sa bonne pêche, il me lança un regard d’avertissement.

— « La prochaine fois, viens me voir et je ne te prendrai qu’un tiers. Si tu te défiles : au trou. » Il m’attrapa par le cou et me poussa jusqu’à l’entrée de l’impasse en ajoutant : « Et maintenant, fiche le camp. »

Sous son regard froncé, je pris par la main un P’tit Loup qui contemplait fixement le mouche et je partis sans un mot. Je cherchai un moment mes compères, mais, logiquement, ils n’étaient pas restés près du danger. J’estimai que le mouche devait m’avoir volé environ quatre siatos. Il nous en restait encore onze. Ça aurait pu être pire. Le seul problème, c’était que je n’avais plus ces deux siatos que je devais à Dalem pour la casquette…

Y penser me rendit si nerveux que j’arrivai au bureau avec ma main gauche toute moite. Bon, me dis-je. Si Pognefroide allait nous donner de l’argent… qu’importait s’ils me mettaient à la porte ? Je m’inscrirais dans n’importe quelle école pour cette histoire de liberté conditionnelle s’il le fallait, et puis voilà. Je soupirai et m’arrêtai sur le perron de la messagerie. J’inspirai profondément. Et je fis demi-tour.

— « Au diable, P’tit Loup. Je préfère m’en aller plutôt qu’on me vire, » lui avouai-je. « Bon ! Tu veux qu’on fasse quoi ? On a toute la journée libre. » Je souris rien que d’y penser. « C’est-y pas merveilleux ? Toute la journée ! Le directeur, qu’il se dépatouille. Total, c’est un grippe-clous, et c’est pas bien de travailler pour les grippe-clous, ça, je le sais parfaitement, tiens. »

J’ébouriffai les cheveux du blondinet, je lui souris et… quelqu’un dit derrière moi :

— « Si le patron t’entendait, il te flanquerait à la porte, le nouveau. »

Je fis volte-face et vis Yum près du perron. Il n’avait pas encore revêtu l’uniforme. Il venait d’arriver.

— « Bouffres, » laissai-je échapper. Puis je me repris. « Qu’est-ce que ça peut faire : c’est comme s’il m’avait déjà balancé. »

L’elfe noir arqua un sourcil et, après avoir jeté un coup d’œil vers la porte de la messagerie, il baissa la voix en demandant :

— « Tu veux parler de la casquette, pas vrai ? J’ai appris ce qui s’était passé hier soir. Tout le monde est au courant, parce que, vers neuf heures du soir, un type bizarre est venu payer les deux siatos et il les a donnés à Dalem en disant qu’il s’excusait pour l’histoire du chien et tout. Tu savais pas, n’est-ce pas ? »

Je clignai des yeux, ahuri. Quelqu’un… quelqu’un avait payé pour moi ? Je balbutiai :

— « B-bonne mère. Ch’savais pas, non. Dis-moi. Ce type bizarre… c’était un hobbit ? »

Yum sourit en acquiesçant.

— « Ouaip. L’ami du propriétaire du chien, apparemment. Bon, tu t’en vas ou tu restes ? »

Je secouai la tête, encore abasourdi. Je ne pouvais pas croire que Yabir ait fait ça. Bon, je ne le connaissais pas, mais… précisément. Je soufflai.

— « Je reste, naturel, » répondis-je. Et je le regardai avec curiosité. « Je croyais que, les Jour-Sacrés, tu travaillais pas le matin. »

Yum s’esclaffa en escaladant le perron.

— « Réveille-toi, Draen ! Aujourd’hui, c’est Fête Blanche. On participe au défilé. T’avais oublié ou quoi ? »

Je sifflai entre mes dents tandis qu’il poussait la porte et entrait. Mince. De fait, j’avais totalement oublié que, les messagers, nous défilerions devant tout le monde avec nos uniformes. Un demi-sourire aux lèvres, tirant le P’tit Loup derrière moi, je suivis Yum dans le bureau.

