Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat.

16 Le P’tit Loup

Le soir tombait et la Roche se peuplait d’ombres. Bien que l’après-midi ait été splendide, à présent, le vent s’était levé et des rafales glaciales remontaient par les rues tortueuses des Chats.

— « Deux dorés, deux dorés, » murmurai-je tout en avançant dans une ruelle.

Comme si c’était facile de trouver deux dorés, comme ça, d’un coup ! Et quel savon m’avait passé Dalem quand il avait vu la casquette complètement déchirée… Bonne mère, dans quel état il s’était mis. Il m’avait dit que je revienne le lendemain au bureau avec deux siatos parce que, sinon, il parlerait au directeur et, en plus, il me ferait payer le double, ce qui signifiait que j’allais devoir travailler pour rien durant dix jours et que j’allais mourir de faim pour une casquette. Finalement, porter un uniforme n’était pas aussi merveilleux qu’il y paraissait.

Après avoir jeté un regard alentour, j’entrai dans la ruelle de l’Esprit Rieur, grimpai les escaliers endommagés et frappai à la porte du Bor.

J’attendis. Je frappai de nouveau. Je frappai trois fois. Rien. Je fus franchement déçu. Alors, j’eus l’idée d’aller au Foyer demander qu’on me prête des crochets pour entrer dans n’importe quelle maison, chiper ce que je trouverais et le revendre aussi vite que je pourrais à un Chat marchand… puis je me dis que Korther ne me prêterait sûrement rien. Pas après le mauvais tour que je lui avais fait… n’est-ce pas ?

Je m’y rendis tout de même. Et je vis que, là non plus, personne ne m’ouvrait la porte. Bouffres, que se passait-il pour qu’il n’y ait personne derrière les portes ? Après avoir attendu dans l’impasse pendant un moment, je me lassai, m’éloignai du refuge des Daguenoires et entrai dans le Labyrinthe. J’arrivai au Tiroir, poussai la porte de la petite taverne et lançai un puissant :

— « Ayô, tout le monde ! »

Je souris en apercevant la chevelure rousse de Yarras et mon sourire s’élargit quand celui-ci m’accueillit par un joyeux :

— « Barde, ça fait plaisir de te revoir, approche, approche ! »

Je m’approchai de bon gré jusqu’à sa table, accueilli aussi par d’autres habitués qui se souvenaient de moi avec affection, bien qu’ils ne m’aient pas vu depuis longtemps. Ceux-ci, au moins, étaient toujours là où ils étaient censés être : à faire des paris et des affaires et à animer d’une bonne ambiance Le Tiroir. Comme promis, Yarras m’invita à une chope de radrasia et, apprenant que j’avais été hébergé, le vieux Fieronilles me demanda si j’avais des nouvelles de je ne sais quel compagnon entaulé. J’avouai :

— « Aucune idée, grand-père. À l’Œillet, on est tous des numéros. »

— « Au moins, t’auras appris à compter ! » plaisanta le Borgne.

Je souris avec indécision et répliquai :

— « On apprend mieux à compter en regardant les étoiles. »

Et, après avoir pris une gorgée de radrasia, j’aidai Yarras dans sa partie de cartes. Je lui donnai à l’oreille un bon conseil qui le fit gagner trois siatos et je lorgnai les pièces de monnaie comme si j’avais vu un gâteau au chocolat derrière une vitrine. Jusqu’à ce que Yarras les fasse disparaître dans son sac.

Dans cette taverne, on apprenait tout ce qui se passait dans le Labyrinthe. Ainsi, j’appris que la bande de Frashluc venait de se séparer le matin même et qu’un type dénommé Gowbur était parti avec ses suivants, menaçant de mort l’autre kap. Rien qui ne soit très spécial, sauf que, cette fois, il s’agissait de la bande la plus puissante des Chats et cela augurait de gros embêtements même pour les gens qui ne cherchaient pas à avoir d’histoires.

— « Moi, je ne sors pas sans mon poignard et mon trèfle à quatre feuilles, » confessa l’un.

— « Moi non plus, pour changer ! » s’esclaffa Loto le Bricoleur. Il faut dire qu’il avait toujours une bonne collection d’armes à peine dissimulées sous ses habits.

— « Bah, » intervint le vieux Fieronilles et, aussitôt, les voix se turent, respectueuses.

