Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 2: Le messager d'Estergat.

3 Le vase

Juste sous mon nez, il y avait un énorme chien avec les crocs découverts. Son grognement sourd et menaçant me parvenait avec une netteté impressionnante. Je le regardais, les yeux ronds, depuis un bon moment, je ne savais depuis combien de temps, peut-être des heures, des jours… Pour moi, c’était comme si je voyais venir la mort depuis une éternité.

— « Viens, petit, » me murmura une voix. « Allons, n’aie pas peur. Je vais te chanter ta berceuse favorite, d’accord ? Allez, écoute, ne tremble pas. »

Malgré tout, je tremblais. Je tremblais, mais je ne savais pas pourquoi. Était-ce dû à la peur ou à ce produit que m’avait fait avaler Warok ou parce que j’avais entièrement consumé ma tige énergétique avec tant de magie… Je ne le savais pas. Cela m’importait peu maintenant, parce que mon maître était là. Assis près de moi, il me tendit un os de lapin, bien propre, et je le pris entre mes dents tandis qu’il se mettait à chanter doucement :

Survivant,
N’aie pas peur.
L’orage s’en va.
Je suis là avec toi.
N’aie pas peur.
L’orage s’en va déjà.
Dors, mon enfant.

Mais le cas est que l’énorme chien continuait à me regarder, montrant les dents et grognant comme le tonnerre.

La Grotte se transformait parfois en une chambre bien éclairée où des silhouettes bougeaient et parlaient à voix basse. À un moment, le barbu s’approcha de moi, me força à me lever et me dit :

— « Eh ! Réveille-toi, gamin ! »

Il me secoua, mais je ne réussis qu’à bredouiller sans beaucoup d’énergie :

— « Lâche-moi, isturbié. »

Je ne quittais pas le chien des yeux, tâche plutôt facile car il me faisait toujours face, où que je regarde.

— « Une seconde, » murmura alors le barbu. Il tendit la main vers mon cou et je reculai ; je butai contre le mur et il saisit alors mon pendentif, l’expression froncée. « D’où as-tu sorti ça ? »

Je lui lançai un regard de défi et il finit par lâcher mon pendentif d’argent, secoua la tête et s’éloigna. Enfin, à force de volonté, je parvins à chasser le chien. Je lui sifflai à plusieurs reprises :

— « Va-t’en. Va-t’en. Va-t’en ! »

Alors mon maître nakrus intervint, il lança un sortilège et le chien disparut. Je récupérai mon souffle, tâtonnai jusqu’à heurter un tronc, m’assis, me recroquevillai et, voyant peu à peu apparaître des milliers d’étoiles dans le ciel, je m’endormis. La dernière chose que je sentis fut que mon maître nakrus déposait aimablement sur moi une couverture. Le plus étrange fut qu’à mon réveil, je me trouvais aussi sous des couvertures, dans une chambre inconnue et dans un… lit. Diables. C’était la première fois que je dormais dans un lit.

Durant quelques instants, la nervosité m’envahit quand je me rendis compte que je ne savais pas du tout où j’étais. Alors, je me rappelai la veille, Warok, Adoya, la drogue et… les chiens. La terreur menaça de s’emparer de nouveau de moi, mais je la repoussai et m’employai à analyser ma nouvelle situation. J’étais dans une grande chambre confortable avec plusieurs lits. Le jour était déjà levé et une lumière diaphane illuminait le plancher de bois. Et il y avait des gens dans la pièce. La Bleutée et la Blonde. Deux des cinq étrangers qui m’avaient sorti de la ruelle où… où Warok était mort. Était-ce moi qui l’avais tué ? Sans aucun doute ; cependant, je ne savais pas si c’était à cause de la décharge mortique, du coup qu’il s’était pris en tombant ou du produit que contenait le flacon. En tout cas, moi, le produit ne m’avait pas tué… mais j’étais un sokwata, pensai-je subitement. À moins que… à moins que Warok m’ait menti pour m’effrayer et qu’il ne m’ait pas vraiment empoisonné… mais j’en doutais. En tout cas, sa mort me soulageait plus qu’elle ne m’attristait.

