Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 1: Le voleur nécromant.

17 Le puits

Quand je me réveillai, la première chose qui me frappa fut la chaleur suffocante, comme si l’on m’avait mis dans un four. J’entendis des respirations, des murmures et une quinte de toux. Et finalement, je sentis une douleur aigüe au bras gauche. Il semblait qu’on me l’avait cassé. J’ouvris les yeux. Et je restai un long moment à regarder les stalactites qui pendaient du plafond rocheux. Une énergie étrange flottait dans l’air et m’enveloppait d’un manteau étourdissant.

Enfin, je me redressai et clignai des yeux, à moitié défaillant, avec l’impression d’avoir roulé dans des escaliers. J’avais mal partout. Quelqu’un m’avait enlevé ma chemise et je pus voir clairement les marques des coups. J’avais peu de doutes sur qui était l’auteur de cette barbarie : cela ne pouvait être que Warok. Bon, il m’avait au moins laissé en vie… n’est-ce pas ?

Mes yeux s’égarèrent alentour. J’étais dans une caverne. Il y avait des tourelles de roche qui montaient et d’autres qui descendaient. Je me trouvais sur une sorte de plateforme en bois et, près de moi, il y avait des gens. C’étaient tous des enfants, plus ou moins âgés. Ils étaient une vingtaine et la plupart dormaient. Curieusement, dans la caverne, il régnait une lumière ténue qui semblait venir de… Je tournai la tête. D’une autre caverne ?

Une ombre me boucha la vue et je levai lentement les yeux vers un visage humain et souriant. Il lui manquait une dent.

— « Bienvenue au Puits, shour, » me dit-il. Et, comme je le regardais, étourdi, il ajouta : « Ayô. »

Je fis un léger geste de la tête, hébété.

— « Ayô. »

Le garçon me sourit plus largement.

— « T’as l’air plus éveillé que d’autres. Comment tu t’appelles ? »

Je me frottai le visage. Pourquoi me sentais-je si fatigué ? Je répondis :

— « Draen. »

— « Draen tout court ? »

— « Draen le Débrouillard. »

— « Ah, » sourit le garçon. « Moi, c’est Rogan. Rogan le Prêtre. Si ça te dérange pas, je garde ta chemise. Elle m’est un peu étroite, mais celle que j’avais était sur le point de retourner au monde des esprits. »

Je vis qu’il désignait des haillons à côté desquels un simple torchon aurait eu plus de consistance et je haussai les épaules. Ma chemise était la moindre de mes préoccupations. De toute façon, il faisait une chaleur mortelle dans cette caverne.

— « Ils t’ont flanqué une belle raclée, » ajouta Rogan.

Je soufflai et avouai :

— « J’ai mal partout. »

— « Ça m’étonne pas. Ces types sont des tarés. » Il fit un geste éloquent avec l’index sur sa tempe. « Plus tu les embêtes, plus ils te cognent. Heureusement, ici, y’en a pas un qui ose rester longtemps, à cause de l’écume blanche. Ils récupèrent les perles, ils nous donnent à manger et ils fichent le camp. »

Je suivis la direction de son regard et parvins à voir une grande grille avec de solides barreaux. Au-delà, tout était sombre. Rogan s’accroupit à côté de moi.

— « T’as quel âge, shour ? »

— « Presque onze, » répondis-je.

Rogan arqua un sourcil.

— « Vraiment ? Je t’en aurais donné neuf. »

Je roulai les yeux et me recroquevillai, posant le front sur mes genoux. Je me sentais très mal. Une main me tapota l’épaule et je grimaçai de douleur.