Dalem ne mentionna même pas l’incident de la veille : ce jour-là, il était tout sourire. Dermen me donna ma nouvelle casquette, je me lavai la figure, nettoyai celle du P’tit Loup et je crois bien que, s’il n’avait pas été muet, celui-ci aurait empli la messagerie de cris de protestations : c’est que, vu la couche de saleté que je lui enlevai, je doutais qu’il se soit jamais lavé durant ces deux dernières années. J’étais, donc, empli d’enthousiasme pour l’imminent défilé dont parlaient tous mes compagnons de bureau, quand j’appris que je n’allais pas participer. Le directeur en personne me l’annonça comme ça, au passage, commentant qu’au moins, un messager devait rester au cas où des urgences surviendraient. Je ne compris pas très bien pourquoi on m’avait choisi, moi : parce que j’étais nouveau ? Parce que je ne m’étais pas bien conduit la veille ? Ou peut-être parce que j’avais encore le visage meurtri et n’étais pas présentable, allez savoir. Le cas est qu’à onze heures, tandis que toute une troupe de messagers s’en allait au défilé de la Fête Blanche, je restai assis avec le P’tit Loup sur le banc de pierre de la salle des messagers… profondément déçu. Et dire que, l’année précédente, j’avais passé presque toute la journée avec Manras et Dil à faire le pitre avec d’autres crieurs de journaux… Je soupirai et me dis qu’au moins, avec tant d’agitation, personne n’avait remarqué le P’tit Loup. Celui-ci était hyperactif. Une fois la frayeur du brusque changement passée, il trottinait maintenant, furetait, tombait, se relevait et m’apportait tout ce qu’il trouvait par terre. Et moi, faute d’un meilleur passe-temps, je commentais ses trouvailles tout en mâchant mon asofla, je lui parlais de bêtises, de Rogan, de mes camaros, des gens que je connaissais et, à un moment, je lui dis :

— « Est-ce que tu sais que mon cousin m’a appris à marcher sur les mains ? Ch’te le jure. Dans le puits, j’ai appris à plusieurs. On n’avait pas de cartes, ni de dés, ni rien, et on voyait le soleil encore moins que toi, alors on jouait à faire des courses sur les mains, sur la plateforme. Tu veux que je te montre ? Regarde, regarde. »

Je lui fis une démonstration et le petiot me regarda très bizarrement, mais seulement un instant, parce qu’ensuite je le vis essayer de lever, en vain, les pieds en l’air. Je m’esclaffai, les lui saisis, les décollai du sol et l’aidai à parcourir la salle des messagers en lui chantant :

Landido, landidou,
Sur la Roche, je galope.
Lalila, lalilou,
Et toi, regarde comme tu trottes !

Le P’tit Loup souriait, ouvrant la bouche en un rire silencieux. Ses yeux rieurs disaient tout : ils brillaient de bonheur.

* * *

Il était juste dix heures du soir quand je revins au bureau au pas de course.

— « Juste à temps, gamin, » me dit Dalem, acceptant les reçus que je lui tendais. « Dépêche-toi, je ferme. »

— « Je vole, m’sieu ! » lui lançai-je tout en me précipitant vers les casiers. Il manquait encore quelques casquettes sur les portemanteaux, remarquai-je. Celle de Yum était l’une d’elles. Je laissai la mienne, me changeai à toute vitesse et me rendis à la salle des messagers. Là, je trouvai le P’tit Loup profondément endormi sur mon manteau. Je le secouai doucement, le réveillai, enfilai le manteau et traînai le loupiot à moitié endormi dans le couloir. Quand j’arrivai à la porte de sortie, Dalem m’attendait déjà avec le trousseau de clés.

À ma grande surprise, il adressa un sourire au P’tit Loup et lui ébouriffa les cheveux avant de dire :

— « Je sais qu’aujourd’hui, c’était jour de fête, mais… emmener au bureau des gens étrangers à l’Hirondelle, il vaudra mieux que ça ne devienne pas une habitude, sinon le directeur te fera une remontrance. Bonsoir, Draen. »

Je lui adressai un sourire hésitant.

— « Bonsoir, m’sieu, » lui répondis-je et je franchis le seuil.

Je fis descendre le P’tit Loup une marche après l’autre et j’allais traverser la rue quand j’entendis un :

— « Débrouillard ! »

Je m’arrêtai et me retournai pour voir Rogan avancer sur le trottoir, suivi de Manras et de Dil. Je souris largement.

— « Compères ! Qu’est-ce que vous faites là ? »

— « On t’attendait ! » répondit Manras en sautillant avec enthousiasme.

— « Naturel, pour aller voir la sorcière, » expliqua Rogan. « Comme ton cousin a l’air de t’avoir mis à la porte, on a pensé qu’il valait mieux t’attendre ici. » Il leva les yeux vers Dalem, qui fermait la porte de la messagerie, et il porta la main à son chapeau comme un gentilhomme avant de demander à voix basse : « Pas de chance avec le mouche ce matin, pas vrai ? »

— « Tu l’as dit, » approuvai-je. « Mais ça aurait pu être pire. Et, en plus, devinez !, le hobbit a payé les deux siatos directement au bureau, pour la casquette. Ah, pourquoi tu dis que mon cousin m’a mis à la porte ? »

Rogan et Manras se regardèrent, et le premier haussa les épaules.

— « Ben, c’est l’impression qu’il m’a donnée. Il t’a pas mis à la porte ? »

Je soupirai et secouai la tête. Je remarquai que Dalem tardait à fermer la grille devant la porte et je fronçai les sourcils, souhaitant m’éloigner de là.

