Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 1: Le voleur nécromant.

20 Fugue

Je me réveillai avec le bong et, comme toujours, je me redressai avant même que ma conscience revienne au monde des éveillés. Je m’étirai, bâillai, me grattai et ouvris enfin vraiment les yeux. Tous mes compagnons se dégourdissaient et certains se dirigeaient déjà vers la grille avec plus ou moins d’énergie… Tous sauf Dil, qui continuait à dormir à poings fermés. Je le tirai par les pieds et lui chantai :

— « Allez, fainéant démorjé, réveille-toi, le bong sonne et le pain est là ! »

Je réussis enfin à le sortir de sa léthargie, mais nous fûmes les derniers à arriver près de la grille et à prendre le pain. Comme la veille, il resta un pain et le Masqué demanda :

— « Vous n’avez pas trouvé celle qui manque ? »

Nous fîmes non de la tête et Syrdio le Galopeur dit :

— « Si elle est pas revenue, c’est qu’elle est morte. Elle reviendra pas. C’est pas juste de nous faire prendre trois perles de plus. »

Le Masqué haussa les épaules et répliqua la même chose que la veille :

— « Apportez-moi son corps et je me contenterai de quatre-vingt-dix. »

Quémandant silencieusement, je tendis la main entre les barreaux pour prendre le pain qui restait. À quoi cela pouvait-il lui servir à lui, de toute façon ? Il n’avait pas besoin de sokwata. Cependant, Lof m’ignora, remit le pain dans le sac et reprit son refrain :

— « Ne vous bagarrez pas et conduisez-vous bien. À demain. »

— « À demain, m’sieu ! »

Contrairement à d’habitude, je ne dis rien et je me contentai de regarder le Masqué s’éloigner. Quand le bong de sortie retentit, j’arrachai une autre bouchée à mon pain et j’allai m’asseoir sur la plateforme avec Rogan et Dil. Alors que le premier mangeait, l’air distrait, le P’tit Prince mâchait son pain avec énergie. Le premier jour passé dans les tunnels de lumière ne lui avait pas du tout plu et je pariai que celui-ci n’allait pas lui plaire non plus. Surtout parce qu’aujourd’hui, j’avais pensé l’envoyer à la pêche pour de bon ; la veille, c’est moi qui avais ramassé les trois perles pour lui, j’étais resté une éternité dans les tunnels car c’était de plus en plus dur de trouver des perles, et je n’avais pas envie de recommencer. Je soupirai. Plus vite nous irions chercher ces perles, plus vite nous reviendrions.

— « Allons-y, » lui dis-je quand j’eus fini mon pain. « Je vais t’apprendre à pêcher. »

Dil me suivit sans protester, et nous pénétrions déjà dans le tunnel central plein de lumière quand j’entendis un bong ! et m’arrêtai net.

— « Sla, » murmurai-je, le cœur battant à tout rompre.

Je me retournai d’un coup et me précipitai de retour vers la caverne de la plateforme. Mes compagnons s’étaient approchés de la grille et scrutaient le tunnel, pleins d’espoir. Tous étaient au courant de la fuite de Slaryn. Certains pensaient qu’elle ne reviendrait pas, comme Syrdio, mais d’autres, plus optimistes, s’imaginaient qu’elle reviendrait avec une armée d’Esprits Sauveurs. Quand j’entendis quelqu’un souffler et faire demi-tour pour s’éloigner de quelques pas, je pus voir la personne qui avançait dans le tunnel et je compris la déception générale. C’était Manras. Je souris et m’empressai de me glisser entre les gwaks.

— « Manras ! »

— « Débrouillard ! » s’exclama-t-il, la voix frémissante. Il courut jusqu’à la grille et me tendit un trousseau de clés. Je ne pouvais pas le croire. Les mains tremblantes, je pris le trousseau de clés… et le Chat Noir me l’arracha des mains.

— « On ne peut pas sortir comme ça, » expliqua-t-il. « Slaryn a dit qu’elle avait un plan. »

Je le foudroyai du regard.

— « Donne-moi les clés ! »

— « Non, » refusa Yerris avec calme.

Je sentis la tension monter entre les gwaks.

— « Alors donne-les-moi à moi, » intervint Syrdio dans un sifflement impératif.

— « Ouvrez la porte ! » fit Nat le Voltigeur.

— « Moi, j’veux sortir ! » dit la Venins.

— « Silence ! » tonna Yerris.

