Page du projet. Moi, Mor-eldal, Tome 1: Le voleur nécromant.

4 Les Daguenoires

Je passai la journée à marquer le territoire sans trop m’éloigner de la place de La Rose du Vent, parce qu’avec tant de rues, je ne me fiais pas encore à mon sens de l’orientation. Ma pierre affilée à la main, je dessinai des signes à tous les coins de rue, pour me donner des points de repère, jusqu’au moment où un grand elfe noir me lança :

— « Que fais-tu, chenapan ? »

Son ton me rappela tellement celui du propriétaire de la maison qui nous avait chassés, mon compagnon à la dent manquante et moi, que j’eus la prudence de partir en courant et de continuer à marquer les rues de façon plus discrète.

Alors que le soir tombait déjà, je revins sur la place, je m’assis sur le bord de la fontaine et j’observai les saïjits. J’écoutai des bribes de conversations, mais je ne compris pas grand-chose. À un moment, non loin, un elfe s’assit avec un grand tas de papiers. À voir ses yeux aller et venir, je compris que c’était une sorte de grand livre. Curieux, je m’approchai pour voir ce qui était écrit et… je n’eus que le temps de constater que je ne comprenais pas un traître mot de ces signes avant que le saïjit grogne :

— « Pousse-toi, morveux. »

Je m’écartai et je m’écartai bien : je fis tout le tour de la place et j’attendis que l’elfe s’en aille pour retourner à la fontaine.

À la nuit tombée, la place était encore bondée. Visiblement, les saïjits n’étaient pas comme les écureuils, qui disparaissaient en même temps que le soleil. Cette nuit-là, la Lune pleine brillait, et cela m’apaisa. Mon maître disait que, tant que la Lune, la Gemme ou la Bougie luisaient dans le ciel, on pouvait toujours trouver son chemin.

“Les trois Lunes sont le soleil de la nuit,” disait-il, “et les étoiles leurs rayons.”

Les nuits chaudes, nous sortions souvent compter les étoiles. Bon, je ne sais pas si, lui, il les comptait, mais il me demandait à moi de les compter, de les multiplier et de partager avec lui mes calculs. “Apprends, Mor-eldal. Même les écureuils savent compter leurs glands !” me disait-il.

Je jouais avec ma plume jaune, distrait, quand un humain s’assit à côté de moi, sur la margelle de la fontaine, et il commenta :

— « Jolie plume. »

Je penchai la tête de côté et l’observai attentivement. Il était jeune, vêtu d’une cape sombre, et quelque chose dans ses yeux me dit qu’il ne s’était pas assis là par hasard.

— « Yalet ? » prononçai-je, interrogateur.

Je le vis sourire et acquiescer.

— « Lui-même. Et toi, je suppose que tu es Mor-eldal. » Je confirmai en silence, le regardant avec effronterie, et il observa : « Un nom curieux. C’est tes parents qui te l’ont donné ? »

Je fis non de la tête.

— « Je n’ai pas de parents. »

Yalet acquiesça tranquillement.

— « Tu n’es pas le seul, rassure-toi. Dis-moi, sais-tu pourquoi Rolg t’a envoyé me voir ? »

Je supposai que Rolg était le vieil elfe. Je haussai les épaules.

— « Il a dit que tu allais m’apprendre et m’acheter de bonnes choses à manger. »

Yalet sourit.

— « Tout à fait. Si tu te conduis bien, tu seras mon sari et, moi, je serai, disons, comme ton mentor, et je t’apprendrai des tas de choses. Sais-tu ce que signifie bien se conduire ? »

J’acquiesçai. Ça, mon maître me l’avait dit. Je lui expliquai avec application :

— « Cela signifie que je ne dois pas déranger, que je ne dois pas parler quand on me demande de me taire et que je ne dois pas faire de bêtises comme manger des champignons que je ne connais pas ou m’approcher des serpents. »

Il sourit largement.

— « Je n’aurais pas pu mieux le dire. Essaie de ne pas l’oublier, et nous nous entendrons bien tous les deux, d’accord ? Allez, suis-moi. Je vais te montrer quelque chose. »

Il se leva avec agilité de la margelle de la fontaine, et je n’hésitai pas : je rangeai ma plume jaune dans le sac et je le suivis avec curiosité. Yalet me guida à travers des rues et je dus trotter pour ne pas me laisser distancer. Finalement, il s’arrêta dans une impasse et se tourna vers moi avec une moue rieuse.

