Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 10: La perdition des fées.

12 L’expert de Belyac

— Ce sont… des vers ? —s’alarma Spaw, le regard rivé sur ce qu’apportait Lénissu.

Mon oncle posa sa cape avec précaution et je tendis le cou pour constater qu’effectivement, Spaw n’était pas très loin de la vérité. Ces petites créatures, rebondies et sans pattes, ressemblaient à de gros vers charnus.

— Aucune idée de comment ça s’appelle —avoua Lénissu—, mais je sais que c’est comestible. Ce n’est pas la première fois que j’en mange. —Il leva les yeux et arqua un sourcil, moqueur—. Ne faites pas ces têtes. Ce sont des vers, mais ils sont délicieux.

— Je regrette presque les rats que Drakvian nous a apportés hier —soupira Iharath. Il semblait être sur le point de vomir.

J’intervins alors :

— Ce ne sont pas des vers. Ce sont des yabrias. —Voyant que tous me regardaient, je haussai les épaules—. Ce n’est pas pour rien que le maître Aynorin nous a fait lire tant de livres sur les créatures de la Terre Baie quand j’étais snori. —Je jetai un coup d’œil à Aryès, mais il haussa les épaules : visiblement, il ne se souvenait pas d’avoir rien lu sur ces créatures—. Les peuples du nord du marécage mangent des yabrias —repris-je—. Et apparemment… —j’avalai ma salive et je détournai le regard des vers avant de terminer— : ils en raffolent.

— Oh ! —Spaw se racla la gorge, tout en me regardant avec une moue indéfinissable—. Dans ce cas… s’ils en raffolent…

Lénissu avait adopté une expression méditative.

— Tiens donc, tu m’as donné une idée, Shaedra. —Il sortit sa petite casserole et commença à mettre l’eau à chauffer—. Attendez-moi ici. Je reviens tout de suite —promit-il.

Nous le vîmes disparaître dans la brume, intrigués.

— Quelle mouche l’a piqué ? —demanda Iharath.

— Demande-toi plutôt combien de moustiques nous ont piqués —soupira Aryès. Je ne pus réprimer un sourire en le voyant considérer ses bras couverts de piqûres, rouges comme le sang que lui avaient volé ces maudits insectes.

Je jetai un regard autour de moi, au-delà de l’îlot relativement sec où nous nous trouvions. Lénissu nous avait demandé de dégager la zone des débris de roseaux, mais la terre était encore trop humide à mon goût.

Ce matin-là, nous avions enfin pénétré dans les marais et nous avions cheminé au milieu de la boue, des roseaux, de l’eau malodorante et des insectes de toutes sortes. Nous avions même traversé une rivière peu profonde et, sur la berge, nous avions vu un renard blanc et plusieurs oiseaux aux longues pattes et aux plumes dorées. Dès que nous nous étions éloignés de la rive, la brume était devenue de plus en plus dense de sorte qu’il nous avait été impossible de deviner si nous nous dirigions réellement vers l’ouest ou si nous étions en train de faire un terrible détour… Une bonne chose au moins, c’était que, pour une fois, Aryès avait pu ôter sa capuche et sa cape. Et il n’avait pas tardé à s’en repentir lorsqu’il s’était aperçu que les moustiques semblaient vouloir nous dévorer tout entiers.

Lénissu revint juste quand l’eau se mettait à bouillir. Un sourire flottant sur ses lèvres, il ajouta dans la casserole quelques herbes, probablement pour relever le goût. Il décida que la première yabria serait pour moi et je sentis tous les regards me fixer attentivement quand je la pris à deux mains, comme si elle pouvait se réveiller à tout moment et me mordre.

— Allez —m’encouragea Lénissu, tandis qu’il s’appliquait à cuire une autre yabria avec des airs d’expert—. Tu n’as pas faim ?

Je lui lançai un regard sombre et il sourit de toutes ses dents.

— Maintenant, je m’en souviens. Quand tu as faim, tu emploies souvent une expression qu’utilisent les gawalts… Ah, oui : « Je pourrais manger des vers de terre ». —Il fit un geste vague—. L’heure est arrivée de le vérifier.

Ses paroles semblèrent amuser Syu. Je soupirai.

