Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 1: Le voleur nécromant.

18 Tunnels et perles

J’avançai dans l’écume, sentant à chaque pas comme cette pâte blanche consumait mon énergie récupérée à peine quelques heures plus tôt.

J’étais dans le Puits depuis pas mal de temps ou, comme aurait dit Rogan, depuis pas mal de bongs. Je crois qu’une vingtaine. Durant tout ce temps, seules trois choses notables étaient arrivées. Premièrement, chaque jour je me sentais plus imperméable à l’énergie parasite de la mine, comme si l’habitude ou la nourriture qu’on nous donnait l’empêchait de s’infiltrer dans mon corps pour drainer mes forces. Deuxièmement, nous étions maintenant trente dans le Puits : les Ojisaires avaient amené trois nouveaux d’un coup, il y avait deux semaines de cela, puis trois autres les jours suivants. Et, troisième et dernière grande nouveauté, Slaryn faisait partie des nouveaux-venus. Elle n’était pas arrivée seule mais accompagnée de deux amis de sa bande, Guel la Devineresse et la Taupe. À ce que raconta Slaryn, ils l’avaient surprise en train de rôder dans le territoire des Ojisaires, ils l’avaient suivie jusqu’à son refuge et l’avaient capturée en même temps que la Devineresse et la Taupe. Elle ne voulut pas donner plus de détails. Au début, je croyais que, si elle était si silencieuse, c’était à cause de l’énergie de la caverne qui l’étourdissait, mais ensuite je compris qu’elle n’avait simplement pas envie de parler de la fichue gaffe qu’elle avait commise. À ma grande déception, elle s’enferma dans un mutisme aussi peu communicatif que Yerris. Les deux Daguenoires s’observaient de loin. On pouvait compter sur les doigts de la main les mots qu’ils avaient échangés ces deux dernières semaines. Ils ne me disaient pas grand-chose à moi non plus. Sla se contentait de me pousser gentiment chaque fois que je m’approchais d’elle et de me dire un « comment ça va, shour » sans qu’il ne semble lui importer que ma réponse soit un « comme ci comme ça », « bouffres, je veux sortir de ce trou ! » ou un « vent en poupe ! ». Lorsque j’allais m’asseoir près de Yerris, celui-ci gardait le silence ou laissait échapper de brefs commentaires fatalistes du style : notre vie vaut pas un clou, shour, les perles de salbronix nous l’ont sauvée jusque là, mais jusqu’à quand ? Et, si je lui posais quelque question sur ses vagabondages dans les tunnels plus éloignés, il me répliquait invariablement un : décampe. Et, moi, je m’en allais, la mine déçue, et, devinant que Sla n’allait pas me parler davantage que le Chat Noir, je partais retrouver Rogan et écoutais ses délires sur les esprits, le Livre Sacré et le destin triste mais glorieux et honnête des gwaks. On ne peut pas dire que les autres compagnons l’écoutaient beaucoup, disons plutôt qu’ils se moquaient de lui et de ses gestes théâtraux, mais, moi, je trouvais que le Prêtre était un grand gwak, surtout parce que non seulement il parlait bien, mais il savait écouter et répondait à mes questions ; bref, nous formions un bon duo, lui, comme mon guide spirituel et, moi, comme son barde et questionneur personnel.

Mis à part tout cela, les jours pouvaient se résumer ainsi : se réveiller avec le bong, manger le pain magique, partir à la pêche et dormir. J’avais remarqué de subtils changements avec le temps. Par exemple, la lumière ne me faisait plus autant mal aux yeux. Ce qui m’était assez utile, presque autant que ma main droite quand je la mettais dans les cavités et en sortais les perles sans me faire d’écorchures comme les autres.

Précisément, à cet instant, j’introduisis la main dans une cavité submergée dans la brume de lumière et je tâtonnai. Rien. Avec prudence, je la retirai et continuai à avancer dans cette mer de lumière, m’efforçant de marcher avec précaution sur la roche traîtresse du fond.

Au début, j’avais craint que ma main ne s’abîme à cause de l’écume et que l’énergie détruise la magara, mais j’avais rapidement constaté que cette écume, même si elle m’empêchait de lancer des sortilèges externes, ne pouvait être dangereuse que pour le jaïpu. Yerris aimait l’appeler l’écume vampirique, et la Devineresse l’appelait bave de dragon mais, contrairement à l’écume ou la salive, elle ne mouillait pas et ne collait pas non plus à notre peau. C’était comme une brume blanche et statique qui couvrait les parois souterraines, occultant et protégeant les cavités où se formaient les perles de salbronix.

