Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat.

15 Esclandre

Les yeux écarquillés, je passai la tête par la porte du bureau principal. J’aperçus, de fait, un mouche qui attendait tranquillement, en contemplant une annonce accrochée à un mur… La seconde suivante, je reculai vivement dans le couloir et, voyant que le directeur sortait de son bureau avec une expression terrible, j’assurai :

— « J’ai rien fait de mal. »

Le directeur ne me regarda même pas quand il ordonna :

— « Attends ici. »

Il sortit du bureau principal avec Dalem et, obéissant, j’attendis dans le couloir. Après quelques instants, je passai de nouveau la tête et vis le mouche parler avec le directeur. Le mouche avait une barbe épaisse. Et… une bande violette sous sa casquette ? Quand je le reconnus, je restai bouche bée.

— « Ça alors, » laissai-je échapper. Et je m’approchai sans pouvoir en croire mes yeux. « Kakzail ? »

Le gladiateur sourit de toutes ses dents.

— « Ah, te voilà ! J’ai demandé à ton directeur s’il voulait bien t’autoriser à assister à la noce. Et il est même d’accord pour te laisser y aller avec l’uniforme. Il te va à merveille ! Allez, dépêche-toi sinon nous arriverons en retard. »

Je le regardai les yeux écarquillés et, comme il s’éloignait vers la porte de sortie, je me tournai vers Dalem et le directeur. Ce dernier m’adressa un léger sourire.

— « Vas-y. De toute manière, aujourd’hui tu n’as pas l’air très réveillé. »

C’était vrai. Je secouai la tête, sans voix, et je m’éloignai pour rejoindre le barbu, qui était déjà dans la rue. Il marchait à grandes enjambées et je m’efforçai de le suivre malgré mon corps endolori.

— « Bonne mère, tu m’avais pas dit que t’étais un mouche ! » lui fis-je, n’en revenant toujours pas.

Dans ma voix, vibra une pointe d’accusation mêlée à de la déception. C’est que les mouches, pour moi, ça avait toujours été, je ne sais pas, ceux qui t’attrapaient par le cou et t’enœillaient, ceux qui te donnaient des coups de matraque et qui confisquaient tes biens à l’œil du Saint Esprit Patron. Un frère ne pouvait pas être un mouche. C’était absurde.

— « Un agent de sécurité, pas un mouche, » me corrigea calmement Kakzail. « Je n’ai peut-être pas de diplômes, ni d’études, ni rien, mais je me débrouille bien pour manier l’épée. Un avantage pour avoir lutté presque tous les jours pour ces maudits Tassiens. » Il sourit. « T’inquiète pas, je vais pas te passer les menottes pour m’avoir laissé tomber hier soir à la boutique. » Je fis une moue, l’air de dire : il manquerait plus que ça. Et il ajouta : « Me fais pas le même coup aujourd’hui, hein ? Enfin, cette fois, je m’en lave les mains. C’est Skelrog qui t’invite, pas moi. »

Je fronçai les sourcils et, comme il traversait la rue animée de passants, je lui emboîtai le pas avec curiosité.

— « Le maître d’école ? Il m’invite à son mariage ? C’est bien vrai ? »

La simple idée m’émouvait et m’emplissait d’impatience. Kakzail me regarda du coin de l’œil avec un demi-sourire.

— « C’est bien vrai, gamin. Toute la famille est invitée. Même l’oncle Markyr, tes cousins, les amis de Skelrog… Plus la famille de la fiancée. Un mariage typique, quoi. »

Il se tut et accéléra encore davantage le rythme. Il ne prit pas la direction du Grand Temple mais traversa l’Avenue de Tarmil et choisit des rues qui descendaient vers le Parc du Soir. Nous passâmes devant la prison de l’Œillet et j’observai le bâtiment, les sourcils froncés. Braises, comme cet endroit semblait lugubre. Et dire que Farigo devait encore être là, à défaire des cordes de chanvre et à s’écorcher les doigts…

Je me rappelai que le petit fileur sortirait le premier Jour-Bonté de Mauves, dans quatre semaines, et je me promis mentalement que j’irais le voir à la sortie. Et si sa mère n’avait pas l’intention de le reprendre, je l’emmènerais, moi… et paf ! Un gwak de plus pour la gwakerie.

Kakzail me tira de mes pensées de conquête quand nous arrivâmes au Parc du Soir. Il siffla :

— « Vite ! Ils sont déjà en train d’entrer. »

Mon frère aîné se dirigea directement vers un petit temple et, voyant celui-ci, je le reconnus : c’était celui où un jeune et aimable prêtre m’avait offert une chemise et une casquette, en été. C’était le Temple de la Fervente.

