Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat.

14 Asofla

J’entendais des voix paisibles autour de moi. J’étais si ensommeillé que je ne savais pas encore si je rêvais ou si j’étais éveillé. Alors, je sentis une main me secouer l’épaule et je laissai échapper une plainte somnolente.

— « Alleeeez, lève-toi, » dit une voix sereine.

C’était la voix d’Abéryl. Son bras fort m’écarta de la table et, assis sur ma chaise, je me frottai les yeux, aveuglé par la lumière du feu qui étincelait encore dans la cheminée. J’aperçus une silhouette assise dans le fauteuil du kap des Daguenoires et… je me réveillai d’un coup. Bouffres. Je m’étais assoupi et maintenant… où diables était Yerris ? Le cherchant du regard, je le vis allongé sur sa paillasse, apparemment endormi. Puis je croisai le visage emmitouflé d’Abéryl. Ses yeux me souriaient. Par contre, Korther, lui, ne souriait pas.

Sans dire un mot, le kap plia les doigts d’une main, m’invitant à approcher. Je me levai et, tandis que j’avançais de quelques pas vers lui, je pensai à lui dire que je regrettai beaucoup cette fameuse nuit des Ravins, que… je ne sais pas, qu’un esprit s’était emparé de moi ou que sais-je… Mais, bien sûr, je ne dis rien, parce que je craignais de gaffer de nouveau. Et, lorsque, m’arrêtant devant lui, je croisai ses yeux violets reptiliens, je vis le silence s’éterniser et ma nervosité s’accroître. J’humectai mes lèvres, j’inspirai, j’expirai, je cherchai frénétiquement sur le visage de Korther quelque indice qui me fasse comprendre qu’il m’avait pardonné… et je n’en trouvai aucun. Il attendait que je m’excuse. Et je fus incapable de le faire. Au lieu de ça, mes yeux se remplirent de larmes et celles-ci commencèrent à couler profusément sur mes joues.

Korther souffla doucement.

— « Il ne manquait plus que ça. Tu n’es pas capable de dire un ‘je regrette’, galopin ? »

Je sanglotai et hoquetai :

— « J-je r-regrette. »

L’elfocane accueillit mes excuses en prenant un air satisfait.

— « Bien. C’est déjà un progrès. Arrête de pleurer, mon gars. Tes larmes ne feront pas de toi un meilleur Daguenoire. »

Il me regarda avec un petit sourire, m’invitant à m’apaiser, mais c’est que j’étais lancé et je n’arrivais pas à m’arrêter. Voyant cela, il effaça son sourire et se tourna vers Abéryl, l’expression exaspérée.

— « Qu’est-ce que je fais ? Je le secoue ou quoi ? »

Ab eut un rire étouffé.

— « C’est toi le kap. T’es censé savoir manier tes saris. »

Korther fit une moue et, maladroitement, il me tapota l’épaule en marmonnant :

— « Si tu crois qu’en pleurant, tu vas me faire oublier ton mauvais tour, tu te trompes, galopin. Et je ne vais pas te consoler comme si j’étais ta mère, non plus. Voyons ! Reprends-toi, mon gars. »

Finalement, je fis un effort et me tranquillisai. J’essuyai mon nez sur mon manteau et le kap fit une grimace de dégoût.

— « L’élégance en personne, galopin. Dis-moi, tu es venu au Foyer pour une raison spéciale ? »

Quelque peu honteux de ma prestation, je haussai les épaules, inspirant bruyamment.

— « Oui. Bon. Je crois. Yabir et Shokinori sont à Estergat. Je les ai vus dans le quartier des Chats. »

Korther esquissa un sourire, et celui-ci s’élargit. Il jeta un coup d’œil à Abéryl avant de dire :

— « Vraiment, galopin ? »

— « Oui, » affirmai-je. « Le loup m’a encore poursuivi. Dans le labyrinthe. »

— « Avant-hier, » spécifia Korther.

J’acquiesçai puis me pétrifiai, le regardant dans les yeux.

