Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat.

4 Les bardes

Je m’éveillai en entendant une mélodie familière. J’ouvris à moitié les yeux, bâillai et… je me redressai d’un coup.

— « T’as trouvé ton harmonica ! » fis-je, enthousiasmé.

Yerris s’était assis devant nous, les jambes croisées, soufflant dans son instrument. Il m’adressa un regard rieur mais n’interrompit pas sa mélodie et je souris en l’écoutant. Il jouait la Mélodie du Pré. Autrefois, quand j’avais du mal à me réveiller le matin, à la Tanière, il avait l’habitude de me la jouer pour me dégourdir. Je jetai un coup d’œil à mes camaros. Manras se frottait déjà les yeux, mais Dil dormait toujours profondément. Je secouai l’épaule de ce dernier et le P’tit Prince se couvrit le visage en émettant un grognement rétif. Alors, le Chat Noir arrêta de jouer et observa :

— « C’est pas le même, je l’ai acheté. Tu vois pas qu’il est différent ? »

Il me le tendit, sans me laisser le prendre, et je convins :

— « Ah, c’est vrai. »

Le Chat Noir rangea l’instrument et jeta un coup d’œil alentour. Je l’imitai. La place s’animait déjà avec les Chats qui sortaient de chez eux pour aller remplir leurs seaux d’eau au puits central. La moitié des gwaks avait déjà disparu. Les autres flemmardaient, attendaient leur tour pour boire au puits ou continuaient de dormir.

Se levant, Yerris me fit signe de le suivre et, laissant Manras se charger de tirer les oreilles de Dil, je m’éloignai. Le Chat Noir s’arrêta quelques mètres plus loin en déclarant :

— « Je suis venu dire au revoir. »

Je clignai des yeux.

— « Quoi ? Où est-ce que tu vas ? »

— « Korther, » dit-il simplement, comme si cela expliquait tout.

Et, d’une certaine façon, cela expliquait tout : l’heure était tout simplement arrivée pour Yerris de commencer à payer pour sa trahison.

— « Bon, » acquiesçai-je. « Alors tu quittes Estergat. »

— « Ouaip. J’ai dit à Sla de te surveiller, au cas où. Faudrait pas qu’à mon retour, je te retrouve au fond d’un puits ou va savoir où, » se moqua Yerris. « Ah, au fait, j’imagine que Manras te l’a dit, le Prêtre est dehors maintenant. Mais ça fait trois jours que je le vois pas. Je lui ai donné la sokwata et il est parti. Vous le rencontrerez à coup sûr un de ces jours. Eh, quand je lui ai dit que tu t’es occupé de lui les premières semaines, je l’ai entendu dire comme ça, tout bas : âme bénie ! Et ch’sais plus quoi d’autre. Je crois qu’il te voit comme un Esprit Bienveillant. Tu sais ? En fin de compte, je crois que c’est un type bien. Moi, à ta place, je calquerais son pas. Vu comment ses prières et ses chants spirituels t’emballent… »

Je soufflai et lui donnai une bourrade. Il rit.

— « Bon. Comment ça va pour toi ? »

— « Vent en poupe, » affirmai-je. « Alors, tu pars d’Estergat pour longtemps ? »

— « Quelques semaines, j’en sais rien. Je pars avec Al. » Il fit une moue mi-affligée mi-souriante et avoua : « Ça va être un enfer. Chaque fois qu’il me regarde, c’est comme s’il me lançait des éclairs destructeurs. À se demander si je devrais pas bien surveiller mes arrières, tu vois un peu ? »

Je frissonnai.

— « Fichtre, » compatis-je. « Mais Alvon, il pourrait pas te faire de mal, n’est-ce pas ? »

Yerris sourit.

