Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 10: La perdition des fées.

18 Les yeux de la mort

Je plongeai de nouveau ma tête sous l’eau et je la ressortis, heureuse comme une néru. Plusieurs canards sauvages nageaient à l’autre bout de l’étang et les eaux scintillaient sous les rayons du soleil couchant. Ceci me rappelait inévitablement Roche Grande, quoique sans le bruit du Tonnerre et ses tourbillons. “Tu ne sais pas ce que tu rates, Syu”, commentai-je.

Syu souffla. L’étang ne semblait pas l’enthousiasmer autant : couché sur la rive, sur une roche, il profitait paresseusement des derniers rayons de soleil. Je nageai jusqu’au bord et j’attrapai ma tunique.

“Une chose est de se baigner dans un seau d’eau et une autre d’entrer dans un océan”, répliqua-t-il finalement en bâillant.

Je roulai les yeux et je tordis mes cheveux. J’avais de très nombreuses tresses, ce qui signifiait que Syu avait eu pas mal d’occasions d’être inquiet dernièrement. Cependant, j’étais amusée de voir que le singe était à présent beaucoup plus tranquille. Je le laissai paresser et je me dirigeai vers la maison.

Nous avions passé deux jours dans ce havre de paix sans d’autre visite que celle des oiseaux et des rayons de soleil. Les Shargus semblaient avoir perdu notre piste, si tant est qu’ils soient réellement à notre poursuite, et je souhaitais presque que Lénissu revienne les mains vides, annonçant qu’il n’avait pas réussi à trouver le Mentiste, pour qu’il profite avec nous de ces derniers jours d’été. Tant que personne ne savait où nous étions, nous ne courions aucun risque… Mais, à tort ou à raison, Lénissu voulait toujours tout arranger à la hâte.

J’avais presque atteint le pas de la porte lorsque j’entendis l’éclat de rire d’Aryès.

— Je n’arrive pas à le croire !

J’entrai et je souris en voyant Iharath et Aryès assis à table, en train de jouer à l’Erlun avec un vieux damier que nous avions trouvé dans l’armoire. Après avoir jeté un coup d’œil sur le jeu, je compris qu’Aryès avait bloqué l’Archer d’Iharath avec un Lézard Rouge. L’expression incrédule d’Iharath était si drôle que je m’esclaffai.

— Impossible —objecta celui-ci—. Comment j’ai pu ne pas le voir ?

— C’est la vie —répliqua Aryès, très satisfait, en reprenant les paroles de Lénissu. Il se tourna vers moi tandis que je m’asseyais et il déclara sur un ton complice— : En trois coups, je gagne.

J’arquai un sourcil. Aryès n’avait jamais beaucoup joué à l’Erlun, mais, visiblement, il se débrouillait bien.

— Ne crie pas victoire avant l’heure —le prévint le semi-elfe. Il avait les yeux plissés, rivés sur le damier, l’air très concentré.

Aryès ne gagna pas en trois coups, mais en cinq. Quand Iharath se rendit compte qu’il n’avait plus d’échappatoire, il s’adossa contre le dossier avec une moue amusée et commenta :

— Je demande la revanche. Et celui qui perd prépare le dîner.

Aryès roula les yeux et termina la partie tout seul avant de replacer les pièces.

— C’est moi qui le préparerai de toutes façons. Je n’ai pas envie de manger de la soupe de riz, sans vouloir te vexer.

— Alors parions autre chose —insista Iharath—. Au Termondillo, on pariait toujours —expliqua-t-il, en faisant allusion au fameux local des étudiants de Dathrun—. J’ai une idée. Parions…

Je ne sus jamais ce que voulait parier Iharath car, à cet instant, une forte détonation suivie d’un vacarme de cris de canards déchira l’air de la clairière. Nous demeurâmes tous les trois paralysés.

— C’était quoi ça ? —haletai-je enfin.

Je me précipitai vers la porte ouverte, prête à la refermer en cas d’urgence. Je jetai un coup d’œil prudent au-dehors avant de sortir. Les canards de l’étang s’étaient envolés, effrayés. Et Syu courait précipitamment vers moi, terrifié.