— « Bah ? » l’encouragea quelqu’un. « Qu’est-ce que vous en dites, grand-père ? Va-t-il y avoir la guerre ? »

Le vieux palpa son pendentif où il gardait le portrait de sa récente épouse défunte —je le savais parce qu’il me l’avait montré—. Face à un public attentif, il répondit :

— « Je dis que ce Gowbur court droit au précipice. Frashluc n’est pas né de la dernière pluie, il ne se laissera pas faire. La guerre ne durera pas. Tant que les mouches ne s’en mêlent pas. »

Je soufflai, indigné.

— « Les mouches oseraient pas entrer aux Chats ! »

— « Oh, tu es trop jeune pour t’en souvenir, » répliqua Fieronilles, « mais les mouches sont déjà entrés, il y a vingt ans, et je me rappelle bien que ça a été une guerre ouverte. Jusqu’à ce terrible incendie qui a ravagé la moitié du quartier. »

— « C’était il y a trente-cinq ans, grand-père, » le corrigea un jeune ruffian.

— « Trente-trois, » corrigea à son tour Yarras. « Je le sais parce que je suis né le jour où tout a brûlé. Je ne sais pas si je vous ai raconté que ma vieille a essayé de faire croire que j’étais né avec les cheveux rouges comme le feu à cause de l’incendie, » dit-il en riant. « Et son compagnon a tout gobé pendant pas mal d’années ! »

Les habitués s’esclaffèrent et se moquèrent et, moi, je secouai la tête. Il ne me semblait pas avoir jamais entendu parler de cet incendie.

J’ignorais quelle heure il était quand Yarras déclara que, cette nuit, il avait des affaires à La Flamme et il prit congé de ses compères. Je me hâtai de le suivre et je franchissais déjà le seuil quand le tavernier me demanda :

— « Eh ! Tu t’en vas déjà ? Tu as déjà dîné, mon garçon ? »

— « Hein ? Dîner ? Non, non. J’veux pas dîner. Ayô, Sham ! » lui répliquai-je. Et je sortis en courant derrière le ruffian roux. « Yarras ! »

Celui-ci marchait d’un bon pas dans la ruelle et, quand je le rejoignis, il se mit à escalader des escaliers sans s’arrêter ; il me demanda :

— « Qu’est-ce que tu veux ? »

— « Eh ben… voilà, » toussotai-je tout en le suivant difficilement. « J’ai un travail. Et, à ce travail, on me demande de payer deux dorés demain parce que, sinon, on m’en fera payer quatre. Alors, je pensais que tu pourrais me prêter les deux dorés et je te les rends après. »

Je me tus. J’attendis la réponse. Nous arrivâmes en haut des escaliers et Yarras souffla :

— « Je ne passe pas d’accords de ce genre, barde. Je regrette. Tu n’avais qu’à me défier à une partie de fourchettes. Alors, là, oui, on aurait pu parler. Mais pas maintenant. »

Intérieurement, je m’étais promis, il y a longtemps, de ne plus jouer aux fourchettes avec Yarras et je fis non de la tête. Je trottai pour le rejoindre.

— « S’il te plaît, Yarras, » insistai-je. « Je t’ai fait gagner ces trois siatos à la partie de tout à l’heure. Tu pourrais au moins me donner… »

— « Me casse pas les pieds, gamin, je ne suis pas ton compère, » m’interrompit le roux, adoptant soudain un ton sévère. « Ces trois siatos sont pour mes cousines. Point. Je ne prête pas d’argent, c’est clair ? Et maintenant, décampe. »

Je restai choqué plus par sa voix tranchante que par le refus et je m’arrêtai en pleine ruelle tandis que le ruffian disparaissait à l’angle. Toujours pareil, pensai-je. C’était toujours pareil, avec les adultes. Même s’ils étaient sympathiques, il arrivait un moment où on leur en demandait trop et ils te rappelaient les limites. Parce qu’ils se méfiaient. Parce qu’ils avaient leur propre vie. Parce qu’enfin, un gwak n’entrait jamais réellement dans aucune de ces « vies ». Mais, enfin, ce n’était pas nouveau, n’est-ce pas ?

Je me mis à marcher dans les ruelles du Labyrinthe et, inconsciemment ou peut-être pas tant que ça, je passai près du Couloir de la Mort. Je regardai au fond de celui-ci. Tout était sombre. Je frissonnai brusquement ; il faut dire que, cette nuit, il faisait un froid à se geler. Au point qu’il neigeait même, remarquai-je, saisi d’étonnement. C’étaient les premiers flocons de l’année ! Je tendis une main vers l’un d’eux. Il fondit aussitôt. Alors, je m’enfonçai dans le corridor d’un pas décidé et j’arrivai devant la porte de Pognefroide.

