Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 10: La perdition des fées.

27 Amour et liberté

“Je préfère ne pas avoir trop d’espoir.”

Spaw secoua la tête mais ne répliqua pas. Il se tourna vers Lénissu, Wanli et Miyuki et il indiqua d’un geste un étroit défilé.

— Par ici.

Il les guida à l’intérieur.

“Je ne voudrais pas jouer les rabat-joie, mais cela ne va pas fonctionner”, insista Zaïx, dans son esprit.

Spaw réprima un soupir. Zaïx était insupportable depuis qu’il lui avait annoncé que l’épée d’Alingar allait peut-être permettre de le libérer de ses chaînes. Oui, il avait souffert tant de déceptions qu’il préférait se préparer à une de plus, mais ses commentaires nerveux commençaient à lui faire perdre patience.

“Ne pense plus”, lui conseilla-t-il. “Si cela fonctionne, cela fonctionne. Et si cela ne fonctionne pas…” Spaw se tut. Et si, effectivement, cela ne fonctionnait pas ? L’unique option qu’il avait, c’était de voyager au château de Klanez pour aller chercher cette magara absorbante d’énergie. Mais il savait qu’il ne serait pas capable d’entrer dans le château sans l’aide d’une Klanez et, bien qu’il ne pense pas l’avouer à Zaïx, il savait aussi qu’il ne dérangerait plus Kyissé avec ces histoires.

“Si cela ne fonctionne pas ?”, demanda Zaïx.

Spaw grimaça.

“Si cela ne fonctionne pas, je continuerai à chercher”, conclut-il.

Il perçut l’approbation du Démon Enchaîné. Il se pencha, leva une main et appuya la paume contre le mur au fond du défilé. Il poussa. Ce qui semblait être une pierre glissa à l’intérieur, laissant place à une petite ouverture. Il passa la tête dans le trou, continua à pousser et dévoila finalement la première marche des escaliers.

Lorsqu’il s’écarta, il vit que Wanli, Miyuki et Lénissu observaient l’ouverture avec un vif intérêt. Il leur adressa un demi-sourire.

— Les dames d’abord —lança-t-il.

Lénissu fit un pas en avant et Spaw lui lança un regard moqueur, mais il se garda d’émettre tout commentaire et le laissa passer. Miyuki et Wanli le suivirent et Spaw ferma la marche, occultant de nouveau l’entrée.

— Combien de marches y a-t-il ? —demanda Lénissu lorsqu’ils commencèrent à descendre.

— Pas mal —admit Spaw—. Beaucoup plus que les escaliers que nous avons descendus dans le Labyrinthe. Ça va nous prendre la journée entière, probablement. Autrefois, je les entretenais, mais cela fait longtemps que je ne le fais plus. Alors, mieux vaut garder les yeux ouverts au cas où cela glisserait.

“Pff. De toutes façons, cela ne me plaît pas”, intervint Zaïx. “Laisser entrer trois saïjits dans ma propre demeure… Jamais je n’aurais pensé qu’un jour il m’arriverait une chose pareille.”

“Ces trois saïjits ont défendu Shaedra, père”, répliqua Spaw avec une extrême patience.

“Oui. Eh bien, tu ne t’imagines pas combien j’ai eu de mal à la retrouver à cause des saïjits. Et même pire : à cause d’un nakrus.” Le Démon Enchaîné soupira. “Si seulement je pouvais vivre jusqu’au jour où, toi et « ta sœur », vous cesserez de vous mettre dans de telles embrouilles… Je n’arrive pas encore à comprendre comment tu as pu laisser ce kadaelfe l’emmener. Elle t’aime et tu l’aimes. Et toi, tu l’abandonnes dans les bras d’un saïjit. Mais quelle sorte de démon es-tu ?”

Spaw s’empourpra et tenta tant bien que mal de garder son calme.

“Je suis un Droskyn”, grogna-t-il. “Ce n’était pas une raison suffisante pour la laisser dans les bras d’une autre personne ? Ne m’en parle plus, Zaïx. Ça fait presque un mois, maintenant, et je ne me repens pas de l’avoir laissée avec Aryès. Lui, il peut la rendre heureuse. Moi non.”

Comme il s’en doutait, ses paroles furent accueillies par un souffle irrité.

“Tu es impossible, mon fils. Tu n’es pas un Droskyn. Et bien sûr que tu serais capable de rendre heureux quelqu’un. Parfois tes idées semblent sortir directement de la tête d’un anube.”

Spaw avala sa salive.