— « Comment… ? »

— « Tu ne vas pas le croire, » sourit le kap. « Les Souterriens cherchaient une personne capable de s’introduire dans un endroit hautement sécurisé et, à force de chercher… ils sont tombés sur un Daguenoire. Yabir est quelqu’un d’érudit et il parle parfaitement l’owram. Son drionsanais, par contre, est horrible. Mais compréhensible. Shokinori, lui, ne comprend pas un mot. Apparemment, c’est un peu comme son garde du corps. Sauf que tous deux sont des hobbits et disons que leur apparence n’en impose pas beaucoup, » plaisanta-t-il, en riant. « Bon, comme tu vois, l’affaire avance vent en poupe. C’est dommage que, toi et moi, nous ayons perdu notre confiance mutuelle, parce que, sinon, je t’aurais chargé d’une mission très importante. »

Moi, je le regardais, bouche bée. Korther me jeta un coup d’œil moqueur et, se frottant la barbe, il ajouta :

— « La vie est ainsi faite, galopin. Comment va Yerris ? »

Étrangement, il le demandait à Ab. Celui-ci se pencha près du Chat Noir et lui palpa le cou, comme s’il cherchait son pouls. C’est alors seulement que je remarquai le flacon vide qui était sur la table, près de l’harmonica… Un flacon vide, me répétai-je, soudain alarmé. Se pouvait-il que… ? J’inspirai d’un coup et demandai :

— « C’est la potion ? »

— « Ouaip, » confirma Abéryl. « Dessari Wayam l’a bien laissée dans la maison avant de partir avec ces jumelles bizarres et ces gaillards. » Il fit un geste vague vers Yerris et il ajouta en se levant : « Pour l’instant, il n’a pas de convulsions comme la dernière fois. Avec un peu de chance, la potion va fonctionner. »

Le jeune Daguenoire s’assit sur une chaise et, au passage, il prit l’harmonica et l’examina avec curiosité. Je fronçai les sourcils et je fus sur le point de lui dire de ne pas y toucher, que c’était celui du Chat Noir, mais, tendu comme je l’étais, je me tus. Comme Abéryl s’installait en équilibre sur son siège et appuyait les bottes sur la table, le kap reprit :

— « Bon, alors, galopin ? Si tu es venu au Foyer, je suppose que c’était avec l’intention d’obtenir mon pardon… et de te conduire dorénavant comme un Daguenoire et pas comme un petit trouillard et déserteur. »

Je me sentis pâlir et je le regardai avec prudence.

— « Oui, m’sieu. Mais l’alchimiste… »

J’humectai mes lèvres, je me tus, et Korther arqua un sourcil.

— « Qu’est-ce qu’il se passe avec l’alchimiste, galopin ? »

J’avalai ma salive.

— « Eh ben… qu’il est parti. »

Korther haussa les épaules.

— « Je sais. Dans son mot, il dit qu’il fera tout ce qu’il peut pour trouver le remède pour les sokwatas. Que veux-tu de plus ? Vous n’obtiendrez rien en le poursuivant et en le menaçant. Laisse-le faire. Regarde Abéryl : il a attendu cinq ans avant de trouver un remède à son instabilité énergétique. »

J’arquai un sourcil. Instabilité énergétique ? Ab ? Sous mon regard surpris, Abéryl fit une moue souriante, il laissa l’harmonica sur la table et déclara avec entrain :

— « Ce gnome est le meilleur alchimiste de Prospaterre. Crois-moi, gamin : j’ai essayé de le convaincre pour qu’il reste travailler avec nous. Il nous a fabriqué quelques produits absolument géniaux… Mais, malheureusement, il a dit que non. Moi, Dessari Wayam, je ne collaborerai jamais plus avec une bande de criminels, » cita-t-il, moqueur, en levant l’index. Et il soupira. « Et dire qu’on le traitait si bien… »

— « Mmpf. Traite le mendiant comme un prince et il oubliera jusqu’à ton nom, » prononça Korther. Ses yeux se posèrent sur moi et étincelèrent avec le reflet du feu de la cheminée. « Dis-moi, galopin. Tu peux me rendre un service ? »

J’ouvris grand les yeux. Un service ! Je m’empressai d’acquiescer, enthousiaste et impatient.