Syrdio le poussa brutalement contre la grille, et les yeux du Chat Noir étincelèrent. Je pris peur :

— « Ça suffit ! »

Mais personne ne m’écouta dans le tumulte qui éclata. Syrdio donna un sacré coup de poing au Chat Noir, le laissant étourdi. Il lui enleva les clés et, moi, je réussis seulement à attraper Dil pour qu’il ne soit pas écrasé par tous ceux qui s’amassaient contre la grille.

— « Calmez-vous ! » rugit Rogan.

Incroyablement, le raffut s’apaisa légèrement, mais Syrdio n’en continua pas moins à essayer les clés dans la serrure. Il tomba sur la bonne et ouvrit la grille. Mais il restait encore le cadenas. Il l’ouvrit à la deuxième tentative et ils l’aidèrent à ôter la chaîne. Quand la grille s’ouvrit complètement, un silence d’excitation et de crainte tomba. Le premier à franchir le pas fut Manras, dans l’autre sens : il se précipita vers Dil, agrippa son bras, s’accrocha aussi au mien et parut, soudain, beaucoup plus tranquille. C’est qu’il venait de récupérer sa véritable famille. Je souris.

— « Bénie soit ton âme, Manras, » lui dis-je, ému.

Le petit elfe noir me rendit mon sourire, et je levai alors les yeux vers mes compagnons mineurs. Le premier gwak à s’enhardir et à décider de franchir le seuil fut Parysia la Venins. Elle fit plusieurs pas et… Syrdio la retint par le bras.

— « Attendez un moment, » dit-il. « Avant, on doit s’armer. Ramasser toutes les pierres que vous trouverez. Vite. »

Je lui obéis et, avec Manras et Dil, je me précipitai de même que les autres pour ramasser des pierres dans la caverne. Quand j’en eus ramassé plusieurs, je revins près de la grille. Le Chat Noir et Syrdio se regardaient en chiens de faïence et grommelaient entre eux. Je n’osai pas trop m’approcher, mais je les entendis de toute façon.

— « Tu vas réussir à nous faire tuer, » grognait Yerris.

— « Mieux vaut qu’on soit une poignée à mourir que tous, » lui répliqua Syrdio.

Le Chat Noir lui adressa un sourire sarcastique.

— « On mourra tous de toute manière si l’alchimiste ne nous donne pas la sokwata, isturbié. »

— « Isturbié toi-même, Chat Noir. J’ai peut-être été un idiot quand j’ai volé ces perles. Mais maintenant, l’idiot, c’est toi : la grille est ouverte. On est libres. »

— « Non. On est morts, » le corrigea Yerris sombrement.

Syrdio l’ignora et, voyant que nous étions déjà un certain nombre à attendre près de la grille, il nous regarda, et son expression se troubla, peut-être parce qu’il comprit à cet instant que nous attendions son autorisation pour franchir le seuil.

— « Donnez-moi quelques pierres, » exigea-t-il. Nous les lui donnâmes et, après les avoir mises dans ses poches, il déclara avec fermeté : « On va tous sortir d’ici en vie. Première règle : ne faites pas de bruit. Si un Ojisaire apparaît et s’interpose sur notre chemin, jetez-lui des pierres à la tête. C’est clair ? » Nous acquiesçâmes. Syrdio déglutit et dit : « Eh bien, en marche. »

J’écartai les bras pour retenir Manras et Dil et attendis que les autres passent. Rogan s’arrêta près de la grille ouverte, nous regardant avec étonnement.

— « Tu ne viens pas, Débrouillard ? Tu aimes tant le puits que tu veux y rester ? » plaisanta-t-il.

Je roulai les yeux et me tournai vers le Chat Noir. Celui-ci n’avait pas bougé d’un pouce, et son visage sombre n’apaisa pas mon inquiétude.

— « Allez, Yerris, » l’encourageai-je.

Le semi-gnome soupira mais acquiesça.

— « Comment faire autrement. Allons-y. »

Je lui donnai quelques pierres et nous sortîmes en courant vers les escaliers du fond. Nous passâmes devant les autres gwaks et, faisant un geste vers Manras et Dil, j’expliquai en chuchotant :

— « Eux, ils connaissent le chemin. »

Manras avait laissé la porte métallique ouverte et j’espérai que le vacarme que nous avions fait avant n’avait pas résonné jusqu’aux oreilles des Ojisaires. Dès que nous eûmes passé la porte, le tunnel plongea dans une obscurité presque complète. On ne voyait qu’une très légère lumière au fond. Après une hésitation, je décidai de lancer un sortilège de lumière harmonique. Qu’importait qu’ils sachent que j’étais capable d’utiliser les harmonies : ils savaient déjà que j’étais un Daguenoire de toute façon.