“Tu sais que je suis un Droskyn et tu ne peux pas le nier. J’ai tué un saïjit.”

“Parce qu’ils t’ont obligé à le tuer !”, exclama le Démon Enchaîné, exaspéré. “Aucun enfant de cinq ans qui a toute sa tête ne serait capable de tuer un saïjit si on ne lui disait pas de le faire. Ce n’était pas ta faute, combien de fois devrai-je te le répéter ?”

Spaw esquissa un faible sourire.

“Beaucoup”, répliqua-t-il.

Lénissu s’appuya contre le mur et s’arrêta, essoufflé.

— Ces escaliers n’arrêtent pas de tourner. Cela fait combien de temps que nous descendons ?

Spaw arqua un sourcil, moqueur.

— Quelques minutes ? —suggéra-t-il. Il sourit face à l’expression sombre de Lénissu—. C’est normal que vous manquiez d’air. Par ici, il n’y a pas beaucoup de rochelion.

Sans rien ajouter, ils continuèrent à descendre. Spaw devinait clairement l’appréhension de Lénissu. Celui-ci craignait qu’en utilisant Corde contre une autre relique, son enchantement ne soit détruit… et perde ce qu’il contenait à l’intérieur. Spaw ignorait totalement si cela pouvait se produire, mais, à vrai dire, il ne pensait pas que ce soit une grande perte : cela pouvait même être bénéfique pour Lénissu. Tout compte fait, ce qui pouvait lui arriver de mieux était qu’il oublie cette Ombreuse morte depuis tant d’années.

Spaw perçut un raclement de gorge et grogna mentalement.

“Tu penses rester dans ma tête pendant toute la journée ?”

Sans répondre, Zaïx s’en alla discrètement et Spaw continua à descendre avec prudence, en essayant de ne pas trop penser à ce qu’il faisait. Il n’aimait pas mentir et il détestait le chantage… Cependant, l’obstination de Lénissu ne lui avait pas laissé d’autre option.

Ils descendirent durant des heures avant que Lénissu ne s’arrête une nouvelle fois et déclare qu’il avait besoin d’une pause. Wanli et Miyuki approuvèrent aussitôt et s’assirent sur les marches avec un évident soulagement. Les imitant, Lénissu marmonna :

— Ce démon enchaîné a intérêt à savoir où chercher Shaedra parce qu’après toute cette descente, je vais avoir besoin d’un stimulant pour remonter.

— Peut-être que sortir de la maison d’un démon est un bon stimulant —se moqua Spaw.

Lénissu arqua un sourcil.

— Spaw. Il ne t’a vraiment rien dit sur l’endroit où elle peut se trouver ?

Il le lui demandait pour la énième fois et pour la énième fois Spaw mentit :

— Non. Zaïx ne te dira où elle est que si tu lui promets de vive voix de le libérer avec ton épée.

Un reflet sceptique passa dans les yeux de Lénissu, mais celui-ci ne fit pas d’autre commentaire.

— Bon —dit Miyuki—. Pour ma part, je suis assez contente. Passer par ici va m’épargner des semaines de voyage et une bonne bourse de kétales. Ces escaliers débouchent donc sur la Forêt de Pierre-Lune ?

Spaw acquiesça.

— Ouaip. Je te guiderai si tu veux… quand Zaïx sera libre. La Forêt de Pierre-Lune peut être dangereuse si tu vas dans la mauvaise direction.

Il s’arrêta net, une subite pensée en tête. Tous trois le regardèrent, interrogateurs.

— Que se passe-t-il ? —demanda Wanli.

Spaw esquissa un sourire incrédule.

— Maintenant que j’y pense, certaines zones de la Forêt de Pierre-Lune provoquent exactement les mêmes effets que ceux que tu as ressentis dans les Marais de Saphir, Lénissu.

Celui-ci agrandit les yeux.

— Tu veux dire qu’il pourrait y avoir des nixes cachés dans la Forêt de Pierre-Lune ?

Spaw haussa les épaules.

— C’est une possibilité.

Tous quatre demeurèrent méditatifs quelques instants. Finalement, Lénissu se leva.

— Finissons-en.

Quelques heures s’écoulèrent encore avant que Spaw n’aperçoive les premières statues qui bordaient l’escalier. Ils arrivèrent enfin à une galerie et il passa devant pour ouvrir la marche.

— Par ici —dit-il.

