Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 10: La perdition des fées.

8 Brise assassine

Le jour suivant, Aryès n’allait guère mieux et je finis par me rendre compte que, même s’il retrouvait une certaine lucidité en parlant avec moi, après une longue conversation, il retombait toujours dans une crise apathique qui durait des heures. La Crypte était déjà dans la pénombre malgré le ciel bleu quand je quittai la chambre, fatiguée de demeurer assise à ne rien faire. Comme il n’y avait personne dans la maison, je sortis au-dehors, me demandant où tous étaient passés. Un tourbillon d’air me fouetta aussitôt les cheveux et je dégageai mes yeux d’un geste avant d’embrasser du regard la Crypte des Colibris. Bizarrement, ce lieu me rappelait la caverne solitaire et tranquille où avait grandi Kyissé dans les Souterrains. Cependant, l’endroit était plus agréable et familier : le soleil, bien qu’occulté la plupart du temps, parvenait à illuminer l’herbe verte et les arbres fruitiers pendant deux ou trois heures par jour. Virevoltant auprès d’arbustes qui poussaient entre les parois rocheuses, de petits oiseaux colorés formaient un véritable chœur harmonieux qui enthousiasmait Frundis depuis que nous étions arrivés. Ce matin-là, j’avais dit au bâton qu’en joignant ces trilles aux bêlements, il pourrait peut-être réaliser une prouesse musicale. Cependant, il m’avait répondu sur un ton catégorique qu’il était encore trop occupé par la finition de sa composition La musique du fer et qu’il ne voyait pas comment introduire les colibris dans celle-ci sans endommager le tout. Il était inquiet, comme à son habitude lorsqu’il était bloqué par quelques notes ; il s’appliquait avec une telle passion à sa nouvelle symphonie que je n’avais même pas osé le sortir de la maison.

Souriante, je cherchai les autres du regard et je ne tardai pas à les trouver. De l’autre côté du pré, Nawmiria et Sib cueillaient des framboises avec des mouvements lents, comme s’ils prétendaient passer toute l’après-midi à remplir leurs corbeilles. Juchés chacun sur un cerisier, Galgarrios et Iharath participaient à la cueillette, un sac de cuir à moitié plein en bandoulière ; sans aucun doute, le caïte était maintenant entièrement remis de sa blessure à la jambe. Je les saluai de loin et je tournai la tête en entendant un son semblable à celui d’une flûte. Assis sur des roches, contre l’une des parois de l’abîme, je vis Wujiri et Kyissé : lui, un morceau de bois dans la main, elle, une flûte posée sur les lèvres. Visiblement, Wujiri lui avait fabriqué l’instrument, observai-je, intriguée.

“L’elfe a passé toute l’après-midi à faire des trous dans ce morceau de bois”, confirma le singe, en sortant soudain d’un arbuste sur ma gauche. Il grimpa sur mon épaule et pencha la tête. “Comment va Aryès ?”

“Il dort”, me limitai-je à dire.

“Et comment va Frundis ?”, s’enquit Syu, tout en saisissant une mèche de mes cheveux pour la tresser.

J’esquissai un sourire moqueur et je répondis :

“Il compose.”

Je vis Kyissé me faire des gestes de loin et je m’approchai.

— Wujiri m’apprend à jouer de la flûte —expliqua-t-elle, avec entrain—. Tu veux entendre ?

Wujiri et moi, nous sourîmes tous deux largement en la voyant si enthousiaste.

— Bien sûr —affirmai-je, en m’asseyant auprès d’eux.

Bien vite, mon sourire se figea en une grimace d’effroi quand elle commença à jouer. La mélodie était une horrible stridulation discordante. Vraiment, elle se débrouillait mieux avec la musique harmonique. Après un son perçant, je soufflai mentalement, et Syu, sur le point de fuir cette torture musicale, ferma un œil, la mine suppliciée, et invoqua le nom de Frundis. Finalement, Wujiri intervint, arrachant presque la flûte des mains de la fillette.

— Petite ! —dit-il, en essayant de parler avec douceur sans y parvenir. Il se racla la gorge devant le regard interrogateur et quelque peu blessé de Kyissé—. Il n’est pas nécessaire de souffler aussi fort, tu sais.