“Tu as entendu ça ?”, me demanda-t-il.

J’acquiesçai mentalement et je tentai de déterminer où s’était produite cette détonation.

— Rentrons —suggéra Aryès, inquiet. Je constatai qu’Iharath et lui m’avaient suivie—. Je doute que ce soient les Shargus —raisonna-t-il—, mais ce pourrait être pire. Un troll, par exemple.

Je réprimai un petit rire nerveux.

— Si c’était un troll, nous serions déjà en train de courir —fis-je, mélodramatique—. Mais tu as raison, rentrez ; moi, je vais aller voir de quoi il retourne. —Comme je vis qu’ils allaient protester, j’ajoutai— : Personne ne me verra. Mais je vais prendre Frundis au cas où.

Quelques minutes après, je longeais l’étang, enveloppée d’ombres harmoniques. Le soleil n’était pas encore couché, mais la clairière était déjà plongée dans les ombres. Syu regardait de tous les côtés, sur le qui-vive, et Frundis, pour une fois, paraissait s’intéresser à ce qui l’entourait.

Je n’atteignis pas la lisière du bois : je m’arrêtai net à mi-chemin lorsque j’entendis des bruits de voix dans les fourrés. Je reculai de quelques pas très lentement. Je n’étais pas assez bonne en harmonies pour être sûre que l’on ne me verrait pas, me dis-je.

Alors, ils sortirent à découvert. C’étaient deux créatures horribles, noirâtres et verdâtres, entourées d’un nuage de fumée. Avant que je n’aie l’idée de m’enfuir en courant, je vis l’une d’elles se jeter précipitamment dans l’étang. Le nuage se dissipa et…

— Tu n’avais qu’à pas m’offrir ces bottes ! —marmonna une voix.

Drakvian apparut et parcourut d’un pas décidé la distance qui la séparait de l’étang. Syu, Frundis et moi restâmes muets de stupeur. La créature qui n’était pas entrée dans l’eau s’agenouilla sur la rive et plongea ses deux bras.

— Ce n’est pas ma faute, voyons —répliqua-t-elle à la vampire. J’écarquillai les yeux. La créature parlait !—. Allez, aide-moi à sortir ce lourdaud de l’eau. Il n’est plus en feu.

Ses yeux étaient comme deux globes bleus.

— Marévor Helith —murmurai-je, abasourdie. Le nakrus n’était-il pas censé m’attendre au Kyuhs ? Et pourquoi avait-il l’air de s’être roulé dans la boue et la mousse durant un jour entier ? Je défis d’un coup mon sortilège harmonique et je m’exclamai plus fort— : Maître Helith !

La vampire et lui étaient en train de tirer leur compagnon hors de l’eau et ils levèrent brusquement la tête.

— Shaedra ! —dit la vampire avec un large sourire alors que je m’approchais rapidement—. Je commençais à penser que je ne vous retrouverais pas. Heureusement que tu as encore les Triplées. Jolie maison —observa-t-elle—. Tu nous aides à sortir la liche ?

Je blêmis et je me tournai vers l’être fumant qui s’était jeté à l’eau. La panique me saisit comme une brusque vague.

— La liche ? ! —répétai-je, en reculant maladroitement, atterrée. Frundis commença à faire retentir des trompettes, augurant quelque combat épique.

Quand Jaïxel se leva enfin, ôtant un nénuphar de son bras et passant une main sur son visage squelettique, je le contemplai, figée, comme si le temps s’était arrêté. C’était lui. Je m’en souvenais, je me souvenais de sa silhouette dans le reflet des yeux d’un nouveau-né… Ses yeux dorés et presque éteints m’observèrent avec la même attention avec laquelle je l’observais. Je reculai d’un autre pas, presque sans m’en rendre compte. Toutes mes pensées étaient paralysées par des souvenirs lointains, si lointains !, comme si d’un coup toutes les portes du phylactère s’étaient ouvertes et qu’il n’existe plus de frontière entre mon esprit et le sien. Lui, me dis-je. Il avait laissé mes parents mourir. Il m’avait abandonnée dans les Souterrains après s’être défait de ses souvenirs les plus douloureux, et les plus beaux. Jaïxel, la liche vieille de cinq cents ans, se tenait là, devant moi, avec ses os noircis par les bottes de Drakvian et une tunique courte et grise en lambeaux. Je m’aperçus que j’avais porté les mains devant ma bouche, comme pour étouffer un cri et je tentai de me tranquilliser. Mais en vain.