— « Ch’sais pas, » admis-je. Et j’ajoutai avec décision : « Allez, on y va. »

Nous nous mîmes en marche en direction des Chats, et Rogan s’enquit avec entrain :

— « Comment va Ramidolphe ? »

— « C’est pas Ramidolphe ! » m’esclaffai-je en lui donnant une bourrade.

— « Bon, bon, comment va le P’tit Loup ? » rectifia le Prêtre.

— « Ben, comme tu vois, vent en poupe, » répondis-je. « Il a pioncé toute l’après-midi. Je l’ai mis dans un coin avec mon manteau, et il a été comme un roi ! Pas vrai, P’tit Loup ? Et vous ? »

— « Vent en poupe aussi, » sourit le Prêtre. « Des huit dorés que tu m’as donnés, il m’en reste deux fois deux. J’ai pensé et j’ai acheté un manteau au P’tit Loup, parce qu’avec cette tunique, il doit se geler. Tiens, attends, je vais le lui mettre. Et, » ajouta-t-il, tandis qu’il habillait rapidement le blondinet, « j’ai acheté deux de ces trucs. » Il me tendit un petit morceau de bois, et je le pris avec curiosité, mais quand je reconnus l’objet, mon estomac se retourna. C’était un couteau.

— « C’est… à cause de la guerre de Frashluc ? » interrogeai-je dans un murmure.

Rogan se redressa, prenant le P’tit Loup sur ses épaules et confirmant :

— « C’est pour ça, oui. Cet après-midi, je suis passé par les Chats… L’ambiance est plutôt tendue. Comme j’ai entendu dire à un vieux Chat : tiens-toi prêt pour pas te faire embrocher. Le mieux, c’est de passer inaperçu, mais on sait jamais… »

Je fis une grimace nerveuse et approuvai :

— « Très rond. »

Nous reprîmes la marche à un bon rythme tandis que Manras se mettait à raconter tout ce qu’ils avaient mangé ce midi-là. Dil et lui, surtout, s’étaient goinfrés comme des porcs. Ils n’avaient pas vendu un seul journal : ils avaient rencontré le Voltigeur, le Vif et Syrdio et ceux-ci leur avaient fait goûter de tout dans chaque magasin où ils entraient. Ils avaient même joué aux quilles et avaient partagé un gâteau au chocolat. Fichtre. Moi qui avais passé toute l’après-midi à travailler comme un condamné… Mais ce qui m’inquiétait le plus, c’était qu’ils s’étaient joints au Vif. Nous descendions l’Avenue de Tarmil quand j’interrompis le petit elfe noir.

— « Dis, shour. Ils n’ont pas demandé d’où vous sortiez l’argent ? »

Manras acquiesça.

— « Naturel. »

Je plissai les yeux, anxieux.

— « Et ? Tu leur as dit quoi ? »

Manras haussa les épaules.

— « Ben, qu’est-ce que j’allais dire, ce que t’as dit, toi, que c’est Pognefroide qui te l’a donné. Ah, le Vif a dit qu’en tout cas, il voulait pas non plus que tu te fâches avec nous parce qu’on avait tout dépensé. » Il sourit. « Moi, je lui ai dit qu’il s’inquiète pas, que la sorcière t’en donnerait plus cette nuit. »

Un instant, je n’en crus pas mes oreilles. Alors, je réagis, m’arrêtai net et regardai Manras avec une expression incrédule.

— « Tu lui as dit que… ? Maudits soient tes ancêtres, non mais je rêve ! » m’exclamai-je. Je m’attirai le regard froncé d’un passant et repris plus bas en m’avançant vers Manras, altéré : « Mais tu sais pas que le Vif est un vautour ? Il a une vraie bande ! Il va nous dévorer… Tu te rends compte de ce que t’as fait, espèce de timbré ? Maintenant, il va nous attendre à l’entrée du Couloir de la Mort ! »

Au fur et à mesure que j’avançais vers le petit elfe noir, celui-ci recula jusqu’à ce qu’il heurte le mur d’une maison, avec un air profondément contrit. Je le vis tressaillir et se courber, comme s’il se préparait à recevoir un châtiment corporel, de ceux auxquels Warok l’avait si bien habitué… Sa réaction me fit relativiser d’un coup. Bon, Manras avait gaffé, c’était un ingénu, mais qui ne l’était pas à son âge… Peut-être que nous parviendrions à arriver à un accord avec le Vif et… Cela ne valait pas la peine de s’emporter, décidai-je. Finalement, je murmurai un :

— « Bouffres. »

Et je continuai à marcher en direction des Chats. Durant le reste du trajet, Manras fut d’humeur triste et il n’ouvrit pas la bouche une seule fois. Rogan, par contre, rompit le silence quand nous entrâmes dans le Labyrinthe.

— « Débrouillard. Je peux te demander un truc ? »

Je lui jetai un regard étonné.