— « Ben, naturel ! Quel service ? »

Le kap me jaugea du regard un instant avant de sourire.

— « Décampe. »

Mon cœur se serra. J’acquiesçai de nouveau, nerveux, et reculai jusqu’à la porte de sortie en jetant un coup d’œil au corps encore immobile de Yerris.

— « Ç-ça court, » balbutiai-je. Je retirai la barre, tirai sur la poignée et le froid m’assaillit. Je murmurai : « Ayô. »

Korther ne me regardait pas. Mais, juste quand j’allais fermer la porte, je le vis froncer les sourcils, l’expression légèrement déçue. Attendait-il de moi que je réagisse autrement ? Que je lui demande peut-être de me faire confiance et de me donner une seconde chance pour mener à bout cette mission si importante pour Shokinori et Yabir ? Mais pour quoi faire ? Pour que le loup de ces Souterriens se jette de nouveau sur moi ? Bonne mère. Que je ne veuille pas retomber sur ce monstre ne signifiait pas que j’étais un petit trouillard… n’est-ce pas ?

J’hésitai quelques secondes devant la porte fermée, puis je lui tournai le dos et m’éloignai dans la Rue de l’Os. Au bout d’un moment, je me rendis compte que je me dirigeais vers la Rivière Timide et non vers la pension du Beau-Lieu. Et je m’aperçus aussi que je ne me sentais pas bien. Je reconnus les symptômes : un picotement désagréable des yeux, les mains qui s’engourdissaient, un mal-être général qui ne tarderait pas à empirer…

— « Bouffres, » grognai-je.

En principe, la sokwata aurait dû me durer au moins deux jours de plus…

Inquiet, altéré, je m’arrêtai au milieu d’une rue déserte, prenant la tête entre mes mains.

Bon, et maintenant je faisais quoi ? J’ignorais si l’alchimiste avait laissé une réserve de sokwata, mais cela se pouvait. Toutefois, j’hésitai car je n’avais aucune envie de retourner au Foyer pour en demander.

Je continuai à avancer sans but précis, essayant de réfléchir. Je pouvais aller à l’Esprit Rieur et demander de la karuja au Bor. Je savais qu’il m’en donnerait même si, moi, je n’avais pas grand-chose à lui donner dans l’immédiat. Cependant, j’avançais en sens inverse. Peut-être parce que je ne voulais pas décevoir le Bor ? Peut-être.

Quand j’atteignis la Rivière Timide, je m’agenouillai près d’un filet d’eau, dans un endroit rocheux pas trop dangereux, et j’enfonçai mes mains dans le courant. Malgré le froid de la nuit, l’eau était tiède. Je bus et marmonnai faiblement :

— « Que fais-tu, Mor-eldal ? Mais que bouffres fais-tu ? »

Je devais bouger de là. Je pensai à mes camaros et à Rogan. Ils avaient pris de la sokwata quelques jours après moi et, probablement, ils étaient tous bien. C’était déjà ça.

Avec une certaine difficulté, je me levai et, tremblant de la tête au pied, je revins dans la rue qui descendait en suivant la Rivière Timide vers le Fleuve d’Estergat. J’avais l’impression de m’être transformé en un esprit boiteux qui errait dans Estergat sans aucun but. J’avançais, et je ne savais pas très bien vers où. Quand, d’un coup, j’arrivai à un escalier, je ne le vis pas et je glissai. Je tombai en roulant et les Esprits de la Bonne Fortune durent être de mon côté car, à part me meurtrir tout le corps, je m’en tirai miraculeusement vivant. Une fois en bas, je laissai échapper tout l’air de mes poumons ainsi qu’un :

— « Isturbié. »

Avec effort, je me redressai et m’aperçus alors que deux silhouettes s’étaient arrêtées près de moi et se penchaient, pour ramasser… des pièces de monnaie. Mes pièces de monnaie.

— « Que vous soyez enfumés… » marmonnai-je tout bas.

