Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 1: Le voleur nécromant.

13 Le refuge des Ojisaires

Après avoir cherché Manras et Dil pendant toute l’après-midi, je revins à la Tanière avec les mains vides et avec l’impression d’avoir arpenté Estergat dix fois d’un bout à l’autre. Lorsque j’entrai dans le quartier des Chats, j’ouvris l’œil, au cas où j’aurais la malchance de tomber sur le Vif, mais non, les rues étaient tranquilles et je parvins à l’impasse sans incidents.

— « Ayô, Rolg, je suis là ! » m’écriai-je en poussant la porte.

Je demeurai cloué sur place en me rendant compte que les trois chaises autour de la table étaient occupées. Rolg. Korther. Et un humain brun et pâle avec la moitié du visage horriblement brûlée. Yal, visiblement, n’était pas encore rentré.

Sous le regard surpris des trois Daguenoires, j’affichai un air d’excuse et je déglutis.

— « Ch’peux entrer ? » dis-je.

Rolg roula les yeux.

— « Bien sûr, petit, entre. »

J’hésitai, parce que le fait est que j’aurais préféré que la Tanière ne soit pas occupée, mais j’entrai malgré tout, refermai la porte et dis :

— « Ayô. »

Korther sourit et ses yeux de diables sourirent aussi.

— « Ayô, galopin. Nous allions juste terminer notre infusion, rassure-toi. Comment vas-tu ? »

— « Bien, et vous ? » répondis-je.

Korther arqua un sourcil, amusé.

— « En pleine forme. Je crois que tu ne connais pas Taryo, le fameux voleur du Chat d’Or. Il vit à Taabia, mais il est venu ici me rendre visite. » Il leva une main et, sur un ton railleur, il prononça avec cérémonie : « Taryo, je te présente Draen, notre nouvelle génération. »

Le visage brûlé de Taryo demeura dénué d’expression. Ses yeux noirs, cependant, m’examinèrent rapidement. Il tendit une main, prit sa tasse et avala tout ce qu’il restait.

— « Nous avons assez parlé, » déclara-t-il. « Nous nous reverrons dans une lune, Korther. Ravi d’avoir parlé avec vous deux. »

J’arquai un sourcil et m’écartai de la porte alors que Taryo se levait et serrait les mains de Korther et de Rolg. Quand le Visage-brûlé fut parti, Korther m’invita d’un geste à m’asseoir et, intrigué, je m’assis.

— « En réalité, je suis venu ici pour parler avec toi, » m’avoua Korther.

Je vis Rolg se lever et m’adresser un petit sourire tranquille avant de hocher la tête et de disparaître dans sa chambre en boitant et bâillant. Je me tournai vers le kap des Daguenoires d’Estergat et me grattai la tête.

— « Et de quoi est-ce que vous voulez parler ? »

— « Yal m’a dit que tu travaillais chez un noble, c’est vrai ? »

Je fronçai les sourcils.

— « Oui. Mais je le vole pas. C’est un grippe-clous, mais je… »

— « Je sais, je sais, » m’interrompit Korther. « Je ne vais pas te demander de le voler. Ce noble est un magicien, n’est-ce pas ? Et tu l’accompagnes au Conservatoire tous les jours. »

— « Mmoui. Il est étudiant. Dans deux semaines, les cours se terminent et il repartira chez lui, » dis-je.

Korther s’assombrit.

— « Hum. Cela ne te donne pas beaucoup de temps. Mais tu es un garçon débrouillard et je suis sûr que tu connais déjà bien le plan du Conservatoire, n’est-ce pas ? »

J’ouvris grand les yeux, comprenant enfin.

— « Je vais voler quelque chose du Conservatoire ? »

Korther acquiesça.

— « Un diamant. Une sorte de semi-relique. La récompense est bonne : vingt siatos. »

J’en demeurai bouche bée. Cela faisait deux-mille clous. Et deux-cents casse-croûtes au fromage.

— « Où est-ce qu’il est, ce diamant ? » demandai-je.

Korther sourit.

— « Tu aimes aller à l’essentiel, hein ? Bon. Le diamant, c’est Yanaler Koscyri qui l’a. C’est une professeur… et c’est aussi la Magicienne Suprême du Conservatoire. Mais rassure-toi : elle ne porte pas le diamant sur elle. Elle le garde probablement dans son bureau. D’après ce que j’ai entendu, il est facilement reconnaissable : il a seize facettes, il est transparent et, comme je t’ai dit, c’est une magara. Tu sais reconnaître une magara, n’est-ce pas ? »

J’acquiesçai, pensif.