— Ce ne sont pas des vers de terre —grommelai-je. Et sans plus attendre, je mordis à même dans la yabria. Sa peau était plus dure que l’écorce d’un arbre. Soufflant, je sortis ma jolie dague d’Ombreuse et j’entrepris de percer l’espèce de carapace. Un liquide chaud m’éclaboussa tout le visage, et Aryès et Spaw s’esclaffèrent brièvement. Je roulai les yeux et je commençai à manger.

— C’est délicieux —mentis-je, la bouche pleine.

— Tu es sûr que ce n’est pas du poison, hein ? —demanda Aryès, quand Lénissu lui tendit sa portion.

— Au moins, ce n’est pas un poison fulgurant —le tranquillisa Spaw—. Shaedra est encore vivante.

Lorsqu’Aryès prit la première bouchée, il ferma un moment les yeux et il avala. Aussitôt, il grimaça, écœuré.

— Je n’ai jamais mangé de ma vie quelque chose d’aussi répugnant ! —se lamenta-t-il.

Je m’esclaffai et, faisant abstraction de mon propre palais, je continuai à manger pendant que les yabrias suivantes cuisaient dans la casserole de Lénissu. Personne n’apprécia les yabrias, excepté Daorys. La démone déclara même que la saveur lui rappelait celle de certaines limaces de rivière, dans son village souterrain. Sans commentaire, nous la regardâmes tous manger la dernière yabria qui restait.

Après le dîner, nous bavardâmes à peine. Nous entendions des bruits entre les roseaux, la nuit nous enveloppait rapidement, menaçante, et nous osions à peine prononcer un mot à voix haute. Lénissu nous avait demandé de faire attention où nous mettions les pieds et surtout de ne pas nous éloigner du campement.

— Si vous vous perdez dans ce bourbier, avec cette brume, vous pourriez vous perdre à jamais —nous avait-il prévenus—. Quand on s’enfonce dans les marais, les bruits se transforment en échos étranges et il est difficile de savoir d’où ils proviennent. Je vous le jure —avait-il assuré en voyant nos moues incrédules.

Cette nuit-là, je mis des heures entières à trouver le sommeil. Lénissu, qui avait pris le premier tour de garde, avait éteint le petit feu, et la brume opaque occultait tout astre ou étoile qui aurait pu briller dans le ciel. Emmitouflée dans ma cape, je ne cessais d’entendre le bruit stressant des moustiques, mais ceci n’était pas le pire. Je percevais aussi très clairement, par-dessus la brise qui s’était levée, des clapotis, des bruissements de roseaux, des sifflements et, même, de temps à autre, des cris sourds qui me rappelaient les grognements d’un ours sanfurient. Finalement, je m’endormis.

Je me réveillai au beau milieu de la nuit, le cœur battant à tout rompre, après avoir entendu un bruit sec et proche. Très proche. J’ouvris les yeux et je me redressai presque aussitôt. Un éclair de lumière opaque perçait la brume. Lénissu, à quelques mètres de moi, plaça un doigt sur ses lèvres pour me rappeler de ne pas faire de bruit. De l’autre main, il avait dégainé son épée ; des reflets bleus parcouraient la lame. Alarmée, je baissai les yeux… et je pâlis en voyant une sorte de corde immobile décapitée. Cela avait tout l’air d’être un serpent. J’inspirai lentement, en essayant de ne pas me laisser envahir par la panique. Le bourdonnement de plusieurs moustiques s’intensifia et, nerveuse, j’agitai la main pour les faire fuir. Je commençais sérieusement à regretter de m’être aventurée dans cet enfer de vie et de mort.

— Vous entendez ça ? —murmura soudain une voix.

Je crus reconnaître la voix d’Iharath. Je tendis l’oreille et je perçus un bruit sinistre et languide…

— On dirait le chant de sirènes —chuchota Aryès.

— Ah, parce que, toi, tu as déjà entendu chanter une sirène ? —répliqua Spaw d’une voix presque inaudible. Dans sa voix, perçait une pointe d’appréhension.

Drakvian s’assit, en soufflant :

— J’en ai assez d’entendre tant de moustiques…

Je réprimai un sourire en pensant que, tout compte fait, la façon de s’alimenter des moustiques ne différait pas beaucoup de celle des vampires.

Je m’aperçus rapidement que tous étaient éveillés. Cela ne me surprit pas : j’étais presque étonnée d’avoir réussi à dormir un moment. Toutefois, je n’avais pas été la seule : Syu dormait encore comme l’eau dans un lac. En le voyant recroquevillé près de Frundis, je fis une moue compatissante. Bien que la veille il soit tout le temps resté assis sur mon épaule, la chaleur et l’humidité, unies à tant de surprises, l’avaient épuisé.