L’expression de Kyissé me parut si drôle que j’éclatai de rire. Peu après, je les laissai à leur leçon de musique et je décidai de faire un tour dans la crypte. Je ne vis Aüro et Ga nulle part, ni Drakvian, et je supposai qu’ils devaient être sortis par ce passage secret dont avait parlé la vampire, la veille. Je regardai Syu se promener joyeusement d’un pommier à l’autre, observant chaque fruit, la mine enjouée. Je passai un moment à chercher Bourrasque entre les rocs des parois, convaincue que le foulard devait être resté accroché à quelque saillie, arbuste ou arbrisseau. Cela réjouirait sûrement Aryès de savoir qu’il n’avait pas perdu sa chère magara. Cependant, je fis tout le tour de la crypte sans résultat. Je descendais d’un rocher de deux mètres de haut, couvert de mousse, quand je vis Iharath s’approcher avec curiosité.

— Tu cherches la sortie ?

Je fis non de la tête. La sortie, je l’avais déjà trouvée, camouflée entre des buissons et un lierre touffu.

— Je cherche le foulard bleu qu’Aryès a perdu dans l’abîme —expliquai-je—. Mais, pour le moment, je n’ai rien trouvé. C’est dommage, parce que cette magara était très spéciale pour lui.

Le semi-elfe fit une moue.

— Marévor Helith disait toujours que les magaras ne sont pas éternelles.

Je tentai de contenir un sourire, sans y parvenir.

— Et je suis la première à lui en avoir donné la preuve, je suppose —fis-je.

— Tu fais allusion au shuamir ? —Iharath leva les yeux au ciel, amusé—. Eh bien, là, je dois admettre que le maître Helith ne s’attendait pas à ce que tu perdes son collier avec autant de… style. —Tous deux, nous nous raclâmes la gorge—. Au fait, justement, je voulais savoir si tu avais envie de commencer à apprendre à utiliser les Triplées. Puisque tu ne les as pas encore perdues —précisa-t-il avec un sourire arqué.

Je le regardai, surprise.

— Maintenant ?

— Oui. Tu as mieux à faire ? En réalité, la leçon ne sera pas très difficile, vu que tu as déjà assez de notions sur les magaras, n’est-ce pas ?

Je fis une grimace, peu convaincue.

— J’avais des notions —rectifiai-je—. Mais même si l’on dit que les ternians ont du sang de dragons, je crains de ne pas avoir autant de mémoire qu’eux.

Iharath sourit un instant, mais son visage devint soudain plus sérieux.

— Au fait, Shaedra, il y a quelque chose dont je devrais te parler.

Son ton m’alarma légèrement.

— De quoi s’agit-il ?

— Eh bien. Je ne sais pas si tu as remarqué que, dans cette Crypte, il y a une grande densité d’énergies. —J’acquiesçai, surprise—. C’est un mélange d’énergie bréjique et d’énergie orique, principalement. Sib dit qu’il se crée d’étranges tourbillons de vent dans la crypte, mais d’autres phénomènes se produisent apparemment… —Il hésita avant de continuer— : Sib pense que ce n’est pas le meilleur endroit pour un apathique. Avant, ils ne pouvaient pas faire sortir Aryès d’ici et le laisser seul ou aux mains des tribus d’orcs qui peuplent la région… mais, maintenant, aussi bien Sib que Nawmiria pensent que plus tôt nous le sortirons d’ici, plus vite il se rétablira.

Je le regardai d’un air sceptique.

— Euh… Ce ne serait pas par hasard une façon délicate de nous dire que nous ne sommes pas les bienvenus… ?

— Non —m’interrompit le semi-elfe en roulant les yeux—. C’est exactement ce que Drakvian lui a lancé quand il nous l’a dit. Sib et Nawmiria assurent qu’ils sont enchantés d’avoir tant de monde chez eux. —Il eut une moue comique—. Quoique je suppose que, si nous restions beaucoup plus longtemps, ils finiraient bien sûr par se lasser, surtout parce que nous épuiserions leurs provisions, leurs oignons et… —il jeta un coup d’œil à Syu, tranquillement assis sur mon épaule, et il ajouta— : leurs pommes.