— « Pourquoi vous avez besoin de ce diamant ? »

— « Ah… » Korther s’appuya en arrière sur sa chaise, et ses yeux violets scintillèrent. « Écoute, galopin. Moi, j’embauche et, toi, tu voles. Pour le moment, tu n’as pas besoin d’en savoir davantage. Tu es encore très jeune. Quand tu seras plus grand, si tu es toujours en vie, je serai peut-être plus explicite avec toi. Mais pas maintenant. »

Il quitta son siège sous mon regard mi-las mi-têtu et il ajouta :

— « Sois prudent, ne pose pas de questions indiscrètes et réfléchis avant d’agir. Si tu te fais prendre, pas un mot sur les Daguenoires, bien sûr. La Justice d’Estergat est peut-être terrible, mais elle ne le sera jamais autant que celle des Daguenoires, tu comprends ? » Il me regarda dans les yeux avec une étrange intensité et il posa quelque chose sur la table. « Dans ce sac, tu as de la cire pour faire des copies de clés et ce genre de choses. Si tu as un doute ou si tu as besoin de matériel, dis-le à Rolg. Bonne chance. On se revoit bientôt, galopin. »

Il ouvrit la porte et s’en alla, me laissant une drôle de sensation dans le corps. Ce n’était pas exactement de la peur, mais plutôt de l’appréhension. Parce qu’une chose était de chiper quelques clous dans une poche et une autre de voler la Wada de la Bourse du Commerce ou un diamant de la Magicienne Suprême du Conservatoire. Le fait est que je n’avais pas envie de tomber aux mains des mouches.

Je me levai et m’approchai de la porte fermée de la chambre du vieil elfe.

— « Rolg ? » fis-je. « Rolg, pourquoi Korther a besoin d’un diamant s’il a déjà volé la Wada ? »

J’attendis silencieusement, convaincu que Rolg ne me répondrait pas : il ne le faisait jamais quand il était dans sa chambre, comme si, là, à l’intérieur, il y avait un monolithe qui l’emmenait à l’autre bout du monde. Cependant, cette fois-ci, je l’entendis dire :

— « Korther n’est pas facile à comprendre, petit. »

La voix sembla très assourdie à travers la porte. Je me mordis la joue, secouai la tête et bâillai.

— « Non, ça, c’est sûr. Bonne nuit, Rolg. »

Je m’allongeai, mais j’eus du mal à m’endormir et j’entendis Yal rentrer très tard, à minuit passé. À son odeur et sa démarche hésitante, je devinai qu’il était sorti avec des amis. Je renonçai donc à lui expliquer le nouveau travail que m’avait donné Korther et, plongeant la tête entre mes bras, je finis enfin par sombrer dans le sommeil. Je rêvai du yarack. L’oiseau survolait la Roche d’Estergat poussant un cri strident et il laissait tomber une plume, rouge cette fois. Celle-ci tombait et tombait et, moi, je courais dans les rues, essayant de ne pas la perdre de vue. J’atterris dans le Labyrinthe et je me retrouvai nez à nez avec Warok, qui s’accroupissait, juste à cet instant, pour ramasser la plume rouge. Une fois dans ses mains, celle-ci se transforma en une dague ensanglantée, et je me mis à crier :

— « Yerris, Yerris, Yerris ! »

— « Draen ! »

Une main me secoua. J’ouvris brusquement les yeux et me trouvai face au visage à moitié endormi de Yal.

— « Pourquoi tu cries ? » grogna-t-il, en se massant la tête.

Je me redressai, le cœur encore emballé.

— « C’est Yerris ! » bégayai-je. « Les Ojisaires l’ont tué. »

Yal cessa de se masser la tête et me regarda comme si j’étais devenu fou.

— « Mais qu’est-ce que tu racontes ? Yerris est parti. Il ne… »

— « Mais dans mon rêve… ! »

— « Les rêves sont des rêves, Mor-eldal, » me coupa Yal en soufflant.

Je pris le temps de réfléchir et soupirai de soulagement.

— « Ça, c’est vrai. Mais Yerris… »

— « Arrête de t’inquiéter pour Yerris, sari. »

Je le regardai et étouffai une exclamation offusquée.