Peu après, le chant s’intensifia. Je tournai la tête de tous côtés, incapable de déterminer d’où il provenait. Durant la journée, j’avais tenté d’oublier le peu que j’avais lu sur les Marais de Saphir. Mais, à présent, je ne pouvais m’empêcher d’être assaillie par les noms de dizaines de monstres. Des basiliques, des anfivers, des plantes acides couvertes d’énergie flavique… J’entendis un bruit de bottes et je sursautai avant de me rendre compte que ce n’était que Lénissu : il venait de s’asseoir sur l’unique roche de l’îlot.

— Dormez —déclara mon oncle à voix basse, devinant sans doute notre tension à tous—. C’est le mieux que vous puissiez faire.

De fait, tant qu’aucun monstre assassin n’apparaissait entre les roseaux, le mieux à faire, c’était de reprendre des forces. Je frissonnai, je serrai ma cape contre moi et je m’allongeai de nouveau sur la terre. Tout près, j’entendais les respirations irrégulières des autres, ainsi que le son presque harmonique du vent contre les hautes cannes. Et par-dessus ces bruits, le chant, si c’en était un, s’élevait dans la nuit comme s’il pleurait ou se lamentait ou que sais-je encore.

Cela dura un long moment jusqu’à ce que, brusquement, le silence s’impose. Un silence presque total, mis à part le bourdonnement des moustiques. J’ignore combien de temps je restai ainsi, guettant avec appréhension le moindre son aux alentours. J’étais sur le point de me rendormir quand j’entendis un crissement de pas. J’ouvris les yeux. Lénissu s’était levé et s’approchait du mur de roseaux, scrutant les ombres.

— Je n’aime pas ça —l’entendis-je marmonner.

Quelques secondes à peine s’écoulèrent avant que je ne perçoive enfin ce qui avait attiré son attention : là, entre deux touffes de roseaux, à une trentaine de mètres, brillait une sorte de lumière verte. Puis subitement, elle disparut. Je plissai les yeux… et je sursautai en entendant un bruit manifeste de pas et de canne brisée.

— Ne bougez pas —nous ordonna aussitôt Lénissu, tendu.

J’allais me lever, mais ses paroles me retinrent.

— Ne faites pas de mouvements brusques —rectifia mon oncle tout bas—. Et surtout, ne faites pas de bruit.

Nous nous levâmes tous discrètement. Sans cesser de jeter des coups d’œil appréhensifs autour de moi, je pris Syu d’une main et Frundis de l’autre. Les bruits de pas se rapprochaient ; du moins, c’était mon impression. J’entendis le clapotement bruyant de l’eau. J’échangeai des regards apeurés avec les autres. Bon, Drakvian, plus qu’effrayée, semblait curieuse, comme si elle n’avait pas imaginé que ce qui s’approchait puisse être quelque bête affamée aux dents affilées.

Lorsque nous commençâmes à voir bouger les roseaux, nous reculâmes vers le côté opposé et nous nous tapîmes comme nous le pûmes. Lénissu dissimula son épée derrière sa cape sans la rengainer.

Finalement, elles apparurent. C’étaient deux silhouettes couvertes de boue de la tête aux pieds. Elles ressemblaient à des saïjits, mais je ne pouvais le confirmer, car je les voyais à peine dans l’obscurité. Cela n’avait pas de sens que ce soit Ew Skalpaï, me dis-je, accroupie dans la boue. Mais des saïjits habitaient-ils dans le marécage ? Pas que je sache, non.

Les deux silhouettes marchaient en chancelant, s’agrippant l’une à l’autre, comme si elles craignaient de tomber. Elles avançaient vraiment d’une façon très étrange, observai-je. Et elles respiraient comme si l’air leur manquait. Je crus qu’elles allaient poursuivre leur chemin, mais non : à cet instant, l’une des deux tomba à genoux, entraînant l’autre dans sa chute.

— Ooooh…

La plainte me sembla trop rauque et irréelle pour être celle d’un saïjit. Mais j’avais beau chercher dans ma mémoire, je n’arrivais pas à identifier ces créatures…

— Ddda… bbble —dit l’autre silhouette—. Ddd-ddd…

Un rayon de lune parvint à percer le voile brumeux qui flottait sur le marécage et je pus enfin les voir avec plus de clarté. Ils avaient tous deux les yeux exorbités et… Aryès se leva d’un bond.