— « Bah, il continue à m’appeler ‘sari’ malgré tout. Rassure-toi : Al, je le connais bien. C’est pour ça que je dis que le voyage, ça va être un enfer, » ajouta-t-il, songeur, et il s’écria : « Mais bon ! Je survivrai. Ch’suis aussi venu pour te donner le bonbon de la mort. Ça fait déjà plus de dix jours que vous en avez pas pris, je crois. La prochaine fois, tu devras aller les chercher chez l’alchimiste. Tiens, prends-les. »

Il me tendit trois pastilles noires.

— « Ben, merci ! » dis-je.

Je mis la sokwata dans ma bouche, m’éloignai pour la donner à Dil et Manras et, quand je me retournai et cherchai le Chat Noir, je ne le trouvai pas. Mince. Où… ? Rien, il avait disparu de la place. Je soupirai, exaspéré. C’est que j’aurais voulu lui parler des jumelles qui recherchaient l’alchimiste, pour lui demander conseil plus qu’autre chose, mais… Rien, le Chat Noir faisait ce que bon lui semblait et, visiblement, il n’aimait pas les adieux.

— « Ayô et bonne chance, » murmurai-je. Et je me retournai vers Manras et Dil. « En avant, shours ! Aujourd’hui, faut qu’on bosse, j’ai pas un clou ! »

Nous quittâmes la Place Laine, abandonnâmes le quartier des Chats et montâmes l’Avenue de Tarmil jusqu’à l’Esplanade. Comme je savais que je n’allais pas payer ma dette envers Yarras en vendant des journaux, je décidai de suspendre mon travail de crieur de journaux ce jour-là et, face à l’insistance de Manras, j’acceptai qu’il m’assiste pour une collecte de fonds plus efficace. Nous nous débrouillâmes assez bien. À midi, j’avais récolté un portefeuille, lui, un bon nombre de clous et Dil nous avait évité de tomber nez à nez sur un garde.

— « Compères : ça, c’est du travail en équipe ! » affirmai-je avec un grand sourire.

Nous nous servîmes comme des rois dans une taverne de l’Avenue Impériale et, tandis que nous mangions, nous réfléchîmes à voix basse sur une possible cachette pour y déposer nos gains. C’est que, pour la première fois de ma vie, je me voyais avec plus d’argent de celui que je pouvais raisonnablement dépenser en un jour. Après avoir écouté la suggestion de Manras de les cacher sous terre, comme le faisait un dénommé Creuseur, gwak et voleur de certain renom, je secouai la tête et dis :

— « Ça y est, je sais. J’ai une idée géniale. »

Je ne fus pas plus explicite. J’avais décidé de tout cacher dans la Crypte, dans un arbre proche de celui aux grosses branches qui nous avait abrités. D’accord, c’était un peu loin, mais justement : il serait improbable que quelqu’un aille là-bas chercher des pièces dans un arbre au milieu d’un bois. Personne ne nous les volerait.

Satisfait de mon initiative, je me levai de la table et sortis de la taverne d’un pas décidé.

— « Débrouillard ! » m’appela Manras, en courant derrière moi. « C’est quoi cette idée géniale ? »

Je me tournai vers mes camaros et j’allais répondre que la curiosité tuait le chat quand, soudain, du coin de l’œil, je vis l’attelage d’un omnibus descendre la pente à toute allure. Il venait droit sur nous. Heureusement, je réagis rapidement. Je me jetai sur un côté, tirai Manras, celui-ci perdit l’équilibre et nous tombâmes tous deux lourdement sur les pavés juste quand les chevaux passaient. Le plus incroyable fut que le cocher ne tourna même pas la tête ni ne tira sur les rênes. Par contre, Manras se mit à pleurer haut et fort en se tenant le bras. Bonne mère… Bonne mère, il s’était cassé quelque chose, sûr !

Si j’avais ne serait-ce qu’un brin de tempérament fougueux, je le fis surgir à cet instant avec fureur et sans retenue. Je me levai et m’époumonai :

— « ESPÈCE DE SAUVAGE ! »

Mais le cocher m’ignora superbement : il continuait à descendre l’Avenue comme s’il n’avait pas été sur le point de commettre deux assassinats.