Avec curiosité, je suivis Kakzail et constatai qu’effectivement, de nombreuses personnes vêtues pour l’occasion montaient déjà le perron et entraient par la grande porte. Alors que nous rejoignions la petite foule, j’entendis une femme dire que c’était un jour radieux et que cela augurait un très bon avenir pour le couple. Tout respirait la joie. Cependant, dès qu’ils entrèrent, les voix se changèrent en murmures, les rires en sourires et les adultes imposèrent silence aux plus petits. Dans la maison des ancêtres, on ne faisait pas de raffut.

Aussi discret qu’une ombre, j’allai m’asseoir près de Kakzail à l’extrémité d’un des bancs où s’étaient installés le barbier, sa dame et toute sa progéniture. Kakzail parlait à voix basse avec Skrindwar, le verrier. Et, moi, j’observais mon entourage tout en mâchant silencieusement mon asofla. Je perçus les regards en coin que me jetaient Samfen et la sœur aînée, et je me rappelai vaguement qu’il y avait à peine plus d’une heure, ils m’avaient vu apparaître dans la rue, comme un gwak zombi. Je ne me souvenais pas très bien des détails.

Le prêtre arriva avec la musique et les fiancés. La cérémonie s’allongeait, le discours n’en finissait pas et, moi, épuisé, je fermai peu à peu les yeux… et je m’endormis. Peut-être inspiré par la voix monotone et pompeuse du prêtre, je rêvai que je longeais une rivière aux eaux très froides et des esprits sortaient murmurant les paroles des morts. L’un d’eux, en particulier, surgissait de la rivière et se dressait devant moi, m’obligeant à m’arrêter. C’était l’esprit de Warok.

— « Gwak isturbié, » me disait-il. « Regarde ce que t’as fait. »

Et je regardais et voyais surgir de l’eau, muets et souriants, les esprits de Manras, Dil, Rogan, Yal… et je serrais les mâchoires. Ceci n’était pas réel. Je le savais. Je rêvais. Warok était mort, je l’avais tué, mais mes camaros n’étaient pas morts. Ce n’était pas possible.

Un soudain grognement m’emplit de frayeur et, en sursaut, je sortis de mon rêve, qui avait été un cauchemar plus qu’un rêve. Les fiancés venaient d’échanger les rubans d’union. J’ignorais combien de temps il restait pour que la cérémonie se termine, mais je décidai qu’elle avait déjà assez duré. Je posai silencieusement mes bottes sur le sol et… j’entendis de nouveau le grognement suivi d’un aboiement. Le cœur emballé, je tournai brusquement la tête vers la porte principale. L’un des battants était entrebâillé et, à cet instant, un énorme chien passa le museau par l’ouverture, poussa et entra en flairant le sol.

Je restai pétrifié. Dakis, pensai-je. C’était Dakis, le chien des Souterriens. J’aurais parié un doré. Cependant, je ne pouvais croire qu’il soit entré là à cause de moi, mais… pourquoi sinon ?

Maintenant que je le voyais à la lumière du jour, je dus reconnaître que les gwaks de l’Escalier avaient raison : ce n’était pas un loup. C’était un très grand chien, au pelage noir et aux mâchoires impressionnantes.

— « Dakis ! » s’écria la voix nerveuse de Shokinori au-dehors. Un hobbit brun à l’expression extrêmement embarrassée passa la tête par la porte.

Le chien tourna la tête vers son maître, mais il ne fit pas demi-tour et continua à avancer, flairant et grognant. Et plus il s’approchait plus les écureuils sautaient de branche en branche devant mes yeux tourmentés. Finalement, je ne le supportai pas. Alors que le prêtre reprenait son discours et que plusieurs plaintes discrètes s’élevaient de la part des participants à la noce, je me glissai par terre et marchai à quatre pattes jusqu’à me situer derrière les colonnes. Je m’approchai autant que je pus de la porte principale. N’osant pas parler en caeldrique et ne se sentant pas capable de parler dans une autre langue, Shokinori appelait son chien par des sifflements embarrassés et balbutiait des choses incompréhensibles à un homme exaspéré. Moi, j’étais presque arrivé à l’entrée quand, soudain, Dakis tourna la tête, me vit, aboya et se précipita dans ma direction, les oreilles pendantes battant de façon désordonnée. Je sortis dehors en coup de vent.