— « Naturel. »

Nous marchions dans une ruelle presque dans le noir, uniquement éclairés par la lumière ténue de quelques foyers. Le Prêtre demanda enfin à voix basse :

— « Pourquoi Pognefroide t’a laissé le P’tit Loup à toi ? Tu la connais à peine et elle te donne quinze dorés… Ch’sais pas, shour. Reconnais que c’est un peu bizarre. »

Je me mordis la lèvre.

— « Mouais… »

Comme je n’ajoutais rien, Rogan poursuivit :

— « On dit que certaines sorcières achètent ton âme. Elles t’attachent en utilisant un envoûtement et elles te promettent un trésor. Mais, après, ce trésor n’arrive jamais pour de vrai et ton âme se perd pour toujours entre ses griffes et plus jamais aucun ancêtre te salue, parce qu’ils te reconnaissent plus. »

Ses paroles me firent frissonner. Je ne sus quoi répondre. Alors, tandis que nous débouchions sur la Place Laine, Rogan fit glisser le P’tit Loup par terre et dit :

— « Si tu veux que je t’accompagne prendre l’or de cette sorcière, Débrouillard, il faut qu’on parle d’abord. »

Je compris qu’il voulait dire parler seul à seul. Avec un soupir, j’acquiesçai. Nous laissâmes Manras et Dil avec le P’tit Loup et je suivis le Prêtre sur la place. Celle-ci était presque déserte ; il faut dire qu’à l’approche de l’hiver, les gwaks avaient trouvé d’autres refuges plus chauds. Finalement, nous nous arrêtâmes près du puits et je dis d’un coup :

— « Cette histoire d’âme vendue, c’est une bavosserie. La sorcière m’a rien acheté. »

Le Prêtre souffla.

— « Et tu vas me faire croire qu’elle t’a offert les quinze dorés pour tes jolis yeux. T’as pas besoin de m’expliquer. Je veux juste savoir si t’as gaffé à fond et passé un accord dangereux avec cette sorcière. »

Il ne voulait pas que je lui explique ?, me répétai-je mentalement, surpris. Je fis énergiquement non de la tête.

— « Non. Rien de dangereux. Elle est très vieille et… elle veut que je donne un avenir au P’tit Loup, c’est tout. »

Il y eut un silence.

— « Que, toi, tu lui donnes un avenir, » répéta Rogan dans un murmure.

Je me raclai la gorge.

— « Oui. Moi. Bon, on y va ou on n’y va pas ? » m’impatientai-je.

Rogan soupira.

— « Tu dois savoir ce que tu fais. Mais, moi, je reste dans le Couloir. »

Je souris.

— « Pognefroide n’est pas une mauvaise sorcière, » lui assurai-je. « Elle va même nous faire riches ! »

Je lui tournai le dos pour appeler la troupe et nous reprîmes la marche. Plus nous nous enfoncions dans le cœur du Labyrinthe, plus nous sentions monter la tension. On devinait bien que les gens ne se promenaient plus aussi tranquillement qu’avant. À un moment, un groupe d’encapuchonnés armés nous devança et nous nous collâmes au mur sans même respirer. Dès que nous les perdîmes de vue, nous nous hâtâmes de faire un détour pour ne pas avoir à les recroiser.

Après avoir parcouru un tas de corridors, grimpé des échelles, traversé des ponts et emprunté des escaliers creusés à même la roche, nous arrivâmes enfin au Couloir de la Mort. Il était si bien caché qu’étonnamment, je me sentis plus en sécurité et je pensai que, de même que le Labyrinthe était le cœur des Chats, cette zone était le cœur du Labyrinthe.

Nous nous arrêtâmes au croisement et regardâmes alentour. Tout semblait être désert. Je lançai un sortilège de lumière harmonique, m’assurai que nous étions tous les cinq et, enfin, silencieusement, je pénétrai dans le Couloir, suivi de mes compères, tendus comme des aiguilles.

Comme la dernière fois, il n’y avait pas trace de vie. Pas un rat, ni un chat, ni une souris. Peut-être… à cause de l’énergie qui planait dans l’air ? La découverte me laissa interdit un moment. De fait, il planait dans le corridor une énergie étrange que je n’avais pas remarquée les deux dernières fois. Magie de sorcière, pensai-je. Alors, je me rappelai les paroles de Rogan sur l’âme arrachée par les sorcières et mon cœur s’accéléra. J’étais si absorbé qu’il fallut que Dil me murmure un inquiet « Débrouillard ? » pour que je me dégourdisse et parcoure les derniers mètres qui me séparaient de la porte du fond.

Sans lâcher la main du P’tit Loup, je frappai à la porte. Je fronçai aussitôt les sourcils. Mince, je n’y avais pas pensé, mais comment Pognefroide allait-elle ouvrir la porte sans le P’tit Loup ? Pouvait-elle seulement bouger de son sofa dans son état… ?