— « Ah, bougre d’enfoiré ! » beuglai-je.

Étant gwak, j’aurais dû être habitué à ce qu’on m’ignore… mais ceci dépassait les bornes du tolérable. Je pris une pierre et attirai le regard alarmé des passants tandis que je partais en courant à toute allure derrière l’omnibus. Je jetai la pierre au cocher. Je ratai mon tir et la pierre heurta une des vitres, qui éclata. Je rattrapai l’omnibus et, voyant que les passagers me regardaient avec des yeux ronds, je criai :

— « Grippe-clous assassin ! »

Le cocher stoppa l’omnibus et tenta de me donner un coup de son bâton, en vociférant, incrédule :

— « Sacré diable ! Tu as cassé ma vitre ! Gardes ! »

Si j’avais eu à ce moment un brin de lucidité, je serais parti en courant. Mais j’étais plus qu’excité : j’étais enragé. Et je feulai :

— « T’as blessé mon ami ! Que ton corps flambe en enfer ! Vermine ! Ordure ! Assassin ! Démorjé ! »

Le cocher voulut me faire taire d’un coup de sa botte. Sans m’écarter, je la lui saisis et me suspendis à celle-ci pour l’arracher à cet isturbié. Je reçus un coup de bâton sur le dos, mais je ne lâchai pas la botte et je finis par la lui enlever. Alors, je sentis que quelqu’un m’attrapait par le bras et me tirait en arrière. C’était Manras.

— « Débrouillard ! » dit-il d’une voix angoissée. « Débrouillard, qu’est-ce que tu fais ? »

La botte entre les mains, je restai à le regarder quelques secondes sans comprendre. Alors, mon esprit s’éclaircit, je vis le P’tit Prince quelques mètres plus loin nous contemplant, l’air alarmé et, un peu plus loin, j’aperçus la garde qui approchait au pas de course tandis que le cocher se penchait déjà pour m’attraper par le cou. Bonne mère…

— « Cours ! » criai-je.

Je lâchai la botte et, sans que les passants nous barrent le passage, nous zigzaguâmes entre eux et nous nous enfonçâmes dans une rue de tavernes, bondée. Je pris Manras par la manche pour attirer son attention.

— « Vide tes poches. Tout de suite ! »

C’est que nous n’étions pas dans le meilleur des quartiers pour fuir la garde. Aussi discrètement que je pus, je me défis de tout ce qui ne m’appartenait pas. Quand je jetai le portefeuille, je réprimai difficilement une moue de déception… mais qu’y faire. Dès que je me fus libéré des biens d’autrui, je rejoignis Manras et lui murmurai :

— « Comment va ton bras ? »

Comme il haussait les épaules, l’air de dire que pas très bien, j’y jetai un coup d’œil rapide et je constatai qu’il s’était écorché tout le coude jusqu’au sang, mais à part cela, il n’y avait rien de grave.

— « Bah, ça va guérir en un paix-et-vertu, » assurai-je. « Nettoie-le avec de l’eau. On se retrouve sur la Place Laine, ça court ? »

— « Bon, » accepta Manras et il ajouta dans un souffle amusé : « Tu lui as passé une sacrée avoinée au cocher… Ayô ! »

Il partit et, réfléchissant à ses derniers mots, je pensai que l’avoinée, exagérée ou non, avait été légitime et bien méritée. Je marchais entre les tables, essayant d’avancer aussi vite et discrètement que possible pour quitter le quartier, quand j’entendis des cris derrière moi. Et d’autres cris devant moi. Et des passants qui disaient :

— « Qu’est-ce qu’il y a ? La garde ! Qu’est-ce qu’il se passe ? »

— « Un gamin ! Ils cherchent un gamin, » expliquaient d’autres gens.