— « Oups. Pardon, shour, » me dit Rogan. « J’voulais te dire de pas t’inquiéter. C’est normal que tu te sentes vidé : ça nous arrive à tous au début. Comme ch’te dis, c’est cette caverne qui est envoûtée avec l’écume. Après, on s’habitue. Ça se passe comme ça : les deux premiers jours, tu fais juste que regarder, puis les deux jours suivants tu ramasses une perle, puis deux pendant cinq jours et, après, comme tout esprit, tu dois en rapporter trois par jour avant que sonne le Bong ! »

Je relevai la tête, le regardai et, pensant soudain à Yerris, je me tournai vers les autres, le cherchant des yeux.

— « Où est Yerris ? » fis-je.

Rogan me lança un regard surpris.

— « Yerris ? C’est qui, Yerris ? »

Je me levai maladroitement et, sous les yeux épuisés des gwaks éveillés, j’avançai, pieds nus, sur la plateforme. Je les examinai tous. Et finalement, une terrible déception m’envahit. Yerris n’était pas là.

— « Ils l’ont tué, » bredouillai-je.

Rogan s’était approché prudemment, la mine inquiète.

— « Ils t’ont capturé avec un ami ? » s’enquit-il.

Je secouai la tête.

— « Non. Le Chat Noir, ils l’ont attrapé y’a longtemps. »

Rogan eut soudain l’air de comprendre.

— « Ah ! Toi, tu veux parler du Chat Noir, le Mystérieux Vagabond. Ne me dis pas que c’est un ami à toi ? Ça, c’est une nouvelle. Ce Chat est toujours en train de chercher va savoir quoi dans l’écume blanche. Il passe des heures à déambuler dans cet enfer comme si ça l’affectait pas. On croit toujours qu’il est mort, et il revient toujours. Fichtre ! » s’exclama-t-il en me voyant chanceler. Il m’attrapa et m’aida à m’allonger. « Là, comme ça, doucement, faudrait pas que tu tournes de l’œil debout, hein ? Allez, ne pense plus à rien et dors. Le repas va bientôt arriver. »

Je secouai la tête et murmurai avec un profond soulagement :

— « Yerris est vivant. »

Je poussai un long soupir. Yerris, le Chat Noir, le musicien de l’harmonica, mon mentor des rues, il était vivant ! Je souris et, un instant, je tournai mon attention vers l’énergie qui vibrait autour de moi. J’eus une illumination et, d’un coup, je compris d’où venait cette sensation d’épuisement que j’éprouvais comme si une sangsue me vidait de mon sang. C’était l’énergie de cette caverne qui absorbait petit à petit mon jaïpu. Sans grandes difficultés, je transformai un brin de morjas en énergie interne et je me sentis revivre.

Je m’assis de nouveau.

— « Tu es têtu, dis donc, » souffla Rogan.

Je me grattai la tête et me rendis compte qu’on m’avait aussi enlevé la casquette. Bah. Elle ne me servait à rien là où j’étais, de toute façon. Je me tournai vers Rogan, qui m’observait avec une moue mi-songeuse mi-distraite.

— « T’es ici depuis quand ? » lui demandai-je.

Rogan souffla.

— « Esprits, quelle question… Eh ben, je crois que vingt-huit bongs. C’est-à-dire, vingt-huit jours, probablement. La plupart de ceux qui dorment sont des nouveaux, » ajouta-t-il, en faisant un geste vague vers les gwaks allongés sur les planches. « Tu sais ? Pour le moment, je crois que t’es le seul que je voie se lever et rester les yeux ouverts aussi longtemps après son premier réveil. T’aurais pas du sang de dragon dans les veines, des fois ? »

J’esquissai un sourire.

— « Ah, va savoir. C’est quoi cette histoire de perles ? »

Rogan me regarda, l’air songeur ; alors, il se leva.