J’allais réunir le courage suffisant pour saisir la poignée quand, soudain, celle-ci tourna et s’ouvrit très lentement.

— « Quatre-cents. Qui est-ce qui t’accompagne ? »

Je restai bouche bée.

— « Ça alors, » laissai-je échapper. C’était le Bor ! Contrairement à moi, il ne semblait pas surpris de me voir. Je sifflai entre mes dents. « Ayô, Bo… euhum… j’veux dire, m’sieu, » rectifiai-je, en m’étouffant. « Eux, c’est mes compères. Qu’est-ce que tu fais là ? »

Le visage du ruffian se voyait à peine. Je l’entendis soupirer et ouvrir davantage la porte tandis qu’il m’expliquait :

— « Récupérer tous mes papiers. Entre. Pognefroide m’a parlé d’un accord assez particulier. »

J’entrai avec le P’tit Loup et vis le Bor s’empresser de refermer la porte avant qu’un de mes compères ait l’idée de franchir aussi le seuil.

— « P’tit Loup, » murmura la voix de Pognefroide. Sa voix sembla encore plus faible que la veille.

Le blondinet, se sentant en terrain connu, me lâcha la main, se précipita vers le sofa et embrassa la nécromancienne, qui laissa échapper un doux ronronnement d’affection.

— « Petit, » murmura-t-elle. « C’est la dernière fois que tu m’embrasses, tu sais ? C’est mieux comme ça. Tu vivras avec les vivants. Tu joueras avec des enfants de ton âge. Tu verras le soleil tous les jours. Tu ne parleras peut-être pas avec ta langue, mais tu parleras avec ton cœur. »

Sa voix trembla et se brisa. Bouleversé, debout près du sofa, j’observai sa sombre silhouette étreignant le petiot. Je la vis alors lever une grande main et, soudain, une très faible lumière y brilla et s’écarta en flottant à travers la pièce.

— « Là, jeune homme, » prononça-t-elle. « Là, sous cette trappe dissimulée, tu trouveras un total de huit-cent-quarante siatos en blanches ou en dorés. Ce n’est pas autant que je voudrais, mais… c’est tout ce que j’ai pour le P’tit Loup. » Elle laissa retomber sa main, mais la lumière, dans le coin de la pièce, ne s’éteignit pas. Elle reprit dans un murmure : « Rappelle-toi, Shyuli, que je t’ai sauvé la vie. Maintenant, sauve celle de cette pauvre créature, quoi qu’il en coûte. »

Il y eut un bref silence durant lequel, perplexe, je regardai tout à tour la silhouette du Bor, debout, au milieu de la pièce, et la grande masse de la sorcière. Bouffres. De sorte que Pognefroide lui demandait à lui aussi de s’occuper du P’tit Loup ? Finalement, le ruffian se racla la gorge et répondit avec une inhabituelle solennité :

— « Je le ferai, madame. Je vous le promets. »

Je vis, dans la pénombre, que Pognefroide acquiesçait lentement de la tête.

— « Tiens ta parole. »

Ceci sembla à la fois un ordre et une bénédiction. La sorcière tourna alors son œil vert magique vers moi et dit d’une voix très faible :

— « Shyuli t’aidera aussi, petit. Il me l’a prom… »

Elle s’interrompit d’un coup, prenant une bouffée d’air et son corps sursauta. Je crus, un instant, qu’elle allait mourir là, devant mes yeux horrifiés, mais alors elle expliqua dans un croassement alarmé :

— « Des gens. D’autres gens dans le Couloir. »

Elle avait à peine parlé que j’entendis dehors un cri d’enfant qui me glaça le sang dans les veines. Rapide comme l’éclair, je me précipitai vers la porte.

— « N’ouvre pas ! » lança le Bor.

Je n’ouvris pas. Je n’en eus pas le temps : la porte s’ouvrit à la volée et des encapuchonnés entrèrent, poussant mes compères à l’intérieur. Certains portaient leur arme à la main, d’autres tenaient des torches qui illuminèrent tout l’intérieur. Je reculai précipitamment avec Manras, Dil et Rogan jusqu’au fond de la pièce et nous nous serrâmes là comme nous pûmes, la bouche close et les yeux grands ouverts. Bonne mère, ceux-là, qui c’étaient ?

L’un d’eux, à la capuche verte, aboya :

— « Sorcière ! » Et il reprit sur un ton moqueur : « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Les gens te paient avec des gwaks maintenant ? »

Je jetai un coup d’œil vers le sofa et, en voyant la sorcière, je ne pus éviter de faire une grimace d’horreur. Bien qu’elle soit emmitouflée dans ses vêtements, Pognefroide présentait un aspect monstrueux. Elle faisait peur à voir et, aux gestes indécis de certains intrus, je compris qu’eux aussi avaient peur. Mais pas celui de la capuche verte, visiblement.