— « Tu sais escalader ? »

Je souris.

— « Bien sûr ! Je suis un grand grimpeur. Chaque fois que mon maître me voyait sur un arbre, il disait que j’étais un inconscient. Mais je peux compter sur les doigts d’une main les fois où je suis tombé. »

Je le vis arquer un sourcil amusé.

— « Bon. Eh bien, ici, il vaudra mieux que tu ne tombes pas, parce que là où je veux t’emmener, c’est beaucoup plus haut qu’un arbre. Maintenant, regarde et apprends. »

Il monta sur un tonneau, prit de l’élan et s’agrippa à une poutre du toit le plus bas. En quelques secondes, il était perché sur celui-ci et me regardait à travers les ombres, l’air de m’attendre.

J’écarquillai les yeux, ébahi, et davantage quand je le vis faire un geste de la main. Euh… Vraiment ? Je devais faire la même chose ? D’accord, me dis-je. Vas-y. Tu peux le faire, grand grimpeur. J’inspirai profondément pour me donner du courage, je montai sur le tonneau et j’essayai d’atteindre la poutre, mais elle était trop loin. Bon, par là ce n’était pas possible. Je descendis et trouvai un tronc de métal un peu gros qui montait et montait jusqu’en haut. Je le saisis et commençai à escalader. C’était presque comme grimper à un arbre, mais en moins pratique, parce qu’il n’y avait pas de branches. J’arrivai sous le toit, j’agrippai l’auvent et… je glissai et, si à cet instant la main de Yalet ne m’avait pas attrapé, j’aurais pris une belle bûche. Le Daguenoire m’aida à me hisser sur le toit et, malgré ma performance douteuse, il sourit et dit :

— « Pas mal pour un premier essai. N’oublie pas : l’important, c’est de s’accrocher toujours à une bonne prise. Si tu ne peux pas monter d’un côté, sois patient : tu trouveras un autre chemin. Ce qu’il ne faut pas faire, évidemment, c’est se jeter dans le vide, hein ? Allez, suis-moi et fais attention. »

Je le suivis à quatre pattes sur les tuiles jusqu’à un toit plus élevé. Yalet ne se séparait pas de moi, comme s’il craignait qu’à tout moment je puisse glisser et tomber. Nous grimpâmes sur des balcons, traversâmes des terrasses encombrées de bric-à-brac et nous escaladâmes des façades. Décidément, ceci n’était pas la même chose que de grimper aux arbres. C’était amusant, ça oui, mais c’était… ben, différent, et plus inquiétant : au lieu d’oiseaux et d’écureuils, nous croisâmes des rats et des chauves-souris.

Finalement, après être montés et montés toujours plus loin, nous parvînmes à une terrasse très haut perchée, et Yalet me tapota l’épaule.

— « On est arrivés. Bienvenue à la salle de classe du maître Yalet et de son disciple ! C’est un peu en désordre, mais ça ne fait rien : de toute façon, on n’admet pas de visiteurs. Et maintenant, tourne-toi et contemple la ville, Mor-eldal. »

Je me retournai et laissai échapper un soufflement étouffé. Je contemplai la ville nocturne, subjugué. On aurait dit un océan de vers luisants. Ou un océan d’étoiles, pensai-je, émerveillé.

— « Joli, n’est-ce pas ? » Yalet leva la main. « Regarde. Ça, là-bas au loin, c’est l’Esplanade. Tu vois cette coupole éclairée ? C’est le Grand Temple. Et juste à côté, c’est le Capitole, avec le parlement. Le quartier qui est juste après, c’est Riskel, l’antre des marchands, et tout ça, c’est Tarmil, le quartier des artisans. Ça, c’est le fleuve. Et au-delà, il y a les fabriques des Canaux. Ah, là où on ne voit pas de lumière, c’est le Jardin des Fauves, tu le vois ? Là, ils gardent les animaux les plus bizarres de Prospaterre. Et, bon, derrière nous, il y a les deux quartiers riches. Atuerzo et la Harpe. » Il indiqua la partie haute de la ville d’un geste vague. « Moi, je travaille dans une taverne de la Harpe. Et crois-moi, je gagne plus avec les pourboires des clients qu’avec ce que me donne ce radin de tavernier. Ce que tu vois là-bas, grandiose comme un palais, c’est le Conservatoire, où étudient les magiciens. Et derrière cette muraille, c’est la Citadelle. La ville des Intouchables. Les nobles. Et ça, » ajouta-t-il, tournant de nouveau le dos à la Roche et regardant les maisons juste en face de nous, l’expression solennelle. « Ça, Mor-eldal, c’est le quartier des Chats. C’est ici que j’ai grandi, et c’est ici que tu vas vivre. »

J’arquai les sourcils.