Le chemin fut très facile : il n’y en avait pas d’autre possible. Nous avançâmes un moment, puis ma lumière s’effilocha et je ne la reformai pas car la lumière du fond du tunnel nous permettait déjà de voir suffisamment. Bien que nous soyons trente gwaks, nous faisions moins de bruit qu’une araignée, ou c’est ce qu’il me semblait. J’espérais seulement qu’aucune troupe d’Ojisaires ne se cachait derrière cette porte.

Je levai une main pour tous les arrêter et, les Esprits soient loués, ils m’obéirent. Je m’immobilisai devant la porte, la touchai, lançai un sortilège perceptiste à travers les fentes, mais je ne parvins qu’à consumer bêtement ma tige énergétique. Je grimaçai et, prenant une inspiration, je tournai la poignée. La porte émit un grincement en s’ouvrant. Il n’y avait personne derrière.

Avant que je puisse réagir, Manras se glissa par l’ouverture entraînant Dil derrière lui et il nous fit signe de le suivre. Nous le suivîmes à travers une pièce vide dont les murs rocheux étaient à moitié façonnés. Nous franchîmes le seuil d’une porte ouverte sur un couloir. Et, enfin, après tant de temps passé dans un monde souterrain, nous vîmes la lumière du jour. Elle était ténue et éteinte, mais c’était la lumière du jour. Dès que nous l’aperçûmes, certains d’entre nous perdirent toute prudence et se précipitèrent droit vers la lumière. Je les suivis craignant qu’à tout moment les Ojisaires ne se mettent à crier et à sortir leurs armes… Et ma crainte était fondée. Dès que nous ouvrîmes la porte donnant sur le corridor extérieur, j’entendis un rugissement qui fut à moitié étouffé par la pluie qui tombait à verse.

— « Aleeeerte ! »

Les premiers gwaks lui lancèrent des pierres tandis qu’ils couraient, pataugeant dans la boue et criant à présent à pleins poumons. L’Ojisaire hurla, en reculant :

— « Fils de rats ! Démons… ! »

Une pierre l’atteignit à la tempe et l’Ojisaire s’écroula. Nous passâmes par-dessus lui, presque en volant, quand une autre porte du corridor s’ouvrit brusquement et un autre Ojisaire apparut. Ils lui lancèrent des pierres et l’un de nous qui avait emporté la coupe où nous mettions les perles, la lui écrasa sur la tête. L’Ojisaire s’effondra. Un de moins.

— « Courez ! Courez ! » nous criions-nous les uns aux autres.

À un moment, Manras glissa dans la boue et je freinai pour l’aider à se relever. Le petit elfe noir avait les yeux si grands ouverts qu’ils semblaient prêts à sortir de leurs orbites.

— « Débrouillard ! » cria-t-il.

Un troisième Ojisaire venait d’apparaître à quelques mètres à peine, une dague à la main. Avant qu’il nous tombe dessus, je sortis une pierre un peu grosse et la lui jetai : je l’atteignis en plein sur le nez et lui arrachai un hurlement de douleur.

— « COURS ! » bramai-je.

Je tirai Manras par la manche et nous courûmes comme deux endiablés, suivant Dil et les autres. L’impasse n’était pas très longue et, dès que nous débouchâmes dans les ruelles du Labyrinthe, nous nous dispersâmes tous.

— « Arrête-toi ou je tire ! » cria une voix.

Je venais de m’engager dans une ruelle avec Dil et Manras et, atterré, je tournai la tête pour constater qu’un Ojisaire visait Rogan, qui courait derrière nous. Avant que j’aie le temps de bien assimiler la situation, l’Ojisaire tira, le carreau partit avec un bruit sifflant et le Prêtre tomba de tout son long.

— « Rooogan ! » m’époumonai-je. L’horreur faillit me paralyser, mais une partie de mon esprit me dit qu’en cas d’urgence, rester paralysé était une absurdité.