Je demeurai pensive.

— Alors, je suis prête à partir dès demain. Wujiri et Galgarrios retourneront à Ato. Ce n’est pas juste qu’ils vagabondent par monts et par vaux avec nous —raisonnai-je—. Et… Aryès se remettra.

Iharath me passa un bras sur les épaules pour me rassurer.

— Bien sûr que oui. Et Kyissé ?

Je me mordis la lèvre, troublée.

— Kyissé est… chez elle, à présent.

— Alors, tu penses la laisser seule, avec ses grands-parents —conclut Iharath.

Ses paroles me laissèrent perplexe.

— Elle a du sang de nixe et… il est normal qu’elle soit avec ses grands-parents. Je n’ai pas le droit de décider de son avenir —répliquai-je simplement.

Iharath sourit.

— Sib et Nawmiria non plus ne peuvent pas en décider. En tout cas, je peux t’assurer que vivre une enfance solitaire est un dur châtiment. Je te le dis par expérience. Une ombre sait forcément ce que cela signifie de grandir seul —affirma-t-il avec franchise.

J’inspirai, me rappelant alors avec qui je parlais.

— Je sais. Mais je suis convaincue que Sib et Nawmiria feront tout leur possible pour qu’elle vive heureuse. Je ne veux pas qu’elle retourne à Ato pour qu’on l’envoie au château de Klanez. Et elle ne peut pas venir avec nous, parce que… avec les chasseurs de démons et avec Jaïxel, ce serait une folie.

Iharath acquiesça.

— Tu as raison. Je propose que nous nous installions dans la petite prairie, devant la maison. Tu as les Triplées sur toi ? —J’acquiesçai et nous cheminâmes entre les arbustes, en silence. Il était vrai que l’énergie de cette crypte était un peu intrusive et presque palpable, mais était-il vraiment possible que cela ralentisse la guérison d’Aryès ? Comment savoir ? Quand nous nous assîmes sur l’herbe, j’observai que Kyissé avait abandonné sa leçon de flûte et courait entre les arbustes en jouant à cache-cache avec Galgarrios et Nawmiria. Je souris et je souhaitai un instant les rejoindre. Cependant, la curiosité d’en apprendre davantage sur les Triplées l’emporta. Je sortis les trois boules de couleur et je levai un regard interrogatif sur Iharath.

— Bon. Comment fait-on pour les activer ?

Iharath leur jeta un coup d’œil avant de nouer ses cheveux de feu derrière son dos tout en déclarant sur un ton de professeur :

— D’abord, tu dois comprendre leur tracé. C’est un tracé assez complexe. Et quand on les active, tu dois bien les tenir, parce qu’elles se mettent à vibrer de telle façon qu’elles peuvent t’échapper et, généralement, si la situation est critique, cela peut s’avérer fatal.

— On ne va pas commencer à être pessimistes et penser dès maintenant aux situations critiques —répliquai-je raisonnablement avant de prendre une expression concentrée et curieuse—. De quelle sorte de tracé s’agit-il ? J’ai essayé dix mille fois de le comprendre, mais je n’ai jamais réussi à obtenir quoi que ce soit.

Il sourit largement.

— C’est que c’est la partie la plus compliquée. Ce ne serait pas une magara du maître Helith si le tracé n’était pas complexe.

Il se mit alors à parler d’énergies et de tracés et, au bout d’une heure, quand je compris les bases, je tentai d’activer les Triplées. Le premier essai fut plutôt médiocre : je parvins à les activer, mais non à focaliser mon sortilège d’harmonie de lumière à travers elles, de sorte qu’elles se mirent à vibrer sans plus de résultat. Au bout de plusieurs essais, je finis par savoir les activer en quelques secondes seulement et à la énième tentative, je réussis à libérer un éclat de lumière harmonique qui se défit presque aussi vite qu’il était venu, mais qui me laissa tout éblouie.

— Diables. Tu y es arrivée ! —me félicita Iharath.

Avec cette soudaine lumière, je venais de me rendre compte que le ciel s’obscurcissait déjà.