J’entendis des échos de voix et je fronçai les sourcils en percevant une intonation de discorde. Après une brève hésitation, je m’approchai du bruit et aperçus deux compagnons, tous deux un peu plus âgés que moi et tous deux humains. C’étaient Syrdio et la Taupe. Alors que le premier était debout sur une roche, l’autre s’était glissé dans une anfractuosité du tunnel et avait une expression d’intense concentration.

— « Je l’ai ! » s’exclama-t-il alors, en s’écartant du mur.

— « Ben grouille-toi, passe-la-moi, shour ! » lui dit Syrdio sans bouger de sa roche.

— « Je t’en ai déjà donné une ! » protesta la Taupe.

Syrdio le regarda d’un air méprisant.

— « Je m’en fiche, celle-là, tu me la dois, si tu veux pas que je te fasse tomber la barbe devant tout le monde. »

La Taupe lui lança un regard noir, mais il lui donna la perle. Je n’en croyais pas mes yeux.

— « Mais bouffres ! » fis-je, en m’approchant. « Taupe, qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi tu lui donnes la perle ? »

La Taupe ne répondit pas et, esquissant un sourire, Syrdio dit :

— « Te mêle pas de ça, morveux, ça te regarde pas. »

— « Morveux toi-même, » lui répliquai-je.

Syrdio secoua la tête, descendit de la roche et me poussa la tête en arrière.

— « J’ai dit : te mêle pas de ça. »

Je le vis s’éloigner et je mordillai ma joue, tendu, avant de demander à la Taupe :

— « Pourquoi tu lui as donné la perle ? »

Mon compagnon prit l’air de celui qui dit : j’en sais rien. Ce qui pouvait signifier soit un « Syrdio sait quelque chose sur moi que je veux pas qu’on sache », soit un simple « Syrdio me fait peur et je sais pas lui dire non ». Le connaissant un peu, je pariai pour la deuxième solution. Je secouai la tête et dis :

— « Moi, il m’en manque encore une. Et à toi ? »

La Taupe se rembrunit.

— « Trois. »

— « Fichtre, » soufflai-je. « Eh ben, dépêche-toi sinon tu vas finir par t’écrouler en chemin. T’es pas encore un pêcheur vétéran, tu te rappelles ? Bah, je vais te donner un coup de main ; moi, je tiens pas aussi longtemps ici que le Chat Noir, mais presque. Ça court ? »

La Taupe acquiesça silencieusement, et nous continuâmes à chercher des perles ensemble. Quand nous revînmes, mon compagnon était d’une pâleur cadavérique. Rogan nous attendait à l’entrée de la caverne.

— « Esprits, vous en avez mis du temps, dis donc ! » s’exclama-t-il. « Je croyais déjà que les diables vous avaient pincés. »

— « Moi non, mais lui presque, » répondis-je, en aidant la Taupe à sortir du lac de lumière. Rogan s’approcha pour l’aider lui aussi. « On est en retard pour le sermon ? »

— « Penses-tu ! » souffla Rogan. « Le sermon, je le fais qu’en ta présence, Débrouillard. De toute façon, t’es le seul qui m’écoute. »

Je m’esclaffai et observai :

— « La Devineresse t’écoute, elle aussi. »

— « Boh, va savoir, va savoir, » dit le Prêtre tandis que nous entrions dans notre caverne. « Celle-là, on sait jamais si elle écoute ou si elle rêve. En plus, à l’heure qu’il est, elle a sûrement déjà livré son âme à l’Esprit des Songes. »

Nous montâmes sur la plateforme, et je constatai qu’effectivement, Guel la Devineresse était profondément endormie. Nous laissâmes la Taupe auprès d’elle, je récupérai les perles de sa poche et fis un bond agile hors de la plateforme pour aller les ajouter à la coupe avec les miennes. Je m’arrêtai près de la grille quelques instants. Je me rappelai qu’avant, je n’arrivais presque pas à voir le tunnel et, maintenant, je parvenais à distinguer les murs et je devinais même la présence des premières marches de l’escalier, à une quarantaine de mètres environ. Était-ce parce que la lumière de la caverne était plus intense et que je ne m’en rendais pas compte ? Je n’en savais rien mais, en tout cas, l’acier noir, lui, était toujours aussi indestructible qu’avant. Je pris un des barreaux, je me secouai plus que je ne le secouai et je lui dis :

— « Tête de mule. »

Je lâchai le barreau et retournai vers la plateforme, je sautai, atterris sur celle-ci et m’assis, les jambes croisées, devant le Prêtre.