Je revins sur mes pas mais, au lieu de m’arrêter là où le Prêtre était tombé, j’atteignis l’Ojisaire avant qu’il puisse recharger l’arbalète et je lui lançai une décharge mortique. Je le vis chanceler, surpris. Il laissa échapper l’arbalète, mais il ne perdit pas conscience. Avec une pierre, je lui donnai un coup de toutes mes forces et je le vis enfin tomber et renoncer à sortir sa dague.

La pluie tombait à torrent et les cris, s’il y en avait, ne parvenaient pas à mes oreilles. Maladroitement, je reculai et revins là où Rogan était étalé. Je me penchai et tendis une main engourdie vers le carreau qui s’était planté dans son flanc. Je retirai ma main pleine de sang. Le Prêtre respirait précipitamment.

— « D-Draen ? » haleta-t-il.

— « Rogan, » murmurai-je d’une voix aigüe. « Tu as très mal ? Dis-moi que tu vas pas mourir, s’te plaît, Prêtre… »

Le Prêtre griffa la boue d’une main couverte de cicatrices, et je la lui pris en sanglotant, tandis qu’il disait avec effort :

— « Merci… Débrouillard. J’n’ai… jamais vraiment eu… un vrai compère. Personne n’a jamais pu me supporter… aussi bien que toi. T’étais… mon ami, n’est-ce pas ? S’te plaît, Débrouillard, dis-moi que tu l’étais. »

Ses paroles entrecoupées devinrent incompréhensibles. Manras et Dil, au lieu de m’écouter, s’étaient approchés et contemplaient maintenant la scène avec des expressions affligées et déconcertées. Les larmes roulaient sur mes joues. J’inspirai bruyamment.

— « Je le suis, Rogan. Je suis ton ami. Tu ne vas pas mourir. S’il te plaît, ne meurs pas… »

J’entendis quelqu’un crier quelque chose à travers la pluie et, quelques secondes après, je sentis une main sur mon épaule me secouer violemment. C’était Yerris.

— « Mais qu’est-ce que tu fais encore ici ? » cria-t-il. « Bouge-toi ! »

Je le regardai comme s’il m’avait dit quelque chose de complètement absurde et je fis non de la tête. D’une voix neutre, peut-être un peu tremblante, je fis :

— « On doit l’emmener chez un docteur. Aide-moi, Chat Noir. »

Le semi-gnome sembla être sur le point de me crier encore de bouger, mais alors il se ravisa et il me donna un coup de main. Nous prîmes tous les deux Rogan par une épaule et nous le traînâmes dans la ruelle boueuse, en descendant la pente. Manras et Dil ouvraient la marche. De temps en temps, je jetais des regards emplis d’horreur au visage semi-inconscient de Rogan et, tout en avançant, j’essayai de changer son morjas en jaïpu pour lui donner plus d’énergie, mais il n’était pas facile de se concentrer et, en plus, pour quelque raison, mes sortilèges n’arrivaient pas à se frayer un chemin jusqu’aux os.

Nous croisâmes quelque Chat silencieux qui peut-être ne fit même pas réellement attention à nous. Nous étions, tout compte fait, des gwaks, et beaucoup préféraient ne rien savoir de nos problèmes. Cependant, quand nous sortîmes du Labyrinthe et débouchâmes sur la Place de l’Esprit, dans la partie basse des Chats, nous vîmes un homme avec une carriole qui passait par là et je lui criai :

— « S’il vous plaît, m’sieu ! S’il vous plaît, aidez-nous, il est en train de mourir ! »

L’homme de la carriole, pensant peut-être qu’il s’agissait de quelque truc pour le dévaliser, ne tira pas tout de suite sur les rênes, mais quelque chose qu’il vit alors à travers la pluie, peut-être le sang sur nos mains et sur la chemise de Rogan, le convainquit que nous ne feignions pas, son cœur dut s’apitoyer et, à ma grande joie, il immobilisa la carriole.

— « Esprits miséricordieux ! » s’écria-t-il. « Que lui est-il arrivé ? »

— « Un carreau, m’sieu ! Un isturbié lui a tiré dessus, » expliquai-je.

L’homme de la carriole, tout à son honneur, n’hésita pas une seconde à nous aider à le hisser dans sa carriole et il nous dit calmement :

— « Je vais l’emmener à l’Hôpital de la Passiflore. »

— « On peut l’accompagner ? » demanda Yerris. « S’il vous plaît. »

L’homme consentit d’un geste de la tête.

— « Montez, » dit-il.