— Bon —fit la vampire en se raclant la gorge—. Je suppose que…

— Chut —intervint Marévor Helith—. C’est un moment magique. La rencontre entre deux esprits qui partagent des souvenirs identiques. N’est-ce pas merveilleux ?

Il était enthousiasmé. Je sortis de mon engourdissement et je tournai la tête en entendant des cris derrière moi. Aryès et Iharath dévalaient précipitamment la pente. Je reportai mon regard sur la liche et je vis qu’il avait fait un pas en avant. Il fit un autre pas, presque avec crainte, comme s’il s’attendait à ce que je parte en courant. Mais je ne bougeai pas.

“Shaedra…”, murmura Syu, plus qu’inquiet. “Shaedra…”, insista-t-il. “Tu ne vas pas le laisser s’approcher davantage, n’est-ce pas ?”

“Et que veux-tu que je fasse ? Pour le moment, il n’a pas l’air très dangereux”, raisonnai-je.

Lorsqu’il arriva près de moi, Syu avait déjà quitté mon épaule et s’était éloigné prudemment. Jaïxel n’avait pas le même aspect que le maître Helith. Sa démarche semblait moins maladroite, comme si son énergie mortique lui permettait d’être plus agile. Il était à peine à un demi-mètre. Il leva une main et je me demandai si, tout compte fait, Syu n’avait pas eu raison de s’enfuir. Jaïxel était une liche, me répétai-je. Ce n’était plus le Ribok plein de doutes dont je me souvenais. Et en créant mon phylactère, qui sait, peut-être avait-il déréglé son propre esprit…

Néanmoins, je ne parvenais plus à me sentir aussi effrayée. Ses yeux dorés étaient emplis de tristesse.

Il toucha ma joue de ses doigts froids et humides. Je frémis à leur contact, mais je ne reculai pas. Avec une clarté inquiétante, je percevais maintenant l’énergie mortique qui tourbillonnait en lui, donnant vie à un mécanisme parfait. Un mécanisme dont je me souvenais et que je ne connaissais pas.

“Tu es toujours en vie.”

Je faillis rompre le contact. La voix bréjique de la liche laissait transparaître une pointe d’étonnement. Il revoyait sa propre vie. Ribok. Son propre nom. Sa propre histoire. Mais Ribok était mort, se disait la liche, étourdie. Il ne servait à rien d’essayer d’être ce qu’il n’était plus. Les pensées de Jaïxel s’embrouillaient dans mon esprit.

Alors, une autre voix, derrière moi, celle d’Aryès, souffla tremblante :

— Shaedra, recule.

Je sentis qu’il me prenait par le bras et il me suffit de ce simple contact pour revenir à la réalité : je n’étais pas Ribok, ni Jaïxel. Je n’étais pas non plus un simple phylactère.

— Oui, je suis en vie —prononçai-je—. Et mon nom est Shaedra. Shaedra Ucrinalm Hareldyn.

Quand Jaïxel retira son bras, j’eus l’impression d’être enfin rejetée sur une plage après avoir passé trois heures perdue dans l’océan. Il inclina la tête.

— Je suis heureux… de te rencontrer de nouveau.

Sa voix croassait et grinçait, comme s’il n’était pas habitué à parler à voix haute. Je fis un pas en arrière et j’échangeai un rapide coup d’œil avec Aryès. Le kadaelfe était particulièrement pâle.