— « Bon, bon ! Hier tu m’as raconté ce qui était arrivé à l’Esprit Voyageur de Saint Lakan, » lui rappelai-je. « Il s’est embarqué et a navigué et navigué vers l’horizon. Qu’est-ce qui lui est arrivé après ? »

Rogan roula les yeux.

— « Il a continué à naviguer jusqu’à l’infini. C’est pour ça qu’on l’appelle l’Esprit Voyageur, shour. Allez, oublie ce saint ! Aujourd’hui, je vais te raconter ce qui est arrivé, il y a longtemps, à un gwak qui s’est fait pincer pour avoir volé un pain et qui s’est fâché contre l’Esprit Patron. Tu vas adorer, c’est en vers et tout. C’est un vieux puisatier qui me l’a appris. Peut-être que j’ai quelques rimes qui déraillent, mais plus ou moins, ça dit comme ça. Écoute, écoute. »

Je prêtai une intense attention, et il récita :

Les mouches m’ont pincé,
Pauvre de moi ! Que dois-je penser
Du monde et de sa compassion
Si pour un pain l’on m’envoie en prison ?
Monsieur le boulanger, ayez pitié
De ce gwak, écoutez l’imploration.
Pitié pour le mort de faim ?
Non, voleur, n’espère rien !
Voyez, ce va-nu-pieds,
Ce brigand, ce vaurien,
Au voleur, au voleur !
Et tous de courir derrière lui.
Le voilà pris de terreur !
Soudain, le garçon a trébuché
Et, près du port, il est tombé.
Au voleur, au voleur !
Hourra ! Nous l’avons attrapé !
Les gens lui donnent une raclée.
Comme il crie, le bandit !
On l’a laissé pour mort,
Dans le fleuve on l’a jeté.
Le garçon, encore vivant,
À une barque s’est accroché,
Et, mourants, ses yeux se lèvent
Jusqu’aux cieux pour demander :
Pourquoi, Esprit Patron,
Pourquoi est-ce que je suis né ?
Pourquoi me donner la vie
Si c’est pour me la voler ?
Alors à la fois riant et pleurant,
Je lui dis : sacré voleur.
Patron, vous êtes un truand
Et moi un chat chapardeur,
Mais ceux qui m’ont bastonné
Ceux-là, ils sont plus mauvais.
C’est ainsi qu’il s’endormit
Le môme voleur de pains
Bercé sous la lumière grise
Qui vient poindre au matin
Un policier, à six heures,
Le soulève —il ne pèse rien !
Il va le porter au cœur
Du faiseur de malandrins :
Derrière les barreaux qui narguent
Les voleurs et les coquins.
Me voilà devant le juge,
Et me voilà condamné,
Je n’sortirai d’ce refuge
Que pour rejoindre l’éternité.
Peut-être alors, Esprit Patron,
Tu m’diras c’que j’ai mal fait,
À moins que, toi-même,
Tu ne saches me l’expliquer.

Rogan termina son histoire par un geste théâtral et demanda :

— « Comment t’as trouvé ? »

— « Beau, » avouai-je. « Mais sombre et désespéré. Qui sait, peut-être que ce gwak s’est échappé de taule et qu’il a continué à voler des pains. En plus, tu devrais en faire une chanson. Quelque chose du genre… » Je m’éclaircis la voix et entonnai :

Les mouches m’ont pincé, oh là laaaaaà !
Pauvre de mooooooi ! Et je sais pas quooooi !

Rogan éclata de rire. Un compagnon s’éveilla en sursaut, il nous jeta un regard à moitié éveillé et s’endormit de nouveau profondément. De l’autre côté de la plateforme, je vis Syrdio s’esclaffer discrètement et faire quelque commentaire à son voisin.

— « Bon, quelque chose comme ça, » conclus-je.

— « Sûr que même le Chat Noir t’a entendu, » fit Rogan en riant.

