Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 10: La perdition des fées.

14 Il ne reste plus qu’à mourir

— RIBOK !

Le cri résonna dans toute la caverne. Un rayon de lumière jaillit du néant et m’aveugla. Un bonheur intense, hystérique, me possédait. Tout en moi était énergie. Le jaïpu s’était réduit à un timide filament. Tout mon corps tremblait. Je tombai à genoux sur la pierre et je déchirai ma tunique. Soudain, toute l’énergie se libéra, je perdis le contrôle, ma tête s’affaissa contre ma poitrine et une inquiétante sensation de fatigue m’envahit.

— Ribok —murmura alors une voix.

Je sentis une main sur mon épaule.

— Ribok, tu vas bien ? —Je ne répondis pas—. Ribok, tu m’entends ? —Il me secoua les épaules. Je relevai la tête et je fixai ses yeux, ces globes d’un bleu brillant et froid qui venaient d’assister à ce que je ne voulais que personne ne sache…—. Tu devrais avoir honte de ce que tu prétends faire. Après tout ce que je t’ai appris…

Je serrai les mâchoires.

— Je n’ai aucune honte —murmurai-je—. Tu ne comprends pas. Je ne peux pas encore abandonner ce monde.

— Tu mourras quand ton heure sera venue ! —répliqua-t-il, irrité—. Quand ton cœur cessera de battre. Pas avant. Ne me déçois pas de la sorte.

Affaibli par mon expérience, je me levai pourtant avec une certaine vivacité. Ma voix tremblait, mais ce n’était pas dû à la fatigue.

— Non, maître. Je sais ce que je dois faire. Tu ne devrais pas être venu. Je sais parfaitement m’occuper de moi. —Je me retournai vers ma petite caverne où je vivais depuis plusieurs mois. Je marquai une pause—. Tu devrais t’en aller.

— Cela suffit —siffla-t-il—. Ne dis pas de stupidités ! Donne-moi ces livres et je les rendrai à la bibliothèque de Kurbonth. C’est là qu’est leur place. Au plus profond du donjon pour que personne d’autre que les experts ne puissent les lire.

J’esquissai un sourire ironique.

— Je n’ai plus ces livres.

Ma réponse parut surprendre le maître Helith.

— Comment ? —prononça-t-il.

— Je les ai lus, je les ai mémorisés et je les ai brûlés —expliquai-je—. Et maintenant laisse-moi tranquille. Laisse-moi me transformer. Tu ne dois pas interférer. Sinon, je mourrai sans renaître. Et tout le savoir de ces livres mourra avec moi.

Le silence sembla s’éterniser. Finalement :

— Je ne te le permettrai pas. Je n’aurais jamais dû t’emmener dans les Souterrains. J’aurais dû te laisser mourir quand les nadres rouges et les squelettes déchaînés ont attaqué.

Ses paroles me blessèrent profondément, mais je ne répondis pas.

— Tu me fais pitié —poursuivit le maître Helith. Sa voix s’élevait de plus en plus forte dans la caverne—. Tu n’as jamais su oublier ce jour. C’est devenu une obsession. Tu hais la nécromancie. Tu hais tous les squelettes. Tu me hais, moi… Alors, pourquoi te transformer en la pire des créatures mortiques ?

Je baissai la tête et je regardai ma main. L’énergie mortique vibrait encore dans mon corps. Quelques expériences de plus et je pourrais enfin me tuer et réaliser ma transformation complète. Je pourrais enfin me transformer en liche…

Un souffle résonna dans mon dos.

— Pourquoi ?

Je haussai les épaules et je me retournai légèrement vers lui, éprouvant dans mon cœur une tristesse indéfinissable.

— Pourquoi ? —répétai-je lentement—. Parce que j’ai une tâche à accomplir, maître.

Avec sérénité, je contemplai la caverne et ses hautes stalactites. Dans le silence, j’entendais l’écoulement régulier d’une source souterraine. Je soupirai, évitant le regard de Marévor Helith.

— Une tâche qui va au-delà des raisons que j’ai de vivre.

— Ribok —me reprocha-t-il, tendu—. Tu as des tas de raisons de vivre. Ne gâche pas ta vie pour un objectif aussi macabre que celui de tuer tous les nécromanciens d’Haréka. Si un autre que toi m’avait dit cela, j’aurais cru à une plaisanterie. C’est ridicule.

Je secouai la tête.

— Décidément, tu ne me comprends pas. Mon objectif n’est pas aussi ambitieux. Mon objectif n’est pas de tuer les nécromanciens. Je ne suis pas un assassin. Mon objectif est de tuer leurs créatures mortiques. Pas les nécromanciens —répétai-je.

J’entendis son profond soupir exaspéré. Et je sentis aussi sa peur.

— Tu parles sérieusement, alors.

— Je parle sérieusement —confirmai-je.

— Tu es fou.

Cette fois, c’est moi qui soupirai.

— Peut-être —reconnus-je—. Mais pas plus que toi. Ma famille est morte. Tout ce que j’aimais est mort. Ceci est la seule passion qui me reste. Mon unique volonté.

— Et ta dernière volonté —compléta le maître Helith—. N’attends pas que je t’aide.

— Je n’ai pas demandé ton aide. Je t’ai demandé de partir. C’est tout —dis-je sèchement.

Je tournai légèrement les yeux, suffisamment pour voir un éclat de colère et de résignation briller dans les yeux de mon ancien maître.

— Je devrais te tuer de mes propres mains —déclara-t-il finalement—. Une liche est un monstre ambulant. Cela n’a rien à voir avec un nakrus. Tu renonces à la vie. Quand tu te transformeras, tu oublieras ta tâche. Je le sais. Tu oublieras et tu tueras sans discernement. C’est ce que font les liches normalement, tu sais ? Je devrais te tuer —répéta-t-il. Il y eut un silence. J’attendais patiemment.

Alors, il annonça :

— Je pars, Ribok.

* * *

J’entendis ses pas s’éloigner sur la roche. J’entendis ses os heurter légèrement une stalagmite. Lorsque je cessai de l’entendre, je m’assis sur le sol. Je joignis les mains. Et je murmurai :

— Il ne me reste plus qu’à mourir.