— « Suis-moi et tu verras. »

Je le suivis jusqu’au bout de la caverne, vers une autre non moins grande d’où provenait toute la lumière qui éclairait la première. C’était une lumière aveuglante, blanche et surnaturelle. J’éternuai et, après avoir cligné des yeux un moment, je parvins à apercevoir l’écume dont m’avait parlé Rogan. À quelques mètres de moi, s’ouvrait un tunnel inondé de lumière. Et sur ma gauche, il y en avait un autre et un troisième plus loin…

— « On dirait du lait, pas vrai ? » dit Rogan. « C’est comme si on était dans les Tunnels de la Lumière. La seule différence, c’est qu’au lieu d’Esprits de Lumière, on est des gwaks condamnés à être exploités par nos chasseurs jusqu’à la mort. On extrait des perles de ces tunnels et on les donne à nos geôliers. Puissent-ils pourrir et leurs esprits rester prisonniers du néant à jamais, » déclama-t-il.

Là, l’énergie absorbante était encore plus dense, et une peur intense m’envahit quand je me rendis compte qu’elle entraînait mon jaïpu à grands coups de griffes. Je reculai jusqu’à l’entrée de l’autre caverne et, alors, je croassai :

— « C’est horrible. »

Rogan haussa les épaules.

— « Tu t’habitueras, shour. On s’habitue même à la chaleur. Même que je me dis : si seulement ils avaient pu me capturer au début de l’hiver ! » plaisanta-t-il. Il secoua la tête, redevint de nouveau plus sérieux et me guida de retour à la plateforme, en disant : « Ici, il fait plus chaud que quand t’as le feu de la cheminée qui brûle au-dessous de toi. Et j’le dis par expérience. Crois-moi ou non, une fois j’ai failli flamber dans une cheminée, tu sais ? »

Je le regardai, incrédule.

— « En vrai ? »

— « En vrai et en drionsanais. » Il s’arrêta à mi-chemin pour me raconter : « J’ai été un gamin de la Charité au temple. Et j’ai été ramoneur. J’ai failli mourir asphyxié plus d’une fois, ch’te jure. Alors, mon maître est mort. Le nouveau était un radin comme y’en a pas un, il me laissait crever de faim ! » Le visage on ne peut plus sérieux, il ajouta : « Une nuit, j’ai reçu la visite de mes ancêtres. Ils m’ont dit : alors, Rogan ! Toi qui es si érudit et si intelligent, tu vas laisser ce glouton se gaver pendant que tu meurs de faim ? Tu peux t’imaginer ma frayeur quand je les ai vus apparaître devant moi, parce ce que, mes ancêtres, je les connais même pas, mais, eux, ils m’ont trouvé. Mécréant celui qui ne me croit pas ! Et je les ai vus bien nets, ch’te jure, » assura-t-il. Je le regardais, souriant, à la fois amusé et fasciné par son histoire. Le Prêtre leva les deux mains en concluant : « J’ai suivi le conseil, bien sûr : comment allais-je m’opposer à mes ancêtres ? Alors, j’ai rendu mon tablier, j’ai fui aux Chats et j’ai changé de profession. »

Il ne spécifia pas laquelle, mais je la devinai de toute façon. La vie quotidienne du gwak était un : fais la manche ou voltige, rassasie ta faim et te fais pas pincer. Une profession mouvementée à laquelle aspiraient des enfants de tout style et tout caractère, mais il fallait dire que ce Prêtre-là avait tout l’air d’être un gwak singulier.

Je perçus le silence et je compris qu’il attendait que je parle et, peut-être, que je lui témoigne à mon tour ma confiance en lui parlant de moi. J’hésitai et, finalement, je dis :

— « Moi, j’viens de la vallée. De la vallée d’Evon-Sil. Mais ça fait un an que je suis à Estergat. »

Le ramoneur prit un air songeur.