— « Gowbur, » prononça Pognefroide calmement.

Où était passé le P’tit Loup ? Et où était le Bor ? J’avais beau tordre le cou, je ne les voyais nulle part. Aucun de ceux qui étaient présents ne semblait les voir. Je plissai les yeux. Se pouvait-il que Pognefroide les occulte par quelque sortilège ? À moins qu’ils aient eu le temps de se glisser sous cette trappe dissimulée… Je fis d’énormes efforts pour ne pas regarder vers cet endroit et je gardai les yeux rivés sur Pognefroide.

Je clignai des paupières face à la lumière d’une torche que l’un des encapuchonnés passa devant nous, comme pour s’assurer que nous n’allions pas bouger. Bouah. Comment allions-nous bouger avec tant d’armes sorties… Mon couteau oublié dans ma poche allait difficilement m’être d’une grande aide. J’inspirai. Bon. Alors, comme ça, celui à la capuche verte était Gowbur, celui-là même qui avait juré d’« arracher la cervelle » de Frashluc la veille, d’après les dires des habitués du Tiroir. Ce n’était pas si étonnant que Gowbur ait des affaires avec Pognefroide… Mais qu’ils soient arrivés juste quand nous étions là, c’était vraiment pas de veine.

— « Refuser mon offre, ça a été une très mauvaise idée, sorcière, » reprit Gowbur.

Lui, il n’avait pas sorti son arme : il tenait à la main une torche et se promenait dans la pièce misérable et nauséabonde avec une apparente tranquillité. On ne voyait pas son visage : il portait un cache-nez et il avait une grande capuche. Un de ceux qui brandissaient une épée se plaça près de nous et nous regarda avec un sourire torve tandis que Gowbur poursuivait.

— « Si tu continues à travailler pour ceux de Frashluc, je t’arrache la tête. Si tu me donnes pas les noms de tes clients, je t’arrache la tête. Tu m’entends, démon ? À toi de choisir. »

Pognefroide ne sembla pas s’effrayer. Son œil droit était dissimulé sous un tissu, mais l’autre brillait avec la même intensité que les yeux de mon maître nakrus. Elle ouvrit son énorme bouche sans lèvres et répondit d’une voix pleine de venin :

— « Si tu as si envie de m’arracher la tête, Gowbur : fais-le. Mais rappelle-toi : tes querelles avec Frashluc ne me concernent pas. J’accepte les tâches que je veux et celle que tu m’as demandée, malheureusement, je ne vais pas pouvoir l’accomplir… parce que je suis en train de mourir, Gowbur. Si tu veux écourter mes souffrances, fais-le. J’ai fait tout ce que j’avais à faire dans cette vie. Allez, Gowbur, » ajouta-t-elle, moqueuse, comme celui-ci ne disait rien. « Tire cette épée et tue-moi. Et, après, va tuer Frashluc. Tes anciens compagnons. Tes pareils. Aussi misérables que toi, » cracha-t-elle. « Le vice et la convoitise ont fait de vous des monstres plus terribles que Pognefroide. La Sorcière Bifide. »

La nécromancienne découvrit ses dents, des dents parfaites, blanches, au milieu d’une bouche difforme. Sans s’approcher plus que nécessaire du sofa, Gowbur souffla.

— « Tu dis que t’es en train de mourir ? Mon œil. Ça fait des années que t’es en train de mourir. Qu’est-ce qui t’empêche de répondre à ma question, sorcière ? Est-ce que Frashluc est passé te voir, oui ou non, combien de fois et pourquoi ? J’ai des soupçons et je veux savoir. Je veux tout savoir. »

Il approcha la torche du visage de la sorcière et exigea :

— « Parle, sorcière ! »

Face à son silence, il poussa un grognement contrarié.

— « Frashluc n’a pas tué l’assassin de mon frère, » déclara vivement Gowbur. « Il l’a blanchi et il lui a donné de faux papiers pour m’empêcher de suivre sa piste. Il l’a blanchi parce que c’est lui qui l’a engagé ! Dis-moi le contraire ! » rugit-il.

Cette fois, Pognefroide soupira.

— « Je ne dis pas que ce soit faux et je ne l’affirme pas non plus parce que je n’en sais rien. Frashluc ne me donne pas d’explications quand il me passe une commande. Et il paie davantage pour cela, mais il peut se le permettre. C’est un des avantages d’être la plus grande canaille des Chats… »

— « Tais-toi ! » la coupa Gowbur. Il pointait encore la torche sur elle et, inconsciemment, je frémis comme si les flammes allaient me brûler, moi, et non la sorcière. Il siffla : « Peut-être que tu sais pas les détails, mais tu connais le nom. Tu connais des noms. Et je suis venu te les faire cracher. »

À ce moment, on entendit un crissement. Tous, nous tournâmes la tête vers la porte. Les intrus l’avaient fermée en entrant et, par la fente, un morceau de papier venait d’apparaître. Durant un instant, personne ne bougea. Alors, Gowbur fit un geste brusque et un de ses compagnons se pencha pour ramasser la feuille. Il lui jeta un coup d’œil et nous l’entendîmes inspirer d’un coup.

