Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 10: La perdition des fées.

2 La Vallée Rouge

Nous reprîmes la marche après avoir mangé un repas de castor carbonisé grâce à Drakvian, qui, après s’être brûlé les mains, affirma :

— C’est la dernière fois que je vous prépare le repas.

— On ne t’en tiendra pas rigueur, ne te tracasse pas —assura Iharath, riant devant l’aspect peu appétissant de notre déjeuner.

La saïnal refusa de la tête lorsque le semi-elfe lui proposa une portion et elle s’éloigna quelques instants pour revenir avec une grande feuille dans laquelle elle avait recueilli de petites fleurs blanches. Avec son énorme bouche, elle aurait pu tout engloutir d’un coup, mais elle ne le fit pas : elle mangea délicatement de petites poignées de pétales, comme si elle les savourait, tandis que nous mastiquions la viande dure de castor. Je m’étais assise auprès de Wujiri, prête à affronter toute question qu’il me poserait, mais, apparemment, Iharath avait dû combler tous les doutes de l’elfe noir, parce que celui-ci se contenta de m’adresser un sourire forcé et de me dire :

— Je préférais les galettes de Narsia.

— Moi aussi —répliquai-je, en riant.

Le garde, une fois son déjeuner terminé, demeura un instant songeur tandis que Drakvian expliquait à un Galgarrios appréhensif pour quels nobles motifs elle avait dû abandonner son clan de vampires.

— Bon —dit Wujiri, lorsque nous eûmes tous fini—. Si vous me permettez de poser une question…

Drakvian lui sourit quand son regard prudent se posa sur elle.

— Vas-y —l’encouragea-t-elle—. Dès que nous t’aurons répondu, nous reprendrons notre recherche épique de la spiartea de soleil.

— Justement, c’est de cela que je voulais parler —observa le garde—. Qu’est-ce que c’est, cette spiartea de soleil ? Pourquoi… ? —Il indiqua la saïnal, comme s’il n’osait pas prononcer son nom et reformula sa question—. Qu’est-ce que cette fleur a de spécial ?

— Oh. Je parie qu’elle doit être très savoureuse et que la saïnal doit vouloir la manger —hasarda Drakvian, moqueuse, les sourcils arqués—. Je risquerai ma vie pour qu’elle y parvienne.

Ga proféra une série de grognements qui déconcerta tout le monde excepté moi.

— Ce n’est pas pour la manger —expliquait-elle, laconique—. La spiartea de soleil est… spéciale. Je connais une caverne où poussent de telles fleurs, en aval de la rivière. Mais je ne peux pas aller en chercher une toute seule.

Je plissai les yeux, intriguée.

— Pourquoi ? —lui demandai-je en tajal.

Galgarrios et Wujiri me contemplèrent, stupéfaits, comprenant que je communiquais avec elle.

— D’abord, parce que c’est une zone très lumineuse —répondit la saïnal—. Si lumineuse que les lumières détruisent toutes les ombres. N’importe quelle créature pourrait me voir.

Je fronçai les sourcils.

— Je croyais que, les saïnals, vous étiez capables de changer de couleur de peau pour vous dissimuler.

Mes paroles parurent la surprendre et elle émit un bruit de gorge semblable à un rire.

— Non. Tu confonds peut-être avec les srovs —médita-t-elle—. Mais les srovs sont beaucoup plus petits et ils ont des pinces à la place des mains. Ils vivent justement dans des endroits plus lumineux comme celui où nous allons, mais moins dangereux. Ce sont des créatures très étranges —commenta-t-elle, m’arrachant un sourire moqueur—. Il est vrai que le seul srov que j’aie connu était particulièrement étrange : c’était un barde aventurier fasciné par la Superficie. C’est moi qui l’ai guidé jusqu’à la Tour de Shéthil. Dès qu’il a vu la lumière du soleil, toutes ses envies de sortir se sont envolées —elle sourit, l’air de se rappeler des temps lointains.