— « Fichtre. J’ai toujours eu envie de sortir de ce tas de fumier et de partir à l’aventure dans les montagnes. On dit que les anachorètes s’en vont dans la vallée pour communiquer avec les Esprits du Soleil. C’est ce que m’a dit un prêtre, mais, lui, il était loin de devenir un anachorète, » rit-il en faisant mine de soutenir une énorme panse. Il soupira. « Bienheureux ceux qui vénèrent les esprits et nourrissent le corps en même temps que l’âme. Moi, je les vénère jour et nuit, et ils me donnent même pas une bouchée. Il doit y avoir une raison ! Un jour, y’a un geôlier de l’Œillet qui m’a dit : les gwaks comme toi, misérable, les déshérités sans ancêtres ni nom, il vaut mieux que vous soyez spirités que vivants ; quand vous êtes des esprits, au moins, vous aidez les malheureux ; par contre, vivants, vous êtes un fléau pour la société, pire que les punaises et les puces ! » clama-t-il, agitant un index accusateur. Et il soupira de nouveau. « Bouah. Il serait bien content, le geôlier, maintenant, s’il me voyait dans cet enfer. » Il fit une pause méditative et déclara en changeant de ton : « Je vais aller boire. T’as soif ? »

— « Rageusement, et pas qu’un peu, » affirmai-je.

— « Eh ben, calque le pas alors. »

Je le suivis jusqu’à ce qui se trouva être une petite source naturelle emplie d’eau chaude. C’est de là que venait la brume suffocante qui planait dans l’air. Je bus longuement. J’avais l’impression de suer à flots dans cette caverne de feu.

— « On est à l’intérieur de la Roche, non ? » demandai-je.

Rogan s’était installé sur le rebord et contemplait le plafond et ses stalactites, l’expression absorbée. Je l’entendis inspirer et expirer lentement tandis qu’il acquiesçait.

— « C’est ce qu’on dirait. À moins qu’on nous ait envoyés directement aux enfers et qu’on croie être en vie alors qu’en réalité, on est déjà morts. »

Sa réponse m’arracha une grimace parce qu’elle n’était pas particulièrement optimiste. Je me rassis sur la plateforme, aussi loin que je pus de l’orifice de l’autre caverne, et je passai un long moment à étudier les parois, comme si j’espérais trouver quelque porte secrète. Je finis par me résigner et m’attachai à parler avec Rogan de choses qui n’avaient rien à voir avec notre situation actuelle. Il ne cessait de raconter ses incroyables aventures, dont la plupart, j’avais l’impression, ne devaient pas renfermer beaucoup de vérité, mais cela m’importait peu. Comme un bon pupille élevé par les prêtres, il lançait des versets religieux à foison, transformant les expériences les plus banales en prouesses héroïques, dignes, presque, d’être sanctifiées et rapportées par les ménestrels les plus respectables. Il alla jusqu’à me réprimander quand je laissai échapper un blasphème sans m’en rendre compte. Apparemment, dire « par les Esprits Damnés », ce n’était pas bien. Fichtre alors.

Je ne sais pas combien de temps passa, mais le fait est que mes réserves énergétiques finirent par s’épuiser ; je cessai de répondre à Rogan et, à moitié évanoui, je sombrai dans un sommeil très profond. Je me réveillai quand une main me secoua et, ouvrant mes paupières, je trouvai les yeux bleus et le visage noir de Yerris. Mon esprit était complètement engourdi.

— « Lève-toi, » me dit-il.

Sa voix me parvint comme si elle venait du fond d’un abîme. Yerris m’aida à me lever et à m’approcher de toute la troupe d’enfants jusqu’à la grille. Une silhouette distribuait des petits pains. D’une main tremblante, je saisis celui qu’on me tendait et je reculai, pris de vertige. Je n’avais plus aussi mal au bras, mais de toute façon les coups de Warok n’étaient pas ce qui m’affectait le plus en ce moment.

— « Mange, » me dit le Chat Noir. « Ça te donnera des forces. »

Je le regardai et le vis plus maigre qu’autrefois. Il avait grandi, mais comme c’était un semi-gnome, je doutais qu’il grandisse beaucoup plus. Ses vêtements, comme ceux de tous, étaient déchirés un peu partout, et son expression si grave… me fit frissonner.