— Je crois que pour aujourd’hui ça ira —soufflai-je, avec entrain—. J’ai déjà assez consumé ma tige énergétique.

Iharath acquiesça vivement et se leva.

— Avec un peu plus de pratique, tu sauras les manipuler plus ou moins correctement. Le plus grand risque, de toute façon, c’est que tu ne focalises pas bien l’énergie et que ton sortilège se défasse. C’est particulièrement difficile de contrôler un sortilège au moyen d’une magara…

Il se tut subitement, fixant des yeux un point derrière moi. Je suivis son regard et je me redressai, alarmée.

— Qu’est-ce que… ?

Ma voix mourut dans ma gorge lorsque je parvins à voir les deux formes sombres qui s’approchaient en courant à vive allure. Je devinai qu’ils venaient du passage qui menait aux Tunnels Blancs, car le tunnel qui conduisait aux Extrades se trouvait de l’autre côté de la Crypte.

“Quelque chose ne va pas”, commenta Syu, avec ses habituelles intuitions divinatoires.

— Shaedra ! —s’exclama Ga en tajal.

Avec appréhension, je la vis me rejoindre.

— Shaedra —répéta la saïnal. Ses yeux étaient presque totalement obscurcis par l’urgence—. Trois saïjits… Ils grimpent le passage secret, depuis les Tunnels Blancs, et l’un d’eux est celui qui t’a menacée avec son arme dans la tour. C’est un miracle qu’il ne nous ait pas vus. Ils vont arriver d’un moment à l’autre. Tu dois partir d’ici.

J’ouvris la bouche et je la refermai sans qu’aucun son n’en sorte. Alors, je paniquai.

“C’est… Ew Skalpaï, Syu !”

“Eh bien, ne reste pas là plantée comme un arbre et partons d’ici”, suggéra le singe gawalt sur un ton pressant.

Iharath me prit par le bras pour me secouer.

— Shaedra ! Que diables se passe-t-il ?

Je pris une inspiration pour me calmer un peu.

— Il semble qu’Ew Skalpaï nous ait retrouvés —expliquai-je sur un ton monocorde.

Je revis avec netteté les yeux étincelants du chasseur de vampires, emplis d’une froide raison qui l’avait conduit durant sa vie à vouloir tuer tous les « monstres » croisant son chemin. Maudit soit-il…

Enfin, je réagis et je partis en courant vers la maison des Klanez comme une endiablée. Syu dut s’agripper à mon cou pour ne pas tomber.

“Mais que fais-tu ? La sortie, Shaedra ! Elle est par là-bas !”, grogna-t-il.

“Avant, je dois avertir les autres, Syu.”

Je passai le seuil à la vitesse de l’éclair et j’arrivai dans la salle à manger, le cœur battant à tout rompre. Ils préparaient le dîner et je vis tous les visages se tourner vers moi, surpris.

— Shaedra… ? —fit Wujiri, alarmé. Comme dans un rêve, je remarquai qu’il était en train de dénoyauter les cerises et qu’il avait les mains pleines de jus.

— Ew Skalpaï est ici —fis-je, laconique—. Vous, restez dans la crypte. On ne vous recherche pas, vous. Mais, moi, je pars sur-le-champ.

— Moi aussi —fit Iharath, derrière moi—. Immédiatement.

La nouvelle les laissa tous éberlués, ou du moins presque tous. Curieusement, Nawmiria ne semblait pas très impressionnée.

— Ne vous préoccupez pas —intervint-elle—. Je dissimulerai la maison. Personne ne vous verra, ils feront un tour dans l’abîme et, avec un peu de chance, ils trouveront la sortie vers la Superficie et ils continueront leur chemin sans rien soupçonner…

Je n’attendis pas qu’elle termine : à cet instant, ses paroles n’avaient pas de sens pour moi. Je me précipitai vers la chambre d’Aryès et j’entrai. Le kadaelfe était assis sur sa paillasse et il cligna des yeux face à la lumière du candélabre du couloir.

— Ew Skalpaï ? —prononça-t-il—. Diables. Il a donc réussi à retrouver votre piste.