— « Sur cette terrasse ? »

Je prononçai bien le mot, car je venais de l’apprendre. Yalet s’esclaffa tout bas.

— « Non. Pas sur cette terrasse. Ça, c’est un refuge secret que seul toi et moi, nous connaissons, Mor-eldal. Toi, tu vas vivre avec le vieux Rolg. Sa maison est par là, » dit-il en agitant vaguement la main. « Je te logerais volontiers avec moi, mais je vis dans une pension d’Atuerzo et je ne peux pas t’y faire entrer. T’inquiète pas, tout de suite, il y a deux autres saris qui vivent avec Rolg aussi. »

— « C’est des enfants comme moi ? » demandai-je.

Yalet me jeta un coup d’œil, amusé peut-être par mon vif intérêt.

— « Yerris a treize ans et Slaryn… je crois qu’elle en a treize aussi. Sla est la fille de… bon, d’une Daguenoire qui s’est fait prendre dans les filets des gardes… Mmpf. Écoute, dès qu’on redescendra de cette terrasse, je t’emmènerai chez Rolg et tu pourras les connaître tous les deux. D’accord ? »

J’acquiesçai et je m’approchai du mur pour contempler la ville, fasciné. Je commençais à penser que mon maître avait eu raison de me chasser de sa grotte. J’avais tant de choses à apprendre, tant de nouveaux lieux à explorer ! Je levai une main et indiquai de hauts édifices serrés les uns contre les autres avec plein de terrasses qui surplombaient le quartier des Chats.

— « Et ça, qu’est-ce que c’est ? Les Chats aussi ? »

Comme moi, Yalet s’était appuyé sur le mur. Il leva les yeux pour voir ce que j’indiquais, et la Lune illumina sa grimace.

— « Ça… c’est le Labyrinthe. Il fait partie des Chats, c’est le centre du quartier, mais… » Il hésita. « Il vaudra mieux que tu n’y entres pas. C’est un endroit dangereux. Comme ces champignons et ces serpents, tu comprends ? »

Je roulai les yeux.

— « Bien sûr. Et ça là-bas ? »

Je montrai du doigt une zone sur la gauche, pleine de petites maisons basses.

— « C’est le Quartier Noir. Et plus bas le long du fleuve, c’est Menshaldra, la ville des bateliers. Tu vois ces lumières là-bas ? Ce sont celles du Pont Vaillant. Et là, tout droit en face, même si tu ne la vois pas, c’est la forêt intouchable d’Estergat. Tout le monde l’appelle la Crypte, va savoir pourquoi. Personne n’a le droit de couper un seul arbre de la forêt. C’est la propriété des Fal, une famille noble. »

Il indiquait l’obscurité complète, au-delà du fleuve, et je m’efforçai de voir, mais je ne vis rien. Une forêt, pensai-je. C’était réconfortant de savoir qu’il y en avait une si près.

— « Qu’est-ce que ça veut dire, crypte ? » demandai-je.

— « Huh. C’est un endroit où… eh bien, où on enterre les morts. Rassure-toi, » ajouta-t-il sur un ton léger. « Aucun spectre ni rien de ce style ne sort de là. Au pire, il peut y avoir quelque ours ou quelque loup. L’année dernière, un nadre rouge est sorti de là, un de ces petits dragons qui courent très vite et éclatent quand ils meurent, tu en as déjà vu ? Non ? Eh bien, je dois encore avoir une gravure qui avait paru dans le journal. Je te la montrerai. »

— « C’est quoi, une gravure ? » demandai-je.

Yalet demeura interdit.

— « Une gravure, c’est un dessin. »

— « Ah. Et c’est quoi, un journal ? »

— « Par tous les Esprits, eh ben… Un journal, c’est un… un tas de papiers avec des informations écrites dessus, » répondit-il en se raclant la gorge.