Je me levai et, la vérité, je ne savais pas très bien quelles étaient mes intentions, mais, de toutes façons, je ne pus les mettre en pratique parce qu’à cet instant, un des profiteurs se tourna vers moi et me poussa. Il ne le fit pas avec beaucoup de force, mais suffisamment pour m’envoyer de nouveau par terre, étant donné mon état. Le voleur rit.

— « Diables, le gamin est complètement bourré. C’est pas croyable qu’il soit pas mort après une telle chute. »

— « Les Esprits protègent l’ivrogne et l’enfant, » lui répliqua son compagnon. « Allez, ne traîne pas. »

Bientôt, je cessai d’entendre leurs pas et je me redressai de nouveau. J’allai récupérer ma casquette qui était tombée et je continuai à descendre la rue en chancelant. Au bout d’une éternité, j’arrivai, je crois, dans la rue qui était juste au-dessus de l’Hippodrome et qui délimitait la partie la plus basse du quartier des Chats. Je la parcourus avec lenteur avant d’apercevoir deux silhouettes assises sur le seuil d’une maison en ruines, recouverte de plantes grimpantes. On voyait à peine dans l’obscurité, mais mon instinct me dit qu’ils appartenaient à la bande du Vif. Le Voltigeur ne m’avait-il pas dit qu’ils s’étaient installés il y a peu dans une maison en ruines avec une vue magnifique sur l’Hippodrome ? Sans y réfléchir beaucoup, je m’approchai, tentant de contrôler mes tremblements. Enfin, je m’arrêtai et les deux gwaks se levèrent.

— « Tu es qui, toi ? » demanda l’un avec curiosité.

Je répondis d’une voix pondérée :

— « Le Débrouillard. Le Vif est là ? »

Je les entendis murmurer entre eux et l’un d’eux répondit enfin :

— « Il est là. Mais on le réveille pas en pleine sorgue. Il va piquer une colère si tu fais ça. »

Je haussai les épaules et franchis le seuil sans qu’ils me retiennent. Une partie de l’intérieur délabré avait une toiture à demi-refaite avec des planches et des bâches. Dessous, on devinait des formes recroquevillées. Je m’arrêtai, le regard rivé sur celles-ci. Je ne sais pas combien de temps je restai là, debout, sans rien faire. Le cas est que, finalement, j’ouvris la bouche pour demander de l’aide… et, avant qu’un son ne sorte de ma gorge, je m’écroulai.

Je tombai sur quelqu’un qui émit un juron. Ensuite, j’entendis des voix confuses et je sentis des mains me retourner pour m’allonger sur le dos. Tout était très sombre et je ne parvins pas à reconnaître la silhouette qui me tapota la joue tout en me disant :

— « Ouvre la bouche, shour. Braises, ouvre-la et mâche ça. »

Je l’écoutai quoique mon esprit remarque que ce gwak ne me donnait pas la boulette de karuja habituelle mais quelque chose ayant une forme de tige. J’avalai.

— « Mâche, diables. Sinon, ça fait pas autant d’effet. Tiens. Celle-là, mâche-la pour de bon. »

Je pris l’autre tige et mâchai. Incroyablement, la douleur s’apaisa petit à petit. Quand je reconnus enfin la voix de mon sauveur, je grimaçai. C’était Syrdio. Je soufflai.

— « C’est quoi… ce truc ? »

— « De l’asofla, » répondit une autre voix. C’était le Voltigeur. « T’inquiète pas, j’en prends depuis trois jours et ch’suis toujours vivant. Les gens disent que c’est toxique, je sais, mais on dirait que ça affecte pas les sokwatas de la même manière. Du moins, c’est ce que je crois. Une bonne chose, c’est que l’asofla pousse partout. Bon, que bouffres es-tu venu faire ici, Débrouillard ? »

Je me redressai et continuai de mâcher l’asofla. Elle avait un goût amer. L’asofla, me répétai-je, incrédule. Je savais ce que c’était : c’était une plante noire qui poussait comme la mauvaise herbe près de la rivière et sur les bords des chemins. Un des premiers jours que j’avais passés à Estergat, Yerris m’avait surpris en train d’en arracher une et il avait failli me faire mourir de frayeur quand il m’avait crié : lâche ça, shour, c’est la main du diable !