Je descendis le perron comme un lièvre, entrai dans le Parc du Soir et grimpai au premier arbre que je trouvai. Je m’accrochai à une branche. Puis à une autre un peu plus haut. Et plus haut… Le maudit chien s’était mis à aboyer après moi d’en bas. Quelle mouche avait piqué ce maudit monstre ? Je baissai les yeux et, défaisant d’un coup les harmonies devant mes yeux, je feulai :

— « Tu gueules plus qu’un grippe-clous ! Boucle-la, scafougné de loup ! »

Incroyablement, le molosse se tut, mais ce fut seulement pour mieux mordre ma casquette d’Hirondelle que j’avais fait tomber. Quand je le vis, je lui lançai une kyrielle de jurons, je cassai une petite branche et la jetai au monstre. Celui-ci ne prit même pas la peine de lever les yeux : maintenant, il s’amusait comme un fou à mettre ma casquette en charpie.

— « Bouffres, lâche ça, démorjé ! La casquette est pas à moi ! » grognai-je depuis ma branche.

— « Dakis ! » s’écria Shokinori, qui arrivait en haletant. Et il ajouta en caeldrique, entre ses dents : « Lâche ça. Dakis… ? Lâche ça immédiatement. »

Le chien hésita un instant, mais finalement il laissa tomber la casquette et se leva, adressant à son maître une expression qui ressemblait beaucoup à un sourire moqueur.

— « Tu es exaspérant, » marmonna Shokinori. Et il leva les yeux vers moi. « Je suis désolé, petit. Nous nous connaissons, n’est-ce pas ? Oui, pas de doute. Écoute, tu peux descendre de l’arbre. Dakis ne te fera rien. Je suis désolé pour ta casquette. Tu comprends ce que je te dis, n’est-ce pas ? »

J’acquiesçai silencieusement, mais je ne bougeai pas d’un pouce. Alors, Kakzail nous rejoignit sans s’approcher tout à fait, par prudence. Il empoignait la matraque suspendue à sa ceinture.

— « Qu’est-ce que cela signifie ? » fit-il enfin.

Shokinori fit une moue et dit en drionsanais avec un accent terrible :

— « Je ne comprends pas. »

Mon frère aîné souffla.

— « Et moi encore moins. Est-ce que vous savez qu’interrompre une cérémonie religieuse en plein lieu sacré est une offense et un sacrilège ? Du moins, c’est ce que dit le code. Je suis un agent de sécurité et je pourrais vous conduire au cachot pour avoir provoqué du désordre. Alors, maintenant, s’il vous plaît, attachez ce chien et fichez le camp. »

Même vu d’en haut, le visage embarrassé que lui adressa Shokinori m’arracha un éclat de rire. Je descendis de quelques branches, en disant en caeldrique :

— « Il te demande de t’en aller. »

— « Oh, » comprit Shokinori. « Bien sûr. Euh… Juste une chose, petit. En réalité, deux. Je croyais que parler caeldrique était mal vu dans cette ville, n’est-ce pas le cas ? »

— « Et très mal vu, j’en ai peur, » admis-je.

Le hobbit me rendit une expression intriguée. Il jeta un coup d’œil à un Kakzail perplexe, adopta une pose méditative et reprit :

— « Écoute. On dirait que Dakis t’a pris en grippe. Et je crois déjà savoir pourquoi. C’est un cerbère de brume. Et il est particulièrement sensible à certaines… énergies. Permets-moi de t’offrir ça… » Il enleva un des nombreux colliers qu’il avait autour du cou et me le tendit. « Il te protègera de mon compagnon. »

Je le regardai dans les yeux, troublé. Certaines énergies, me répétai-je. Faisait-il allusion à… l’énergie mortique ? Je jetai un coup d’œil prudent au grand chien, qui depuis qu’il avait lâché la casquette ne me quittait pas des yeux. Je tressaillis, mais je me réaffirmai sur ma branche et pensai : je ne suis pas un petit trouillard. Et si Shokinori me faisait un cadeau… je n’allais pas le refuser. Et encore moins, sachant qu’il soupçonnait que j’avais une certaine pratique des arts nécromantiques.

Avec prudence, je descendis jusqu’à la branche la plus basse, je m’étirai et atteignis le collier que me tendait le hobbit. Aussitôt, je perçus que le pendentif —une petite pierre noire— était entourée d’énergie. Peut-être que Shokinori disait vrai et que grâce à ce collier Dakis cesserait de m’attaquer…

Je le mis, mon regard rivé sur le chien. Je vis ses oreilles se dresser et, alors, il me montra les dents, mais sans méchanceté, plutôt avec l’air de vouloir me sourire.