J’arrachai une bouchée au pain et je vis le Chat Noir s’assombrir encore davantage s’il se peut. Il s’assit sur le bord de la plateforme, et je l’imitai tout en mâchant. Ce qu’il disait était vrai : plus j’avalais, plus j’avais l’impression que mon énergie interne revivait. Il semblait même que l’énergie de la caverne cessait de me parasiter autant. Curieux. Tous deux, nous étions en train de finir nos petits pains quand Yerris fit soudain :

— « Comment bouffres ils t’ont attrapé ? »

Sa voix semblait presque accusatrice. Je finis ma dernière bouchée avant de répondre :

— « Ch’te cherchais. »

Yerris me jeta un regard altéré.

— « Tu me cherchais ? Moi ? »

J’acquiesçai.

— « Y’a quelques semaines, Sla m’a dit que tu avais disparu. Je t’ai cherché et… »

— « Mais elle ne t’a pas dit pourquoi ? » souffla Yerris dans un murmure nerveux. « Elle ne t’a pas dit que les Daguenoires m’ont accusé d’être un traître et qu’ils m’ont renié ? »

J’acquiesçai de nouveau et, du bout de la langue, j’attrapai une miette qui était restée collée à une dent. J’avalai et répondis :

— « Oui, oui, elle me l’a dit. Mais, elle aussi, elle pense que t’es pas un traître. »

Yerris resta interdit, puis il fit une curieuse grimace.

— « Vraiment ? » murmura-t-il. Il secoua la tête. « Eh ben, ce n’est pas vrai, shour. Je suis un traître de la pire espèce. Je vous ai trahis, toi, Rolg, mon mentor, le tien, Korther… Et même Sla. C’était… ce que j’étais censé faire, tu comprends ? J’ai grandi au milieu des Ojisaires. Le Fauve Noir m’a appris à épier. Il me donnait de l’argent. Je… j’vous ai tous vendus. Et la plus grande bêtise que j’ai faite, c’est de tout raconter à Alvon. Je lui ai demandé de l’aide. J’ai été stupide. La seule chose que j’ai obtenue, c’est… que tous me renient. »

Il haussa les épaules, le visage sombre. Je le regardai, bouleversé. Sa voix avait changé, de même que sa façon de parler, plus posée et plus mûre, comme s’il avait vieilli de cinquante ans en quelques lunes. Il se frotta le front en ajoutant :

— « Je regrette, shour. Mais t’aurais pas dû venir me chercher. »

Je fis une moue têtue et lui répondis comme aurait pu le faire le je-m’en-foutiste de Dil :

— « Je m’en fiche. Je suis venu, un point c’est tout. Le Fauve Noir t’a peut-être appris à nous épier mais, toi, tu m’as appris à survivre dans la ville. Alors, je te dois une chandelle. Et je vais tous vous sortir de là. »

Un éclat moqueur apparut dans les yeux de Yerris.

— « Impressionnant, shour. Maintenant, s’te plaît, ramène les pieds sur terre et ouvre les yeux : t’es dans une caverne, au cœur de la Roche, dans une ancienne mine de salbronix réactivée et réhabilitée par le Fauve Noir. L’unique issue, c’est cette grille. Et elle est faite en acier noir. Même mille limes ne parviendraient pas à rompre un barreau. C’est ça, la réalité. Bienvenue au Puits, shour. »

Il se leva brusquement et s’éloigna sous mon regard stupéfait. Diables, comme il avait changé ! Bon, qu’il ne soit pas de bonne humeur, c’était compréhensible, mais tout de même… Il avait l’air presque aussi tragique que Miroki Fal.

— « Tu te le rappelais pas comme ça, hein ? »

Je me retournai et vis Rogan s’approcher, mâchant énergiquement sa dernière bouchée de pain.

— « Comment tu te sens ? » ajouta-t-il.