Alors, je croisai le regard d’un elfe assis sur une chaise, dehors. Je vis qu’il me désignait à l’un de ses compagnons et je pris peur. Je bondis comme un lièvre et me mis à courir et à pousser les gens pour m’échapper. Ce ne fut pas une bonne idée de ma part. Aussitôt, des cris retentirent, certains me montrèrent du doigt et dirent : c’est lui, c’est lui ! Et d’autres répétaient : qu’est-ce qu’il se passe ? Et la plupart regardaient alentour, moyennement intéressés par la confusion. Alors, une main surgit du néant et me saisit par le bras. Je me démenai. Je constatai que mon attaquant était un grand garde balèze. Je criai quand il me plia le bras dans le dos et qu’une autre main me prit par le cou.

— « Fini de jouer, voyou, » grogna le garde.

Je vis apparaître trois autres gardes dans la foule. Ils me jetèrent un regard, échangèrent des coups d’œil et un elfe chauve dit :

— « Sa tête m’est familière comme si c’était mon fils… Diables, j’y suis, c’est un crieur de journaux qui vagabonde sur l’Esplanade, pas vrai ? »

Il reçut confirmation d’un autre garde dont la tête m’était familière à moi aussi : je les connaissais tous de vue. Sous le regard du chauve, je fis une grimace de mécontentement, et il lança :

— « Alors ? On s’amuse à jeter des pierres aux gens, chenapan ? » Il m’attrapa par les cheveux pour me forcer à lever les yeux. « Tu vas aller faire un tour au cachot, c’est moi qui te le dis, et un long tour, crois-moi. En route et pas d’entourloupes. »

Ils me traînèrent hors de la rue bondée de monde. Au début, je ne leur rendis pas la tâche facile, puis ils commencèrent à me donner des coups et je me fis alors un peu plus docile. Ils me menèrent au commissariat central, près de l’Esplanade. J’y étais déjà entré pour vendre des journaux, bien que d’ordinaire j’évite l’endroit. La salle avait plusieurs bureaux, des bancs avec des gens qui attendaient qu’on les reçoive et, sur la droite, une petite pièce avec trois bancs derrière des barreaux. Chaque fois que j’étais entré, j’avais trouvé la cellule occupée et ce jour-là ne fut pas une exception ; toutefois, cela aurait pu être bien pire : il n’y avait que six personnes à l’intérieur.

Un des gardes me fouilla et me retira la pierre affilée avant de me rendre la casquette et de me pousser dans la cellule sans un mot. Je réajustai mieux ma casquette et observai ma nouvelle compagnie. Trois revêtaient l’habit des mineurs et, à ce que j’avais entendu et à leurs visages sombres, je devinai qu’ils faisaient partie de ceux qui avaient participé aux protestations pour leurs droits, juste ce matin-là. Sur le banc du fond, il y avait deux types qui avaient l’air d’avoir adopté la cellule comme leur seconde maison, si non la première ; et cela semblait aussi être le cas de la dame aux courbes généreuses assise sur le banc de gauche. Je m’assis à l’autre bout de ce dernier banc en prononçant un courtois :

— « Ayô. »

Les mineurs ne me répondirent pas, la dame me jeta un simple regard indifférent, par contre les deux types du banc du fond firent un vague geste de salutation et l’un d’eux m’adressa même un léger sourire de bienvenue. Je m’appuyai contre le mur en croisant les bras, jetai un coup d’œil à travers les barreaux aux fonctionnaires qui s’affairaient dans la salle et… soudain, je sentis quelque chose sous ma chemise. Bou-ffres, murmurai-je intérieurement. Cela avait tout l’air d’être un billet. Il devait avoir glissé quand j’avais jeté le portefeuille. Par chance, le garde ne l’avait pas trouvé. C’est qu’aucun gwak honnête n’avait de papier-monnaie en sa possession. Ça, c’était de l’argent de grippe-clous.