— Ce sont des saïjits —murmura-t-il.

Il voulut sortir de sa cachette, mais Lénissu le prit par le bras et lui jeta un regard foudroyant. Les deux inconnus continuaient à proférer des paroles incompréhensibles. Je ne comprenais rien, mais il était facile de deviner qu’ils n’avaient pas toute leur tête.

— Je ne crois pas qu’ils soient dangereux —protesta finalement Aryès—. Ils n’ont pas d’armes.

Il se leva et, cette fois, Lénissu ne l’en empêcha pas, mais il demanda :

— Et comment le sais-tu ? Ils pourraient cacher même une arbalète sous tant de boue.

Les silhouettes devaient sûrement nous avoir entendus, mais elles ne levèrent la tête que lorsqu’elles virent Aryès surgir d’entre les roseaux. L’une d’elles prit peur.

— Ppppaaa… ! —s’exclama-t-elle, faisant vibrer sa voix comme le ferait une chèvre—. Ppp-pp. Nnnna Grrr… yyyyeeeee… !

Le kadaelfe s’arrêta net. L’autre saïjit, l’air totalement égaré, se contenta de s’allonger sur la terre et d’enfouir son visage entre ses bras en émettant un souffle d’épuisement.

“Ils nous ont volé la place”, soupira Syu, contrarié. Malgré tout, je le sentis plus tranquille de voir que nos vies ne semblaient pas en danger.

Je sortis de la cachette en même temps que Spaw et Lénissu.

— Si ce ne sont pas des saïjits, en tout cas, ils y ressemblent beaucoup —raisonna Spaw, en s’approchant avec prudence.

— Attendez, ne vous approchez pas autant —nous prévint Lénissu. Il n’avait pas encore rengainé son épée—. Cela pourrait être un piège.

— Un piège ? —répéta Aryès—. Moi, j’ai plutôt l’impression que ce sont deux saïjits perdus dans un marécage et à deux pas de la mort.

— Deux saïjits qui ont perdu la tête —complétai-je—. Et je parie qu’ils ne vivent pas dans ces marais.

Tout en disant cela, je lançai un sortilège de lumière harmonique. Le visage de celui qui s’était effrayé était à peine visible sous la boue et la saleté : il m’observa en clignant des yeux, l’air d’ignorer s’il rêvait ou non.

— Eeeh bien —dit Iharath, en croisant les bras—. Voilà deux nouveaux compagnons de supplice. On croirait que ces marais sont un lieu de passage. Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Lénissu siffla entre ses dents pour qu’il baisse le ton.

— N’oublions pas où nous sommes, hein ? —murmura-t-il—. Bon, je suppose que…, logiquement, nous ne pouvons pas les laisser seuls ici, vu l’état dans lequel ils sont…

Au ton de sa voix, il ne semblait pas très convaincu de ce qu’il affirmait. Aryès se racla la gorge.

— Logiquement, oui. Les laisser mourir ici, ce serait se comporter comme un assassin.

— Mouais —marmonna Lénissu, contrarié. Il marqua une pause, il rengaina son épée, puis il chercha quelque chose dans son sac. Il sortit finalement une corde et s’approcha des deux saïjits. Je l’observai, stupéfaite.

— Lénissu ! —m’indignai-je—. Tu ne penses tout de même pas les attacher ?

— Leur attacher les mains, si. Nous ne savons pas encore de quoi ils sont capables ni qui ils sont. Tourne-toi —ordonna-t-il à celui qui se tenait encore debout. Celui-ci ouvrit la bouche et, un instant, je craignis qu’il ne soit sur le point de rendre son dernier soupir. Lénissu dut le contourner pour lui lier les mains, puis il s’occupa de l’autre saïjit qui semblait dormir. Enfin, il se releva—. Quel contretemps.

Nous restâmes quelques secondes debout, dans l’obscurité, à observer les deux corps qui se confondaient avec la boue. À présent, tous deux, avaient l’air de s’être endormis.

— Peut-être que cela leur ferait du bien de manger quelques yabrias —commenta finalement Aryès.

Spaw laissa échapper un petit rire.

— Excellente idée. Si tu veux aller en chercher…

Lénissu siffla de nouveau entre ses dents pour imposer silence.