— « Mieux, » assurai-je. « Beaucoup mieux. Qu’est-ce qu’ils mettent dans le pain ? »

Rogan grimaça.

— « Ça, demande-le au Chat Noir. Lui, il sait tout. Il dit que c’est un élixir de forces. Mais, entre nous, vu la tête qu’il fait chaque fois que le repas arrive, je dirais que ça doit pas être si bon que ça. » Il haussa les épaules et annonça : « Bon, l’heure est venue d’aller pêcher. »

Je me levai pour le suivre avec les autres vers la deuxième caverne et je lui demandai avec curiosité :

— « C’est quoi, ces perles que vous pêchez ? »

— « Des perles noires. Le Chat Noir dit que ce sont des perles de salbronix. Quelque chose de très précieux. Mais vu comme ça nous sert à nous, ça pourrait aussi bien être des cailloux de rivière. Le problème, c’est qu’elles sont plus difficiles à attraper : elles sont enfouies dans des trous, et ch’te dis pas quels trous ! Étroits comme des gouttières et dangereux comme des griffes. » Il me montra sa main droite. Elle était pleine de cicatrices et d’égratignures. « La roche est tranchante comme un poignard. Effrayant, hein ? Et y’a aussi des choses par terre, mais tu les vois pas, parce que là-dedans tout est si lumineux qu’on voit rien. Y’a même des choses qu’on dirait qu’elles bougent et elles font… Bouh ! »

Je sursautai et m’aperçus que plusieurs gwaks s’esclaffaient tout bas. Maintenant, tous semblaient plus éveillés que quelques heures auparavant. Je les entendis parler entre eux tandis qu’ils entraient dans l’écume blanche. Si certains étaient nouveaux, l’énergie ne semblait pas les affecter autant que moi. Ils s’éloignèrent. Bientôt, je ne distinguai plus que des points plus sombres et je finis par les perdre de vue à cause de la lumière et des courbes que décrivaient les tunnels.

Seul, dans la caverne, je m’accroupis près de l’entrée d’un des tunnels. L’écume couvrait tous les murs, même le plafond, et il était difficile de deviner où s’arrêtait la lumière et où commençait la roche : disons qu’on ne voyait que la lumière. Je sentais clairement son énergie me tâtonner, comme si elle cherchait une brèche pour me saigner. Il n’était pas très réconfortant de savoir que, même en m’éloignant autant que possible de ce produit blanc, je ne pouvais échapper totalement à ses effets. Après quelque hésitation, je tendis la main droite et touchai l’écume. Elle était chaude, mais pas brûlante ; une énergie pure et sauvage, aussi naturelle que le morjas d’un os, mais dangereuse… Ma main squelettique sentait nettement le danger.

Je reculai et revins à la plateforme. Curieusement, là, l’énergie attaquait moins, peut-être était-ce grâce au bois, je n’en savais rien. En tout cas, je passai là un bon moment allongé, examinant l’énergie et pensant à différentes choses, avant de me lever et de décider de m’approcher de la grille. Celle-ci se trouvait du côté opposé à la caverne d’écume blanche, coincée entre des colonnes de roche d’où s’écoulaient des filets d’eau. Elle mesurait moins de deux mètres de large.

Avec ma main droite, je touchai l’acier noir et constatai qu’il n’y avait là aucune alarme. Les barreaux étaient si solides que les Ojisaires n’avaient probablement même pas envisagé que nous puissions les briser ou forcer la serrure. Par pure routine, j’examinai cette dernière avec un sortilège perceptiste quand mon attention se tourna vers la chaîne avec cadenas qui maintenait la grille doublement fermée. Je remarquai aussi les marques sur la roche, sur le côté d’une colonne, comme si quelqu’un avait donné des coups répétés avec quelque objet jusqu’à se rendre compte que l’effort était inutile. Je plissai les yeux pour tenter de voir quelque chose dans le tunnel et je ne vis rien. Mû par une soudaine idée, j’émis une lumière harmonique et essayai de la lancer, mais mon sortilège se défit à quelques mètres de là. Je soupirai et, mon exploration terminée, je retournai sur la plateforme.