— « Bouffres, » murmurai-je. Et je prononçai en caeldrique : « Merci. C’est très aimable. »

— « Une minute, » intervint finalement Kakzail, altéré. « Vous vous connaissez ? Quelle langue vous parlez ? »

Moi, depuis ma branche, je me demandais encore si j’allais réunir le courage suffisant pour poser les pieds par terre et, en même temps, je cherchais une réponse qui ne m’oblige pas à en dire plus qu’il ne fallait, quand, soudain, une autre voix répondit :

— « C’est du boskrite. Un dialecte de notre peuple. »

Je tournai la tête et vis apparaître un autre hobbit. Contrairement à Shokinori, Yabir avait adopté des vêtements plus en accord avec ceux qui se portaient à Estergat : un pantalon, un manteau, un chapeau melon… il ne lui manquait que des chaussures. Il avait un visage un peu plus jeune que Shokinori, mais, que ce soit parce qu’il savait parler un peu drionsanais ou pour une autre raison, il dégageait plus d’aplomb.

Il se tourna vers Shokinori en soufflant de manière contenue et ajouta dans un drionsanais horrible :

— « Mon compagnon a provoqué des problèmes… oui ? »

Je m’esclaffai et expliquai :

— « C’est votre loup, qui s’est jeté sur moi. Pour la troisième fois, je vous ferai remarquer. Ce tas de poils est cinglé. »

Ou peut-être qu’il ne l’était pas tant que ça et qu’il percevait réellement la présence de l’énergie mortique dans ma main, pensai-je. À moins que, sans le savoir, je lui aie lancé une décharge mortique, cette nuit des Ravins, et qu’il m’en garde rancœur… M’armant enfin de courage, je me laissai glisser jusqu’au sol et, sans perdre Dakis de vue, j’ajoutai en drionsanais :

— « Y’a pas de souci à avoir, Kakzail. Ce sont des étrangers qui sont venus par ici, y’a pas longtemps. Je les ai croisés et leur loup m’a pris en grippe. C’est qu’il me faisait une peur de tous les diables, mais plus maintenant, » mentis-je. « La noce est déjà terminée ? »

Kakzail ne répondit pas. Yabir regarda tour à tour Shokinori et Dakis, puis moi et mon frère ; alors, comprenant que ce dernier et moi, nous nous connaissions et que l’agent de sécurité ne semblait pas vouloir leur causer de problèmes, il s’inclina respectueusement vers Kakzail en disant :

— « Pardon pour les désagréments. »

Et il s’inclina aussi devant moi ! Je le regardai, stupéfait. Les deux hobbits s’inclinèrent de nouveau pour saluer et ils s’éloignèrent dans le parc, Dakis leur ouvrant le chemin. Ils formaient un curieux trio.

— « Le comportement de ce chien m’a paru vraiment bizarre, » commenta Kakzail.

— « À moi aussi, » avouai-je, sans m’étendre.

Et, avec une moue affligée, je ramassai ma casquette d’Hirondelle. Elle était dans un piteux état. Dermen m’obligerait à en porter une nouvelle, à coup sûr. Et celle-là, j’allais devoir la payer intégralement de ma poche.

Avec un soupir, je remis malgré tout la casquette trouée sur ma tête… juste au moment où s’élevait un tumulte de voix derrière moi. Je me retournai vers le Temple de la Fervente et pus voir sortir ceux de la noce tandis qu’ils entonnaient avec entrain la Chanson de la Prospérité en l’honneur des nouveaux mariés. Je souris largement, oubliai complètement Shokinori et Yabir et, sans laisser à Kakzail le temps de me poser des questions, je courus vers le temple pour accompagner le chant de ma voix, qui, comme celle d’un bon Chat gwak, était plus puissante que toutes.

Quand la chanson s’acheva, j’entendis quelques jeunes hommes dire « à la rivière, à la rivière ! » et je vis Kakzail donner une accolade fraternelle au maître d’école avant qu’ils ne se mettent tous à marcher à travers le Parc du Soir vers le fleuve. Je souris tout seul et suivis la joyeuse procession à quelques mètres de distance. Ils arrivaient déjà près du fleuve quand je croisai le regard du barbier. Ce ne furent que quelques secondes, mais mon sourire s’évanouit et, finalement, quand il cessa de me regarder, je rebroussai chemin jusqu’à la fontaine, je soupirai et m’assis sur la margelle.