— Je vous rappelle que le moindre bruit un peu sonore peut s’entendre loin à la ronde —chuchota-t-il. Il alla s’asseoir sur le rocher et ajouta— : Shaedra, moi à ta place, j’éteindrais cette sphère de lumière si tu ne veux pas qu’un monstre vienne fureter par ici.

J’obtempérai et je demandai :

— Et la lumière verte ? D’où venait-elle ?

Lénissu haussa les épaules.

— C’était peut-être un feu follet. À vrai dire, je n’en ai aucune idée. Si ces deux-là parlaient, ils pourraient peut-être nous l’expliquer.

— Je n’aime pas ça —avoua Daorys—. Combien de temps reste-t-il avant le lever du jour ?

— Deux heures, peut-être —évalua Lénissu—. C’est l’avantage d’être en été. L’inconvénient, c’est qu’avant que le soleil éclaire quelque chose à travers cette brume… il peut bien s’écouler plus de trois heures. Approximativement.

Nous nous plongeâmes de nouveau dans le silence et nous nous assîmes sur l’îlot, sans plus oser dormir. Syu, assis sur mon épaule, se mit à me tresser des mèches dans le noir, inquiet. Profitant de ce que nous étions éveillés, Lénissu décida de prendre un temps de repos, il s’installa et, incroyablement, il s’endormit en quelques minutes. À un moment, il commença à marmonner en rêve et il prononça très clairement les mots « poireaux noirs » ; un sourire de bonheur se dessina sur son visage et, nous retenant de rire, nous échangeâmes des regards moqueurs.

L’obscurité commençait à s’effacer peu à peu quand l’un des inconnus se réveilla en émettant un bruit :

— Sssa… sssa —disait-il. Sa voix, masculine, paraissait moins étrange maintenant—. Mma… ddd… —Il souffla, se redressa et se rendit alors compte qu’il était menotté—. Que diables… ? —Il s’agita encore davantage quand il vit son compagnon près de lui—. Ma-dey-ssa ! —bégaya-t-il.

— N’aie pas peur —intervins-je, craignant qu’il ne fasse trop de bruit. Il s’arrêta net et releva la tête—. Nous vous avons attachés uniquement par précaution —continuai-je—. Ne crie pas. Cet endroit est dangereux.

— Euh… j’ai comme l’impression que ça, il le sait déjà —déclara Iharath, ironique, en se raclant la gorge.

— Pouvons-nous savoir qui vous êtes ? —demanda Aryès, en s’approchant.

L’inconnu, au lieu de répondre, cracha de la boue.

— Détachez-moi —dit-il finalement.

— C’est ce que nous voudrions —affirmai-je—, mais avant…

— Avant, ce serait bien que vous vous présentiez —ajouta Lénissu, en se réveillant et en s’étirant.

L’inconnu cligna des paupières, il demeura un instant silencieux et il se tourna vers la dénommée Madeyssa.

— Ton nom —insista Lénissu, en essayant de parler avec plus de douceur—. Crois-moi, nous n’avons pas de mauvaises intentions. Mais, voilà, vous nous avez réveillés au milieu de la nuit, en apparaissant par ici il y a quelques heures, et vous nous avez fait une sacrée peur.

Nous dévisageâmes le saïjit, désireux de l’écouter. Il était presque impossible de deviner à quelle race il appartenait tellement il était sale, mais je remarquai que ses oreilles avaient une forme pointue. Elles étaient trop grandes pour être celles d’un ternian. Peut-être était-ce un elfe…

— Je ne sais pas —gémit-il soudain, comme envahi par la panique—. Je ne m’en souviens pas. C-c-comment est-ce possible ?

— Tu ne te souviens plus de ton nom ? —demanda Lénissu, incrédule.

— Je… Si. Non. Je ne sais pas ! —cria-t-il. Des oiseaux s’envolèrent non loin de là, réveillés par une telle clameur. Nous foudroyâmes l’inconnu du regard. Il allait réussir à ameuter tous les carnivores de la zone !

— Calme-toi —dit Aryès, s’approchant et lui donnant de petites tapes amicales sur l’épaule—. Ne t’inquiète pas. Tu as dû subir quelque trouble émotionnel ou quelque chose comme ça. Cela s’arrangera sûrement avec le temps.