Visiblement, il avait tout entendu.

— Tout le monde dit que c’est un excellent pisteur —soupirai-je tout en saisissant Frundis.

Aryès se leva et observa mon agitation, la mine inquiète.

— Bon… —dit-il—. Alors, il vaudra mieux que nous partions le plus tôt possible.

Il dut percevoir l’hésitation sur mon visage ; cependant, il esquissa un sourire.

— Je peux avoir encore une crise apathique —admit-il—, mais ne te tracasse pas, je ne suis pas aussi fatigué et, même si je dis des bêtises de temps en temps, je cours toujours aussi vite.

Et en plus, d’après Sib, il n’était pas bon pour lui de rester dans la Crypte, complétai-je pour moi-même.

— Ce n’est pas raisonnable —dis-je cependant.

— Non… peut-être pas —reconnut-il—. Mais je te promets que, si je reste, ce sera uniquement pour servir une potion empoisonnée à cet assassin.

Je roulai les yeux.

— Bon, d’accord —acceptai-je sans y réfléchir davantage—. Mais pressons-nous.

— Inutile de se presser —intervint une voix dissonante dans le couloir. Je me retournai d’un coup vers Drakvian. Un filet de sang maculait encore ses crocs—. Je viens de les voir —déclara-t-elle—. Ils se dirigeaient vers la maison. Ils seront là dans moins de deux minutes.

J’écarquillai les yeux et je regardai tour à tour Aryès, Iharath et Drakvian, angoissée.

— Venez —nous demanda Sib.

Il entra prestement dans la chambre du fond, destinée aux provisions, et il ouvrit la fenêtre tandis que nous nous empressions tous de le suivre.

— Sortez et cachez-vous derrière ces rochers —nous dit-il—. Nous les retiendrons tout notre possible pour que vous ayez le temps de fuir. Personne ne verra Yarim.

Sans un mot, Drakvian bondit et sortit par la fenêtre, rapidement suivie par Iharath.

— Shaedra —murmura Galgarrios. Son visage était décomposé devant la subite urgence de la situation.

Je lui adressai un faible et franc sourire.

— Retourne à Ato, mon ami —lui dis-je hâtivement—. Essaie… de ne pas trop parler de moi, hein ? —Je jetai un regard éloquent à Wujiri, qui se contenta de me faire un geste pressant du menton. Il n’allait pas me dénoncer, compris-je avec soulagement—. Prenez tous soin de vous et merci pour tout —me contentai-je d’ajouter. Je mis un pied sur le bord de la fenêtre et j’allais sauter quand Kyissé laissa échapper un sanglot :

— Shaeta…

Au même instant, on entendit une voix à la porte d’entrée. Je ne compris pas ce qu’elle disait, mais je m’imaginai sans difficulté que c’était Ew Skalpaï. Ce ne pouvait être que lui. Je tournai la tête vers la petite, le cœur glacé. Les yeux dorés de Kyissé étaient emplis de larmes.

— Ne t’inquiète pas, personne ne la verra —assura Sib à voix basse.

Je portai ma main sur ma poitrine dans un geste d’éternelle tendresse avant de m’éloigner prestement dans les ombres du crépuscule. Je me promis que, quoi qu’il arrive, je la reverrais un jour.

J’atteignis la paroi rocheuse de la crypte et je rejoignis Aryès, Drakvian et Iharath. Le kadaelfe semblait être dans un de ses moments de lucidité, mais… que se passerait-il si, soudain, il se mettait à crier le nom de Bourrasque ? J’avalai ma salive avec difficulté en m’imaginant la scène. Cependant, pour l’instant, il valait mieux demeurer cachés entre les roches et ne pas trop bouger ; aussi, je m’assis auprès d’eux en silence et je nous entourai tous dans une sphère harmonique assez efficace, même pour quelqu’un qui se serait trouvé à peu de mètres de nous.

— Et Ga ? —m’enquis-je tout bas.

— Je l’ai vue courir vers le tunnel avec Aüro —murmura Drakvian, d’une voix pratiquement inaudible.