Je regardai Yerris du coin de l’œil alors que nous montions. Plus nous nous éloignions du Labyrinthe, plus je le sentais se détendre. Agenouillé près de Rogan, je vérifiais que son cœur battait toujours et je murmurais : courage, Rogan, ne meurs pas, ne meurs pas… Nous montions l’Avenue de Tarmil à bonne allure quand le semi-gnome se pencha vers moi et me chuchota à l’oreille :

— « Écoute, shour. L’alchimiste m’a donné de la sokwata. J’ai essayé de le sauver, mais… il était enchaîné. Il dit qu’avec ce que j’ai pris, on tiendra deux lunes si on l’utilise seulement quand on commence à ressentir le manque de sokwata. Il a aussi dit… que, pour le moment, il n’existe aucun remède, mais il pense qu’il serait capable de le fabriquer. Je sais pas si m’y fier, mais… ça pourrait être vrai. »

Sans le regarder, j’entendais toutes ces paroles sans vraiment les assimiler. Rogan était en train de mourir : je ne pouvais penser à autre chose. Yerris me donna une petite tape sur l’épaule.

— « Essaie de pas trop en dire si on te pose des questions à l’hôpital sur ce qui s’est passé, ça court ? Il manquerait plus que les mouches mettent leur nez dans tout ça et nous prennent l’alchimiste ; j’en doute, mais bon… Toi, dis seulement que t’as trouvé le Prêtre dans cet état et que t’as rien vu de plus. Et si tu peux éviter qu’on te pose des questions, ça vaudra mieux. Ça court ? » répéta-t-il.

Je déglutis et fis oui de la tête. Yerris hésita et ajouta :

— « Fais confiance au Prêtre. Il parle beaucoup d’esprits, mais, lui, il n’en deviendra pas un avant d’avoir des rides et des cheveux blancs. » Je sentis sa main serrer mon épaule en guise de salut et de consolation. « On se voit demain à midi dans le Parc du Soir ? »

J’acquiesçai de nouveau et je le vis sauter de la carriole et disparaître en courant sous l’averse. Allez savoir où il allait.

Le reste du trajet, nous le fîmes dans un silence total. Dans d’autres circonstances, je me serais réjoui de voir Estergat de nouveau et de sentir le vent, la pluie chaude d’été et l’air libre, mais, en ce moment, je ne parvenais qu’à rester immobile tandis qu’un mélange de tension, d’oppression et de peur crispait tout mon corps.

Nous traversâmes enfin le jardin de la Passiflore et, dès que la carriole s’arrêta, notre sauveur me suggéra d’aller demander de l’aide aux docteurs à l’intérieur de l’hôpital. Je partis en courant, j’entrai dans l’Hôpital, je poussai des cris angoissés et revins rapidement avec deux infirmiers portant un brancard. Ceux-ci descendirent Rogan et, moi, j’allais suivre avec Manras et Dil les infirmiers quand je vis l’homme de la carriole agiter les rênes et, comme il s’éloignait, je criai sous l’averse :

— « Merci, m’sieu ! »

Je ne sais pas s’il m’entendit mais, en tout cas, cet homme rentrerait chez lui avec la bénédiction d’un gwak. Je partis en courant derrière les infirmiers. Nous les suivîmes à travers la salle principale, puis ils prirent un couloir et un semi-elfe noir, de haute taille et bien en chair, portant une blouse blanche, s’interposa sur notre chemin.

— « Où allez-vous, les garçons ? »

— « Celui du brancard est notre ami, » expliquai-je, agité.

L’infirmier fit une moue, nous regardant de haut en bas.

— « Je vois. Désolé, mais vous ne pouvez pas entrer ici. C’est la section des opérations. Suivez-moi, s’il vous plaît. Comment s’appelle votre ami ? »

— « Rogan, » dis-je. Et je jetai un coup d’œil vers le couloir. Les infirmiers avec le brancard avaient disparu.

— « Mm-mm, » dit le kadaelfe. Il s’était glissé derrière une petite table de la salle principale et s’emparait d’une plume et de binocles tout en s’installant. « Rogan comment ? »

J’arquai les sourcils.

— « Eh ben… ch’sais pas, m’sieu. Mais il est gravement blessé. »

— « Que s’est-il passé ? »

Je soupirai.