— « Toi, tu le savais ! Tu savais que Yerris était à Estergat et tu me l’as pas dit. »

Yal fronça les sourcils.

— « Tu ne m’as pas demandé de ses nouvelles, et j’ai pensé qu’apprendre sa trahison ne te ferait aucun bien. »

— « Yerris n’a trahi personne ! »

Yal fit une grimace douloureuse et se frotta le front.

— « Bon, écoute… Si, il l’a fait, sari. Il nous a trahis. Depuis le début, c’était un traître. Je vais t’expliquer, » marmonna-t-il. « Yerris est en réalité un orphelin que le Fauve Noir a recueilli pour le dresser depuis tout petit et l’infiltrer dans notre confrérie en le faisant passer pour un gamin sans bande. Pendant trois ans, Yerris a agi comme agent double. Crois-moi : les Ojisaires ne lui feront aucun mal, il est des leurs. Ce que j’aimerais bien savoir, c’est comment ça se fait que tu aies été au courant des relations qu’il avait avec… Mères des Lumières ! » Il pâlit et me regarda, soudain alarmé. « Ne me dis pas que cette canaille t’a emmené avec lui dans le Labyrinthe ! »

Je le regardai, indigné, et me levai d’un bond.

— « Canaille, ta mère ! Yerris est en danger, Slaryn l’a dit. Il est coupable de rien. La canaille, c’est Warok. Et le Fauve Noir. Pas Yerris. »

Yal émit un grognement. Il se leva, hésita, tomba à genoux devant le seau d’eau et y plongea la tête. Il la sortit ruisselante d’eau.

— « Ça va beaucoup mieux comme ça, » souffla-t-il et il se leva, jetant ses mèches trempées en arrière. Ses yeux étaient maintenant totalement éveillés. « Bon, sari. Je ne sais pas d’où tu sors que Yerris est en danger, mais cela ne m’étonnerait pas que ce soit le cas : quand on joue avec le feu, on finit par se brûler et, quand on vit dans le Labyrinthe avec ce genre de gens, il peut t’arriver n’importe quoi. Et maintenant, dis-moi. Vas-tu risquer ta vie pour aider un type qui a donné aux Ojisaires toutes les informations qu’il trouvait sur notre confrérie ? Il nous a tous mis en danger. Je ne dis pas que ce soit sa faute : ils l’ont éduqué pour qu’il nous épie. Il n’a sûrement même pas pensé qu’il agissait mal. »

C’était faux, pensai-je. Plus faux que le Palais Invisible. Je le regardai, le visage sombre, et je laissai échapper :

— « Yerris voulait être un Daguenoire, un vrai, mais Warok le laissait pas. Le Chat Noir, il voulait pas nous trahir. Il le faisait parce qu’il avait peur… »

Je me tus car, à cet instant, Yal me prit par les épaules avec rudesse.

— « Tu le savais, » marmonna-t-il. « Esprits, tu le savais ! »

Il me secoua et, stupéfait comme je l’étais, mon unique réaction fut de le regarder, les yeux écarquillés. Yal me lâcha aussitôt et, agité, il jeta un coup d’œil rapide vers la porte du vieil elfe avant de déclarer à voix basse :

— « Ne me reparle plus de ce gnome, d’accord ? Et n’essaie pas de le chercher. Les Ojisaires sont très dangereux, tu me comprends ? Si je te surprends à entrer dans le Labyrinthe, je te dis adieu pour de bon, Mor-eldal. Tu m’as entendu ? »

Ses yeux me fixaient avec une telle intensité que je détournai les miens vers le sol.

— « Tu m’as entendu ? » insista Yal.

J’acquiesçai.

— « Oui, élassar. »

Je l’entendis soupirer bruyamment. Alors une cloche sonna et il me tapota l’épaule.

— « Diables, il est déjà sept heures et demie. Il vaudra mieux que tu te dépêches d’aller à la Harpe. Allons, fais pas cette tête. Pense à ceux que tu appelles tes camaros. Ils ont sûrement plus besoin de toi que Yerris. Allez, va. »

Il me sourit, mais une lueur d’inquiétude brillait dans ses yeux. J’inspirai et, pas moins troublé par la conversation, je repris ma casquette, je gardai le petit sac que m’avait donné Korther la veille, j’enfilai mon manteau et mes bottes et je lançai enfin :

— « Ayô, Yal, bonne journée. »

Je partis et grimpai la côte en courant ; je traversais le Parc des Pierres quand je me rappelai que je n’avais pas acheté le journal.