Même d’où nous étions, nous entendions les voix étouffées qui provenaient de la maison. Personne ne sembla ressortir et je supposai qu’entre les Klanez et Wujiri, ils avaient dû convaincre Ew Skalpaï et ses compagnons que la démone ne se trouvait pas dans la Crypte.

“J’aurais dû leur demander de dire que j’étais tombée dans un puits infernal”, déplorai-je. “Comme ça, ils auraient arrêté de me chercher.”

Syu ne cessait de me natter et dénatter la même mèche.

“Je ne comprends pas pourquoi cet Ew est aussi acharné”, marmonna-t-il. “Aucun gawalt n’est aussi têtu.”

“C’est que Ew Skalpaï est loin d’être un gawalt, Syu”, soupirai-je.

D’un tacite accord, nous décidâmes de longer la paroi jusqu’à l’entrée du tunnel qui montait vers les Extrades. L’obscurité était à présent presque totale et, même si je devinais qu’aucun de nous n’avait envie de bouger de peur de faire du bruit, nous sortîmes de notre cachette entourés par mon sortilège. Iharath me suggéra dans un murmure d’utiliser les Triplées pour amplifier les ombres, mais je refusai catégoriquement : je savais bien que je n’avais pas encore assez de pratique pour faire des expériences à un moment aussi critique. Aryès approuva ma prudence et nous parvînmes à l’entrée du tunnel sans qu’aucune voix tonitruante ne nous ait interpelés.

Sans oser parler davantage, nous pénétrâmes dans l’étroit tunnel qui nous conduirait, selon Drakvian, vers une montagne située au nord du massif, non loin de l’endroit où elle-même avait vécu avec son ancien clan de vampires. Elle ne put s’empêcher de nous adresser un sourire lugubre en le mentionnant, même si elle nous assura que, durant son incursion de l’après-midi, elle n’avait pas vu la moindre trace de ses anciens compagnons. Le tunnel s’avéra être assez long et, pendant l’ascension, j’aurais ruminé inutilement ce qui venait de se passer si Frundis n’avait pas déclaré, exultant, que sa dernière œuvre magistrale était enfin prête à être étrennée. Je me demandai s’il s’était aperçu de quoi que ce soit, tellement il était occupé à apporter les dernières retouches à sa composition épique.

“J’ai peur que ton public ne soit pas très concentré”, lui avouai-je.

“Bah ! L’harmonie du fer te reconcentrera”, affirma-t-il, très sûr de lui.

J’arquai un sourcil.

L’harmonie du fer ? Je croyais que tu l’avais appelée La musique du fer.”

Je perçus clairement le soupir du bâton.

“Ça, c’était un titre provisoire”, répliqua-t-il. “Bon, vous voulez l’écouter, oui ou non ?”, s’impatienta-t-il.

J’avais beau savoir qu’un humain souhaitant me tuer se tenait tout proche, je ne pus m’empêcher de sourire. Syu et moi, nous l’encourageâmes, moitié curieux moitié moqueurs, jusqu’à ce que Frundis se décide à commencer son concert. La vérité, c’est que, vu sa source d’inspiration, je m’attendais à une œuvre lugubre et horrible, comme une pluie de barres métalliques, mais je me trompais. Cette œuvre était un chef-d’œuvre comparable à celui de la rochereine et il parvint à nous émouvoir, Syu et moi. À un moment, je perçus un léger chœur de bêlements et je fis un terrible effort pour ne pas rire et ne pas interrompre sa belle composition. Quand il finit, le singe et moi, nous le couvrîmes d’éloges.

“Je vois que, finalement, tu as réussi à introduire tes fameux bêlements dans une œuvre magistrale”, observai-je, très amusée.

“Oui”, reconnut le bâton avec modestie. “Je me suis dit que le son était approprié à cet instant, juste après le second mouvement. L’idée m’est venue soudainement et le résultat est assez réussi, à vrai dire. On ne croirait pas comme ça, mais j’ai tout de même passé une journée entière avec ce morceau…”

Il continua à parler comme un moulin, expliquant comment il était parvenu à une telle prouesse et, me retenant de rire, je lui frottai le pétale bleu, en pensant que, s’il était plutôt silencieux lorsqu’il composait, il n’y avait pas moyen de l’arrêter quand il avait achevé une de ses compositions magistrales. Peu de temps après, nous sortîmes du tunnel. Nous débouchâmes sur une petite grotte dont l’entrée était couverte de plantes ramifiées. Dès que nos pas furent doucement illuminés par la Lune, Iharath défit son sortilège de lumière.