Je me redressai et mon mouvement interrompit les chuchotements qu’échangeaient les deux femmes assises sur un lit. En les voyant ensemble, il était impossible de ne pas remarquer la ressemblance. On aurait dit des jumelles, à part la couleur des cheveux. L’une, la Blonde, avait une étrange cicatrice noire qui lui traversait une joue. Toutes deux portaient des vêtements amples et sombres.

Comme toutes deux me regardaient, je me souvins que ces étrangers pensaient que je savais quelque chose sur le Fauve Noir et je me raidis.

— « Ayô, » murmurai-je.

Je me glissai hors des couvertures et me levai, m’éloignant du lit. Je ne me sentais pas du tout à l’aise dans cet endroit. Je jetai un rapide coup d’œil par la fenêtre et reconnus la bruyante Avenue de Tarmil et le magasin d’en face. Nous étions aux Ballerines. Pourquoi bouffres ces gens m’avaient-ils emmené dans leur auberge ?

— « Vous êtes qui ? Pourquoi vous m’avez amené ici ? » demandai-je, en faisant un geste vague de la main.

Je vis les deux jeunes femmes échanger un regard avant que la Blonde ne prenne la parole.

— « Bonjour, mon garçon. Je me réjouis que tu ailles mieux. » Elle se leva et j’observai qu’elle se positionnait de telle sorte qu’elle me barrait la porte. Elle m’adressa un sourire radieux. « Je suis Zalen. Et elle, c’est ma sœur, Zoria. Et nous t’avons amené ici parce que nous ne voulions pas te laisser seul dans cet état en compagnie d’un cadavre. Tu as déliré toute la nuit. »

Je fis une moue d’excuse.

— « Fichtre. Bon. Merci. Alors… je peux m’en aller maintenant ? »

La Bleutée se racla la gorge et le sourire de la Blonde se fit encore plus amène.

— « Nous ne t’avons pas kidnappé, petit, mais si tu as quelque information sur le Fauve Noir et les Ojisaires… Qui sait, tu as peut-être entendu quelque chose. »

Je les regardai toutes deux et haussai les épaules. Alors, je vis la Bleutée sortir plusieurs pièces d’or et je me rembrunis.

— « Non, m’dame, ça non. Pourquoi vous cherchez le Fauve Noir ? Pour une récompense ? »

Les jumelles échangèrent un autre regard et la Bleutée dit alors :

— « En réalité, nous ne cherchons pas le Fauve Noir. Nous avons entendu dire… que les Ojisaires avaient un otage. Un otage important. Un gnome. » Je crois que mon tressaillement ne lui passa pas inaperçu car ses yeux étincelèrent. « Cet homme est un ami à nous. »

J’inspirai, pris un air désinvolte et secouai la tête.

— « Désolé, m’dame. Je connais aucun gnome. Ch’peux m’en aller maintenant ? »

La Bleutée semblait contrariée. La Blonde, par contre, sourit.

— « Bien sûr. Tu peux t’en aller. Et nous promettons de te laisser tranquille et de ne pas parler de cet elfe noir si tu ne parles de ce… gnome à personne, compris ? »

Mon pouls s’accéléra quand je pensai qu’elles pouvaient m’accuser d’avoir tué Warok. Je déglutis et roulai les yeux.

— « Naturel. Pas un mot, m’dame. »

Je passai nerveusement devant Zalen et, déjà devant la porte, je m’arrêtai et me raclai la gorge.

— « Au fait. Merci pour… hier soir. Sans vous, tout de suite, ces chiens seraient peut-être bien en train de ronger mes os. »

J’hésitai et les regardai toutes deux. Je craignais de trop parler, mais… la curiosité était trop forte.