Comme toujours, le Chat Noir était le seul absent. Après une hésitation, je m’approchai du Prêtre et me penchai en murmurant :

— « Aujourd’hui, je l’ai suivi. »

Les yeux de Rogan s’illuminèrent.

— « C’est vrai ? »

— « Oui. Il s’en va très loin, » dis-je. « Ch’crois qu’il fouille tout le sol, comme s’il cherchait un trou. Mais ch’crois pas qu’il ait trouvé quelque chose. »

— « Et, lui, il t’a pas vu ? » s’étonna Rogan.

Je haussai les épaules.

— « Ben non. J’ai mes astuces. Dis-moi, Prêtre. »

— « Quoi ? »

J’examinai une blessure à mon pied presque déjà refermée et je m’allongeai sur le bois, les bras derrière la tête.

— « Eh ben… Ch’sais pas, » hésitai-je.

Rogan me regarda avec une curiosité moqueuse.

— « Qu’est-ce qu’il y a ? »

Je secouai doucement la tête.

— « Qu’est-ce qu’ils vont faire, les Ojisaires, quand on ne trouvera plus de perles ? »

— « Aïe. » Le Prêtre grimaça. « Ça, c’est une question malsaine, Débrouillard. »

— « Oui, mais c’est ce qu’a dit le Chat Noir : les perles mettent des tas d’années à se former et c’est pour ça que la mine était abandonnée depuis très très longtemps. » Je marquai un temps d’arrêt. « Je me demande comment il sait tant de choses. »

— « C’est le Chat Noir, » dit Rogan pour toute réponse. Et en me voyant bâiller, il ajouta : « Bah, dors, va, sinon tu vas finir par te décrocher la mâchoire. »

J’acquiesçai, bâillai de nouveau, trouvai une position confortable et dis :

— « Fais de beaux rêves, Prêtre. »

Et, comme d’habitude, je m’endormis en quelques secondes à peine. Je rêvai que je courais en grimpant la côte vers la Grotte. Je sentais le vent froid de la vallée contre mes joues. Cela sentait la terre, l’herbe et la forêt. Élassar !, criais-je joyeusement. Élassar, j’ai trouvé l’os de férilompard ! J’ai trouvé l’os de férilompard ! Assis sur son coffre, mon maître levait des yeux paisibles, les détournant de son livre de nécromancie. Et il me disait : tu en as mis du temps, Mor-eldal…

Bong ! Je m’éveillai d’un coup et je m’assis sur la plateforme. Je fus l’un des premiers à arriver près de la grille et je pus voir avancer le Masqué dans le tunnel. Une fois, je lui avais demandé pourquoi il se couvrait la figure. Il m’avait répondu que c’était pour se protéger de l’énergie diabolique. Je ne le lui avais pas dit, mais je doutais que ce soit très efficace.

— « Bonjour, les enfants ! » nous salua-t-il comme à l’accoutumée.

— « Bonjour ! » lui dis-je comme les autres. Mes mains s’accrochaient aux barreaux et mon regard était rivé sur le sac plein de pains. J’avais une faim de dragon.

— « Comment ça va, tout le monde ? » demanda le Masqué.

Il reçut un brouhaha de réponses, parmi lesquelles la plupart étaient positives. Il ramassa les perles et les compta. Il devait y en avoir quatre-vingt-quatre. Moi, je ne les avais pas comptées la veille, d’autres s’occupaient toujours de le faire. Le Masqué fronça les sourcils.

— « Eh, gamins, qu’est-ce que c’est que ça ? Il en manque trois ! »

Sa voix mécontente me fit tressaillir et je m’empressai de reculer avec les autres. Le seul qui ne recula pas fut Yerris. Le Chat Noir regarda le Masqué, la mine sombre.

— « J’en ai compté quatre-vingt-quatre, » dit-il calmement. « Les trois nouveaux n’en prennent qu’une encore. Ils ne peuvent pas en prendre plus. »

— « J’en ai compté quatre-vingt-une, » répliqua le Masqué. Sa voix était si sèche qu’habitué à le voir joyeux et affectueux, je m’effrayai un peu, et je ne fus pas le seul. Il reprit : « Désolé mais, tant que vous ne m’en donnerez pas trois autres, vous n’aurez rien à manger. Vous connaissez les règles. Apportez-moi ces trois perles rapidement. Si vous ne les avez pas dans une heure, ça va barder. C’est clair ? »

Un silence de colère et de désespoir lui répondit. Le Masqué fit un geste des deux mains.