— « Bouffres, » marmonnai-je.

Je virai vers le Tribunal Central, certain de trouver quelque crieur de journaux portant L’Estergatois fraîchement imprimé. Et, paf, je tombai sur Manras et Dil, ni plus ni moins.

— « Où est-ce que vous étiez passés ! » m’exclamai-je, en m’approchant d’eux.

Ils s’étaient installés en bas du perron qui menait au tribunal. Le petit elfe noir me salua :

— « Ayô, Débrouillard ! Tu vas plus avec le magicien ? »

— « Si, si, même que je vais peut-être arriver en retard. C’est L’Estergatois ? Eh ben, donne-m’en un. Je te donne les clous après, tout de suite j’en ai pas. Dites, » ajoutai-je tandis que Manras me donnait un exemplaire. « Où est-ce que vous étiez hier ? Je vous ai cherchés partout. »

Je vis Dil faire une grimace silencieuse. Manras expliqua :

— « C’est qu’on a changé de refuge. Maintenant, on vit dans une vraie maison. »

Je fronçai les sourcils.

— « Dans le Labyrinthe ? »

— « Naturel, » répondit Manras.

— « Et… avec le Fauve Noir ? » demandai-je à voix basse.

Manras fit non de la tête.

— « Non. Mon père, je le vois presque jamais. » Il tendit un journal à un acheteur et ramassa les clous avant de me demander : « Tu vas venir, cet après-midi ? »

— « Bien sûr, » dis-je et je brandis mon journal. « À tout à l’heure ! »

Je remontai en courant l’Avenue Impériale et arrivai à la demeure rouge quelques minutes en retard, mais Miroki Fal quittait toujours sa chambre encore plus en retard, aussi il ne s’en rendit même pas compte.

— « Ayô, m’sieu ! » le saluai-je quand je le vis apparaître dans les escaliers. Il m’avait appris que les gens éduqués ne disaient pas « ayô ». Et, moi, je lui avais appris le contraire.

Je pris son sac de notes et d’encriers et le suivis jusqu’au Conservatoire à bonne allure. Comme nous franchissions déjà la porte principale de l’édifice, le nobliau me dit :

— « Je vais l’inviter au bal de fin d’année, » déclara-t-il, souriant. Je n’eus pas besoin qu’il précise de qui il parlait : de Lésabeth, évidemment. Il sortit la lettre et me la tendit. « Donne-moi ce sac et cours, il ne faudrait pas qu’un autre lui demande la même chose et me devance. »

Je levai les yeux au ciel et je grimpai les escaliers en trottant vers la salle des guérisseurs. Je connaissais déjà l’endroit sur le bout du doigt et, comme je savais par cœur l’emploi du temps de l’elfe blonde, je la trouvai en un paix-et-vertu. Elle assistait à un cours dans une classe ouverte. Les élèves étaient peu nombreux, ils n’étaient pas plus de dix et, heureusement, parce que le professeur avait une toute petite voix si fluette qu’ils devaient se pencher vers lui autour de la table pour l’entendre. Le professeur d’énergie endarsique était myope, à moitié sourd et à moitié dans la Lune : il ne s’aperçut même pas de ma présence. Je me glissai près de Lésabeth et lui donnai la lettre. Avec un curieux éclat dans les yeux, l’elfe prit la lettre et la déplia sous la table. Je commençais à m’éloigner quand elle me lança un :

— « Psst ! »

Je revins sur mes pas avec un soupir et elle me chuchota :

— « Dis-lui que c’est impossible parce que j’y vais déjà avec mon cousin Jarey. »

Je soupirai de nouveau. Ceci allait gâcher la journée de Miroki… Et cela ne me plut pas davantage, car je n’aimais pas son cousin Jarey Edans. Une fois, en automne, il m’avait lancé un « espèce de morveux miséreux ! ». Et il y avait à peine quelques semaines, je l’avais croisé et il avait tenté de m’enlever le bouquet de fleurs destiné à Lésabeth. Heureusement, j’avais de bons réflexes et j’avais filé, non sans laisser quelques pétales en chemin.

Le professeur d’endarsie poursuivait sa litanie d’une voix basse et monotone. Je m’éloignai et, comme d’habitude, je me mis à déambuler dans les couloirs. Cependant, cette fois, j’avais un objectif précis : l’aile où résidaient les magiciens. Je m’y étais aventuré plus d’une fois et, entrée interdite ou pas, je parcourais le Conservatoire depuis presque huit lunes déjà et personne ne m’avait jamais rien dit. J’étais en quelque sorte l’enfant que tout le monde croisait et que personne ne voyait réellement.