— « D’accord. Merci, » dis-je. « Et c’est quoi, les Esprits ? »

— « Braises… » murmura Yalet en se massant le front. « Les Esprits… Écoute, Mor-eldal, ça, il vaudra mieux que tu le demandes à un prêtre, hein ? »

Je me mordis la lèvre et acquiesçai. Je décidai de ne pas lui demander ce qu’était un prêtre.

— « Alors, comme ça, la forêt est dangereuse ? »

Yalet secoua la tête et me sourit.

— « Pas tant que tu restes ici dans le quartier des Chats. »

Je fis une moue et détournai les yeux vers les innombrables édifices des Chats. Il soufflait un vent froid et je frissonnai. Je rompis le silence.

— « Avant t’as dit qu’une Daguenoire s’est fait prendre dans les filets des gardes. C’est qui, ces gardes ? » demandai-je.

Je le vis lever les yeux au ciel et étouffer un éclat de rire.

— « Il ne manquait plus que ça. Tu sais ce que c’est qu’un policier ? Non ? Diable. Aux Chats, on les appelle les mouches. Ça ne te dit rien non plus ? Bon, sari, » inspira-t-il en me fixant du regard. « Les gardes sont ceux qui surveillent et arrêtent ceux qui font des choses qu’il ne faut pas faire, et ils les mettent en prison, un endroit avec des barreaux d’où on ne peut pas sortir. Tu comprends ? »

J’acquiesçai.

— « Oui. »

Plus ou moins, ajoutai-je intérieurement, mais ça, je ne le dis pas, parce que j’avais l’impression que ma suprême ignorance le désespérait un peu.

— « Rolg m’a dit que tu venais de la vallée, » reprit Yalet après un silence. « Il a dit… que tu vivais avec un vieil homme. »

— « Oui. Mais il m’a chassé, » admis-je, soudain sombre. Je posai le menton sur mes mains, les yeux rivés sur la ville, et j’expliquai : « Il voulait que je parte vivre avec vous, pour que j’apprenne des choses. Il me manque, » confiai-je à voix basse. « Mais il ne veut pas que je revienne tant que… tant que je n’aurai pas trouvé un férilompard. »

Yalet arqua un sourcil.

— « Un férilompard ? Une seconde, » dit-il soudain. « Rolg m’a dit que ce maître était mort. »

J’ouvris la bouche, la refermai et grimaçai.

— « Ben… C’est qu’il n’est pas vraiment mort. »

Yalet haussa les sourcils et, comme je ne disais rien de plus et détournais les yeux vers les lumières des lointains réverbères, il ébouriffa mes cheveux et dit avec entrain :

— « Allons. Ne sois pas triste. Si vraiment ton maître et toi, vous viviez seuls dans les montagnes… eh bien, tu sais ? Je crois qu’il t’a fait une grande faveur en te chassant. S’il ne l’avait pas fait, tu n’aurais jamais vu Estergat. Et tu n’aurais jamais vu ça, » ajouta-t-il, en faisant un ample geste vers le paysage nocturne. « Allons-y, je vais te montrer ta nouvelle maison. Mais avant : fais attention en descendant. »

Je le vis passer par-dessus le mur vers le toit du bas et je souris. Je trouvais ce saïjit bien sympathique. Et en plus, il semblait que c’était réciproque. Et mieux encore : c’était mon nouveau maître. Je me mordis les doigts, toujours souriant.

— « Eh, Mor-eldal ! Qu’est-ce que tu fais ? »

Oups. Je m’empressai de passer par-dessus le mur et de descendre, parcourant le chemin en sens inverse. Lorsque nous posâmes enfin les pieds dans l’impasse, Yalet observa :

— « Tu sais ? Tu devrais changer de nom. Mor-eldal, c’est trop… étrange. Tout le monde le remarquerait. Qu’est-ce que tu en penses si on t’appelle… ? » Il médita quelques secondes sous mon regard attentif puis lança : « Draen. À Estergat, il y en a des tas. Et c’est un bon nom. Ça te plaît ? »

Je souris. Mon maître n’avait pas l’habitude de me demander mon opinion. Quand il m’avait appelé Survivant, en tout cas, il ne m’avait pas demandé si cela me plaisait. J’acquiesçai, sentant que Yalet venait de me faire un cadeau.

— « Oui. Ça me plaît. Yalet aussi, c’est un bon nom, » ajoutai-je.

Il me jeta un coup d’œil moqueur.