Je frappai quelques coups. J’attendis. Et je souris en entendant un verrou s’ouvrir. Le P’tit Loup devait être monté sur un tabouret, car je perçus un crissement de bois contre le sol et, finalement, la poignée tourna et la silhouette du petiot apparut.

— « Ayô, P’tit Loup, » dis-je à voix basse. « Je viens rendre visite. Je peux entrer ? »

Pour toute réponse, il me tendit sa main menue. Je la lui pris et entrai. Après avoir fermé la porte derrière moi, je chuchotai :

— « Eh, shour. T’as pas peur du noir ? » Il y eut un silence. « Bah, eh bien, on dirait que non, t’as de la chance. Et la grand-mère ? Elle dort ? »

— « Ça fait des années que je ne dors pas vraiment, » répliqua la voix douce de Pognefroide.

Je me tendis un peu, mais je continuai à avancer dans le petit couloir et entrai dans la chambre de la nécromancienne.

— « Bonsoir, petit, » me salua-t-elle. « Peut-être que l’obscurité t’effraie, mais je t’assure que, si tu me voyais à la lumière du jour, tu t’effraierais bien davantage. »

Après une hésitation, je haussai les épaules.

— « Mon maître est un nakrus. Et il m’a jamais fait peur. Lui non plus, il dormait jamais. »

J’entendis un léger souffle amusé.

— « Mm… Je me doutais bien que seul un nakrus avait pu apprendre à un être si jeune à alimenter une main avec l’énergie mortique… Et je ne me suis pas trompée, visiblement. » Elle semblait satisfaite que je le lui aie confirmé. « Viens. Assieds-toi avec le P’tit Loup. Je suis contente que tu aies décidé de revenir, » ajouta-t-elle tandis que je m’approchais du sofa avec le petiot et m’asseyais près d’elle. « J’ai beaucoup réfléchi ces derniers jours. À la vie, au P’tit Loup… et à toi. »

Je clignai des yeux.

— « À moi ? » répétai-je. « À cause de la main ? »

— « Et pas seulement, » répondit sereinement Pognefroide. « Tu es un nécromancien. Et à ce que je sais… nous sommes les deux seuls nécromanciens dans tout Estergat. Ce qui te rend très spécial. Tes dons… pourraient sauver la vie de quelqu’un. »

Sans émettre aucun son, le P’tit Loup perdit l’équilibre sur mes genoux en voulant attraper le bras de Pognefroide et il tomba entre nous deux. Je secouai la tête, sans comprendre.

— « Je pourrais sauver quelqu’un en utilisant la nécromancie ? Vous voulez dire que vous voulez voler mon morjas pour continuer à vivre ? »

Aussitôt, je pensai que je pourrais peut-être lui vendre mon morjas en échange de deux siatos. De toute façon, mon maître nakrus disait que, chez les êtres vivants, le morjas des os se régénérait avec le temps. Pognefroide prit le P’tit Loup dans ses bras tout en répondant :

— « Non. Je fais allusion à quelqu’un d’autre. Quelqu’un que j’aime beaucoup et qui a une maladie de croissance. Quelqu’un qui a besoin de mon aide quotidienne pour réveiller le morjas de ses os parce que, sinon, ceux-ci resteraient endormis à jamais. »

J’écarquillai les yeux, je jetai un coup d’œil autour de moi dans la pièce sombre et, alors, je concentrai mon attention sur le petiot.

— « Le P’tit Loup ? » m’étonnai-je. « Il est malade ? »

J’entendis le soupir de Pognefroide.

— « Malheureusement, oui. Et, malheureusement, moi aussi. Mes jours sont comptés. Chaque matin, je pense que la Mort arrive et, chaque matin, je me trompe. Mais un jour arrivera où je ne me tromperai pas. Un jour pas si lointain. Et, alors, petit, le P’tit Loup mourra si tu ne réveilles pas son morjas. » Elle inspira profondément. « Il n’a pas de famille. Il ne connaît personne. Il n’a que moi. J’aimerais que tu t’occupes de lui et que tu l’aides à grandir et… en échange, demande-moi ce que tu voudras : je te le donnerai. »

Comme je la regardais, médusé, l’éclat magique de son œil adopta ce même ton qu’adoptaient les yeux de mon maître nakrus quand ils souriaient.