— « Les règles sont les règles, gamins. Ce n’est pas ma faute. »

Il ramassa le sac de pains et partit. À peine eûmes-nous entendu le bong de la porte métallique qu’une fillette, la Venins comme tout le monde l’appelait, se rua sur la grille et se mit à fulminer des imprécations contre le Masqué. Un garçon essaya de la calmer, d’autres jurèrent qu’ils avaient apporté les trois perles et la plupart, nous nous agitions, inquiets. Le visage rigide et ses oreilles pointues tremblant légèrement, Yerris se retourna, non vers la caverne de lumière comme je m’y attendais, mais vers Syrdio.

— « Syrdio, » appela-t-il d’une voix quelque peu tendue. « Tu vas m’aider à trouver ces trois perles. Ça court ? »

Le visage du garçon me sembla très pâle. Je le vis déglutir et acquiescer. Quand je les vis tous deux s’éloigner vers la caverne, j’eus l’impression qu’en réalité, ils faisaient simplement du théâtre. Parce que j’étais presque certain que Syrdio avait déjà ces trois perles dans sa poche. Pensait-il peut-être que nous allions lui donner un jour de vacances pour ses beaux yeux ?

— « Quel isturbié, » murmurai-je.

Je m’approchai de l’endroit où étaient assis la Taupe, la Devineresse et le Prêtre. Le premier ne semblait pas aller beaucoup mieux que la veille.

— « Prêtre, » fis-je. « Qu’est-ce qu’il veut dire, le Masqué, quand il dit que ça va barder ? »

Rogan fit une moue.

— « Ben, qu’on va dérouiller si on leur donne pas ces trois perles. C’est déjà arrivé avant que tu sois là. Sauf que, cette fois-là, on savait qu’il y avait pas assez de perles. On s’est dit, bah, qu’est-ce qu’ils peuvent nous faire ? Eh ben, ils sont venus avec les chiens et les arbalètes, et ils ont flanqué une raclée au Chat Noir, tout ça parce que ce fou, il s’est interposé et il leur a dit : ça, c’est notre maison, isturbiés. Ils se sont mis en colère, et pas qu’un peu. Et ils nous ont dit qu’ils nous donneraient pas de pain magique tant qu’on leur aurait pas apporté les perles qu’on leur devait. Au début, on n’a pas compris la menace, ils continuaient même à nous apporter du pain ! Mais, au bout de huit bongs… Bon, on leur devait encore des perles parce que certains d’entre nous, disons qu’on tirait au flanc et… on a commencé à se sentir très mal, comme si les Esprits du Mal s’étaient glissés en nous et s’étaient mis à tout déchirer. Je te le jure, un enfer. Ils nous ont laissés comme ça durant… ch’sais pas, peut-être deux jours. Alors il nous ont donné le pain magique, le vrai, et, là, d’un coup, on s’est remis. On a fichtrement bien retenu la leçon. Malheureusement, Syrdio est arrivé après ça, » ajouta-t-il dans un murmure. Il leva les yeux vers les stalactites et tambourina sur le bois de la plateforme, feignant un air détaché. « Bon, bon. Mais, cette fois, ça ne va pas arriver, parce que Syrdio… j’veux dire, le Chat Noir va pêcher ces trois perles en moins d’une heure. C’est pas pour rien que c’est le vétéran du Puits, » dit-il en souriant.

De fait, peu après, le Chat Noir revint avec les trois perles. Syrdio le suivait en boitant. Il avait le nez qui saignait et un bleu naissant sur l’avant-bras. Nat le Voltigeur, qui était un ami à lui bien avant d’être dans le Puits, resta bouche bée en le voyant.

— « Qu’est-ce qui t’est arrivé ? » demanda-t-il.

— « J’me suis cogné contre une roche, » grogna Syrdio.

Railleur, Rogan poussa une exclamation compatissante.