— « Appelle-moi Yal et, moi, je t’appellerai Draen, d’accord ? » J’acquiesçai, et il me sourit. « Allez, allons-y. »

Je le suivis dans les ruelles jusqu’à une impasse pleine de bric-à-brac. La maison sur la droite était en bien pire état que celle de gauche. Yal se dirigea vers cette dernière, grimpa des escaliers de bois et poussa la porte.

Il y avait de la lumière à l’intérieur. Quand j’entrai derrière Yal, je vis une pièce plus ou moins grande comme celle de la maison d’Hishiwa. Il y avait quatre paillasses, une table, quelques tabourets et quelque autre meuble auquel je ne sus pas donner de nom.

— « Ben, mince, on dirait que Yerris et Slaryn ne sont pas là, » dit Yal, les sourcils froncés.

— « Ces temps-ci, je ne vois presque pas le bout de leur nez, » marmonna une voix. Je me tournai et je vis le vieil elfe sortir de la pièce contigüe. Il écarta son cache-nez qui le protégeait du froid, et la lumière de la lanterne éclaira son visage ridé et serein. Il me sourit. « Bienvenue à la Tanière, gamin. Je te parlerais bien de toutes les tâches ménagères et des règles de cette maison, mais je crois bien qu’il y a quelque chose de plus urgent à faire. » Il posa une pile de vêtements sur la table et m’indiqua un énorme seau plein d’eau. « Lave-toi dans la bassine, tu as un savon et une éponge juste là à côté. Je veux que tu frottes jusqu’à ce qu’on voie ta peau, d’accord ? Et après mets ça, » dit-il, en donnant une tape sur les habits. J’acquiesçai, sans un mot, parce que je n’étais pas sûr d’avoir tout compris. Je le vis rouler les yeux. « Yal, mon garçon, il faut que je te parle un moment. »

Yalet m’adressa un sourire pour m’encourager à faire ce que me demandait Rolg et je m’approchai de la bassine. Je m’arrêtai devant celle-ci, jetai un regard d’appel à l’aide vers la pièce d’à côté, mais la porte se ferma juste à cet instant. Bon. Eh bien, je devrais me débrouiller seul. J’ôtai mes peaux de lapin, je pris le savon et l’éponge et les regardai un moment avant de les plonger dans l’eau. J’écarquillai les yeux en voyant la mousse blanche. Je léchai le savon et…

— « Berk… » fis-je.

Je crachai, me nettoyai la bouche avec l’eau, puis je me dis que ce serait plus facile de me mettre dans la bassine, aussi j’y entrai et commençai à frotter comme le vieil elfe avait dit de faire. Quand Yal sortit de la pièce, j’étais en train de frotter un pied. Il me regarda et sourit.

— « Bon, sari, je crois que tu es sur la bonne voie. Maintenant, tu commences à ressembler à un humain. Mais tu sais, on utilise aussi l’éponge. Regarde, je vais te frotter le dos, ce n’est pas facile tout seul. Passe-moi le savon et lève-toi. »

Il prit l’éponge et le savon et se mit à frotter.

— « Dis donc. Tu as une belle cicatrice ici sur le bras, » observa Yal.

— « C’est un lynx qui me l’a faite l’été dernier, » expliquai-je.

— « Un lynx ? » s’étonna Yal. « Et tu t’en es sorti vivant ? »

— « Ben… » Je m’agitai, embarrassé, parce que je venais de me rappeler que, cette histoire, je ne pouvais pas la raconter. Si j’avais réchappé au lynx, c’était grâce à un sortilège nécromantique : je lui avais lancé une décharge mortique et il avait pris peur. Après un silence, je dis : « J’ai eu de la chance. »

— « Ça, tu l’as dit, » souffla Yal tout en continuant à frotter énergiquement. « Écoute, tu sais, au moins à Estergat tu n’auras pas à lutter contre des lynx. Bon, Rolg veut que je t’explique un peu comment fonctionne sa maison. Il n’y a pas beaucoup de règles, mais il faut les respecter. Tu m’écoutes ? »

— « Ah oui, oui, » assurai-je.