— « Pourquoi vous cherchez ce gnome ? »

— « Pourquoi nous le cherchons ? » La Bleutée se leva et s’avança d’une démarche agile tout en affirmant avec brusquerie : « Parce que c’est comme un père pour nous deux. » Elle s’approcha tant que, pour ne pas avoir à soutenir ses yeux qui semblaient tout voir, je détournai plusieurs fois mon regard, mal à l’aise, tandis qu’elle poursuivait : « Imagine-toi deux adolescentes perdues et désespérées, errant pendant des lunes et des lunes de par des terres sauvages parce que, sur les terres des saïjits, on les traite de monstres et, soudain, paf, un homme surgit et offre un remède à toutes leurs souffrances. Il prend soin d’elles, les dorlote, les aime… Et des années plus tard, apparaissent des dégénérés qui nous réduisent en esclavage et nous séparent. C’est dans de telles circonstances que la furie renaît, vive, ardente comme un feu qui crie liberté et vengeance… »

— « Zoria, » intervint la Blonde avec un raclement de gorge. « Calme-toi, tu veux bien ? Tu es en train de l’effrayer. Le garçon dit qu’il ne sait rien. »

— « Et il ment, » siffla la Bleutée.

Dans ses yeux brillaient de petites lumières étranges, comme si elle avait un ciel étoilé à l’intérieur. Je sentis soudain une énergie me tâtonner, mais son sortilège, quel qu’il soit, rebondit et ne me fit aucun effet. La surprise qui se refléta sur le visage de la Bleutée m’arracha une moue moqueuse. Je l’entendis souffler.

— « Avoue que tu mens, » insista-t-elle. « Je le vois à ton expression. Tu connais Dessari Wayam. »

Je pris un air agacé et j’étais en train de chercher une réponse convaincante quand, soudain, la porte s’ouvrit, le battant me heurta et, m’efforçant d’esquiver la Bleutée, je me glissai agilement dehors juste quand le barbu entrait en disant joyeusement :

— « Tarte aux pommes pour nos reines… ! Eh ! Halte là, filou ! Attrape-le, Sarpas ! »

Le géant essaya de m’attraper par le bras, mais il ne fut pas assez rapide. Je m’échappai et partis en courant dans le couloir avant de m’apercevoir d’un détail. Le pendentif. Je ne l’avais plus. Je fis volte-face d’un coup et m’écriai :

— « Sacrés voleurs ! Mon pendentif ! »

Le barbu avait donné la tarte aux pommes au caïte roux et, d’une main, il faisait osciller le collier avec effronterie.

— « C’est ça que tu cherches ? »

Je lui jetai un regard foudroyant. Ce qui me pressait et me mettait de mauvaise humeur, ce n’était pas tant l’exaspération que me causait le fait d’avoir été volé mais plutôt l’urgence de sortir de là et de fuir cette Bleutée. Peut-être que celle-ci disait vrai et que cet alchimiste était son ami, mais cela n’empêchait pas que, s’ils nous le volaient, nous nous retrouvions sans sokwata. Et ça, je n’allais pas le permettre. Je n’allais rien leur dire avant que le gnome nous ait donné un remède définitif. La vie valait bien un pendentif d’argent.

En voyant le barbu avancer dans le couloir de l’auberge, je reculai et lançai :

— « Je jure que ch’sais rien. Mais je peux vous aider. Je connais le quartier des Chats. Et je connais des gens. Je reviendrai ici dans une semaine, » promis-je. « Mais maintenant je m’en vais. J’vous laisse mon collier comme preuve de bonne foi : prenez-en soin, il est à moi et il me porte chance. Je m’en vais, » répétai-je.

Sous le regard interdit du barbu, je fis demi-tour et filai sans que personne ne me poursuive. Finalement, ce n’était peut-être pas de mauvaises gens. Ils m’avaient sauvé d’une très mauvaise passe. Et ils ne m’avaient pas accusé d’assassinat. Ils méritaient bien que je leur accorde un peu d’attention… Mais pas maintenant.