Je secouai la tête, pensive. Je n’avais jamais entendu parler des srovs de toute ma vie. Et, qui sait, peut-être même qu’aucun expert d’Ajensoldra ne les connaissait. Je soufflai intérieurement en pensant que, si je continuais à me promener dans les Souterrains, je finirais par être capable d’écrire un livre sur les créatures souterraines aussi long que ce fameux livre de fer velu qu’Aléria avait un jour sorti de la bibliothèque d’Ato.

— Vraiment, je dois dire que j’ai tout compris, là —fit Drakvian avec ironie, en interrompant mes réflexions.

Je roulai les yeux et je leur traduisis plus ou moins toute la conversation. Finalement, Wujiri secoua la tête.

— Bon, toute cette histoire me dépasse, mais cela dit —il se racla la gorge, théâtral—, je vous donnerai mon opinion. Si la saïnal et la vampire, vous êtes de si bonnes gens, pourquoi ne pas retourner à la Tour de Shéthil et parler au capitaine ? Il nous aiderait sûrement… —Il s’interrompit en voyant nos expressions et soupira bruyamment—. C’est bon, je n’ai rien dit.

— Fuis, si tu veux —proposa Drakvian—. Mais si tu le fais, je t’avertis que tu romprais notre pacte. —Elle passa éloquemment sa langue sur ses lèvres et Wujiri blêmit à vue d’œil.

Je secouai la tête, exaspérée.

— Drakvian, personne ne va fuir —lui assurai-je—. De toutes façons, Wujiri se perdrait. Il ne connaît pas ces tunnels. Maintenant, centrons-nous sur ce qui importe vraiment.

Iharath acquiesça.

— La spiartea de soleil —prononça-t-il—. Au moins, on dirait que Ga sait où elle va. Bien. Je crois que nous devrions nous mettre en route.

Il se leva et nous l’imitâmes. Je me tournai vers la saïnal et je lui souris, déclarant en tajal :

— Nous te suivons, Ga.

Reposés et le ventre plein, nous commençâmes à longer la rive. Nous dûmes passer non loin des figures sculptées, mais la végétation dense m’empêcha de les voir.

— Ga —l’appelai-je, tout en marchant—. Où mène le tunnel des statues ?

Ga comprit tout de suite de quel tunnel je parlais.

— C’est une des vieilles entrées au royaume de Shilabeth —répondit-elle simplement.

Je fronçai les sourcils et, alors, mon visage s’illumina et s’assombrit presque aussitôt. Kwayat m’avait mentionné ce royaume, disparu depuis des siècles, après une violente guerre interne entre démons. Le royaume de Shilabeth avait été le dernier royaume des démons de toute la Terre Baie. Sa chute avait donné lieu à la création de la Communauté de la Terre. Si je me souvenais bien, les descendants des rois étaient les Kaarnis, ceux qui dirigeaient maintenant la Communauté de l’Obscurité.

— Et où vivent les Kaarnis à présent ? —demandai-je, subitement nerveuse. Kwayat m’avait dit qu’ils vivaient dans les Souterrains… mais peut-être ne vivaient-ils pas aussi profondément que je le croyais.

— Un peu plus loin —répondit la saïnal—. Parfois, je passe chez des amis à moi qui appartiennent à cette communauté.

J’ouvris grand les yeux, curieuse, et j’essayai de me maintenir à sa hauteur : ses grandes enjambées m’obligeaient à accélérer le pas et la joyeuse symphonie que le bâton faisait retentir à ce moment m’aida à maintenir son rythme.

— As-tu déjà vu le Démon Majeur ? —m’enquis-je.

Ga souffla.

— Non. On dit que Teb Kaarnis est un excentrique… —Elle s’interrompit soudain—. Tu n’es pas un démon de l’Obscurité, n’est-ce pas ?

Je souris et je fis non de la tête.

— Non. J’appartiens à la Communauté Enchaînée.

Ga plissa ses yeux blancs, étonnée.

— Je n’ai jamais entendu parler de cette communauté —admit-elle.

Je grimaçai.

— C’est que… elle n’est pas très officielle. C’est Zaïx qui l’a fondée.

Ga ouvrit grand les yeux.

— Zaïx —prononça-t-elle—. Le Démon Enchaîné. Je croyais qu’il était mort.

J’arquai un sourcil.

— Eh bien… il n’est pas mort.