— Bon —murmura-t-il—. Et maintenant, où va-t-on ?

— On grimpe la montagne ? —proposa Drakvian—. Si nous descendons, nous atterrirons dans l’Insaride. Ce n’est pas très recommandé. À moins que nous nous dirigions plus à l’ouest.

Iharath secoua la tête.

— Ce que je voulais demander… en fait, c’était plutôt ce que nous allions faire. Shaedra ne peut pas revenir dans une zone habitée par des saïjits. Et nous ne savons pas où sont partis Ga et Aüro… ils ont sûrement dû trouver un refuge. Donc je suppose que l’on peut oublier l’histoire de la spiartea. Alors… qu’est-ce qu’on fait ?

Ses paroles nous plongèrent dans un bref silence méditatif et m’affectèrent particulièrement. L’idée de ne pas pouvoir retourner vivre avec les saïjits était encore plus terrible quand on l’entendait ainsi, prononcée à voix haute.

J’allais enfin répondre que, pour le moment, le plus urgent, c’était de s’éloigner de cet endroit, lorsque je vis surgir une énorme masse noire d’entre les arbres.

— Démons, elle m’a fait peur —grommela Iharath.

— Ishrsisk —prononça Ga. Ses deux yeux d’un blanc laiteux brillèrent dans l’obscurité. « Oublie-la », me disait-elle.

— Que j’oublie quoi ? —demandai-je en tajal, déconcertée.

— La spiartea de soleil —expliqua Ga—. Et ta promesse.

Elle se tourna vers un endroit plongé dans les ténèbres et je devinai qu’Aüro ne devait pas être bien loin.

— Tu avais raison —me dit-elle, en sortant sa langue bleue—. Un rêve ne sera jamais qu’un rêve et il ne sera jamais aussi beau que la réalité. C’est bon de ne pas se sentir seule —avoua-t-elle en jetant un coup d’œil vers les ombres… et vers Aüro, compris-je—. Même si cela te paraît peut-être ridicule…

Je ne pus retenir un rire joyeux. Iharath et Drakvian nous regardaient tour à tour, intrigués.

— Tu as tout à fait raison, Ga —approuvai-je—. Et tu ne sais pas à quel point je suis heureuse que tu t’en rendes compte.

Les yeux blancs de Ga brillèrent plus intensément. Elle inclina sa tête et lécha avec affection mon visage de son énorme langue bleue et râpeuse. Elle se tourna vers Iharath et je m’esclaffai lorsque le semi-elfe s’essuya d’un revers de main, dégoûté. Drakvian bondit en arrière, dévoilant ses crocs.

— Non, Ga, ce n’est pas nécessaire. Je sais que je vais te manquer et, toi aussi, tu vas me manquer. Restons-en là —assura-t-elle avec nervosité.

Quand Ga remercia Aryès, celui-ci faillit perdre l’équilibre. Alors, la saïnal recula de quelques pas et disparut dans l’obscurité avec ces mots :

— Que la chance vous accompagne tous et que les ombres vous protègent.

— Que la chance t’accompagne toi aussi, Ga —répondis-je. Je perçus un bruissement de feuilles et deux ombres se perdirent dans la nuit.

— Le soleil tourne, il tourne trop…

J’observai Aryès, le cœur serré. Le kadaelfe avait levé la tête vers le ciel, l’air mélancolique. La lumière ondoyante de la Lune vagabondait dans ses yeux bleus. Iharath et Drakvian se regardèrent et tous deux soupirèrent.

— Éloignons-nous d’ici —déclara la vampire—. Et, en route, tu nous raconteras ce que la saïnal t’a dit.

Je pris doucement le bras d’Aryès et nous commençâmes à grimper sans bruit la montagne boisée. La Lune, par-dessus la cime des arbres, illuminait silencieusement notre chemin.