J’étais déjà au fond du couloir quand une grande matrone apparut et, me voyant, elle prit un air épouvanté.

— « Mais que fais-tu là, voyou ! Dehors ! Fiche le camp d’ici ! »

Sortir était précisément mon intention et je le lui dis, mais la poigne de la patronne m’aida de toute façon à réaliser mon dessein. Elle me fit descendre les escaliers dans les airs, me traîna jusqu’à la porte de service et, après avoir fouillé dans mes poches pour voir si je n’avais rien volé à ses clients, elle décida que ce n’était pas la peine de m’emmener au commissariat et elle m’expulsa de son établissement. À peine m’eut-elle lâché dans la ruelle, je récupérai l’équilibre et lui criai :

— « Vieille sorcière ! »

Et, voyant l’expression assassine que me montra la matrone, je jugeai prudent de me carapater au pas de course. Je quittai la ruelle et, au lieu de descendre l’Avenue vers les Chats, je décidai de me rendre à l’Esplanade. Il devait déjà être neuf heures passées et mon intuition me disait que Manras et Dil seraient là ; Dil parce qu’il suivait toujours Manras, et Manras parce que, d’après Yerris, il était devenu un féru des enseignements de Nat le Voltigeur. Et celui-ci adorait opérer sur l’Esplanade.

Je devinai juste. Après avoir rôdé un moment sur l’énorme place, je les vis tous les trois formant un cercle près d’une porte cochère, en train de parler avec le Vif et avec… Syrdio. Je jetai un regard prudent au Galopeur, puis m’écriai :

— « Ayô, la compagnie, ayô, shours ! »

Ils se tournèrent vers moi, le Vif sourit et Manras laissa échapper un cri de joie.

— « Débrouillard ! »

Quand je le vis se jeter littéralement sur moi, mon cœur s’emplit d’une vive émotion et je ris en l’entendant déballer pêle-mêle tout ce qu’il avait fait ces trois dernières semaines :

— « Tu sais pas ce qui s’est passé avec la jolie boulangère ! Elle nous a donné des petits pains avec du miel, juste hier, pour les fêtes, et à l’œil du Saint Esprit Patron, si, si ! Et tu sais pas ! L’autre jour, on est allés avec le Vif voir les singes au Jardin des Fauves. Et alors la Venins a piqué une de ses crises… Le garde nous a tous mis à la porte en nous traitant de tur… turblions ! Trubrions ? Ouais, bon, quelque chose comme ça. Eh, Débrouillard ! T’as vu ma nouvelle chemise ? »

Je profitai de son torrent de paroles pour saluer Dil d’une habituelle bourrade amicale sur la tête et je répondis à toutes les histoires par des Ouah, bonne mère, c’est vrai, shour ? Braises !, entremêlés d’éclats de rires et de piques joyeuses. J’avais bien remarqué que Syrdio s’était éloigné et le Vif se contenta de me tapoter l’épaule en me disant :

— « Je suis content de te voir sur pied, shour. Avec un aussi bon parcours, y’aura pas un gwak qui se respecte qui refusera de te serrer la main. »

Je lui souris et le vis s’éloigner, comprenant que, quoique nous nous entendions bien, il ne voulait pas de moi dans sa bande parce qu’il ne voulait pas de problèmes parmi les siens. Je le vis rejoindre Syrdio… et je jetai un regard interrogateur au Voltigeur. Celui-ci n’avait pas bougé et il m’adressa une moue embarrassée.

— « Écoute, Débrouillard, je voulais te dire… Si tu me dis que t’as pas mouchardé au Chat Noir pour la sokwata, je te crois. »

J’acquiesçai et souris.