— « Sans blague ! La roche n’avait pas deux oreilles et des moustaches de chat noir, par hasard ? »

Je laissai échapper un gros rire. Syrdio nous jeta un regard agacé et, sans répliquer, il boita vers la source d’eau pour aller se nettoyer. Souriant encore, je me retournai et m’approchai de la grille, où Yerris attendait déjà, assis sur une roche, entre deux colonnes. Je jetai un coup d’œil à son poing et confirmai mon impression : tous deux s’étaient battus, et le Chat Noir était sorti vainqueur. Je passai mes mains entre les barreaux et mes yeux transpercèrent l’obscurité. Je croyais même pouvoir distinguer la porte métallique même si celle-ci était à l’évidence hors de ma vue, en haut des escaliers. Et dans ma tête, j’entendais déjà résonner le bong si attendu. J’avais une de ces faims…

— « Shour. »

C’était Yerris qui m’appelait. Je le regardai avec curiosité et croisai ses yeux bleus évaluateurs.

— « Ch’peux te demander un service ? »

Je plissai les yeux, intrigué.

— « Naturel, » dis-je.

— « Je peux pas surveiller et chercher une issue en même temps. Surveille Syrdio, tu veux bien ? S’il fait quelque chose de mal, te mêle de rien : toi, tu me le dis, c’est tout. »

Je souris et acquiesçai.

— « Pas de problème. Alors, comme ça, tu cherches vraiment une sortie. T’as trouvé quelque chose ? »

Il secoua la tête et soupira.

— « Non. Rien de rien. Mais, même si je trouvais quelque chose, on peut pas fuir comme ça. Pas sans la sokwata. »

Je fronçai les sourcils et m’approchai.

— « La sokwata ? C’est quoi, ça ? »

Yerris grimaça comme s’il pensait : je n’aurais pas dû dire ça. Ma curiosité s’aviva et j’insistai :

— « C’est quoi ? »

Le Chat Noir jeta un coup d’œil aux autres. Ceux-ci étaient tous sur la plate-forme, attendant le retour du Masqué.

— « Ça, tu le dis à personne, » murmura-t-il. « Ça court ? »

J’acquiesçai et m’assis près de lui, attentif.

— « Je veux ta parole de Chat, » exigea le semi-gnome.

Je souris et, comme Rogan faisait quelquefois, je portai mon poing sur ma poitrine et dis :

— « Parole de Chat, je dirai rien. »

Il y eut un silence et j’attendis patiemment que Yerris me dise enfin autre chose que : nous sommes condamnés. À voix très basse, il reconnut :

— « C’est pas que ce soit vraiment un secret. C’est plutôt que j’aime pas en parler. En fait, les Ojisaires appellent sokwata ce qu’ils mettent dans le pain magique. La sokwata, c’est ce qui nous a changés… en ça. » Il hésita sous mon regard perplexe et reprit : « C’est une potion de mutation. L’alchimiste qui l’a inventée… il a gaffé à fond. Les Ojisaires l’ont capturé, il y a, ch’sais pas, environ six lunes peut-être, j’en ai aucune idée. En tout cas, j’ai été enfermé dans une cellule de leur laboratoire à la fin de l’hiver et… j’ai été le premier à tester leur potion. Ça m’a changé. Ça nous a tous changés. Il y a des choses que je peux faire maintenant que je pouvais pas faire avant. C’est impossible que tu t’en sois pas aperçu. Notre jaïpu est… différent. On résiste davantage aux énergies extérieures. Une fois, l’alchimiste m’a lancé une décharge énergétique avec une magara. Et le sortilège a rebondi. Il m’a à peine affecté. » Il inspira, songeur, puis conclut dans un murmure : « C’est ça, la sokwata, shour : un produit sorti de l’imagination d’un alchimiste profondément idiot. Ça pourrait presque paraître pratique et avantageux si on n’en avait pas besoin pour vivre. Comme tu l’entends. L’alchimiste me l’a dit tel quel : si je meurs, tu mourras. Et il a fait ça exprès, crois-moi : il sait que, quand les Ojisaires auront plus besoin de lui, ils s’en débarrasseront. C’est pour ça… Il s’est débrouillé pour que nos corps mutants aient besoin de sa sokwata pour continuer à fonctionner. Sans elle, on meurt, shour. Sans la sokwata, tout devient un enfer. Et, si on s’enfuit sans elle, on est morts. Fumisés. Spirités. Comme tu préfères. Morts, » répéta-t-il.

Je déglutis tandis que j’assimilais tout cela. Ça coïncidait avec l’histoire de Rogan. À travers ces pains, les Ojisaires nous avaient fait prendre un produit magique pour nous permettre de pêcher des perles dans cette mine et, pour comble, nous étions à présent dépendants de ce produit pour rester en vie. J’eus l’impression que les barreaux de la grille se faisaient plus gros et infranchissables.