Je me mordis la lèvre et haussai les épaules. Main du diable ou pas, elle venait de me ramener à la vie. Et c’était une nouvelle fabuleuse. Plus que fabuleuse. Parce que cela signifiait : adieu sokwata, adieu karuja… et adieu alchimiste !

Enfin, j’expliquai :

— « L’alchimiste dit qu’il continuera à chercher le remède, mais il s’est carapaté et ch’sais plus où il est. »

Il y eut un silence. Et alors Syrdio siffla :

— « Tu as perdu l’alchimiste ? »

Aussitôt, je sentis que l’atmosphère s’échauffait.

— « Il s’est carapaté, » répétai-je. « Mais il dit que… »

— « Isturbié, » m’interrompit Syrdio. « Le Chat Noir non plus, il sait pas où il est ? »

— « Non. Et Sla non plus. Le gnome est parti, » insistai-je. « Et Korther veut plus s’occuper de ça… »

— « Le kap Daguenoire ? » interrogea le Voltigeur.

— « Tout rond, » affirmai-je.

J’inspirai une bouffée d’air quand Syrdio me poussa en grognant son mécontentement. Plus je mâchais, moins mes yeux me brûlaient et plus tous mes muscles me faisaient mal… à cause de cette stupide chute dans les escaliers. Je me levai avec l’impression d’avoir été écrasé par un corassier. Et, me voyant debout, Syrdio me poussa de nouveau et je heurtai le mur en ruines en soufflant.

Le Voltigeur s’interposa en protestant :

— « Eh, Syrdio, t’énerve pas ! C’est pas la faute du Débrouillard. Sans les Daguenoires, l’alchimiste serait encore avec les Ojisaires, tu te rappelles ? En plus, on s’en fiche maintenant de l’alchimiste. On a l’asofla. Mets de l’eau dans ton vin, » insista-t-il.

Syrdio se tranquillisa, il émit un « bah » d’indifférence et s’éloigna sans un mot. Je remarquai que d’autres gwaks s’étaient réveillés et s’étaient approchés de moi pour voir ce qu’il se passait, mais la majorité dormait encore.

— « Voltigeur, » dis-je à voix basse. « Si tu savais déjà pour l’asofla, l’autre jour… pourquoi tu m’as rien dit ? »

À son bref silence, je devinai sa grimace embarrassée. Il répondit :

— « Comme je te dis, j’étais en train de tester. » Il me prit par la manche et m’invita à ce qu’on s’éloigne de l’endroit où dormait la bande. Boitant un peu, je le suivis jusqu’à un mur en ruines tandis qu’il me disait : « Ça a été un coup de chance. J’étais là-bas vers Lysentam et je savais que j’arriverais pas vivant à Estergat sans karuja, alors j’ai pensé : au diable. Et je me suis mis une grande poignée d’asofla dans le gosier. Je croyais que j’allais mourir, mais la plante m’a ramené à la vie. Elle règle pas tout, » admit-il. « Mais c’est presque aussi bien que la karuja, et une bonne chose, c’est qu’on n’a pas besoin de se casser les reins pour qu’on te donne une tige : ça pousse partout ! Alors, problème résolu. Au diable l’alchimiste. »

Il me donna une joyeuse tape dans le dos qui m’arracha un grognement de douleur.

— « Fais gaffe, malheureux ! Ch’suis tout amoché, » protestai-je, en me massant l’épaule.

— « Oh, mince, » s’étonna le Voltigeur. « Les Daguenoires t’ont flanqué une dérouillée ? »

Je soufflai.

— « Non, non, penses-tu. Ch’suis tombé dans un escalier en venant ici. » Le Voltigeur s’esclaffa, incrédule, et j’assurai : « Vrai de vrai. J’ai mal partout. »

— « Bon, ben, moi, j’ai un remède pour les roustes et les chutes, si tu veux. Tiens. »

Il me mit quelque chose de rond dans la paume de la main.