Je promenai un regard alentour, feignant la tranquillité. Je faillis presque me mettre à siffloter une mélodie innocente. L’air désinvolte, je me recroquevillai pour éviter que les autres voient le mouvement de ma main, je sortis le papier et confirmai : c’était un billet. Un billet d’un siato. C’était la première fois que j’en voyais un et je déplorai les circonstances, car, si elles avaient été différentes, j’aurais profité de l’occasion pour observer le dessin de chaque côté et tout et tout… mais, vu la situation, plus vite je me débarrasserais du billet, mieux ce serait.

Très discrètement, je le mis dans ma poche et je le réduisis en petits morceaux. Quand ils furent suffisamment petits, je les sortis dans mon poing et les fourrai dans ma bouche. Un des mineurs leva les yeux vers moi et fronça les sourcils, comme s’il n’arrivait pas à deviner ce que je mâchais. J’avalais déjà les derniers petits morceaux de papier restants quand l’un d’eux m’échappa. Rapide comme une flèche, je le ramassai par terre et, sous les regards moqueurs et complices des deux types du banc du fond, je l’avalai. Et voilà : adieu problème. Ça oui, à cet instant, le dicton « un siato de pris rassasie l’appétit » me sembla on ne peut plus faux. Le billet m’avait laissé un goût amer.

J’étais encore en train de digérer la frayeur du billet quand un des mouches s’approcha des barreaux avec un carnet et un crayon.

— « Toi, gamin. Comment tu t’appelles ? »

Me réjouissant qu’on me prête attention, je me levai d’un bond et répondis avec entrain :

— « Moi ? C’est Draen, m’sieu. Comme tous mes doublets. »

Je m’agrippai aux barreaux pendant que le mouche écrivait.

— « Nom ? »

La question me surprit. Mince. Une fois, Yal m’avait proposé des noms, mais sur le moment je ne me rappelais aucun d’eux… Le mouche s’impatienta.

— « Mon garçon : je t’ai demandé ton nom. »

Voulant le contenter, je lançai le premier qui me vint à l’esprit :

— « Hilemplert. »

Aucune idée d’où je sortais ce nom. Je devais l’avoir lu dans quelque journal il y avait peu ou… Alors je me rappelai. Je ne l’avais pas lu dans la presse mais entendu prononcer par Shokinori et Yabir. Et je me souvenais que Korther m’avait dit que c’était le nom d’une ville souterraine. Le mouche arqua un sourcil et griffonna quelque chose dans son cahier.

— « Date de naissance ? »

Je jetai un coup d’œil à mes compagnons de cellule, je captai le regard éteint d’un des mineurs et je fis une moue avant de répondre :

— « Quatre-mille-cinq-cent-dix-neuf. Ch’crois. »

Le mouche secoua la tête tout en écrivant.

— « Jour et lune de naissance ? »

Je soupirai.

— « Bouffres, j’en sais rien. Un jour, quelqu’un m’a dit en regardant les étoiles que j’étais né au printemps. » J’entendis quelqu’un du banc du fond s’esclaffer tout bas et je me tournai vers lui avec une moue comique. « C’est vrai, » assurai-je.

— « Noms de tes parents ? » continua le scribe.

Le regard las que je lui adressai suffit comme réponse.

— « Tu n’as aucun tuteur ? » J’hésitai et il reprit : « Laisse-moi t’informer, mon garçon, que, si tu n’as aucun tuteur et que tu n’es pas capable de justifier tes moyens de subsistance, la loi te classera comme vagabond et tu seras envoyé à la prison de l’Œillet indépendamment de tes méfaits, qui ne pourront qu’allonger ta peine. Alors… coopère et parle clairement. Tu as ou tu n’as pas de tuteur ? Un parent ? Quelqu’un que l’on puisse avertir que tu es ici ? »

L’idée d’être emprisonné me fit blêmir pour plusieurs raisons. Premièrement, à l’Œillet, il n’y avait pas de sokwata. Deuxièmement, mes amis ne seraient pas là. Et, troisièmement, Korther allait me pendre par les oreilles si je cessais d’aller lui traduire les paroles de Shokinori et de Yabir. En définitive, ce n’était vraiment pas le moment de se retrouver à l’Œillet. C’est pourquoi je protestai énergiquement :

— « Je travaille, m’sieu. Je suis pas un vagabond. »

Ceux du banc du fond lancèrent discrètement des éclats de rire sceptiques, mais je ne perdis pas contenance.