J’avançai donc sans crainte dans les couloirs, je croisai le chat blanc de la Magicienne Suprême et je m’arrêtai pour lui dire :

— « Miaou. »

Il ne se retourna même pas : le félin avait le regard perdu à travers la vitre vers les innombrables toits d’Estergat. Ce jour-là, l’air était particulièrement diaphane et on voyait la forêt de la Crypte avec clarté. J’appuyai les coudes sur le rebord de la fenêtre et dis :

— « Tu sais ? Un jour, j’irai là-bas, même si Yal dit que c’est dangereux. Y’a sûrement des écureuils et pas des gris comme ceux du Parc des Pierres. Des écureuils noirs et bruns comme ceux de la vallée. »

Le chat blanc continuait de m’ignorer avec une absolue suffisance. Je soupirai et tendis une main pour le caresser. Contrairement à la majorité des chats de mon quartier, celui-ci se laissait caresser et il daignait même parfois ronronner. Je devais seulement faire attention d’utiliser ma main gauche parce que l’autre ne lui plaisait pas : la première fois que je l’avais touché, il s’était mis à feuler.

Un magicien passa dans le couloir, et j’attendis qu’il disparaisse à un angle avant de dire :

— « Ayô, le chat. Surveille la ville, moi, je surveille ta maison. »

Et, au passage, je volais un diamant à sa maîtresse, pensai-je. Je continuai à avancer dans le couloir jusqu’à arriver devant ce qui devait être, d’après ce que je savais, les appartements de la Magicienne Suprême. Après m’être assuré qu’on n’entendait aucun bruit de pas s’approcher, je touchai la porte avec ma main droite à la recherche de sortilèges. J’en trouvai un sur la serrure, sans surprise. Je devrais le désactiver si je voulais réaliser une copie de la clé. Je passai un bon bout de temps à observer son tracé, craignant à tout instant de faire une gaffe et d’activer l’alarme sans le vouloir. Finalement, je réussis à la désactiver, je réalisai un moulage avec la cire, en l’introduisant dans la serrure, j’attendis patiemment, tournai plusieurs fois sur moi-même, tendis l’oreille et, enfin, je récupérai le moulage… Et au lieu d’activer de nouveau l’alarme, je lançai un sortilège perceptiste par la fente de la porte. Mes dons en la matière laissaient à désirer et, dès que je heurtai quelque chose, mon sortilège se défit. J’espérai seulement n’avoir activé aucune alarme.

— « Prudence, Mor-eldal, » me murmurai-je.

Et je rétablis les liens de l’alarme de la serrure avant de reprendre ma promenade quotidienne dans les couloirs : une petite visite au chien du concierge, un grand salut au cuisinier —qui, selon son humeur, me donnait un petit pain, un « sors d’ici, chenapan » ou une assiettée de bouillon délicieux— et, bien sûr, une descente épique par la longue rampe reluisante de la salle d’entrée —ça, je n’oubliais jamais, c’était très amusant et, en plus, cela me rappelait quand, mon maître et moi, nous descendions la pente enneigée près de la Grotte en criant sur la luge qu’il m’avait fabriquée.

Quand les onze coups de cloches sonnèrent, j’attendais déjà sagement devant la porte de la salle de classe du Grippe-clous. J’avais deviné juste : quand je lui dis que Lésabeth n’irait pas au bal avec lui, Miroki Fal porta les mains à sa tête.

— « Démons ancestraux ! » s’exclama-t-il. Et il frappa de son poing la paume de sa main, en grognant : « Ce Jarey Edans… ! Je suis sûr qu’il l’a fait exprès. »

— « Allons, Mir, calme-toi, » se moqua son ami Shudi Fiedman. « Ce n’est qu’un bal. Et Jarey n’est pas un prétendant : c’est son cousin. Et en plus il est moche. »

Je m’esclaffai face à l’argument et nous descendîmes tous les trois les escaliers jusqu’à la sortie. Miroki n’était pas d’humeur à bavarder et, malgré les sages conseils de son ami, il ne voulut pas retrouver le sourire, et nous rentrâmes à la demeure rouge en silence. Je le laissai monter les escaliers avec la lenteur de l’amoureux affligé, posai le sac sur la table et m’empressai d’entrer dans la cuisine. Je humai l’air.