Nous continuâmes à marcher en silence et je me demandai quelle opinion avait Ga de Zaïx, si tant est qu’elle en ait une. Au bout d’un moment, je repris la parole :

— Avant, tu as dit que tu avais des amis démons. Les saïnals et les démons de cette zone semblent bien s’entendre —observai-je.

Ga acquiesça de la tête et pointa sa griffe pour indiquer quelque chose.

— Cette plante rose est très vénéneuse —m’informa-t-elle subitement.

Je compris pourquoi elle me le disait quand je vis Syu se promener non loin de là.

“Syu !”, l’appelai-je, atterrée. “Ga dit qu’il y a des plantes très vénéneuses par ici.”

Le singe gawalt s’écarta aussitôt de la végétation et grimpa sur mon épaule, nerveux.

“Je n’aime pas me promener dans des endroits aussi bizarres”, marmonna-t-il, s’efforçant de chasser sa peur.

Je lui frottai le menton, amusée.

“Bah. C’est ça, l’aventure”, lui assurai-je.

Frundis approuva.

“Sans aventures, il n’y a pas de nouveaux sons et, sans nouveaux sons, il n’y a pas de nouvelle musique”, décréta-t-il.

“Ça, c’est facile à dire pour un bâton”, grommela Syu. “Toi, tu ne mourras jamais empoisonné.”

Frundis eut un petit rire satisfait.

“C’est vrai. Tu n’as qu’à te changer en bâton toi aussi et tu ne pourras pas t’empoisonner et les cactus ne pourront pas te piquer.”

Le singe sursauta, ouvrant grand les yeux.

“Shaedra, tu crois qu’il y a des cactus par ici ?”

Je souris, incrédule.

“Les cactus t’effraient davantage que les plantes vénéneuses ?”

Le gawalt haussa les épaules tout en levant les yeux au ciel.

“Bah. Je ne m’effraie pas”, répliqua-t-il. “Mais tu connais le dicton : de tous les êtres vivants, les gawalts sont les plus prudents.”

Je souris largement et je croisai alors le regard curieux de la saïnal.

— Tu parles avec le singe ? —demanda-t-elle.

J’acquiesçai.

— C’est un grand philosophe —dis-je, railleuse, et je ris en voyant le regard fier de Syu.

J’entendis derrière moi une soudaine exclamation étouffée et je me retournai.

— J’hallucine ou tu es en train de blaguer avec la saïnal ? —demanda Iharath, l’air incrédule.

Je pouffai, amusée.

— Eh bien…

Sans répondre, je laissai Ga me distancer pour continuer à avancer auprès du semi-elfe, de Galgarrios et de Wujiri. Drakvian fermait la marche, peut-être pour s’assurer que l’elfe noir ne tenterait pas de s’enfuir.

Nous marchâmes une demi-heure sur le sable sans nous éloigner de la rive. Par endroits, il y avait des buissons lumineux et des nuages entiers de kéréjats qui éclairaient la caverne comme s’il faisait jour. Cela ne semblait pas déranger Ga, mais je remarquai que les ombres qui l’enveloppaient devenaient moins épaisses.

Finalement, la rivière s’enfonça dans un tunnel qui descendait avec une telle pente que l’eau tombait avec force, résonnant comme un grondement sourd mais continu. Je perçus la grimace d’Iharath lorsque nous vîmes que le chemin longeant la rivière se réduisait à un étroit sentier jouxtant une paroi couverte de mousse.

— Dommage que nous n’ayons pas de corde —commentai-je, en pensant avec nostalgie à la corde d’ithil, abandonnée sur l’Île Boiteuse.

— Oui, eh bien, je vous avertis —dit Iharath en se mordant la lèvre— : je vais descendre cette pente comme un crabe de Yentlia.

Je laissai échapper un rire nerveux : la descente qui nous attendait avait de quoi décourager.

— Ne t’inquiète pas, je crois que nous allons tous essayer d’être prudents —affirmai-je—. En tout cas, si l’un de nous tombe, pas de panique : de toute façon, on le récupèrera en bas —fis-je avec un grand sourire.