— Une plante —murmura l’elfe—. Cette plante. Non, je ne m’en souviens pas. C’est comme si je savais que j’avais vécu sans pouvoir en être sûr —ajouta-t-il plus rationnellement. Il inspira profondément pour calmer sa respiration et se tourna vers Madeyssa—. Elle est morte ?

— Non ! —assura Aryès—. Du moins, il y a une heure, elle avait tout l’air d’être vivante. Comment vous êtes-vous mis dans cet état ?

— Je préfère presque ne pas le savoir… —murmura Iharath.

Lénissu décida de leur ôter la corde, considérant sûrement que ni l’un ni l’autre n’étaient en condition de nous faire du mal.

— Je crois que je me rappelle —reprit l’elfe après un silence de profonde concentration—. Oui. Oui, maintenant, je me rappelle. Nous sommes entrés dans les marais. Oh, oui, je me souviens de tout ! —Ses yeux étaient désorbités. Il se frappa le front des deux mains, comme si ses souvenirs affluaient par vagues brutales. Finalement, il leva de nouveau la tête et il me fixa du regard, hébété—. Shaedra ?

C’est alors seulement que je vis l’évidence. Malgré la boue, je reconnus clairement ses yeux et sa voix. Comment ne m’étais-je pas rendu compte avant ? Je sifflai entre mes dents, ébahie.

— Kahisso ?

Le semi-elfe acquiesça.

— Kahisso —répéta-t-il comme s’il était surpris que je l’appelle ainsi—. C’est cela. Dieux, quel désastre ! —Sans plus nous prêter attention, il tendit les mains pour réveiller sa compagne—. Madeyssa, Mady ! Réveille-toi, par tous les dieux !

Je secouais la tête, sans pouvoir encore le croire. Kahisso, le raenday, fils de Kirlens, que je croyais ne plus jamais revoir, était au beau milieu des Marais de Saphir avec un aspect encore plus épouvantable que le nôtre.

— Je n’arrive pas à le croire —dis-je à voix haute.

— Kahisso, le fils de Kirlens ? —demanda Lénissu, surpris. J’acquiesçai, abasourdie.

— Mady ! —répéta Kahisso, impatient—. Mady ! Réveille-toi !

Finalement, Madeyssa se réveilla. Elle cligna des paupières et se redressa avec plus d’énergie que celle dont je l’aurais cru capable. Elle passa une manche boueuse sur son visage boueux, en grognant :

— Qu’est-ce qu’il y a, Kay ?

Kahisso soupira.

— Eh bien, je ne sais ce que diables il s’est passé, mais nous sommes seuls maintenant.

Madeyssa abaissa lentement son bras.

— Seuls ? —Elle leva les yeux vers nous et se leva d’un bond. Elle tituba et Lénissu tenta de la soutenir—. Bas les pattes —siffla-t-elle, en s’écartant de mon oncle—. Nous ne sommes pas seuls, à l’évidence. Qui êtes-vous ? Et où nous avez-vous emmenés ? Et où sont mes hommes ? —aboya-t-elle, menaçante.

Lénissu fit un geste vague, l’air ennuyé.

— Nous ne vous avons emmenés nulle part. Nous sommes de simples voyageurs qui essaient d’aider deux pauvres moribonds. Et avec la meilleure intention du monde, je vous dirais que le chemin le plus court pour sortir du marécage est par là, mais… visiblement, notre aide n’est pas la bienvenue ; alors, à la prochaine.

Il ramassa son sac et je l’observai avec une certaine surprise. Je me tournai vers Kahisso.

— Que diables t’est-il arrivé ? —demandai-je.

— Je n’en sais rien —avoua Kahisso—. Ar… On dirait un vrai élémental de boue —déplora-t-il, en s’examinant rapidement—. Nous étions à la recherche d’un reptile —expliqua-t-il—. Un reptile unique. C’est un elfe noir de Belyac, un celmiste, qui nous a promis qu’il nous payerait mille kétales chacun pour la tâche. Mille kétales, tu te rends compte ? Disons plus exactement qu’il nous payait pour lui apporter le reptile vivant chez lui. C’est une sorte d’expert. Oui. C’est pour ça que nous avons suivi la piste de la créature dans le marécage. Elle laissait une piste très claire et large. Nous sommes entrés et… alors, le cauchemar a commencé. Puis, inexplicablement, ma tête a cessé de fonctionner et je ne me souviens de rien, absolument de rien, jusqu’à ce que… eh bien… jusqu’à ce que… —son regard se fit distant et il sembla oublier qu’il parlait.