— « Qu’est-ce que c’est, Rux ? » fis-je.

Le majordome sourit avec ce sourire lugubre qui, avec le temps, me semblait maintenant un peu plus sympathique.

— « Soupe de poireaux pour toi, petit. »

— « Te dérange pas, » dis-je, en voyant qu’il allait se lever. « Je me sers. »

Il valait toujours mieux se servir soi-même : Rux, que ce soit parce qu’il était radin, myope ou de maigre appétit, remplissait les bols comme pour nourrir un petit moineau. Miroki ne se plaignait pas, mais je n’étais pas aussi conformiste. Je me servis donc un bol bien plein et m’installai avec entrain.

— « J’ai pas besoin de rester l’après-midi, n’est-ce pas ? » demandai-je.

Rux se racla la gorge et fit glisser une feuille sur la table.

— « Nous devons aller faire les courses. »

Je soufflai.

— « Encore ? Mais on y est déjà allés la semaine dernière ! »

— « Les choses ne sont pas éternelles, gamin, » répliqua le majordome.

Je soupirai et, une demi-heure plus tard, nous descendions déjà la pente vers le marché de l’Esplanade. Moi, je portais deux grands paniers, Rux, un autre, et il les remplissait de boutique en échoppe et d’échoppe en boutique. À un moment, je perçus le mouvement d’une main dans un de mes paniers et m’écriai :

— « Arrière, voleur ! »

Je me retournai pour voir une silhouette partir en courant au milieu de la foule, emportant ni plus ni moins que le paquet de viande que Rux venait d’acheter à la boucherie. Et le pire, c’est que je le reconnus : c’était Draen le Vif. En entendant mon cri, Rux me rejoignit, les sourcils froncés.

— « Qu’est-ce qu’il se passe ? »

— « Eh ben… j’me suis fait voler, » avouai-je, embarrassé. « La viande était là et, d’un coup, paf, elle a disparu. J’ai vu quelqu’un partir en courant. »

— « Cent-mille démons… Il était comment ? » s’enquit-il.

Je secouai la tête.

— « Ch’sais pas, m’sieu. »

Rux fronça encore davantage les sourcils et soupira.

— « Bon, ceci ne va pas du tout plaire à Monsieur Fal. Je vais aller racheter de la viande. Et toi, prends garde de ne rien te faire voler d’autre, sinon je pourrais bien croire que tu es de mèche avec les voleurs, hum ? »

Son insinuation me blessa, et je le regardai, la mine sombre, tandis qu’il s’éloignait vers la boucherie. Je m’installai dos au mur avec mes deux paniers et j’observai les alentours avec méfiance. Si jamais le Vif osait se montrer… Mais il ne se montra pas, heureusement pour lui, et je pensai avec un soupir qu’il était sûrement très occupé à manger la viande.

Après les courses, Rux me fit écosser tous les haricots qu’il avait achetés et ce n’est que vers quatre heures que je parvins à m’échapper avant qu’il ne me donne une autre tâche, et je filai vers le bureau de presse. À cette heure, le journal du soir devait être sur le point d’être distribué, et Manras et Dil seraient sûrement là. Je les trouvai effectivement, mais dans une tenue si désastreuse et avec un visage si tendu que j’en fus effrayé.

— « Camaros ! » les appelai-je. « Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »

Je les rejoignis et Manras passa sa manche sur ses yeux.

— « Braises, mais pourquoi tu pleures, shour ? » m’inquiétai-je.

Comme Dil expliquait rarement les choses, ce fut le petit elfe noir qui répondit finalement d’une voix tremblante :

— « Ils nous ont piégés. Et ils nous ont bousculés. Et ils nous ont traités de tous les noms. »

J’étais révolté.

— « Qui ça ? » Avant qu’il ne réponde, je dis : « Mon doublet ? »

Manras acquiesça et Dil affirma sombrement :

— « Et d’autres. On était près de l’Esplanade et ils sont venus droit sur nous. Le Vif dit qu’il a perdu deux amis à cause de Warok. »

Manras ajouta :

— « Il nous a dit de dire à mon frère que, s’il tombe sur lui dans le Labyrinthe, il lui coupe la gorge. »

Je bouillais d’indignation. Si j’avais pu feuler comme les chats, je l’aurais fait. N’avais-je pas averti le Vif que, s’il touchait à mes amis, je lui arracherais les os ? Eh ben, je n’allais pas lui arracher les os, mais j’allais faire quelque chose, ça oui.