— « Bien. Première règle : ne faire entrer ici personne qui ne soit pas de la confrérie. Seconde règle : faire tout ce que te dit Rolg. Troisième règle : ne pas entrer dans sa chambre. Et c’est tout. Tu vois comme c’est facile ? » Il s’éloigna de quelques pas, souleva un petit seau plein d’eau et, sans avertir, il me le jeta tout entier sur la tête. Je poussai un cri et il s’esclaffa. « Tu apprécies autant les bains que moi à ton âge. Mais c’était un impératif, crois-moi. Je t’ai parlé des gardes, tout à l’heure, tu te rappelles ? Eh bien, ils auraient fini par te retirer de la voie publique, ils t’auraient envoyé dans un de leurs refuges et tu ne voudrais pas t’y retrouver, même mort, tu peux me croire. Maintenant sèche-toi avec ça et habille-toi. Demain soir, je viendrai ici te chercher, alors fais en sorte d’être là. Essaie de bien t’entendre avec Yerris et Slaryn, hmm ? Ils t’apprendront sûrement beaucoup de choses : écoute-les. Bonne nuit, sari, » me dit-il en me tapotant l’épaule.

Je ne sais pas ce qui m’enthousiasmait le plus : la perspective de connaître ces deux saris ou celle de revoir Yal le jour suivant. Je répondis, souriant :

— « Bonne nuit, élassar. »

Déjà près de la porte, Yal me regarda, surpris.

— « Élassar ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Oups. Je haussai les épaules et expliquai :

— « Maître. Je peux t’appeler comme ça ? C’est que… mon maître, je l’appelais toujours élassar. »

Yal arqua un sourcil et esquissa un sourire.

— « Hum. Fais comme tu voudras. À demain, sari. »

— « À demain, élassar ! »

Son sourire s’élargit. Il ferma la porte derrière lui et je m’empressai de m’habiller parce qu’il ne faisait pas précisément chaud dans la pièce, et encore moins avec les cheveux mouillés. J’étais en train de mettre la chemise quand Rolg sortit de sa chambre en boitant.

— « Comment tu trouves ta nouvelle maison, mon garçon ? »

— « Très jolie, » assurai-je. « Elle est plus grande que celle que j’avais avant. Mais, là aussi, il fait froid. »

— « C’est pour ça que je t’ai apporté une couverture. Tiens. » Rolg me donna la couverture et m’indiqua une paillasse d’un geste. « Celle-là est pour toi. Ça ne te dérange pas si je jette ces peaux ? Elles sentent plus mauvais qu’un égout. Même le mendiant le plus déguenillé les jetterait. Allez, allonge-toi et dors, tu es sûrement fatigué et, si tu ne l’es pas, quoi que tu fasses, ne fais pas de bruit : je t’avertis que, si l’on me réveille avant le lever du soleil, je me lève toujours du pied gauche, et tu ne veux pas savoir ce que cela signifie, n’est-ce pas ? » Il me sourit d’un air moqueur. « Bonne nuit, petit. »

— « Bonne nuit, Rolg, » lui répondis-je joyeusement. « Et merci beaucoup pour… pour le savon. Ça a un goût horrible, mais c’est très joli. Et merci pour les habits et la couverture. Et pour la paillasse, elle est mieux que celle que j’avais dans les montagnes. »

Les yeux du vieil elfe étincelèrent d’amusement.

— « Je m’en réjouis. »

Je m’enveloppai dans la couverture et je vis Rolg emporter la lanterne dans sa chambre. Je fermai les yeux, puis les rouvris et contemplai la pièce grâce à la lumière ténue de la Lune qui réussissait à s’infiltrer par la fenêtre. Que de bruits lointains, que de rumeurs étranges ! J’entendis les craquements du bois sous les pas boiteux du vieil elfe dans la chambre à côté, le bruit de voix dans l’impasse et… Soudain, la porte s’ouvrit dans un susurrement presque inaudible et deux silhouettes entrèrent. C’étaient deux enfants.

— « C’est la dernière fois que je vais au théâtre avec toi, » chuchota la fille au garçon.

— « T’exagères, » lui répliqua l’autre dans un murmure.

Ils n’en dirent pas plus. Ils s’allongèrent sur leurs paillasses, et j’hésitai à leur dire quelque chose. Je décidai finalement que non, parce que Rolg dormait peut-être déjà et je ne voulais pas le réveiller. Alors j’écoutai les respirations de Yerris et de Slaryn, je me tranquillisai en me convainquant que je dormais dans une maison amie et, me rappelant ces casse-croûtes promis, je m’endormis paisiblement.