— « Quel est ton métier ? » s’enquit le mouche.

— « Vendeur de journaux pour le bureau de presse Senshi, » répondis-je sur un ton grave.

— « Je vois. Et tu gagnes ta vie avec ça ? »

— « Oui, m’sieu. »

L’officier me regarda de haut en bas.

— « Bien. Pour le moment, ce sera tout. »

Il fit un bref geste de la tête, me tourna le dos et s’éloigna. Je mordillai ma joue et demeurai un long moment près des barreaux avant de revenir m’asseoir.

Plus le temps passait, plus je me rendais compte que les mouches n’allaient probablement pas me relâcher ce jour-là et cela signifiait que Korther allait m’attendre en vain. Et qu’il allait me pendre par les oreilles dès qu’il me mettrait la main dessus.

Il y eut pas mal de mouvement tout au long de l’après-midi. Ils relâchèrent les deux types du banc du fond, mais ils amenèrent plus de compagnie. D’abord, une bande d’ivrognes bagarreurs entra, puis un jeune d’une vingtaine d’années vint s’asseoir à côté de moi, il était très nerveux et ne cessait d’appeler « monsieur l’agent » pour que, de grâce, on prévienne ses parents. Vers six heures, le père vint le chercher et, peu après, deux autres messieurs nous honorèrent de leur visite. Il n’y avait plus de place sur les bancs et l’un des hommes, à peine entré, me fit un geste autoritaire.

— « Lève-toi, p’tit ruffian, fais-moi de la place. »

Je lui rendis un sourire railleur.

— « Bien sûr, tout de suite, maître ruffian. »

Il n’y alla pas par quatre chemins. Il me souleva de force et m’écarta, en lançant :

— « Apprends à respecter tes aînés, voyou. »

— « Isturbié, » murmurai-je.

— « Qu’est-ce que t’as dit ? »

Je ne répondis pas, je scellai mes lèvres, lui tournai le dos et m’agrippai aux barreaux en silence. Parfois, ravaler sa fierté était l’attitude la plus prudente.

Peu après, je vis entrer trois gwaks des Chats. Nous nous connaissions de vue et nous nous dîmes « ayô », mais sans plus. Le temps passa. Les bagarreurs parlaient de je ne sais quel jeu de cartes, repassant leurs coups et riant aux éclats. Mes compagnons gwaks murmuraient entre eux, la courtisane se limait les ongles, le voleur de sièges commentait avec son compagnon un article de La Gazette Nocturne, achetée à un gamin qui était apparu par là, en quête de clients. Vers onze heures du soir, je faisais courir rythmiquement ma main de barreau en barreau, mort d’ennui. Aller et retour. Aller et retour. Finalement, je me mis à chanter :

À la Bali,
À la Bali,
À la Bali je veux aller,
La fête est prête
À commencer,
Et je voudrais bien me sauver !

Voyant que tous les yeux s’étaient tournés vers moi, je m’enhardis et enchaînai avec un déchirant :

Oh, mère, ils m’ont enfermééééééé !
Pour un vol, on m’a pincé,
Et voyou je suis, c’est vrai.
On me retient prisonnier,
Et je peux pas m’échapper.

Larilon, larilou,
Voyou de Caratéliou.

Mon élan musical avait généré des souffles amusés et des éclats de rire surpris des deux côtés de la grille. Un des mouches s’approcha rapidement et s’écria tandis que je chantais :

— « Oh, mon garçon, arrête ! On n’est pas au théâtre : c’est un commissariat, ici. Alors tu vas te taire tout de suite. »

Mais je continuais :

Oh, amie, oh, mon amie,
Je me souviens, si jolie,
Mais ne m’attends plus, ma vie,
Je n’sortirai plus d’ce temps.
Ch’suis dans un charmant logis
Ch’partirai les pieds devant !