— « J’ai rien mouchardé. Même que je le jure par les ancêtres de toute la gwakerie suprême d’Estergat. »

Nat le Voltigeur me rendit un sourire et tendit une main. Je la lui serrai vigoureusement.

— « Tu pourras pas te plaindre, » me dit-il. « J’ai affilé les griffes de tes amis et élargi leurs connaissances. Bon, celles de Manras. Dil… il est spécial, » fit-il remarquer. Il poussa la tête du P’tit Prince, l’air amusé, et conclut : « Je te les laisse en bonne santé et instruits. Moi, ch’suis plutôt un loup solitaire. Et… au fait, si l’alchimiste trouve un remède… tu me le diras, n’est-ce pas ? »

Je soufflai.

— « Naturel ! Ch’sais pas combien de temps ça lui prendra… mais je parie dix clous qu’il va trouver. »

Le Voltigeur reculait déjà et il s’esclaffa.

— « Tu prends pas beaucoup de risques, Débrouillard ! Ayô ! »

Je levai la main, souriant, et je le vis disparaître derrière une carriole pleine d’oignons. Quelques instants après, je l’aperçus sur le perron du Capitole, près du Vif et de Syrdio, mastiquant… un oignon, devinai-je.

— « Pourquoi ils s’en vont ? » demanda Manras, confus.

Je haussai les épaules, enfonçai les mains dans mes poches et bâillai.

— « Les gwaks, on va, on vient… Qu’importe. Nous aussi, on s’en va. Allez, shours. En avant. Si on allait rendre visite au Prêtre, qu’est-ce vous en dites ? »

— « Mais il est plus à l’Hôpital, » objecta Manras, en me suivant.

Je m’arrêtai net en apprenant la nouvelle.

— « Quoi ? »

Le petit elfe noir haussa les épaules.

— « Eh ben oui, c’est ce que nous a dit le Chat Noir. Le Prêtre a traité un docteur de mécréant, et le docteur a pris la mouche ; ils l’ont expulsé et le Chat Noir l’a emmené. »

— « Bonne mère, » expirai-je. « Tu sais où est le Chat Noir ? »

Il prit l’air de celui qui n’en sait rien et je secouai la tête. Mince. Connaissant le Prêtre, il avait sûrement traité ce docteur de mécréant sans même y penser. Moi, il me l’avait dit des dizaines de fois… mais, évidemment, moi, c’était moi et, un docteur, c’était un docteur. Je secouai la tête et souris.

— « Bah. Alors, allons déjeuner. »

* * *

Les trois jours suivants, je ne mis pas les pieds aux Ballerines. Par contre, je me rendis tous les après-midi au Foyer. Malgré mes efforts pour retranscrire ce que j’entendais à travers la pierre mauve, mes résultats étaient toujours désastreux. La seule chose que j’avais tiré au clair, c’était qu’un certain Shokinori et un certain Yabir cherchaient l’Orbe Mauve, la relique de Korther, qu’ils avaient perdu depuis des lunes déjà et, d’après ce qu’avait déduit Korther de mes traductions, tous deux se trouvaient dans les Souterrains et voyageaient vers la Superficie avec l’intention de continuer à lancer des sortilèges et de se rapprocher de l’Orbe. L’idée qu’ils le cherchent semblait intriguer et fasciner Korther plus que le déranger, je ne sais pas si parce que tant d’intérêt de la part de ces Souterriens lui confirmait la valeur « incalculable » de la relique ou pour d’autres raisons. En tout cas, cette affaire commençait à m’ennuyer, mais je ne me plaignais pas parce que je gagnais mon demi-siato journalier et, avec ça, j’avais déjà pu m’acheter un pantalon sans trous et remplir mes poches de noisettes.