Il tourna à l’angle du couloir et ils descendirent quelques marches. Ils passèrent devant la bibliothèque, mais Spaw ne s’arrêta pas. Dans sa poche, il portait le fameux livre intitulé Cremdel-elmin narajath, mais il décida de le donner à Modori plus tard. Il savait avec une absolue certitude que Zaïx sentait sa présence se rapprocher ; il pouvait presque deviner son impatience.

— Diables, quel est cet endroit ? —demanda Lénissu, en regardant autour de lui, surpris.

— Mon foyer —répliqua Spaw.

Il poussa une porte et les invita d’un geste à entrer. Lénissu le scruta des yeux quelques secondes, comme s’il tentait de deviner ses pensées. Finalement, il franchit le seuil, suivi de Miyuki et de Wanli ; la méfiance de ces dernières était plus qu’évidente.

Une voix sonore résonna dans la pièce :

— Soyez bienvenus dans ma demeure, saïjits ! Ne craigniez rien, je ne vais pas vous manger.

Spaw roula les yeux et entra, refermant la porte derrière lui. Zaïx était assis dans son fauteuil, transformé comme à l’accoutumée et avec ses maudites chaînes. Sakuni s’avança vers Spaw et lui prit les mains, souriante, découvrant ses grandes dents de mirol.

— Sain et sauf de nouveau —fit Spaw avant qu’elle n’énonce sa phrase de bienvenue.

Sakuni lui donna une étreinte à laquelle il répondit avec douceur.

— Bien, bien, bien —dit Zaïx avec entrain—. Mais asseyez-vous ! Une infusion ?

Lénissu jeta un coup d’œil à Spaw avant de répondre :

— Si tu ne prétends pas nous empoisonner, je veux bien.

— Vous empoisonner ? Vous ? Mais vous êtes mes sauveurs ! Tu vas me libérer… —les yeux de Zaïx se fixèrent sur l’épée de Lénissu et il termina dans un murmure— : avec cette merveille.

Lénissu se racla la gorge.

— Pas avant que tu me dises où se trouve Shaedra.

Zaïx sourit et ses yeux rouges étincelèrent.

— Oui. Bien sûr. Je te le dirai. Une fois que tu m’auras libéré.

Lénissu fit non de la tête.

— Pas question. Avant, tu dois me dire où elle est. Ensuite, je te jure que je ferai tout mon possible pour t’ôter ces chaînes.

Spaw les regarda se dévisager sur un air de défi.

“Ce saïjit me plaît”, fit soudain Zaïx. Et il sourit.

— D’accord. Je viens de communiquer avec elle il y a quelques heures. Elle vit à Shtroven et elle a trouvé un travail dans une herboristerie. —Son sourire s’élargit en voyant la réaction de Lénissu : il était resté bouche bée—. D’après ce qu’elle m’a raconté, le nakrus les a fait traverser un monolithe, cela ne s’est pas passé comme prévu et ils se sont tous retrouvés à Shtroven. Shaedra a l’air heureuse.

“Et elle pourrait l’être davantage”, insista-t-il mentalement. Spaw l’ignora.

Lénissu ouvrit la bouche, la referma et la rouvrit.

— Shtroven ? Et… et… et quoi d’autre ? Tu sais sûrement d’autres choses. Avec qui est-elle ? Marévor est-il resté avec elle ?

— Je ne sais pas —répondit lentement Zaïx, méditatif—. À vrai dire, je crois que non. Elle est en compagnie de ce… kadaelfe.

— Aryès. —Lénissu soupira, soulagé.

— C’est cela. Et je crois qu’il y a une autre personne.

— Iharath —expliqua Spaw. Lénissu se tourna vers lui brusquement et Spaw s’empressa d’ajouter— : Simple déduction.

La mâchoire de Lénissu se tendit, même si aucune surprise ne se refléta sur son visage.

— Tu le savais.

Spaw soutint son regard quelques secondes et finalement il détourna les yeux. Il croisa le regard peu amène de Wanli et se limita à répondre :

— Maintenant, tu dois tenir ta parole.

Il y eut un silence. Sakuni revint avec un plateau rempli de tasses avec des infusions et Zaïx lui sourit.

— Merci, Sakuni.

Il leva avec difficulté une main vers sa tasse et les chaînes grincèrent sur le sol. Spaw s’adossa à un mur et observa que Lénissu tressaillait en regardant les chaînes du coin de l’œil. Il les vit boire l’infusion sans bouger d’un pouce. Il éprouvait autant d’impatience que Zaïx et désirait ardemment savoir si sa quête était enfin terminée, savoir s’il pouvait enfin rendre à Zaïx ce que celui-ci lui avait rendu : la liberté.