— « C’est quoi ? » grogna Gowbur, impatient.

L’autre lui passa la feuille et murmura :

— « On est dans le pétrin. »

Gowbur ne sembla pas s’altérer pour autant. Il haussa les épaules et, à ma stupéfaction, il se tourna vers nous et déclara :

— « Gwaks. Vous pouvez sortir. Vous êtes libres. »

Je restai à les regarder, bouche bée, tandis qu’ils s’écartaient tous de la porte. Je ne pouvais pas le croire. Libres, me répétai-je. Vraiment ? Comme nous nous montrions encore récalcitrants et incrédules, Gowbur dégaina son épée… Nous filâmes tous les quatre. Ils nous ouvrirent la porte et nous sortîmes aussi vite que nous pûmes.

— « Halte ! »

La voix ne vint pas de derrière, mais de devant : le bout du Couloir était plein de gens et de lanternes. Et d’arbalètes. J’écarquillai les yeux et, comme un écho, je criai :

— « Halte ! »

Je me jetai sur Dil pour le plaquer contre le sol. Rogan et Manras nous imitèrent presque aussitôt et, avec le stupide espoir qu’ils ne nous verraient pas, je lançai un sortilège harmonique d’ombres. Mais… quelles ombres ! Jamais je n’avais dépensé autant d’énergie, élargissant et amplifiant le tracé pour nous dissimuler, pour qu’ils nous oublient… Mais bien sûr, pensai-je alors. Nous étions par terre dans un corridor, en plein milieu de la « bataille », comment bouffres allaient-ils nous oublier ?

— « Fais gaffe, Frashluc, nos gwaks ont des explosifs ! » cria soudain une voix de baryton derrière nous.

Et un rire démoniaque retentit avant que Gowbur reprenne :

— « La sorcière m’a tout dit ! Tout ! Peut-être que tu vas nous massacrer, mais tes hommes me tueront pas sans savoir que t’es un traître, un eunuque et un… »

Quelque chose siffla au-dessus de nos têtes et il y eut un claquement de porte qui se referme brusquement. J’étais si concentré à fabriquer encore et encore plus d’ombres que je ne prêtai même pas attention aux mensonges de Gowbur. Par contre, je saisis le cri suivant :

— « Ne tirez pas ! Ce sont des compères à moi ! S’il vous plaît, ne tirez pas ! »

C’était la voix du Voltigeur. Une voix sèche du côté des arbalétriers lui répondit :

— « Alors dis à cet idiot de défaire son sortilège ! »

Un bruit de protestation se fit entendre, suivi d’un :

— « N’approche pas, peut-être que c’est vrai qu’ils ont des explosifs. »

Rogan jura avec un cri désespéré :

— « On n’a pas d’explosifs ! »

Des pas résonnèrent dans l’obscurité complète. Ni la Lune ni la Gemme ne parvenaient à traverser mes ombres harmoniques.

— « Draen ! » appela le Voltigeur. « Draen ! S’te plaît, défais ce sortilège. C’est toi qui l’as fait, n’est-ce pas ? Défais-le, sinon ils vont tirer pour vous empêcher d’approcher. S’te plaît, réponds. »

— « Draen, réponds ! » grogna Rogan.

Allongé à côté de moi, le Prêtre me secoua l’épaule. C’est alors seulement que je me rendis compte que je tremblais comme une feuille.

— « J-ch’peux pas, » bégayai-je dans un murmure exténué. « J-j’en peux plus. »

Et, de fait, je n’en pouvais plus : ma tige énergétique, coupée à la racine, était entièrement consumée. Je ne me rappelai pas l’avoir jamais consumée autant de toute ma vie : même ma main droite ne me répondait plus. Épuisé, je cessai de soutenir mon sortilège. Celui-ci s’effilocha et plus rapidement que je ne l’aurais cru. La lumière pénétra l’obscurité et je pus voir le Voltigeur parcourir les derniers mètres, une torche à la main. Il nous rejoignit et nous lança d’une voix aigüe :

— « Jurez-moi par tous les ancêtres que vous n’avez pas d’explosifs. »

Je secouai la tête, mais ce fut Rogan qui continua à affirmer :

— « On n’en a pas. Je le jure par mes ancêtres, ceux de Draen et ceux de Manras et Dil. Je le jure. Gowbur a menti comme un mécréant. Oh, bouffres, » jura-t-il. « Je crois que Manras s’est évanoui. »