— « Bouffres, » murmurai-je. « Mais… mais, Yerris, tout ce que tu dis… c’est vrai ? »

Le Chat Noir roula les yeux et secoua la tête.

— « Oublie ça, shour. Ça vaut pas la peine d’y penser. C’est seulement que… bon, je suppose qu’il vaut mieux que je te parle de potions de mutation avant que ce Prêtre te mette dans la tête des idées de maléfices, d’envoûtements et de sorcellerie… »

— « Le Prêtre fait pas ça, » protestai-je.

Yerris sourit.

— « Bon. En tout cas, j’espère que je t’ai pas sapé le moral. J’en ai pas encore parlé à Sla. Elle a l’air fâchée avec moi, alors j’ose pas, j’ai pas envie qu’elle m’essorille. »

Je tordis ma lèvre supérieure, étonné.

— « Fâchée avec toi ? Sla ? »

— « Elle me dit pas un mot. »

Je soufflai.

— « Toi non plus, tu lui dis rien. » Je fis une pause, puis je lâchai alors tout ce que j’avais sur le cœur : « Vous êtes si bizarres, tous les deux, qu’on dirait que la foudre vous est tombée sur la tête. Et toi, tu m’envoies promener chaque fois que je viens te parler ; c’est un peu injuste, parce que, l’an dernier, moi, je t’écoutais tout le temps et, toi, t’arrêtais pas de parler. T’as pas remarqué ? »

Yerris me jeta un regard surpris, tourna les yeux vers Slaryn, qui bavardait avec la Devineresse, et esquissa un sourire.

— « Fichtre… T’as peut-être bien raison, » admit-il. « Tu sais, shour ? Ce que j’ai remarqué, en tout cas, c’est qu’en un an, t’es devenu un vrai Chat gwak. Je me souviens encore quand tu me disais : Yeeeerris ! C’est quoi cette chose avec des pattes et des cornes ? Un bœuf, shour ! Et ce champignon énorme que porte cette dame dans la main, hein, Yerris ? Un parapluie ! » Nous nous esclaffâmes, et il jeta en l’air une des perles de salbronix avant de la récupérer au vol. Après un silence, il fit : « Au fait, comment va ton mentor ? »

Je fis une moue.

— « Il est parti à Kitra pour un travail. Mais peut-être qu’il sera de retour bientôt et… »

— « Et il s’apercevra qu’il n’a plus de sari, » compléta le Chat Noir. Il haussa les épaules. « Que veux-tu, shour ? C’est dur, la vie d’un gwak ; ça ne surprendra personne que tu aies disparu du jour au lendemain. Yal est un type avec la tête sur les épaules. Il arrivera vite à la conclusion que t’es mort, il te pleurera un temps et il poursuivra sa vie. Et nous, on continuera à pêcher des perles et à avaler de la sokwata jusqu’au jour où on ne trouvera plus de perles et, alors, le Fauve Noir nous oubliera, il nous laissera crever de faim et il condamnera de nouveau la mine après s’être enrichi plus que le Capitaine Fatras avec la machine à fabriquer de l’or. »

Face à mon expression atterrée, il sourit et, levant l’index et le pouce d’un geste religieux railleur, il prononça comme s’il achevait une prière :

— « Paix et vertu. »

Son sourire s’élargit, il secoua la tête, amusé, et ajouta :

— « Peut-être que c’est ça, la solution : accepter notre condamnation et vivre avec elle. Tout compte fait, on vivait déjà comme des condamnés là-haut, sauf que d’une façon différente. Et on pourrait être plus mal. Il ne fait pas froid, on a un lit plus doux que la pierre et des tunnels si bien éclairés qu’on n’a même pas peur que notre torche s’éteigne… Enfin, le paradis quoi ! » s’exclama-t-il en riant.

Je le contemplai, les yeux ronds. Juste à ce moment, un BONG ! retentit, et le Chat Noir se leva avec agilité, concluant :

— « Et, en plus, on nous apporte le déjeuner à domicile ! » Il m’adressa un sourire blagueur. « Lève-toi, grand prince, la table est servie. »

Je soufflai et un sourire étira mes lèvres. Le Chat Noir était enfin de meilleure humeur. Peut-être était-ce dû à un brin de folie… mais, quelle qu’en soit la raison, je m’en réjouissais.