— « C’est à ça que je pensais ces jours-ci, petit. Si seulement j’étais sûre de pouvoir te faire confiance, je te donnerais tout ce que j’ai pour que tu permettes à cette créature de vivre. Tends ta main mort-vivante, » m’invita-t-elle. « Et pose-la sur la tête du P’tit Loup. Oui. Comme ça. Maintenant, ne t’effraie pas et sois très attentif. »

Elle posa sa grande main difforme sur la mienne. Le P’tit Loup était maintenant assis sur le sofa entre nous, très sage. Le cœur battant précipitamment, je déglutis et… je sentis une décharge mortique. Non, ce n’était pas vraiment une décharge. C’était un sortilège avec un tracé bien défini. Tandis que celui-ci passait à travers ma main jusqu’à la tête du P’tit Loup, je compris peu à peu l’idée. C’était simple. Pognefroide réveillait seulement les os du P’tit Loup, un à un, avec une efficacité stupéfiante. Alors, elle rompit le sortilège et murmura :

— « Tu saurais le refaire ? »

Je haletai.

— « Ch’sais pas, grand-mère. Je crois… je crois que oui. Mais pas si vite. »

— « Fais-le, » me demanda-t-elle.

Je me sentis défié, comme quand mon maître nakrus me demandait de réaliser tel ou tel sortilège dans la vallée. Tranquillisé par la comparaison et guidé par la propre main de la sorcière, je me concentrai et construisis le sortilège avec application. Enfin, je me disposai à réveiller le morjas des os qui étaient encore comme « endormis ». Quand je terminai, Pognefroide retira sa main et murmura faiblement :

— « Merci, Draen. Tu l’as très bien fait. »

Elle se tut et, un moment, aucun des deux ne dit rien et le P’tit Loup encore moins. Alors, je demandai :

— « Il est muet ? »

Pognefroide tourna sa grande tête vers moi.

— « Oui, il est muet. »

Elle tourna de nouveau la tête vers le vide de l’obscurité. Je pensai que ses journées devaient être très étranges, consacrées à ensorceler de faux papiers, à réveiller le morjas du P’tit Loup et à méditer sur la vie.

— « Ils sont morts comment, ses parents ? » demandai-je.

— « Oh, » soupira Pognefroide. « Malheureusement, je ne le sais pas. Un jour, il y a deux ans, une femme est venue me demander de lui faire des papiers. Elle n’a pas donné son véritable nom ni donné aucune avance et, si je ne m’étais pas ennuyée comme un rat mort, je l’aurais envoyée pêcher des ours dans l’océan. Au bout de deux semaines, quand elle est venue chercher ce qu’elle m’avait commandé, elle m’a payé avec… le P’tit Loup. Elle m’a dit que la gemme qu’il portait au cou devait sans aucun doute tout payer. Elle est partie comme une lâche sans m’en dire davantage. À mon avis, ce n’était probablement pas sa mère. Je peux seulement te dire que la gemme que le P’tit Loup porte autour du cou est précieuse. Malgré tout… je préfèrerais que tu ne la vendes pas sauf si c’est absolument nécessaire. Peut-être qu’un jour, on pourra découvrir d’où elle vient. »

Je baissai la tête vers le P’tit Loup. À sa position, je devinai qu’il s’était endormi.

— « Raconte-moi, » poursuivit Pognefroide avec douceur. « Raconte-moi comment tu as rencontré ce nakrus. »

Je fronçai les sourcils.

— « Il m’a dit de parler de lui à personne, » objectai-je.

Pognefroide n’insista pas et le silence se prolongea. Je posai mes pieds nus sur le sofa et enlaçai mes genoux avant de murmurer :

— « Il m’a expulsé de la grotte. Il a dit que je devais découvrir le monde et connaître les saïjits. Et que je pourrais pas revenir tant que je lui rapporterais pas un os de férilompard. »

Pognefroide émit un raclement de gorge.

— « Hum. Une tâche ardue pour un enfant de ton âge, » considéra-t-elle. « Les férilompards n’existent plus en Prospaterre. Pour cela, tu devrais voyager très à l’ouest. Jusqu’aux Collines des Orages. On dit que là-bas vivent encore quelques gahodals. »

Je regardai la sorcière, les yeux écarquillés et le cœur bouleversé. Je n’avais pas pensé que Pognefroide puisse en savoir plus qu’un professeur du Conservatoire au sujet des férilompards.