— « Qu’est-ce que c’est ? »

— « Ce que c’est ? Me dis pas que t’en as jamais pris ! C’est de la passiblanche. Ça tue les douleurs, ça fait partir le froid et ça ravive l’esprit. Comme la radrasia, mais ça te donne pas la gueule de bois. Ça fonctionne même mieux si t’es sokwata. »

Le Voltigeur m’en fit tant d’éloges que j’avalai le bonbon sans hésiter et je continuai à mâcher la tige d’asofla. Je ne sentis aucun changement, mais malgré tout je dis :

— « Merci. »

Le Voltigeur s’appuya contre le mur.

— « De rien. Au moins, comme ça, tu seras gai cette nuit. Tu travailles toujours à l’Hirondelle ? »

— « Oui. Et toi ? »

— « Moi ? Je fréquente les tavernes des Chats, » déclara-t-il. « Je fais des commissions. Tu devrais faire comme moi. Passer la journée dehors quand il fait froid, c’est prédurjiciable pour la santé. C’est une belle de La Flamme Bleue, qui me l’a dit, figure-toi. »

Je fis une moue, tordant la bouche, et je fis à mon tour l’éloge de mon travail :

— « Quand on court, on n’a pas froid. Tu ne sais pas combien de gens je connais dans la Rue de la Roue, la Rue de la Rose… Eh ben ! Si tu savais… Et… »

Je m’esclaffai et titubai. Le Voltigeur m’aida à rattraper l’équilibre et à m’asseoir. Une étrange euphorie m’envahissait et, submergé par une agréable chaleur, je continuai à papoter sur l’Hirondelle et mes rencontres de travail. Je ne sais pas très bien ce que je racontai. Rien de très cohérent, sûrement. Entretemps, le Voltigeur partagea avec moi une petite réserve d’asofla qui devrait me durer quelques jours. À un moment, j’entonnai soudainement une chanson et mon compagnon, éclatant de rire, me bâillonna avec sa main pour que je ne réveille pas la gwakerie. Bien après, alors que les autres compères commençaient déjà à s’agiter dans le refuge, je continuais à délirer sans relâche :

— « Et moi ch’te dis, compère : vive le gwak ! Les grippe-clous ont de l’or et de l’argent, mais, nous, on a des os. Des os ! Mon maître dit que c’est le plus important. C’est vital. »

— « Naturel, » s’esclaffa le Voltigeur. Il aspira la fumée de son cigare d’humerbe et il me le passa.

— « Naturel, » répétai-je, en l’acceptant. « Et, compère, mes camaros valent beaucoup plus que de l’or et de l’argent, parce qu’ils ont des os. C’est très facile à comprendre. Moi, j’le sais depuis un bon bout de temps. Tu m’écoutes, hein ? »

— « Depuis un bon bout de temps, » répéta avec application le Voltigeur tout en étouffant un bâillement.

J’acquiesçai.

— « Un bon bout de temps. Les os. Oui. C’est pour ça que les vrais nécromanciens respectent plus la vie que les démons : parce qu’ils donnent du morjas aux os qui bougent et ils le prennent à ceux qui bougent pas. Tu comprends, hein ? Nous luttons pour la vie même au-delà de la mort. C’est ce que disait mon maître et c’est vrai. »

— « Mm, sûr, » affirma le Voltigeur. « Alors, comme ça, t’as un maître ? »

— « Bien sûr que j’en ai un. Sans lui, je serais fumisé. J’aimerais bien revoir son crâne. Et l’entendre parler. C’est lui qui m’a appris à chanter. Il me manque, » avouai-je.

Il y eut un silence. Mon euphorie d’avant s’était peu à peu transformée en un mélange d’apathisme et de mélancolie. Finalement, le Voltigeur dit :

— « Parfois, c’est mieux d’avoir quelqu’un à regretter plutôt que personne. »

Il y eut un autre silence et, alors, il me prit le cigare et se leva.

— « Dis, au fait, tu sais que le jour se lève déjà ? Tu parles plus que les commères des Chats, Débrouillard. Tu devrais rentrer chez ton cousin tant que l’effet de la passiblanche est pas passé. Comme ça, t’auras pas mal en chemin. Ça court ? »

— « Ça court ! » affirmai-je.