Larilon, larilou,
Voyou de Caratéliou.

Tandis que je chantais, je vis le mouche échanger un regard avec un autre et passer la main devant ses yeux avant de marmonner :

— « Mères des Lumières… »

Retrouvant son sérieux, il m’imposa de nouveau silence. Et je fis la sourde oreille, bien sûr. Si je n’écoutais pas mon maître nakrus quand il me demandait de me taire, je n’allais pas écouter un mouche. Je braillai :

De chez moi, on ne sort pas,
Quatre côtés et trois murs
L’autre planté de tiges dures
Qui ploient pas même si on les bat.

Je donnai un coup de pied à un barreau. Et je poursuivis :

Larilon, larilou,
Voyou de Caratéliou.

S’ils me laissent crever de faim,
C’est que je suis un glouton
Et qu’y’a pas de pire larron
Que celui au ventre plein.

Dandindar, dandindor,
Voici venir le croque-mort !

Je terminai la chanson sur une note déchirante et plusieurs hôtes de la cellule se mirent à applaudir. Les trois gwaks étaient les plus exaltés.

— « Bonne mère, t’es un champion, shour ! » fit l’un d’eux en riant aux éclats.

— « Une autre, une autre ! » clama un vieux mendiant.

— « Pas question, ça suffit comme ça, maintenant on se tait ! » me prévint le mouche.

— « Chante-nous la Kartikada ! Chante-nous la Kartikada ! » intervint un autre des gwaks avec enthousiasme.

Je souris largement et, sous le regard d’avertissement du mouche, je fis un bref tour sur moi-même pour voir tout mon public, je me redressai et beuglai :

Je vais chantant à travers chaaaaamps,
À travers Arkolda je vais chantant.
Je vais seul avec le monde,
Chantant, le cœur épris.
Elle est si belle, la vie !
Ce joyau qui pleure parfois,
Qui pleure parfois,
Et d’autrefois rit de joie.
Tu m’as rendu heureux, vie !
Tu m’as rendu heureux,
Étoile, Vie, Gemme, Lune, Bougie,
Tu m’as fait aimer le monde
Et tu m’as laissé rieur,
Tendre comme une fleur,
Brave comme un dragon.
Je vais chantant à travers champs.
À travers Arkolda je vais chantant…
J’ai des rêves, plus de cent,
Je les réalise en chantant…

— « Bouffres, l’enfoiré, bon sang ! » m’exclamai-je.

Le policier avait appelé un compagnon qui tenait deux chiens en laisse et ils entrèrent. Tous dans la cellule éclatèrent de rire et je ne fus pas le dernier, parce que l’exclamation m’avait échappé spontanément. Cependant, quand les chiens s’approchèrent, mes jambes flageolèrent, je fus pris de panique et me recroquevillai au fond de la cellule.

— « Brave comme un dragon, qu’il dit, » se moqua le mouche. « Allez, gamin, lève-toi. »

Je me relevai, le regard rivé sur les deux chiens. Et le mouche me bâillonna.

— « C’est beaucoup mieux comme ça, » apprécia-t-il. « À force de tant chanter, faudrait pas que ça te rende aphone, hein ? Tu pourras accomplir tes rêves quand tu sortiras. Si tu enlèves le bâillon, je te mets les fers, compris ? »

J’eus l’idée de fredonner, mais ç’aurait été la goutte qui fait déborder le vase. De sorte que j’acquiesçai de la tête en prenant un air obéissant. Le mouche roula les yeux, sortit et je soupirai de soulagement en voyant l’autre policier s’en aller avec les deux chiens. Je me blottis contre le mur. Dans la cellule, certains commentaient encore mon envolée de barde.