La quatrième nuit, les murmures des Souterriens s’étaient tellement atténués que, renonçant à tenter de les comprendre, j’avais repris la lecture des Théories sur les créatures infernales quand j’entendis Shokinori dire :

— « Avec prudence. »

Je détournai mon regard du livre et, avec un soupir, je pris la plume et traduisis. Je levai les yeux. À travers les fentes des volets fermés, on ne voyait que l’obscurité. Korther ne me laissait pas sortir de son bureau avec la pierre, de sorte que je restais avec lui pendant qu’il écrivait des lettres, lisait ou bavardait avec Abéryl. En cet instant, il était en train de lire le journal de La Gazette Nocturne.

— « Non, non, non ! » s’écria Shokinori. Je sursautai. « Le tracé, Yabir, le tracé ne va pas ! »

C’était la première fois que je les entendais avec une telle clarté et je baissai les yeux sur l’Orbe, troublé. Il semblait qu’ils étaient en train de lancer un autre sortilège de localisation.

— « Tu vas rompre le lien, arrête ! » grogna Shokinori.

Si je pensais être à l’abri assis dans mon fauteuil, je me trompai : je sentis soudain une décharge d’énergie brutale. Je poussai un cri étouffé et, d’un mouvement spasmodique, je jetai l’Orbe à travers la pièce. La pierre alla heurter un joli vase qui se brisa avec fracas sur le sol. Une seconde, le silence régna et je ne bougeai pas. Alors, je croisai le regard de Korther et je blêmis.

— « Bravo, » dit Korther, en pliant le journal sans perdre son sang-froid. « Excellent, galopin. Tu viens de détruire un vase qui m’a coûté trente-deux siatos. Y a-t-il une raison particulière ? »

J’acquiesçai aussitôt.

— « Oui. L’Orbe est devenu fou. Shokinori s’est mis à crier que Yabir allait rompre le lien et, paf… »

— « Et paf, » m’interrompit Korther, en se levant. « Adieu le vase. »

Je devinai, malgré son attitude sereine, qu’il était fâché, et je baissai les yeux en prenant un air mortifié.

— « Je l’ai pas fait exprès… »

Korther se baissa, ramassa la pierre et soupira en regardant le vase brisé en mille morceaux.

— « C’est irrécupérable. Ramasse-moi tout ça et va le jeter loin d’ici. »

Je me levai, il se rassit tout en examinant l’Orbe et, après avoir mis tous les morceaux du vase dans ma chemise, je regardai le kap, hésitai et dis :

— « Ch’suis désolé, Korther. »

Le kap soupira.

— « Et moi encore plus. Au moins, l’Orbe fonctionne toujours. T’as intérêt à m’avertir quand tu verras que ces deux-là se rapprochent d’Estergat. Allez, décampe et reviens demain. »

Je pouvais oublier les cinquante clous ce jour-là, compris-je. Et probablement, il valait mieux que je ne compte pas dessus les jours suivants… J’acquiesçai et j’allais lâcher ma chemise d’une main pour ouvrir la porte quand celle-ci s’ouvrit d’un coup et me heurta ; je faillis renverser une figurine d’argent, la retins comme je pus et tous les morceaux de vase retombèrent sur le tapis. Bouffres.

— « Oh, » fit Abéryl, perplexe, en entrant. « Pardon. Qu’est-ce qui est arrivé ? »

Avec un soupir, je me baissai et je me hâtai de tout ramasser une nouvelle fois. Korther répondit calmement :

— « Le garçon a décidé de démolir ma maison. Qu’est-ce qu’il se passe, Ab ? »

Abéryl secoua la tête et avança, laissant tomber une lettre sur la table.

— « Une lettre de Frashluc, » déclara-t-il.

Je vis les yeux reptiliens du kap Daguenoire étinceler. Et je les vis se tourner immédiatement vers moi. Je grimaçai, compris la suggestion implicite et m’empressai de ramasser le dernier morceau de vase avant de me lever, de murmurer un « ayô » presque inaudible et de m’en aller aussi silencieux qu’une ombre.