— « Ch’sais pas. On l’a trouvé blessé, comme ça. Un fou a dû l’attaquer, ch’sais pas, moi. »

— « Alors, sa blessure n’est pas due à un accident ? »

Je secouai la tête et, sous les regards surpris de Manras et Dil, je répondis :

— « Peut-être que c’était un accident. Je sais pas ce qui est arrivé, je sais seulement que Rogan va très mal et que, si vous le sauvez pas, vos ancêtres vous essorilleront pour ça. »

Le kadaelfe m’observa par-dessus ses binocles, la plume suspendue sur son cahier.

— « Ton ami a-t-il de l’argent pour payer les soins ? »

Bouffres. Je n’avais pas pensé à ça. Les saïjits et leur sempiternel argent… J’émis un grognement et lançai :

— « Ch’sais pas. Combien ça coûte ? »

— « Eh bien… cela dépend de ce que décide le docteur qui s’occupe de lui. S’il a de l’argent, il paiera les soins et le séjour. S’il n’en a pas, il devra travailler pour l’Hôpital jusqu’à ce qu’il ait payé le service reçu. Quel âge a-t-il ? »

Je pris un air d’ignorance et dis :

— « Douze, ou treize peut-être, ch’sais pas. »

— « A-t-il quelque parent que je puisse contacter ? »

Je me mordis la lèvre, haussai les épaules et mentis :

— « Ch’sais pas. »

— « Tu ne sais pas grand-chose sur lui pour un ami, » observa le kadaelfe. « Comment t’appelles-tu ? »

J’ouvris la bouche, la refermai et, sous son regard de plus en plus surpris par mon silence, je décidai que j’en avais suffisamment dit, je pris Dil et Manras par la manche et reculai.

— « Eh ! » protesta le kadaelfe. « Où vas-tu ? »

— « On se carapate, compères, » murmurai-je.

Je fis volte-face et sortis de là en courant. Nous ne nous arrêtâmes que lorsque nous arrivâmes à l’Esplanade. L’averse avait faibli et il ne pleuvait presque plus. On apercevait même quelque rayon de soleil à travers les nuages, et je vis quelques personnes audacieuses sortir dans la rue sans parapluie.

— « Pourquoi on a couru, Débrouillard ? » demanda Manras, en soufflant.

Je haussai les épaules.

— « Parce que j’aimais pas les questions de ce type. »

Je m’avançai sur l’énorme place jusqu’à la fontaine de la Manticore et finis de nettoyer mes mains de sang et de boue. Tout de suite après, je m’assis sur la margelle de pierre et jetai un coup d’œil autour de moi. J’aspirai une bouffée d’air, écoutai la rumeur de la ville, les cris des vendeurs, le craquement des roues des voitures à chevaux, le murmure insistant des feuilles des arbres qui ornaient la place… et un large sourire se dessina sur mes lèvres de me voir enfin libre. Cependant, quand je repensai à Rogan, mon sourire s’effaça.

— « Ces Ojisaires vont le payer cher, » dis-je.

Dil jetait une à une les pierres qu’il avait dans ses poches et, Manras, le coude appuyé sur la margelle, jouait à faire avancer une feuille verte sur l’eau de la fontaine, la tirant par la tige. Aucun des deux ne semblait très attentif à ce qu’il faisait. Et c’est qu’il y avait à peine une heure, nous étions encore en territoire ojisaire, jetant des pierres à nos exploiteurs.

— « Débrouillard, » fit Manras sans lever les yeux. « Tu crois que ton ami va s’en sortir ? »

J’avalai ma salive.

— « Eh ben… Comme il dirait, prions pour que les esprits le guérissent. Et les docteurs, » ajoutai-je.

Dil laissa tomber sa dernière pierre et s’assit à côté de moi en disant :

— « Alors, on ne reviendra plus jamais avec les Ojisaires, n’est-ce pas ? »

— « Mmpf. Non, bien sûr que non, » dis-je. « Écoutez. Ils vont nous chercher, ça c’est sûr. Et je crois pas qu’ils nous pardonnent ce qu’on a fait avec les… coups de pierre et tout, quoi… S’ils nous mettent la main dessus, ils nous tuent, à coup sûr. » Je les vis écarquiller les yeux et je leur souris avec désinvolture. « Bouah, n’ayez pas peur, shours : les Ojisaires ne nous attraperont pas, parce qu’on est des Chats gwaks, et les Chats gwaks ont plus d’un tour dans leur sac. Et première chose primordiale, » dis-je, en me levant avec énergie, « un Chat gwak pense beaucoup mieux avec le ventre plein, alors… je vais profiter que j’ai l’air d’un va-nu-pieds-crève-la-faim et, en un rien de temps, je reviens avec de quoi manger, ça court ? » J’ôtai à Dil sa casquette d’un mouvement agile et, voyant qu’ils allaient me suivre, j’ajoutai sur un ton d’expert : « Pas question de faire la manche en groupe, ça effraie la clientèle. Bougez pas d’ici. »