Miyuki et Lénissu burent lentement leurs tasses, en silence. Wanli ne toucha pas la sienne.

— Comment as-tu fait pour te retrouver enchaîné ? —demanda finalement Lénissu.

Une étincelle d’amusement brilla dans les yeux de Zaïx.

— Je me suis comporté comme un traître. J’étais un Démon de l’Esprit. Et Yimago Ashbinkhaï, celui qui est à présent Démon Majeur, était le meilleur ami qu’un démon puisse jamais avoir. Nous avons grandi ensemble. Et nous nous connaissions très bien. Un jour, il m’a parlé des chaînes d’Azbhel. Il m’a dit tout ce que son père lui avait conté sur elles. C’était une relique. Une relique capable d’enchaîner un esprit et capable de conférer un terrible pouvoir.

Zaïx secoua la tête.

“Il faut voir à quel point j’ai pu être démoniaque étant jeune”, ajouta-t-il mentalement, amusé.

Il poursuivit.

— Il s’est trouvé que, peu après, Ashbinkhaï est devenu Démon Majeur et m’a demandé de transporter les chaînes en un endroit plus sûr. —Il sourit, ironique—. Et c’est ce que j’ai fait. Je les lui ai volées et, maintenant, personne ne sait où je me trouve. —Il plissa les yeux—. À part vous.

“Ils ne diront rien”, assura Spaw.

“De toutes façons, si je me libère, je ne resterai pas là”, répliqua Zaïx.

Spaw contint un soupir et essaya de ne pas penser à la possibilité qu’il demeure enchaîné.

D’un geste lent, Lénissu posa sa tasse vide et se leva.

— Ne t’inquiète pas, je ne dévoilerai pas ton refuge —déclara-t-il. Il prit le pommeau de son épée et jeta un coup d’œil embarrassé à Wanli et à Miyuki—. Peut-être… que vous devriez sortir de cette pièce. Je n’ai aucune idée de ce qui peut se passer —avoua-t-il.

Zaïx laissa échapper un petit rire enthousiaste.

— Qui sait, qui sait —dit-il—. Mais je suis convaincu que, si tous deux, nous y mettons de la bonne volonté, nous y parviendrons.

Il n’en était pas aussi convaincu il y a quelques heures, pensa Spaw, amusé. Après plusieurs objections de Miyuki et de Wanli, Lénissu finit par accepter qu’elles restent. Il sortit Corde de son fourreau, et Zaïx et lui s’éloignèrent prudemment des meubles. Il flottait dans l’air une tension mêlée à une foi enivrante. Spaw ressentait comme sienne l’expectation presque démente de Zaïx.

Un mètre à peine séparait à présent les deux reliques…

— Prêt ? —demanda Lénissu. Il semblait presque atterré. Qu’il accepte de le libérer après que Zaïx lui avait révélé le refuge de Shaedra signifiait beaucoup, comprit Spaw. Cela signifiait peut-être que Lénissu était réellement un homme de parole. Ou peut-être qu’il commençait à se rendre compte que son obsession pour l’épée était maladive.

Zaïx acquiesça de la tête et tendit ses deux bras, tirant la chaîne vers Lénissu.

— Prêt —déclara-t-il.

Sous les yeux stupéfaits de Sakuni, Miyuki, Wanli et Spaw, Lénissu activa son épée et frappa.

L’impact provoqua une explosion d’énergies. Zaïx et Lénissu furent projetés en arrière. Spaw sentit comme un poignard la douleur intense qui traversa les bras de Zaïx. Lénissu se redressa.

— Personne n’a dit que tout se résolvait d’un seul coup —souffla-t-il.

Les coups suivants eurent le même effet. La chaîne grésillait et Corde scintillait de sa lumière bleue. Zaïx semblait souffrir un terrible tourment et Lénissu était presque à bout de force.

— Ils ne vont pas y arriver —murmura Miyuki.

Sakuni regardait Zaïx, les yeux agrandis par l’épouvante, mais elle gardait le silence. Une nouvelle fois, Lénissu se releva. Son bras tremblait violemment. Il empoigna Corde à deux mains et la plaça en contact avec la chaîne. L’épée continuait à absorber l’énergie, quoique plus lentement. Mais jusqu’à quand pourraient-ils tenir ?

Au bout de quelques très longues minutes, Lénissu sembla perdre toutes ses forces. Et le pire, c’est qu’il continuait encore à empoigner Corde et à absorber l’énergie des chaînes d’Azbhel. Wanli fut la première à réagir : elle se précipita et lui fit lâcher l’épée. La lumière bleutée de celle-ci s’évanouit.