Quand mes nouveaux compagnons revinrent avec les perles de salbronix, ce fut en traînant les pieds et avec une allure pitoyable. L’un après l’autre, ils déposèrent les perles dans une coupe. Certains arrivaient en suçant leurs blessures ; d’autres se contentèrent de monter sur la plateforme et de s’endormir lourdement comme des sacs de noisettes. Et dire que, dans deux bongs, je m’unirais à eux pour la pêche…

Des perles de salbronix, pensai-je subitement en m’approchant de la coupe pour les observer. Korther n’avait-il pas dit que les billes noires que j’avais volées cette nuit où la Froide m’avait attaqué étaient des perles de salbronix ? Curieux, je tendis une main vers la coupe et… soudain un gwak plus âgé que moi me donna une tape.

— « Touche pas, shour. »

Je reculai un peu et je vis le gwak s’allonger et m’observer, les yeux plissés, avant que ses paupières ne se ferment complètement.

Rogan fut un des derniers à apparaître et je le vis un peu plus énergique que les autres. Lui, il était là depuis une lune déjà et, comme il disait, il s’était habitué. Il m’adressa un sourire distrait, s’arrêta devant la plateforme et compta les têtes à voix haute : un, deux, trois… il compta jusqu’à vingt-deux. Il parut satisfait. Alors, il alla ramasser la coupe et, après avoir compté les perles, il la transporta près de la grille. Puis il retourna sur la plateforme en bâillant, passa par-dessus les corps allongés et vint s’installer près de moi.

— « Et un nouveau jour qui s’achève, shour, » prononça-t-il.

Il posa la tête sur le bois et, bâillant de nouveau longuement, il ferma les yeux. Après quelques secondes de silence, je fis :

— « Prêtre. T’es réveillé ? »

— « Mm, » dit-il.

— « Où est le Chat Noir ? » demandai-je.

Rogan ouvrit un œil et souffla doucement.

— « En train de vagabonder en enfer, comme toujours, » répondit-il.

Je fronçai les sourcils, pensif. Je ne pouvais croire que Yerris soit encore en train de pêcher des perles. Alors, que pouvait-il bien faire dans cette écume parasite ? Je décidai d’attendre son arrivée et de le lui demander. Cependant, le temps passait, mes forces faiblissaient et Yerris ne revenait pas. Je finis par sombrer dans un sommeil épuisé et, quand je me réveillai en entendant pour la première fois le bong métallique, la faim me poussa directement vers la grille avec les autres enfants. Derrière celle-ci, un homme s’approchait avec un grand sac. Il portait une sorte de masque, aussi je ne vis pas son visage.

— « Bonjour, les enfants ! Comment ça va ? » dit-il.

Les gwaks lui répondirent avec plus ou moins d’entrain, certains disant que bien, d’autres qu’ils avaient faim.

— « Les pains arrivent, petits, ils arrivent, » répondit-il.

Avec calme, sous nos regards à tous, il ramassa les perles, les compta, les garda dans un petit sac suspendu à sa ceinture et, finalement, un à un, il distribua les pains.

— « Je me suis coupé la main, m’sieu ! » informa l’un des enfants.

L’Ojisaire lui prit la main, y jeta un coup d’œil et soupira.

— « Il faut faire plus attention, mon gars. Attends que je finisse de distribuer les pains, et je te panse la main, d’accord ? »

À un moment, comme il vit un gwak en pousser un autre pour s’approcher avant, il fit claquer sa langue.