— « Gahodals ? » répétai-je. « Qu’est-ce que c’est ? »

— « Un autre mot pour dire férilompard, » répondit simplement la sorcière. « Ton maître doit être originaire d’Arkolda même. Parlait-il drionsanais ? »

— « Caeldrique. Surtout caeldrique, » répondis-je. « Mais aussi le drionsanais. Sauf qu’il utilisait certains mots qui s’utilisent plus maintenant. Et il m’a appris à lire des choses qui s’utilisent plus. C’est qu’il est très vieux. Et il aime pas les visites, alors il reçoit presque personne. Sauf quelques-uns. »

— « Qui ? » demanda Pognefroide avec curiosité.

— « Eh ben… il m’a dit quelques noms, » avouai-je. Et je souris. « Il aimait parler de certains amis. Parce qu’ils sont bizarres. Mais il aimait pas parler d’il y a longtemps. Parce qu’il disait que parler de choses qui se sont passées il y a plus de quatre siècles, c’est être vieux jeu. Alors, il me parlait de choses nouvelles. D’Arivessandro. De Jabler. De Marévor Helith… »

Je sentis un léger pincement au niveau de la poitrine et je me frottai énergiquement.

— « Et d’Orferyum, » ajoutai-je. « C’étaient tous des amis à lui. » J’esquissai un sourire et admis : « Sauf Jabler parce qu’un jour, il lui a volé un os de pied. Mais il le lui a rendu quelques années plus tard, » fis-je en riant. « C’était juste une blague. »

Je me rappelai encore le rire nakrus de mon maître en me racontant l’anecdote. Après un autre silence, je lui dis, pensif :

— « Moi aussi, j’aimerais devenir nakrus un jour. »

Pognefroide émit un son hésitant.

— « Euh… Bon, petit… Je ne suis pas la personne la mieux placée pour te conseiller de faire une telle chose. Je suppose que tu sais que c’est un processus très lent. Et que cela comporte des risques. Peu sont ceux qui parviennent à survivre. En réalité, moi, j’y suis presque parvenue, » commenta-t-elle avec une pointe d’amusement. Et elle murmura avec gravité : « Mais mon heure est arrivée. Et il n’y a rien de dramatique à cela. La seule chose qui m’attachait au monde était le P’tit Loup. Et je sais qu’il peut compter sur toi maintenant… n’est-ce pas, Draen ? »

Quand on vous donnait à choisir entre lâcher la main d’un petiot en danger et la lui prendre… le choix était plutôt simple.

— « Naturel, » dis-je avec sérieux. « Je réveille le morjas chaque jour et je l’emmène chez moi. Pas de souci. J’en prendrai soin comme de mes propres os. C’est naturel. N’importe quel gwak honnête ferait ça. »

Pognefroide acquiesça doucement.

— « Sauf que, toi, tu es le seul gwak capable de le faire. J’aimerais pouvoir assurer l’avenir du P’tit Loup. Je veux qu’il devienne un homme heureux. Qu’il aille à l’école. Qu’il apprenne un métier. Et qu’il n’apprenne jamais les arts nécromantiques. » Elle fit une pause. « Mais ce sera déjà suffisant si tu lui apprends à être un… gwak honnête, comme tu dis. »

Je souris et elle me demanda :

— « Je voudrais voir ton visage. Juste un instant. Mais, pour ça, tu dois fermer les yeux. Je ne veux pas que tu me voies. Ferme les yeux et ne les rouvre pas avant que je te le demande, d’accord ? »

Je soupirai et fermai les yeux en disant :

— « Ça court. Fermés. Mais, moi aussi, j’aimerais vous voir, grand-mère. »

Je sentis une lumière ténue contre mes paupières.

— « Mais, moi, je ne veux pas que tu me voies, » répliqua la nécromancienne. J’entrouvris un œil et… la lumière disparut, suivie d’un soupir exaspéré. « Les saïjits et leur curiosité… »

Je fis une moue têtue.