Madeyssa fronça les sourcils.

— Eh, Kay, réveille-toi, garçon ! Nous avons encore du travail à faire.

Kahisso secoua la tête.

— Ne me dis pas que tu veux continuer à chercher ce reptile ?

— Au diable le reptile —répliqua-t-elle sur un ton péremptoire—. Je dois trouver mes hommes.

Lénissu se racla la gorge.

— Je peux vous demander quelque chose ? Comme se fait-il que deux raendays à la recherche d’un reptile visiblement dangereux ne portent pas d’armes ?

Madeyssa ouvrit grand les yeux et regarda sa ceinture. Comme elle put le constater, elle était vide.

— Voleurs ! —éclata-t-elle.

Contre toute attente, elle se rua sur nous. Iharath fit un bond en arrière et, avant que Madeyssa se jette sur Spaw, je réalisai un mouvement avec le bâton pour lui couper le passage.

— Attends une seconde, Mady ! —exclama faiblement Kahisso—. Ce n’est pas leur faute. D’ailleurs, je connais trois d’entre eux. Ils sont d’Ato. Ce sont de bonnes gens. Ceux qui nous ont volé les armes doivent être les mêmes que ceux qui nous ont troublé la tête et la mémoire. —Il souffla—. Dieux, comme je déteste ce marécage.

— Ha ! Eh bien, nous sommes deux —assura Drakvian. J’observai avec un certain soulagement qu’elle s’était emmitouflée dans sa cape noire pour cacher la majeure partie de son visage de vampire.

Madeyssa sembla se calmer un peu ; pourtant, tout dans son expression reflétait la colère et la contrariété. On aurait dit qu’elle préférait s’en prendre à nous plutôt que de réfléchir posément sur ce qui venait de se passer.

— Bon, dites-moi —reprit-elle—. Nous venions d’où ?

— De là —dit Lénissu, en indiquant une direction qui, d’après moi, tendait plus vers le nord que vers le sud.

— Hum —acquiesça fermement Madeyssa, pensive—. Bon. Kay ? En marche.

Nous les regardâmes, perplexes.

— Euh… —dis-je, alors que Madeyssa prenait Kahisso par le bras pour le pousser à avancer—. Vous allez partir comme ça, sans plus, sans rien manger ni vous laver un peu… ? —Je me tus face au regard assassin de la raenday.

— Et de quoi te mêles-tu, toi ? —attaqua-t-elle.

Je haussai les épaules et je la vis nous tourner le dos. Elle tituba de nouveau.

— Shaedra a raison —dit Kahisso sur un ton diplomatique—. Ce ne serait pas une mauvaise idée de manger quelque chose.

Celle qui semblait être la patronne du malheureux groupe raenday disparu soupira.

— Tu as raison. —Elle se retourna vers nous avec une grimace—. Vous êtes d’Ato, hein ? Et que diables font des habitants d’Ato dans les Marais de Saphir ?

— Comme je l’ai déjà dit, nous sommes des voyageurs —dit Lénissu, avec patience.

— Des voyageurs, hein ? Et je suppose que, si vous ne voyagez pas par le chemin, c’est pour que le voyage soit plus enrichissant, hein ?

Lénissu fit une moue en joignant les mains.

— Je vais chercher d’autres yabrias —déclara-t-il.

Je me raclai la gorge, tandis que Madeyssa regardait mon oncle, la mine déconcertée.

— En réalité, nous sommes plusieurs celmistes dans le groupe —expliquai-je—. Je suis cékal de la Pagode Bleue. Nous réalisons une étude sur… les créatures des… Marais. Voilà.

Madeyssa souffla et ne parut pas remarquer la réaction de mes compagnons face à mon mensonge.

— D’autres experts celmistes —se lamenta-t-elle—. Comme s’il n’y avait pas déjà assez d’experts. Et comment avance cette étude ?

J’avalai ma salive.

— Elle… euh… —J’hésitai et répétai— : Elle avance.

— Ah. —Madeyssa sembla se désintéresser totalement de la raison de notre présence dans le marécage—. C’est une chance que nous soyons vivants. Kay ? Allons chercher ces… yabrias dont a parlé le ternian. Je meurs de faim !