Je tâtonnai, regardai grâce à la lumière de la torche et constatai qu’effectivement, Manras ne bougeait pas. M’imaginant qu’il était mort, l’horreur m’envahit, la tête me tourna encore davantage, je me redressai à moitié contre le mur et gémis :

— « Élassar, je veux sortir d’ici ! »

— « Calme-toi, shour ! » me coupa le Prêtre, me prenant fermement par l’épaule, et il leva les yeux. « Voltigeur. Ces gens, c’est ceux de Frashluc ? »

— « Tout rond, » confirma le Voltigeur. « Et… je dois vous fouiller, si ça vous dérange pas. »

Encore hébété et troublé par mon sortilège grandiose, je me frappai le front avec le poing et, vaguement, je me rappelai que le Voltigeur avait dit qu’il faisait maintenant des commissions dans les tavernes des Chats. Oui, c’est ça… Des commissions pour Frashluc, sûrement.

Le Voltigeur nous fouilla avec efficacité, il nous ôta les couteaux et retourna auprès des hommes de Frashluc avant de revenir et de dire :

— « Venez. »

Nous nous levâmes et, comme je n’étais pas bien dans mon assiette, c’est Rogan et Dil qui se chargèrent de transporter Manras. Avancer vers les arbalètes ne fut pas facile, non tant par peur, car, dans mon état d’hébétude, je ne parvenais pas vraiment à être effrayé, mais parce que j’avais tout le temps l’impression d’arriver sans jamais pouvoir arriver. Je me souvins d’une histoire que m’avait racontée mon maître nakrus il y avait longtemps de cela et je murmurai en caeldrique :

— « Comme l’oasis. C’est comme l’oasis. » Et j’ajoutai encore plus bas : « Férilompard. »

Derrière nous, au fond du Couloir de la Mort, tout était silencieux. Je ne me demandai pas ce que pouvaient bien faire Gowbur et les siens et je ne pensai même pas au P’tit Loup et au Bor : le monde s’était transformé en une bulle dans laquelle seuls, élassar, l’oasis et moi entrions. Il ne me restait même pas de force pour invoquer les écureuils.

Dès que nous passâmes la ligne des trois arbalétriers qui fermaient le corridor, une main gantée me saisit par le bras et me poussa vers le mur, sans violence mais avec fermeté.

— « C’est le Daguenoire, pas vrai ? »

— « Oui, m’sieu, » confirma le Voltigeur.

Les yeux de mon capteur brillèrent légèrement sous sa capuche.

— « Réponds, Daguenoire. Tu travaillais pour Gowbur ? »

Je le regardai fixement sans comprendre sa question. Après un silence, il me frappa contre le mur, cette fois-ci avec moins d’amabilité. Cela ne servit pas à m’éclaircir les idées, au contraire. Le Voltigeur intervint :

— « M’sieu. Il est sonné. »

— « Ou il fait semblant d’être sonné, » grogna l’autre.

À cet instant, on entendit une série de cris au fond du Couloir.

— « Ne tirez pas ! Gowbur est mort, la sorcière l’a tué ! »

— « On se rend, ne tirez pas ! »

— « On se rend ! »

— « Vraiment minables, ces rebelles, » marmonna mon capteur.

Il se désintéressa de moi pour s’occuper de ceux qui se rendaient et, moi, je me frappai de nouveau le front avec le poing, conscient que je devais faire quelque chose, mais je ne parvenais pas à savoir quoi. Fuir, peut-être ? Cependant, quand l’idée me vint, le scandale des voix s’était déjà éteint, je vis des silhouettes, désarmées et ligotées, passer devant moi… et quelqu’un m’agrippa et m’invita à suivre la procession. Ce n’est que lorsque j’arrivai au bout de la ruelle par laquelle ils me guidaient que je pensai à mes camaros et m’arrêtai net, pris de panique. Et, sans avertir, je gonflai mes poumons d’air et hurlai :

— « MANRAAAS ! DIIIL ! »

Je voulus faire demi-tour et je reçus une bonne taloche.

— « Tu veux te taire, oui ? » me siffla l’homme de Frashluc.

Me taire, me répétai-je. Me taire ? Non, je ne voulais pas me taire. Je m’accrochai à la cape de mon guide en criant :

— « Bonne mère, les os ! Je vois leurs os ! Mes camaros ! Des os ! Des os… ! »

À ce moment, mes paroles avaient pour moi plus de sens qu’une sainte vérité. Mais mon guide ne sembla pas très bien comprendre mon angoisse, car, à cet instant, il me plaqua contre le mur avec l’aide d’un autre, ils me mirent dans la bouche un tissu avec lequel je faillis m’étouffer et ils me bâillonnèrent tandis que je donnais des coups de pied comme un endiablé en criant des « os ! » qui ne se percevaient déjà plus que comme des gémissements assourdis. Ne pouvant crier, mes yeux pleurèrent de terreur durant tout le chemin jusqu’à la guilde de Frashluc.