Je m’éloignai seul vers les échoppes qui entouraient la place et, m’assurant qu’il n’y avait aucun garde dans les environs, je me mis en quête de gens charitables. Je repérai un visage prometteur près d’un étal de pommes et m’approchai en tendant la casquette et en prenant une mine affligée et suppliante. Mais, juste au moment où je commençais à pousser ma complainte, l’homme alla payer un petit sac plein de pommes, il se déconcentra en m’entendant, fit tomber plusieurs pièces par terre et jura :

— « Démons. »

— « Vous inquiétez pas, j’vous les ramasse ! » dis-je.

Je les ramassai. Si j’avais eu une chemise, j’aurais pu glisser quelque pièce discrètement dans la manche mais, sous le regard de l’acheteur et du vendeur de pommes, je pouvais difficilement mettre quoi que ce soit dans ma casquette sans qu’ils me voient. Après les avoir promptement récupérées, je les tendis à l’homme, j’attendis que le vendeur lui donne le sac de pommes et me plaignis :

— « S’il vous plaît, m’sieu. J’ai faim. Donnez-moi quelque chose, par les Esprits de la Miséricorde. »

L’homme, qui avait eu le temps de s’apitoyer et de voir ma bonne volonté, me donna ni plus ni moins qu’un cinclous. Je soufflai.

— « Merci, m’sieu ! Que vos ancêtres vous bénissent. »

L’homme esquissa un sourire débonnaire et, sans un mot, il s’éloigna avec son sac de pommes.

Wow, wow, pensai-je, incrédule. La première personne à qui je demandais ce jour-là et elle me donnait un cinclous. Maintenant je comprenais pourquoi mon doublet le Vif disait que la carrière de mendiant était plus rentable que celle de crieur de journaux. Souriant, je courus acheter un pain et je revins à la fontaine de la Manticore. Mes amis avaient à peine bougé et tous deux me virent apparaître avec enthousiasme ; j’en déduisis que les Ojisaires ne devaient pas non plus leur donner grand-chose à manger. Je partageai le pain en trois morceaux, leur donnai les deux plus grands, gardai le troisième pour moi et, pour la première fois depuis une lune et demie, je mangeai du vrai pain, tout juste sorti du four et sans produits bizarres.

— « Qu’est-ce qu’on va faire ? » demanda Manras, comme nous terminions de manger.

J’avalai ma bouchée et répondis :

— « La première chose, c’est d’éviter que les Ojisaires nous mettent la main dessus. Vous, si vous voyez un Ojisaire que vous connaissez, vous me le dites, d’accord ? Et on file aussitôt. »

— « Même si c’est Lof ? » demanda Manras. « Lui, il est pas aussi mauvais. »

— « Même si c’est Lof, » confirmai-je. Sa question, curieusement, me consola un peu parce que, pour une étrange raison, j’avais craint qu’un des Ojisaires caillassés ait pu être Lof le Masqué. Logiquement, ce n’était pas que je sympathise avec lui non plus, mais… bon, il s’était occupé de nous tous les jours, nous donnant à manger… Je ne voulais pas lui faire de mal.

À ce moment, les cloches du Grand Temple sonnèrent, et je comptais.

— « Sept heures, » dis-je. « Le moment est venu de chercher un bon refuge. En marche, shours. »

Ils me suivirent et nous descendîmes l’Avenue Impériale à bonne allure. Après avoir traversé un marché presque vide, je coupai par une rue déserte, me dirigeant droit vers le fleuve d’Estergat. Mes jeunes amis ne dirent pas un mot jusqu’au moment où nous traversâmes le Pont Fal et nous entrâmes dans la zone des Canaux et des fabriques.

— « Débrouillard ! Où est-ce qu’on va ? » demanda alors Manras.

Je lui répondis joyeusement.