— « Tst ! Chacun son tour, petits, chacun son tour. »

Une fois que tout le monde eut sa part, il s’employa à bander la main de l’enfant blessé tandis que, les autres, nous regardions et mangions notre repas. Tout en sifflant un air joyeux, il appliqua un produit jaune sur la blessure et l’enroula dans un bandage, s’interrompant par moments pour poser des questions et plaisanter. Il venait de raconter une blague bête sur quelqu’un qui taillait un arbre ; il s’apercevait qu’il était assis sur la branche du mauvais côté, et plaf !, il tombait. Plus d’un gwak s’esclaffa et, malgré moi, je souris.

— « Et le nouveau, où est-il ? » demanda l’Ojisaire. Je sentis les gwaks se retourner et leurs regards se poser sur moi. « C’est toi, n’est-ce pas ? Approche, approche. Dis-moi. Tu connais quelque blague ? Ici, dans le puits, les nouveaux venus doivent toujours en raconter une. Règle numéro un. »

Je lui adressai une moue peu complaisante, mais comme les autres attendaient que je dise quelque chose, je roulai les yeux.

— « Quoi, tu n’en connais aucune ? » s’étonna l’Ojisaire.

— « Si, naturel, j’en connais pas mal, » répliquai-je. Je savais même des blagues sur les os et les nécromanciens, mais celles-là n’auraient pas été très opportunes. J’optai pour une que m’avait racontée Garmon, le crieur de journaux. Je me raclai la gorge, avalai le pain que j’avais dans la bouche et, après m’être assuré que tous m’écoutaient, je contai sur un ton grave : « Y’en a un qui va acheter des chaussures et il en voit qui lui plaisent bien, alors il sort des clous de sa poche et il dit au cordonnier : combien ? Le cordonnier le regarde de haut en bas et lui dit comme ça : eh bien, c’est vous qui décidez, monsieur, mais d’habitude les gens en prennent deux. »

L’Ojisaire éclata de rire avec les gwaks et affirma :

— « Elle est bonne celle-là, très bonne. Bienvenue au club des blagueurs ! » Il ébouriffa les cheveux du gamin à la main blessée. « Ça y est, c’est soigné, petiot. Essaie d’utiliser l’autre main pour la pêche, ça court ? Bon, suffit de plaisanter : au travail ! Aujourd’hui, ça sera soixante-sept perles, comme hier. Ne vous bagarrez pas et conduisez-vous bien. À demain ! »

— « À demain, m’sieu ! » fîmes-nous en chœur.

L’Ojisaire partit avec sa lanterne dans le tunnel, je le vis monter des escaliers, et bong !, la porte métallique se ferma.

J’engloutis ce qui me restait de déjeuner et, cherchant Yerris, je l’aperçus enfin dans la caverne de lumière, s’éloignant déjà pour aller à la pêche. Je me précipitai vers lui avec l’intention de le rejoindre, mais quand j’arrivai dans l’autre caverne, il disparaissait déjà dans un des trois tunnels de lumière, avançant avec une étrange agilité. Les autres gwaks tardèrent un peu plus à se décider à aller travailler. Ayant récupéré toute leur énergie, certains erraient sur la plateforme, d’autres chahutaient, se chamaillaient et plaisantaient, faisant un sacré raffut. Rogan, cependant, m’avait suivi et, après un silence, il fit :

— « Tu sais ce que je crois, shour ? Que le Chat Noir cherche une issue. Mais il se rend pas compte que, pour le moment, il est le seul à pouvoir aller si loin dans ces tunnels. » Ses yeux sombres brillaient sous la lumière de l’écume blanche. Il conclut à voix basse : « Alors, s’il réussit à sortir, il sortira seul. » Il haussa les épaules et me sourit. « Une bonne blague, celle que tu nous as racontée tout à l’heure. Sûr que le Masqué t’en demande une autre demain : ce type adore les blagues, même les plus bêtes. » Il m’ébouriffa les cheveux. « Profite de ton dernier bong de vacances, shour. »

Avec un frisson, je vis le Prêtre s’éloigner sans peur vers un autre tunnel que celui qu’avait pris Yerris. La lumière l’engloutit.