— Il est inconscient —murmura l’Ombreuse, la voix tremblante.

Luttant contre une douleur qui n’était pas la sienne, Spaw s’approcha et se pencha près de Lénissu.

— Comment actives-tu l’épée, Lénissu ? —demanda-t-il. Lénissu ouvrit les yeux et cligna des paupières, hébété—. Comment l’actives-tu ? —insista Spaw.

Lénissu avala sa salive et articula :

— Avec amour.

Spaw fronça les sourcils, sans comprendre.

— Avec amour ? —répéta-t-il.

Mais Lénissu avait de nouveau perdu conscience. Spaw soupira bruyamment et ramassa l’épée.

— Cela n’a pas de sens —marmonna-t-il.

Comment pouvait-on activer une magara avec un sentiment ? C’était absurde. Il jeta un coup d’œil sur la lame. Sa lumière bleue s’était éteinte et l’épée ressemblait à présent à une épée courte tout à fait ordinaire. Tandis qu’il l’observait et tentait de comprendre quelque chose, Zaïx s’était stoïquement redressé.

“Vas-y, essaie”, dit-il. “Fais tout ton possible.”

Spaw fit non de la tête.

“Je ne sais pas activer l’épée. Elle n’absorbera pas l’énergie si on ne l’active pas.”

“Active-la”, répliqua Zaïx, avec obstination.

Spaw plaça l’épée contre la chaîne et tenta de se concentrer. Il tenta de l’activer par tous les moyens qu’il connaissait, sans y parvenir. Activer l’épée avec amour, se répéta-t-il.

“C’est absurde.”

Zaïx grogna.

“C’est encore plus absurde de laisser le travail à moitié fait. Mon fils, tu peux le faire. Il suffit de te concentrer.”

Spaw fit de nouveau non de la tête, mécaniquement.

“Je ne peux pas.”

“Ne me dis pas que tu n’as pas un brin d’amour dans ton cœur ?”, rétorqua Zaïx.

Spaw sentit un tremblement parcourir tout son corps.

“Je suis un Droskyn. Les Droskyns naissent pour tuer, pas pour aimer”, murmura-t-il. “Je ne suis pas prêt.”

“Si, tu l’es”, grogna Zaïx. Ses yeux rouges se fichèrent dans les siens, pénétrants. “Un Droskyn qui aime cesse d’être un Droskyn. Souviens-toi de tout l’amour que nous t’avons donné Sakuni et moi. Souviens-toi d’Haïbayn. De Modori. De Nidako. Et de Shaedra. Souviens-toi de tous tes êtres chers et active l’épée.”

Les souvenirs traversaient l’esprit de Spaw comme des éclairs. Le visage de cette femme attachée à un poteau, les yeux exorbités. Et le sang sur ses mains d’enfant, sales et criminelles. Le terrible serment qu’il avait prononcé un jour, auprès d’autres enfants, agenouillé devant le panthéon de ses ancêtres assassinés par des saïjits… Comment un être né au milieu de la haine et du sang pouvait-il être capable de nourrir un sentiment véritable ? Comment pouvait-il savoir si ce qu’il ressentait était vraiment de l’amour et non de la folie ou une simple illusion ?

Il se souvint alors d’une chanson, douce, profonde et mélodieuse. La chanson de son père. La chanson d’un Droskyn qui avait choisi de soustraire son fils à la Communauté et de le laisser entre les mains de Zaïx pour empêcher qu’il ne devienne un Droskyn. Son père l’avait éloigné par amour. Et il lui avait seulement demandé, une fois adulte, de rendre la pareille au Démon Enchaîné…

Spaw empoigna l’épée avec force et tenta de l’activer avec toute la ferveur du monde… Il pensa à Zaïx, à Sakuni, à son père, à Shaedra… Et il y pensa encore… Brusquement, des mains fermes empoignèrent le pommeau.

— Donne-moi ça —soupira Lénissu. Il s’était relevé, épuisé—. L’amour… c’était une métaphore.

Une lumière bleue scintilla et une énergie parcourut le bras de Spaw à l’instant où Lénissu s’emparait de l’épée. Tous deux se regardèrent, perplexes, durant quelques secondes. Alors, confus, Spaw lâcha Corde. Sans s’arrêter à penser à ce qui venait de se produire, le ternian leva son épée activée… et frappa. Une puissante vague d’énergie se libéra, se propageant dans toute la pièce. Et enfin, on entendit le soudain éclat de chaînes qui se brisent.