Une fois à la porte d’entrée, je positionnai le loquet de façon à ce qu’il se referme tout seul et je m’éloignai rapidement dans les ténèbres de la nuit. Quand je pris la rue qui descendait en bordant la rivière Timide, j’avais l’intention de jeter tous les débris dans le fleuve d’Estergat, mais plus j’avançais plus je pensais que, si le vase avait coûté trente-deux siatos à Korther, il devait encore avoir une certaine valeur même sous cette forme. Après avoir un peu hésité, j’abandonnai la rue de la rivière et j’entrai dans le Labyrinthe. Je passai par Le Tiroir, mais je jetai juste un coup d’œil pour voir si Yarras était là et, pour ainsi dire, je dis « ayô, ayô » et repartis. Je me rendis à La Flamme Bleue. Je n’étais jamais entré dans une maison publique et ce que je vis m’impressionna un peu : les murs étaient couverts de tapisseries, les tables et le comptoir bondés de monde. Cependant, l’ambiance était différente de celle du Tiroir. Quand je reconnus Loto le Bricoleur assis à une table, je zigzaguai entre les belles dames pour l’atteindre.

— « Loto ! Dis, Yarras est par ici ? »

Le petit homme arqua les sourcils et abaissa sa chope.

— « Ah, tiens, le barde. Oui, je crois qu’il est en haut. Qu’est-ce que tu portes là ? »

Je haussai les épaules.

— « Quelque chose que je veux lui montrer. »

Et, avant qu’il me pose d’autres questions, je pris la direction indiquée et grimpai les escaliers sans que personne ne me retienne. Par deux fois, je jetai un coup d’œil dans une pièce erronée avant d’entendre la voix de Yarras par une porte entrouverte :

— « … ma jolie, » disait-il. « Parce que, sincèrement, si tu as l’intention de bouger ce pion, tu as perdu la partie. »

— « Boucle-la, tu me laisses pas penser, » répliqua une voix féminine sur un ton absorbé.

Après avoir passé tant d’heures à écouter en cachette les conversations de Shokinori et de Yabir, j’éprouvais une aversion particulière pour l’espionnage, et c’est pourquoi je m’empressai de frapper à la porte et de passer la tête. Je trouvai le gaillard roux et une jolie femme assis de part et d’autre d’une table, un damier de maog devant eux.

— « Démons, » articula Yarras, surpris. « Barde ? Que fais-tu ici ? Attends une seconde, j’arrive. » Et il ajouta : « Désolé, ma jolie, j’ai voulu t’avertir, mais… » Il bougea une pièce. « Tu as perdu. »

Il se leva avec désinvolture et, jetant un regard d’excuse moqueuse à son adversaire vaincue, il sortit et ferma la porte.

— « Qu’est-ce qu’il se passe, mon garçon ? »

Je lui expliquai les choses en lui montrant les morceaux du vase :

— « Je me demandais si ce truc avait de la valeur. »

Yarras arqua un sourcil, prit un morceau et eut un air amusé.

— « Tiens donc. On dirait de la porcelaine de Vargyl. Je suppose que je peux pas te demander d’où t’as sorti ça… ni pourquoi c’est dans cet état. »

Je me mordis la lèvre, il me rendit le morceau et secoua la tête.

— « Vingt clous, c’est tout ce que je peux t’offrir. »

Je haussai les épaules. C’était mieux que rien.

— « Ça court. »

Il me conduisit jusqu’à une petite pièce toute encombrée au fond du couloir, il me fit laisser tous les morceaux de porcelaine dans une boîte et me donna les vingt clous.

— « Merci, Yarras, » fis-je en souriant.

Celui-ci me rendit un sourire.

— « Ça ne fait jamais de mal d’aider un gwak. On dit que ça porte chance. Oh, au fait… » Il hésita théâtralement. « T’es au courant de ce qui s’est passé il y a quelques jours sur le Chemin de la Roue ? Ils ont trouvé un mort. »

La tension m’envahit. J’arquai les sourcils, feignant la surprise.