Voyant le visage attentif de mes amis, je pris un air déterminé et, finalement, je dis :

— « Vous, dites rien à Warok. Le Vif, il sait pas à qui il s’attaque. Warok est dangereux, il pourrait lui faire du mal. Je vais aller parler avec mon doublet, » décidai-je. « J’vais lui dire clairement les choses. Dites-moi juste un truc, shours : dans cette nouvelle maison où vous avez déménagé, il y a d’autres gens qui y vivent à part Warok et vous ? »

Manras haussa les épaules.

— « Naturel. Y’a des gens. »

— « Combien ? »

— « Eh ben… hier, j’en ai vu quelques-uns, ch’sais pas combien. »

— « Cinq ? Dix ? » proposai-je.

— « Six, » dit Dil.

Six. Fichtre.

— « Et ils sont armés ? »

Dil acquiesça en silence tandis que Manras me regardait bizarrement et se mordait les doigts.

— « Et… Y’avait un semi-gnome noir parmi eux ? »

Tous deux firent non de la tête. Je ne sus si je devais me sentir soulagé ou tout le contraire.

— « Vous pouvez me montrer où est la maison ? »

Manras acquiesça.

— « Oui, mais mon frère nous a dit qu’il veut pas de visites, alors tu peux pas entrer. »

— « J’entrerai pas, je veux seulement voir la maison sans que ton frère me voie. Vous savez quoi ? Je vais aller chercher le Vif pour lui expliquer clairement les choses. Que je le trouve ou pas, on se voit dans le Parc du Soir à dix heures, ça court ? Et vous me montrez la maison. »

Manras y consentit, bouche bée.

— « Qu’est-ce que tu vas lui dire, au Vif ? »

Je souris et tirai doucement sur sa casquette.

— « Qu’on touche pas à mes amis, et j’vais le lui prouver, » affirmai-je. « Ayô. »

— « Ayô, mais fais attention, Débrouillard, il est plus grand que toi ! » me dit Manras.

— « Il pourrait mesurer vingt mètres, ça m’est égal ! » lui répliquai-je.

Je m’en fus en grimpant la côte. Je fis plusieurs tours sur l’Esplanade avant de me lasser et de prendre le chemin du quartier des Chats. J’entrai à la Tanière et appelai Rolg. Personne ne me répondit. Je laissai le petit sac avec le moulage de la clé de la Magicienne Suprême et ressortis. Je tressaillis et souris en voyant apparaître Rolg dans l’impasse.

— « Rolg ! J’ai laissé le moulage sur la table ; j’dois l’emmener quelque part ? »

Le vieil elfe s’approcha en boitant et en secouant la tête.

— « Laisse faire, mon garçon, je m’en occupe. Demain après-midi, je te donne la clé, elle sera prête. Où vas-tu ? »

— « Vendre des journaux, il me reste pas un clou. Si j’arrive en retard, dis à Yal de pas s’inquiéter. »

Rolg arqua un sourcil et acquiesça.

— « Fais attention à ce que tu fais, petit. »

J’acquiesçai énergiquement et partis. Je vendis des journaux durant deux heures avant de trouver de nouveau Manras et Dil sortant d’une taverne de Riskel. Je me joignis à eux, et nous fîmes les tavernes de toute la rue : je m’occupais de porter les journaux pendant que Manras entrait dans le local avec le « dernier » exemplaire et le vendait adoptant une mine d’Esprit Bienveillant. Il faisait déjà nuit depuis plusieurs heures quand, décidant que nous avions vendu suffisamment, nous rapportâmes les journaux restants au bureau et prîmes le chemin des Chats. Cette fois, ce n’était pas moi qui guidais, mais eux. Nous pénétrâmes dans le Labyrinthe, ils me firent passer par des corridors étroits, nous grimpâmes des escaliers, traversâmes des terrasses encombrées et nous descendîmes par une échelle avant que Manras ne s’arrête et me prenne par la manche.

— « C’est celle-là. »

Il me montrait une porte parmi tant d’autres dans un passage désert.

— « Comme ça, on dirait pas, mais elle est grande, et il y a même des endroits où Dil et moi, on n’a pas le droit d’aller, » me révéla-t-il à voix basse.