— « Bonne mère, comme ça fait mal, » murmurai-je.

Je faisais principalement allusion à la chute dans les escaliers, mais pas seulement. Je me grattai la joue, me frottai les yeux et soufflai en voyant que mes mains étaient pleines de pommade. Je les lavai dans l’eau de la fontaine et remarquai que plusieurs dans le groupe, parmi lesquels le barbier et Kakzail, se disposaient maintenant en un demi-cercle tandis que les mariés s’avançaient vers la rivière, encore attachés par les rubans. Comme je n’avais jamais réellement observé aucune noce, ceci m’inspira de la curiosité, mais je n’osai pas m’approcher et je vis de loin Skelrog et son épouse se pencher et plonger leurs mains liées dans l’eau. J’eus l’impression d’avoir déjà vécu une scène semblable dans un autre lieu et, après avoir médité un peu, je conclus que je l’avais déjà vue dans la vallée, étant petit, et que cette tradition de plonger les rubans devait être un rituel des natifs de la vallée et non d’Estergat. Il était curieux de penser que, bien que je sois arrivé à la Roche quatre ans après ma famille, je n’avais d’étranger que mes traits, tandis que les Malaxalra, au contraire, conservaient leurs rites.

J’étais si plongé dans mes pensées que je ne remarquai que tardivement la silhouette qui s’approchait. S’arrêtant devant moi, Samfen m’adressa une moue mi-amicale, mi-gênée et il dit :

— « Skel veut que tu viennes. Il dit que, toi aussi, tu dois être dans le cercle. »

J’ouvris légèrement les yeux.

— « Moi ? »

Samfen acquiesça et, sans savoir très bien quoi penser de tout cela, je me levai et le suivis. Mon frère rompit le silence après quelques secondes.

— « Écoute… Désolé pour hier soir. Père et Mère sont un peu nerveux sur le sujet. Euh… Au fait. Xella et moi, nous ne leur avons pas dit que nous t’avons vu avant… dans notre rue. »

Je soufflai doucement. Je ne savais pas quoi répondre. Après un silence, je me raclai discrètement la gorge et dis un simple :

— « Merci. »

Nous arrivâmes dans le cercle et Skelrog m’adressa un léger sourire de bienvenue. Quand je me plaçai entre Samfen et Kakzail, ce dernier me chuchota entre ses dents :

— « Qu’est-ce que tu t’es fait à la figure ? »

Je soupirai.

— « C’est la pommade qui est partie. »

Kakzail ne put m’en demander plus car, à cet instant, la famille entonna solennellement une chanson dans une langue étrange. Cela ne dura pas longtemps et, curieux, je murmurai à Samfen :

— « Et cette langue ? »

— « Celle de la vallée, » expliqua Samfen avec un petit sourire. « Par ici, on l’appelle la langue des sorcières. Moi, je la parle presque jamais. Par contre, Mère oui. C’est que la grand-mère est… »

Il se tut quand le barbier, qui était juste à côté, lui donna une taloche et je vis mon frère faire une moue honteuse. Je surveillai le barbier du coin de l’œil tandis que les nouveaux mariés prononçaient une phrase ensemble. Finalement, le rituel s’acheva et le cercle se défit. Moi, je m’étais mis à errer au milieu des gens de la vallée, furetant sans perdre de vue le barbier, quand, soudainement, Kakzail me prit par l’épaule.

— « Eh, gamin. Dis-moi qui t’a fait ça, » me murmura-t-il.

Je m’échappai, perplexe.

— « Tu veux parler des bleus ? Personne. Ch’suis tombé dans des escaliers. Qu’est-ce qu’il y a ? »

Kakzail fronça les sourcils. Il fit un geste pour m’inviter à m’éloigner du groupe et, après quelques pas, il me prit par le bras et, à mon indignation, il me retroussa la manche de force, découvrant toute une série d’hématomes.

— « Je n’en crois pas un mot. Qui t’a fait ça ? »

Exaspéré et confus, je m’écartai brusquement.

— « Personne, » insistai-je. « Ne me touche pas. »

Kakzail me regarda dans les yeux comme s’il tentait de lire mes pensées comme la Bleutée.

— « C’est cette bande, pas vrai ? Dis-moi. C’est un type de cette bande ? C’est Yalet ? »

Je pris un air agacé.