Lénissu grimaça. Il était clair que la situation le contrariait. De mon côté, je me réjouissais naturellement de voir Kahisso, mais je me voyais déjà fabriquant tout un tissu de mensonges dès que le raenday aurait un peu récupéré sa santé mentale. Et si, par chance, celui-ci avalait mes mensonges, il lui suffirait de passer par Ato pour entendre parler de démons.

Finalement, Lénissu et Drakvian partirent chercher les yabrias et nous réussîmes à convaincre les deux raendays de s’asseoir avec nous sur l’îlot de terre sèche. La lumière illuminait peu à peu les roseaux à travers la brume. En attendant le retour de Lénissu et de Drakvian, Kahisso nous raconta plus en détail tout leur périple dans le marécage, avec l’objectif manifeste d’essayer de se rappeler ce que diables il s’était ensuite passé… Madeyssa ne semblait faire aucun effort, argumentant qu’il ne fallait chercher aucune explication « magique » à tout cela et que le mieux était de partir le plus tôt possible chercher leurs compagnons. Je remarquai que la raenday avait un accent singulier et, quand je lui demandai si elle venait de l’Empire d’Iskamangra, elle arqua un sourcil et acquiesça sèchement.

— Je suis d’Enzalrei. Et je manie une masse depuis l’âge de huit ans. Et ma masse, personne ne me la vole —affirma-t-elle, presque en aboyant. Elle cligna des yeux, comme si elle était prise d’un soudain étourdissement—. Ces voleurs, qui qu’ils soient, le payeront cher —murmura-t-elle.

Lorsque Lénissu et Drakvian réapparurent avec une yabria pour chacun, Madeyssa s’était plongée dans un silence inébranlable et Kahisso, méditatif, murmurait entre ses dents :

— Non, quelque chose a dû arriver juste après que Wundail a tué l’anfiver. Moi, j’étais avec Mady. Il y a eu un bruit. Oui, il y a eu un bruit. À moins que ce soit avant —ajouta-t-il, en se frottant le front—. Oui, oui. C’était avant. —Il secoua la tête, perdu—. Mais avant quoi ?

J’échangeai avec Aryès un regard à la fois inquiet et amusé. Vraiment, ce qui était arrivé à Madeyssa et Kahisso était inexplicable. D’un côté, j’étais atterrée à l’idée que quelque chose, dans ces marais, était capable de troubler les pensées au point de faire perdre la mémoire. Et d’un autre côté, je trouvais amusant d’avoir rencontré deux raendays au milieu de nulle part. La situation était plutôt insolite.

Curieusement, l’aspect dégoûtant des yabrias ne souleva aucun commentaire de la part des raendays : ils commencèrent à avaler le déjeuner presque sans regarder.

“Décidément, ils sont encore loin d’avoir récupéré toutes leurs facultés”, déclarai-je à Syu et à Frundis. Le singe ne put que tomber d’accord avec moi.

Lorsque nous terminâmes de manger, Lénissu et moi nous levâmes en même temps.

— Bon, si nous nous mettions en marche, qu’en dites-vous ? —proposa Lénissu.

Madeyssa releva brusquement la tête, comme si elle se réveillait après un long sommeil.

— Quoi ? Une minute. Si vous décidez de voyager avec nous, que les choses soient bien claires : ici, c’est moi qui commande —fulmina-t-elle—. C’est clair ?

Et sur ce, elle se leva et elle quitta l’îlot en pataugeant entre les roseaux.

— Kay —appela-t-elle.

Une lueur d’exaspération passa dans les yeux de Kahisso.

— Comme si j’étais son chien —grommela-t-il. Cependant, il se redressa et, sans même nous jeter un regard, il prit la même direction que Madeyssa.

Mes compagnons et moi, nous nous lançâmes des regards éloquents.

— Des Raendays —soupira Lénissu, comme si cela expliquait tout—. Ça donne envie de prendre une autre direction…

— Ils sont désarmés, Lénissu —lui rappelai-je calmement—. Et je crains qu’ils n’aient pas encore toute leur tête.

— En plus —Lénissu soupira de nouveau.

— Et puis, Kahisso m’a sauvé la vie —ajoutai-je.

Mon oncle arqua un sourcil.

— Ne me dis pas que Srakhi t’a convertie au say-guétranisme ?

Je roulai les yeux et, sans plus attendre, nous nous mîmes en marche pour suivre les raendays au milieu des roseaux, de la boue, des serpents, et qui sait de quelles autres horreurs.