— « À la maison des oiseaux ! »

Je les emmenai à la Crypte. Eux ne partageaient pas du tout la confiance que j’accordais aux arbres de ce beau foyer et, m’en apercevant, je leur dis, tandis que nous entrions dans la forêt :

— « Écoutez, à la place des réverbères, y’a des troncs et, à la place des rues et des places, y’a des sentiers et des clairières mais, à part ça, c’est un peu pareil et, ici, on trouvera aucun fou de saïjit qui vienne nous déranger. En plus, de là, on voit les étoiles aussi bien que dans la vallée. Vous le verrez, quand la nuit va tomber, à moins que les nuages s’en aillent pas. Allez, en avant ! » les encourageai-je.

Et respirant l’odeur de la forêt, une étrange euphorie m’envahit et je m’esclaffai en voyant les têtes peu convaincues de mes amis.

— « Allez, allez ! »

Je me mis à trotter entre les troncs et les arbustes et j’entendis leurs cris derrière moi.

— « Débrouillard, t’en va pas ! » me supplia Manras.

Je m’arrêtai, me retournai et souris en les voyant courir à toute hâte.

— « En avant, compères, » les stimulai-je. « Allez, on y est presque. »

— « Moi, j’ai entendu dire… qu’il y avait des monstres dans cette forêt, » dit Manras en me rejoignant, haletant.

— « Bouah. Des monstres, y’en a partout, » assurai-je.

Nous arrivâmes enfin au pied de l’énorme arbre qui m’avait servi d’abri, la dernière fois que j’étais venu et, après m’avoir vu grimper avec agilité, Manras m’imita et sourit largement lorsqu’il atteignit ma branche.

— « Allez, P’tit Prince ! » encouragea-t-il.

— « Courage et bravoure ! » approuvai-je. « En haut, on est comme des rois. Hein que oui, Manras ? »

— « Rageusement ! » confirma le petit elfe noir.

Et comme Dil hésitait encore, appuyant et désappuyant le pied sur une saillie du tronc, je lui dis :

— « Le loup arrive ! »

Le P’tit prince sursauta et, bien que je ne croie pas qu’il soit tombé dans le piège, il se décida enfin à grimper jusqu’à nous. Le ciel s’obscurcissait déjà quand nous nous installâmes tous les trois au cœur de l’arbre.

— « Allez, on pionce, shours ! » leur dis-je.

Je prêtai attention à leurs respirations et aux chants des oiseaux et insectes nocturnes. Malgré la pluie de l’après-midi, notre refuge était relativement sec grâce aux feuilles. L’inconvénient, c’est qu’à cause des feuilles, je parvenais à peine à voir le ciel.

— « Débrouillard ! » murmura Manras.

Je bâillai et tournai la tête.

— « Quoi ? »

— « C’est quoi, ce bruit ? »

— « Quel bruit ? »

— « Le pwiii, » expliqua Manras, en imitant le bruit.

— « Oh. Ça, c’est le hibou, » dis-je.

— « Ah, » soupira Manras. « Et c’est quoi, un hibou ? »

Je souris dans l’obscurité grandissante, car la question de Manras me rappelait celles que je posais à Yerris et à Yalet l’année précédente, sauf qu’au lieu de me demander ce que c’était qu’un garde, il me demandait ce que c’était qu’un hibou.

— « C’est un oiseau, » répondis-je.

Après un silence, Manras murmura :

— « Débrouillard. T’es réveillé ? »

— « Mm… »

— « Tu crois que mon frère est en colère après ce que j’ai fait ? »

J’ouvris les yeux et étouffai un souffle.

— « Bouffres, Manras. Naturel qu’il doit être en colère, et pas qu’un peu. Ce type est un diable. »

Il y eut un silence.

— « Je veux plus jamais le revoir, » murmura Manras.

J’esquissai un sourire compréhensif et tendis une main pour lui serrer le bras.

— « Ben alors t’as qu’à venir avec moi, shour. Envoie ton frère chasser des clavicules. On est compères, non ? Et plus que ça. C’est toi qui nous as tous sortis de là avec la clé. Nous sommes des frères, des vrais, de ceux qui se protègent et se soutiennent. Toi, Dil et moi. Hein que oui ? »

Je perçus son sourire dans les ombres, mais c’est Dil qui répondit :

— « Oui. »

Et Manras l’appuya :

— « Rageusement. »

Le silence tomba et, peu à peu, nos respirations se firent plus régulières. Je mis un long moment à m’endormir, parce que se sentir libre de nouveau, après être resté tant de temps enfermé dans un enfer, c’était une expérience inoubliable. J’espérais seulement que Rogan aussi pourrait s’en souvenir longtemps.