Mais cet « en bas », où était-ce ?, ajoutai-je pour moi-même, scrutant les profondeurs. Le tunnel se perdait dans les ténèbres. D’un même mouvement, Iharath et moi, nous lançâmes un sortilège de lumière. À l’entrée du tunnel, la saïnal souriante nous adressa un regard et nous montra sa langue bleue.

— La descente dure à peine une demi-heure, mais le chemin est dangereux et glissant. Dis à tes compagnons d’être prudents. Après, nous arriverons à la Vallée Rouge. C’est un endroit magnifique et tranquille.

Sans rien ajouter, elle pénétra dans le tunnel avec agilité. Wujiri me jeta un coup d’œil.

— Que nous a-t-elle grogné ? —s’enquit-il, appréhensif.

— Que nous arriverons en bas en une demi-heure, à un endroit tranquille qu’on appelle la Vallée Rouge —répondis-je—. Mais que le chemin de ce tunnel est glissant et dangereux.

Wujiri souffla, mais il entra dans le tunnel sans faire d’autres commentaires, invoquant lui aussi une lumière. Iharath le suivit, en descendant presque à quatre pattes. La vampire se racla la gorge.

— En avant —nous encouragea-t-elle, Galgarrios et moi.

Me collant au mur, je m’approchai de la rivière et je m’engageai dans le tunnel, tâtonnant le sol avec Frundis et élevant la sphère de lumière pour éclairer mon chemin. Je sentis que Galgarrios me suivait de près. Devant, un sifflement apeuré m’alarma.

— Attention quand vous arriverez ici —nous avertit Wujiri en soufflant—. C’est mortellement glissant.

— Je prends note —répondit Iharath, la voix tremblante, cramponné à deux pierres.

De fait, quelques mètres plus loin, le sol se transformait en un sentier maudit entièrement tapissé d’algues verdâtres et brunâtres et il était impossible de s’agripper à quoi que ce soit sans risquer de déraper vers le bas.

— Où est Ga ? —demanda Drakvian, derrière Galgarrios.

Je scrutai les ténèbres et je haussai les épaules. Il était impossible de voir une masse d’ombres au milieu de l’obscurité.

— Elle a pris de l’avance.

— Oui, eh bien, si elle ne nous attend pas, elle n’est pas prête d’avoir sa spiartea —marmonna Iharath—. Je crois que nous allons passer toute la journée dans cette pente. En supposant qu’on s’en tire vivants.

Le semi-elfe, d’habitude si serein, semblait perdre patience avec cette descente pas à pas. Je regardai Syu du coin de l’œil.

“Syu… Du calme.”

Agrippé à mon cou, le regard rivé sur le sol, le singe ne répondit pas. Je me tournai vers Galgarrios.

— Attends un moment —lui demandai-je. J’accrochai Frundis dans mon dos : de toute façon, le bâton glissait autant que moi ; cela fait, je m’assis sur le sentier avec précaution. Drakvian souffla.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— J’enlève mes bottes —expliquai-je.

Je les attachai entre elles avec les lacets et Syu dut s’écarter un peu pour que je puisse les passer autour de mon cou. Enfin, je sortis complètement mes griffes et j’adressai à Galgarrios et à Drakvian un léger sourire.

— Je suis prête maintenant.

Je commençai à descendre avec plus d’agilité, plaquée contre le sol comme un lézard, griffant la pellicule verte avec mes griffes. Bientôt, je sentis tous mes vêtements me coller au corps comme une carapace visqueuse. L’épée que je portais à la ceinture me gênait, mais la jeter aurait franchement été une mauvaise idée : c’était la seule que nous ayons.

Ma sphère harmonique se défit et je la régénérai au moment où un cri retentissait par-dessus le fracas de l’eau.

— C’était notre ami Wujiri ? —s’enquit Drakvian, derrière un Galgarrios qui avançait à pas de tortue iskamangraise.

— Je vais bien ! —répondit l’écho de Wujiri, beaucoup plus bas. Visiblement, il était tombé et avait glissé sur un bon tronçon de la pente. Au moins, il n’était pas sorti du sentier, pensai-je avec effroi. Sinon, qui sait ce qui aurait pu arriver. De fait, au fur et à mesure que nous descendions, la rivière s’abaissait davantage, s’éloignant de nous, et, à présent, plusieurs mètres de précipice nous séparaient d’elle. Par contre, le sentier était toujours aussi étroit.