— « Bonne mère, non. » Et, comme Kakzail faisait un geste comme s’il voulait m’attraper de nouveau, je reculai avec précipitation et nervosité. Certainement, l’uniforme de mouche que portait le barbu n’améliorait pas mon état d’âme. Je grognai sèchement : « Laisse-moi tranquille. »

Kakzail s’arrêta, inspira et… laissa tomber la main sur sa hanche avec une expression mi-irritée mi-embarrassée.

— « Je veux juste t’aider, Ashig. »

— « Draen, » répliquai-je. « Moi, ch’suis Draen. Pas Ashig. Et si tu veux m’aider… arrête de poser des questions. J’aime pas les questions. Ça court ? »

Kakzail fit une moue, puis acquiesça.

— « Mm… D’accord. Moi, je ne te pose pas de questions et, toi, tu ne m’en poses pas. Je ne te dirai pas où est l’alchimiste. Qu’est-ce que t’en dis ? »

À sa grande surprise, je lui adressai un sourire moqueur.

— « Fantastique. Le gnome peut même se carapater de la Roche, s’il veut. J’en ai pas besoin. »

Kakzail cligna des yeux.

— « Tu dis ? »

— « Que j’en ai pas besoin. J’ai déjà un remède, » assurai-je. Et profitant de sa confusion, je m’éloignai en disant sur un ton blagueur : « Ayô, m’sieu l’agent. »

Je m’éloignais, le regard posé sur ma famille, quand j’entendis quelqu’un appeler :

— « Messager ! »

Je me retournai et aperçus, près des premiers arbres du parc, un grippe-clous, une lettre à la main et l’air d’être pressé. Bingo, pensai-je avec un sourire. Et je m’avançai au trot en récitant :

— « L’Hirondelle à votre service ! Que désirez-vous ? »

L’homme souhaitait que je remette une lettre à un grippe-clous d’Atuerzo. C’était une bonne trotte, aussi, je ne lui pris pas moins de quinze clous, que j’empochai, les lui facturant sur une feuille blanche. Le grippe-clous ne remarqua même pas ce détail : comme je disais, il était pressé. Et comme, au bureau, ils n’attendaient pas que je leur rapporte de l’argent ce jour-là… ce fut tout pour moi.

Après avoir jeté un dernier coup d’œil aux Valléens et vu que Samfen et mon petit frère cadet me jetaient des regards curieux, je levai une main vers ceux-ci en guise de salutation et je dis :

— « Ayô, la famille ! »

Et je partis en courant à travers le Parc du Soir, entre allées, troncs et fontaines. Je sortais déjà de celui-ci quand je reconnus une mélodie familière et je freinai d’un coup. Je tournai sur moi-même et, quand je vis Yerris assis seul sur un banc, testant son harmonica, je m’esclaffai tout bas, je le contournai discrètement, arrivai jusqu’à lui par-derrière et beuglai :

— « Police ! Chat Noir, tu es en état d’arrestation ! »

Yerris sursauta et, le voyant se tourner vers moi et me regarder dans les yeux, je ris de bon cœur.

— « Tu peux me voir ! »

Malgré mon corps endolori, je passai agilement par-dessus le banc en m’appuyant sur le dossier et j’ajoutai :

— « Tu es guéri. »

Le semi-gnome acquiesça, souriant.

— « Oui. Plus ou moins. Avant je suis resté aveugle d’un coup pendant quelques secondes parce que j’étais nerveux. Mais maintenant on dirait que tout s’est arrangé. Bonne mère, shour ! Qu’est-ce que tu fais avec cet uniforme ? Me dis pas que t’es messager de l’Hirondelle, maintenant ? »

— « Tout rond, » affirmai-je avec un large sourire. « D’ailleurs, justement, je dois remettre un message. Dis. Qu’est-ce que t’en dis si je vais le remettre et je reviens ? En moins d’une heure, ch’suis de retour. Écoute, » dis-je, en lui donnant les quinze clous. « Tu vas acheter des casse-croûtes pendant ce temps. Et on mange ensemble. Je t’invite. Ça te va ? Je vais prévenir mes camaros. Et Rogan si je le trouve. Normalement, je mange avec eux sur l’Esplanade, mais je leur dirai de venir ici. Il fait une journée superbe. Ça te va ? » répétai-je.

À ma grande joie, Yerris acquiesça en découvrant ses dents blanches.

— « Ça me va, shour. »

Je frappai des mains avec satisfaction, je fis un geste de salut et partis en courant, le cœur joyeux.