— « Braises. Vraiment ? »

— « Oui. Apparemment, d’après ce que disent certains, c’était un des bâtards du Fauve Noir. Il est mort d’une overdose de falsine. T’étais pas au courant, hein ? »

Je fis plusieurs fois non de la tête.

— « Eh ben non. »

Yarras m’observa railleusement.

— « Les mouches ont aussi trouvé une casquette qui avait la visière trouée. »

Je pâlis. Mince. Et moi qui croyais que je l’avais laissée aux Ballerines… Mais il n’était pas surprenant que les cinq étrangers qui m’avaient sauvé n’aient pas pensé à effacer les preuves qui pouvaient m’inculper. Yarras roula les yeux et m’ébouriffa les cheveux.

— « Je crois que j’ai une casquette qui traîne par ici. Attends, je te la passe, ça court ? »

Je le regardai attentivement et Yarras pouffa.

— « Détends-toi, gwak ! Si j’avais été à ta place, j’aurais été moins délicat. »

Il se mit à fouiller au milieu du fatras et finit par en sortir une casquette vraiment vieille.

— « Ça fera l’affaire ? » demanda Yarras.

Il n’attendit pas ma réponse et me la mit sur la tête avant de me faire sortir de la pièce. Je soufflai.

— « Merci, Yarras. »

— « C’est naturel : un gwak sans casquette n’est pas un gwak comme il se doit. »

Je ne faisais pas seulement allusion à cela, mais je sus que Yarras avait compris. Je sortis de nouveau les vingt clous et il leva les mains.

— « Pas question, garde ça. »

— « Non. C’est juste, pour la casquette, » insistai-je, en lui tendant les pièces.

Yarras me jeta un regard inquisiteur.

— « Tu ne veux pas payer les services d’une de mes cousines par hasard ? »

J’écarquillai les yeux rien qu’à cette pensée.

— « Non, non, » m’empressai-je de refuser. « Je… »

— « Ça court ! » s’esclaffa Yarras, moqueur. « Alors… peut-être une partie de vieux-clous ? Tu as de quoi parier. »

Je roulai les yeux, soufflai et le ruffian sourit.

— « Ça court ? »

J’acquiesçai, avec entrain.

— « Bah, ben, oui, ça court ! »

Deux heures plus tard, je sortais de la maison publique avec une dette de trente-six clous et avec la certitude qu’il me restait encore beaucoup à apprendre pour savoir bien jouer aux vieux-clous et que je ne devais pas me fier à la chance.

Fatigué après une longue journée passée à vendre des journaux, à vagabonder dans les rues, à épier des magaristes et à m’endetter avec des ruffians, je décidai qu’il était temps de retourner sur la Place Laine. Il était déjà minuit passée, mais sur la place il y avait encore des yeux ouverts. J’errai prudemment entre les gwaks endormis, trouvai Manras et Dil et m’allongeai à côté d’eux en bâillant. Je tendis l’oreille. On entendait les murmures des gwaks éveillés ; une bande bavardait tranquillement, assise près du puits central ; à l’entrée d’une rue, je vis un gwak occupé à exiger quelque dette d’un autre. Je détournai les yeux vers le ciel. Les étoiles scintillaient avec une netteté inhabituelle. Portant la main sur un pendentif que je n’avais pas, je murmurai :

— « Bonne nuit, élassar. »

Mon maître me répondit avec douceur :

— « Bonne nuit, Mor-eldal. »

Je souris et roulai les yeux en l’entendant. Depuis la mort de Warok, je ne sais pourquoi, les harmonies me jouaient des tours de temps à autre. Ce n’était pas dérangeant tant que ce petit problème n’empirait pas. Et il n’y avait aucune raison de penser que cela empirerait, n’est-ce pas ?

Je soupirai, tentai de trouver une position confortable et, dès que je fermai les yeux, je m’endormis placidement.