Je me levai à mon tour et, après avoir ressenti un certain vertige, je réussis à me maintenir debout.

— « Au fait, Voltigeur, » fis-je alors. « C’est où que t’as dit que je dois aller ? »

Le Voltigeur souffla.

— « Voir ton cousin. Ou à l’Hirondelle, qu’est-ce que j’en sais. »

— « L’Hirondelle ! » m’écriai-je. « Bien sûr. J’y vais. »

Je lui adressai un grand sourire, lui donnai une tape amicale dans le dos et partis. Je ne commençai pleinement à me rendre compte de mon état que lorsque, déjà dans l’Avenue de Tarmil, je passai près des Ballerines. Juste à côté, se trouvait la Rue du Ponant, la rue de la boutique du barbier, et je m’arrêtai pour la contempler. Je regardai la vitrine. La boutique était encore fermée.

— « Non, pas chez le barbier, » dis-je à voix haute. J’ignorai le regard prudent que me jeta un passant et j’affirmai : « Moi, je veux aller à l’Hirondelle. »

J’allais me retourner quand un mouvement à l’une des fenêtres du premier étage me fit lever la tête. Les rideaux bougeaient. Au bout d’un moment, un visage de femme apparut. Je la reconnus. C’était la même jeune fille de peut-être seize ans que j’avais vue la veille, assise à la table familiale. Je croisai ses yeux et, alors, Samfen pointa à son tour la tête. Je restai comme paralysé et j’hésitai à lever une main pour les saluer quand, soudain, quelqu’un m’attrapa par le cou.

— « Tu veux t’écarter de devant ma porte, voyou ? »

L’homme m’écarta lui-même et, comme il se tournait pour fermer la porte de chez lui, je lui fis un doigt d’honneur par réflexe et je m’éloignai d’une démarche pas très droite. Je n’osai plus lever les yeux vers la fenêtre de la boutique du barbier. Je passai par l’Esplanade pour me nettoyer le visage et les mains et, quand j’arrivai devant le bureau de messagerie, j’étais plus ou moins remis de l’effet de la passiblanche, mais à sa place toutes les douleurs que celle-ci avait étouffées pendant la nuit avaient ressurgi. Je soupirai. Je savais que le Voltigeur ne m’avait pas drogué avec une mauvaise intention, mais maintenant je m’en repentais terriblement… surtout parce que je craignais d’en avoir trop dit. Je lui avais parlé de nécromancie. Comment avais-je pu avoir l’idée de lui parler d’os, de morjas et de nécromancie ? La seule chose qui me réconfortait, c’était de penser que le Voltigeur ne semblait pas non plus avoir accordé beaucoup d’importance à mes délires.

J’entrai dans le bureau quand les cloches du Grand Temple sonnaient neuf coups. J’arrivais en retard et le regard de Dalem, l’employé de bureau, me fit comprendre que le directeur était au courant. Bouffres. Lançant un ayô général plutôt discret, je passai sans m’arrêter. J’allai mettre l’uniforme derrière un des paravents du couloir et, bonne mère, le mal que j’eus à enfiler le pantalon. Grâce à ma peau un peu sombre, on ne voyait pas trop les meurtrissures, mais malgré tout… eh bien, on les voyait. Me rappelant confusément la chute, je m’émerveillai encore d’être toujours en vie. Je portai la main à mes trois colliers et les palpai avec satisfaction. Avec la protection de l’étoile du Daglat, du pendentif de mes ancêtres et du collier du Prêtre… les diables eux-mêmes pouvaient me jeter du sommet de la Roche, je survivrais à coup sûr !

Je roulai les yeux face à mes pensées farfelues et cherchai l’asofla dans mon manteau pour les fourrer dans les poches de mon uniforme. Je souris de joie, car, maintenant que j’avais l’esprit clair, je me rendais pleinement compte de ce que signifiait la découverte du Voltigeur. Je me sentais comme… comme si on m’avait libéré de la mine de salbronix une deuxième fois. Je me rappelai un truc qu’avait dit Yerris il y avait longtemps, comme quoi un gwak devait se débrouiller pour gagner sa vie et qu’on ne lui offrait pas tout sur un plateau, et c’était vrai. L’alchimiste n’avait résolu aucun problème : c’était un gwak qui l’avait résolu. Mon sourire s’élargit alors que je mettais une tige d’asofla dans ma bouche. Je murmurai :

— « Vive le Voltigeur. »

Je m’assis sur le sol et finis d’enfiler les bottes. Je mis la casquette numéro quarante-deux et j’étais en train de palper mes poches, cherchant mon crayon et mes feuilles, quand Dermen pointa la tête sur un côté du paravent.