Je me tournai vers lui dans l’obscurité. Là-haut, dans le ciel, la Lune brillait, mais ses rayons parvenaient très faiblement, et c’est à peine si l’on devinait les formes des objets alentour.

— « Des endroits secrets ? » murmurai-je. « Et vous n’êtes pas allés voir, même pas par curiosité ? »

— « Mon frère m’essorille si je fais ça, » chuchota Manras, et il ajouta : « Dis, il vaudra mieux que tu restes pas ici, sinon ils vont t’attraper. »

J’acquiesçai et les poussai tous deux dans le corridor.

— « Pioncez bien, shours. »

Manras s’éloigna, mais Dil hésita et demanda dans un murmure :

— « Débrouillard… c’est qui, ce semi-gnome noir ? »

Je fis une moue et répondis encore plus bas :

— « Un ami à moi qui travaillait pour le Fauve Noir. Je crois que Warok lui a joué un mauvais tour. Il a disparu depuis deux lunes. »

Dil hésita quelques secondes encore avant de s’éloigner en murmurant :

— « Bonne nuit, Débrouillard. »

Je me plaquai au mur quand la porte du refuge s’ouvrit, illuminant le corridor. Mes deux compagnons entrèrent, et la ruelle se retrouva dans le noir. Après quelques instants, je m’approchai avec discrétion et tendis l’oreille. Je perçus des voix et, m’armant de courage, je collai mon oreille contre la porte.

— « … une misère ! » sifflait une voix.

— « Ce n’est pas notre faute, on nous a volés ! » s’exclamait Manras.

J’entendis un coup sec et un gémissement et je blêmis.

— « Ça suffit, les excuses d’un clou ! Vous savez quoi ? Oubliez les journaux. À partir de demain, vous restez ici et vous allez travailler pour de vrai. Vous allez voir, espèce de morveux incapables. »

J’entendis un éclat de rire.

— « Dis donc, mon gars, tu vas tout de même pas mettre ton propre frère dans le puits ? »

— « Non mais, quelle canaille, pour qui tu me prends ? »

— « Eh. Pour ce que tu es : le fils préféré du Fauve Noir. Ça t’a pas dérangé d’y mettre le gnome… »

— « Ferme-la, Lof ! »

Il ajouta quelque chose mais, à ce moment, j’entendis un aboiement et je fis un bond, m’éloignant de la porte. Des chiens approchaient dans la ruelle, menés par une haute silhouette. Je partis en courant et les aboiements redoublèrent. J’escaladai une gouttière aussi rapidement que je pus et j’entendis un cri en bas. La porte s’ouvrit brusquement et une lanterne éclaira le corridor. J’enveloppai subtilement mon visage d’ombres et je continuai à grimper. Cette maison était très haute. Si je tombais, je mourrais sur le coup.

— « Arrête-toi ! Descends de là, araignée quadrupède ! » me cria une voix d’en bas.

— « Fais taire tes maudits chiens, Adoya ! » beugla Warok.

Leurs voix se firent imprécises et je parvins enfin en haut. C’était une terrasse, pas un toit. Je jetai un regard en bas. On ne voyait plus rien. Je reculai de quelques pas pour m’éloigner du bord et je jetai un coup d’œil vers les édifices qui s’élevaient sur la Roche. Une bonne chose du Labyrinthe, c’était que la plupart des maisons se touchaient ; aussi, je m’éloignai de terrasse en toit et de toit en terrasse sans toucher le sol une seule fois pour sortir du cœur des Chats. Après avoir regagné le sol, j’avançai très prudemment et je ne me détendis pas avant de me retrouver dans l’impasse de la Tanière et, même ainsi, les pensées qui me vinrent alors ne me furent d’aucun réconfort.

Le puits, avait dit Warok. Quel puits ? Où avait-il mis Yerris ? Et qu’est-ce que mes deux meilleurs compères allaient faire maintenant ?

— « Bouffres, » laissai-je échapper.

J’aurais dû leur donner les clous que j’avais, peut-être que comme ça Warok ne se serait pas autant fâché. Mais je n’y avais pas pensé.

— « Bouffres, » répétai-je.

Je montai les escaliers et poussai la porte silencieusement. Tout était sombre. Yal dormait. J’ôtai ma casquette, mes bottes et mon manteau, et je m’allongeai sans faire de bruit. Avant de fermer les yeux, je lançai tout bas une nouvelle fois un :

— « Bouffres. »