— « Moi aussi, ch’sais faire de la lumière. Je pourrais vous voir tout de suite si je voulais. »

Pognefroide me répondit par un éclat railleur :

— « Alors, fais-le. »

Le silence se prolongea. Et je ne fis rien. Finalement, je maugréai :

— « C’est bon, ça court. Dis, elles sont où, les Collines des Orages ? »

— « Mm. Je te l’ai déjà dit. Très loin, à l’ouest. Au-delà de l’océan Mirvique. Au-delà de la Terre Baie. Un enfant comme toi mettrait des lunes pour y arriver. S’il y arrive, » murmura Pognefroide. « Peut-être que, le jour où tu seras un nakrus, tu auras le temps d’aller à la recherche d’os de gahodal. » Je perçus dans sa voix une pointe moqueuse. « En attendant, » reprit-elle, « je vais te donner les quinze siatos que tu m’as apportés de la part du Bor. Tu vas emmener le P’tit Loup et, demain soir, tu reviendras avec lui et je te donnerai plus. Tout ce qui me reste. D’accord ? »

Elle me tendait la bourse de pièces en même temps et, moi, je mis quelques instants à réagir.

— « Bonne mère, » murmurai-je, en prenant la bourse. Et je fronçai les sourcils, méfiant. « Une minute. C’est sérieux ? Qu’est-ce que je dois faire en échange ? »

— « Je te l’ai dit : prendre soin du P’tit Loup, » répondit Pognefroide. « Rien d’autre. »

J’expirai et ma méfiance s’envola. Après une hésitation, je mis le petit sac d’argent sous mes chemises et pris le P’tit Loup endormi dans mes bras. Il était un peu lourd, mais je pouvais le porter.

— « Bon. Ben, je l’emmène. Mais… demain, vous serez encore en vie, hein, grand-mère ? »

Je la vis secouer la tête.

— « J’essaierai de l’être, petit, » répondit-elle, amusée. « J’essaierai de l’être. Comme dirait une amie à moi, qu’elle repose en paix, longue vie à tes os, jeune nécromancien. Et rappelle-toi : si jamais tu ne t’occupes pas bien du P’tit Loup, mon esprit le saura et se vengera. Alors, fais attention. »

Face à sa menace, je reculai avec une étrange sensation dans le corps.

— « B-bon, » dis-je. « Ayô, grand-mère. Ne mourez pas, hein. »

J’agrippai mieux le P’tit Loup, qui était profondément endormi, et je m’arrêtai près de la porte. J’hésitai.

— « Au fait, grand-mère, » dis-je. « Est-ce que c’est vrai que vous êtes la fille de la Sorcière Bifide ? »

C’est ce que m’avait dit Rogan quand je lui avais raconté ma première rencontre avec Pognefroide. Et, paraît-il, la Sorcière Bifide existait bel et bien : elle se déplaçait à la vitesse des esprits et, si on se conduisait mal, elle s’insinuait dans vos rêves et vous rendait fou.

J’entendis un éclat de rire étouffé en provenance du sofa. Pognefroide répondit :

— « Faux. Je suis la Sorcière Bifide en personne. »

J’esquissai un sourire, sans franchement la croire.

— « Bonne nuit, grand-mère. »

— « Bonne nuit, petit. »

J’ouvris la porte et sortis dans le Couloir de la Mort. Durant tout le trajet de retour à la pension du Beau-Lieu, je pensai : n’aie l’air de rien, fais comme si t’avais pas quinze dorés cachés sous ta chemise, personne est censé savoir, fais semblant d’être un gwak complètement fauché… Et, tandis que j’avançais dans les ruelles, descendais des escaliers et croisais des Chats de tous genres, le P’tit Loup continua à dormir confortablement entre mes bras. Quand j’arrivai à l’Avenue de Tarmil sain et sauf, je faillis le réveiller, parce qu’il commençait vraiment à me peser ; cependant, à la lumière des réverbères, je vis son visage si serein et radieux que je n’osai pas et j’arrivai à la pension en portant le blondinet. Quand j’entrai dans la cour, douze heures venaient de sonner et il continuait de neiger. Je poussai la porte d’une main, la refermai, traversai la petite pièce et constatai que la paillasse de Yal était vide. Je roulai les yeux. C’était la nuit du Jour-Bonté au Jour-Sacré et, sûrement, mon maître devait être de nouveau allé au théâtre… Quand j’atteignis le grand lit de paille, je m’allongeai en tournant le dos à mes camaros et j’installai le P’tit Loup entre le Prêtre et moi. Je souris, m’assurai que j’avais toujours mes pièces, souris plus largement et m’endormis d’un sommeil placide et profond.