— Je vous explique —intervint Drakvian sur un ton plus jovial, en s’approchant du nakrus—. Je me promenais tranquillement dans le bois, en cherchant une piste qui puisse me guider jusqu’à vous. Un monolithe est apparu à un mètre à peine sous mon nez —raconta-t-elle—. Je n’ai pratiquement pas eu le temps de freiner. J’ai failli mourir de peur quand j’ai vu apparaître… —elle jeta un coup d’œil prudent à la liche— Jaïxel —poursuivit-elle—. Et à partir de là, Marévor a utilisé les Triplées pour te localiser.

— Et toi, tu as utilisé les bottes pour carboniser Ribok —soupira le nakrus, en rajustant son chapeau rouge sur sa tête—. Pour un peu, vous auriez dû nous ramasser en mille morceaux, et je ne dis pas ça simplement à cause de l’éclair calcinant —ajouta-t-il—. Je le dis à cause du portail. J’ai supposé naïvement que les bottes et les Triplées devaient être proches, car leurs porteuses étaient censées être ensemble. —Il jeta un regard perçant à la vampire, qui soupira bruyamment—. J’ai utilisé les deux pour déterminer l’emplacement du monolithe. Et après tant d’efforts, l’énergie du portail a bien failli s’étendre sur plusieurs kilomètres. Une sacrée complication. Heureusement que je vous avais dit de vous rendre au Kyuhs… Je suppose que vous m’auriez laissé attendre là-bas pendant mille ans sans aller me chercher —il soupira, tandis qu’Iharath et Drakvian faisaient une moue indéfinissable—. Enfin, je me réjouis de te voir, Iharath. Et Aryès. Tu ne sais pas combien je suis content que tu m’aies écouté et que tu sois allé voir mon bon ami Pi dans les Hordes. Je suis sûr qu’il t’a appris des tas de choses intéressantes.

Le kadaelfe était trop abasourdi pour pouvoir répondre.

— Marévor Helith —gronda alors Iharath. Ses yeux se portèrent tour à tour sur Marévor, Jaïxel et moi avant qu’il n’éclate— : Mais tu es devenu fou ?

C’était exactement la question que j’aurais voulu lui poser. Le nakrus sembla amusé.

— En aucune façon. En réalité, tout se déroule à merveille. Pour le moment. Il suffit que Jaïxel récupère son phylactère. Et ses souvenirs.

— Et toi, les livres —murmura la liche.

J’écarquillai les yeux. Les livres. Faisait-il allusion à ces fameux livres de nécromancie qui lui avaient permis de se transformer en liche ?

— Tu les veux, n’est-ce pas ? —insista Jaïxel. Il ne me regardait plus. À présent, il regardait son maître.

Celui-ci parut quelque peu embarrassé.

— Bien sûr que je les veux. Et toi aussi, tu les veux, Jaïxel, ne me mens pas. Si tu es certain que tu ne t’en souviens pas, alors, c’est qu’ils sont là —dit-il en me signalant.

Aryès et moi, nous reculâmes de plusieurs pas, épouvantés.

— Maître Helith ! —protesta Iharath. Il se plaça devant moi, les bras croisés—. Tu me préoccupes sérieusement. Par tous les démons, comment as-tu pu… ? Démons —répéta-t-il—. Il est clair que Jaïxel n’est pas fou, autrement il nous aurait déjà attaqués, mais… —Il hésita et ajouta avec fermeté— : Mais l’emmener jusqu’ici, à la Superficie, c’est le condamner à mort.

— Il a accepté —répliqua le nakrus avec calme—. Et de toutes façons… —Ses yeux bleus brillèrent plus qu’à l’accoutumée quand il dit— : Ribok a décidé de ne plus jamais revenir dans les Souterrains.

Je le dévisageai, médusée. La liche prétendait donc rester à la Superficie pour prendre des bains de soleil… Il ne manquait plus que ça ! Si Jaïxel n’avait pas été là à suivre la conversation avec cette étrange gravité et si je n’avais pas éprouvé à cet instant une énorme appréhension, je me serais esclaffée face à une idée si déplacée.