— « Mon garçon. Le directeur veut te voir. »

Je regardai l’expression de l’employé, saisi, et profitant de ce que celui-ci me tournait le dos, je crachai l’asofla, la gardai dans ma poche et suivis Dermen dans le couloir sans un mot jusqu’au bureau du directeur. La porte était ouverte et le directeur, assis à sa table, leva les yeux quand je passai la tête.

Le directeur était un humain relativement jeune pour occuper son poste. Rondouillard et de petite taille, il s’habillait comme un gentilhomme grippe-clous. Mes compagnons de bureau pensaient que c’était un bon patron. Malgré tout, il avait ses manies. Il considérait comme capital que, les messagers de l’Hirondelle, nous offrions une image impeccable pour mettre en valeur l’image de la compagnie et il promettait donc des gratifications à ceux qui s’approchaient le plus de son modèle de « messager exemplaire », qui était, pour lui, un garçon propre, actif, serviable, discret et… ponctuel. Je croisai ses yeux verts et je crus y lire un clair : tu es renvoyé.

Suivant les conseils de Yum sur comment faire de la lèche à un patron irrité, je retirai respectueusement ma casquette, entrai dans le bureau et demandai sur un ton professionnel :

— « Vous m’avez fait appeler, monsieur le directeur ? »

— « Draen Hilemplert, » me dit celui-ci de but en blanc. Il s’appuya dans son fauteuil et me foudroya du regard. « Tu arrives une heure en retard au travail et, pour comble, avec la figure toute meurtrie… Jusqu’à présent, ton comportement était irréprochable. J’espère que cela ne se reproduira pas. »

Je clignai des paupières. Bonne mère, il ne me renvoyait pas ! Réprimant difficilement un sourire, je bondis intérieurement de soulagement et m’efforçai de prendre un air affligé.

— « Pardon, monsieur. C’est que… »

— « Je ne veux rien savoir, » me coupa le directeur. Face à son expression clairement déçue, je baissai les yeux et jugeai prudent de me taire. Après un silence, il ajouta : « Ta faute reste consignée et je ne l’oublierai pas. Dermen ! Donne un peu de pommade au garçon et qu’il arrange un peu sa figure. Et ensuite au travail. Ce n’est qu’en travaillant que l’on peut gagner son pain honnêtement. N’est-ce pas, Draen Hilemplert ? »

— « Oui, monsieur, » affirmai-je, d’un air convaincu.

L’expression du directeur se fit plus amicale. Il me libéra et je sortis du bureau en soufflant doucement pour finir de me calmer. Aimable, Dermen m’aida à cacher les égratignures et les coups avec une pommade. Il ne me demanda pas comment je me les étais faits et je ne lui dis rien.

— « Prêt, » annonça alors Dermen avec un petit sourire.

Je lui rendis son sourire et j’allais m’éloigner quand Dalem, le chef du bureau, apparut dans le couloir, l’expression troublée.

— « Gamin ! Oh… Tu es là. Euh… Attends un moment, tu veux bien ? » me lança-t-il. Et il frappa à la porte du directeur sous mon regard surpris. Démons, que se passait-il maintenant ?

Les sourcils froncés, je m’approchai et parvins à entendre ce que Dalem disait au directeur dans un murmure nerveux :

— « Un agent de police cherche le garçon… »

— « Quel garçon ? » répliqua le directeur d’une voix plus forte.

— « Euh… Draen Hilemplert, » répondit Dalem.

En l’entendant, je m’arrêtai net et pâlis mortellement. Bonne mère, et pourquoi les mouches me cherchaient-ils maintenant ?