— Iharath —soufflai-je, surprise, en le rejoignant. Le semi-elfe s’était arrêté et secouait la tête, en essayant d’écarter des mèches rousses qui collaient à son visage. Sa lumière invoquée s’affaiblissait et j’intensifiai la mienne.

— Cette saïnal va nous tuer —marmonna-t-il.

— Mais non. Va doucement et tu verras comme nous arrivons au bout sans problèmes —lui assurai-je.

Ses yeux violets m’observèrent, dubitatifs, mais il lâcha une pierre et chercha une autre prise d’une main tremblante, engourdie par l’effort. En silence, il s’efforça de continuer à descendre, tandis que je cramponnais mes pieds et ma main libre, griffant tout le sol. Cela faisait bien plus d’une demi-heure que nous descendions et nous ne voyions toujours pas la fin du tunnel…

— La descente est de plus en plus escarpée —soufflai-je. À présent, l’eau tombait presque comme une cascade verticale et celui qui aurait glissé là aurait bien pu se casser quelque chose.

J’entendis des grognements au-dessus de moi et je vis Drakvian soutenir Galgarrios, qui, sans émettre le moindre cri, venait de perdre l’équilibre.

— Merci —l’entendis-je bredouiller.

La vampire se racla la gorge, l’air étonnée.

— De rien.

Nous poursuivîmes la descente, en patinant et jurant. La pente se fit moins abrupte, mais nous continuâmes à avancer en rampant. Je caressai la tête de Syu pour le tranquilliser ; sa grimace de dégoût me fit écarter ma main visqueuse.

— Courage —déclarai-je—, un peu plus et nous serons arrivés.

Iharath ne me lança aucune réplique fataliste, trop occupé à récupérer sa respiration. Je massai mes bras endoloris et je suivis le semi-elfe lorsqu’il poursuivit la descente. Galgarrios et Drakvian étaient restés en arrière et je me rendis compte, en ne les voyant pas, que le tunnel et la rivière tournaient légèrement sur la gauche. Finalement, nous rejoignîmes Wujiri qui s’était assis pour nous attendre. Il nous accueillit avec une expression de soulagement et je compris sa nervosité lorsque je vis Ga un peu plus loin.

— Désolée —s’excusa celle-ci en tajal—. Mais il n’y a pas d’autre chemin. En tout cas, aucun aussi rapide. Vous allez tous bien ?

J’acquiesçai.

— Je crois. On est bientôt arrivés ?

Les yeux de Ga se plissèrent, pensifs.

— Peut-être dans un quart d’heure —estima-t-elle.

Je retins un soupir de découragement et j’acquiesçai.

— Courage —murmurai-je.

Ga se retourna et continua à avancer sur l’étroit sentier. Iharath semblait avoir un peu récupéré son calme. Il donna quelques tapes à Wujiri, plus pour s’appuyer que pour l’encourager.

— Plus tôt nous sortirons de là, mieux ce sera —déclara-t-il.

Le garde ne put que tomber d’accord et il allait suivre Ga quand un cri strident retentit derrière nous.

— Non ! —fit la voix étouffée de Galgarrios.

Dans l’obscurité, nous vîmes apparaître Drakvian et le caïte, agrippés l’un à l’autre, tentant de freiner avec leurs jambes la chute mortelle. Atterrée, je me rendis compte qu’ils allaient droit vers la rivière, qui, parsemée d’écueils, tonnait à présent des mètres plus bas. Je me levai d’un bond et, avec la terrible sensation de me précipiter vers la mort, je m’élançai et atterris plusieurs mètres plus haut, toutes griffes dehors. Je n’avais besoin que de quelques secondes de plus pour les atteindre… Un hurlement de terreur s’échappa de la bouche de Galgarrios. Je le vis passer par-dessus le bord du précipice et disparaître dans les eaux sombres. J’abaissai mon regard et je contemplai la rivière quelques secondes, paralysée de terreur. Drakvian était suspendue dans le vide, accrochée à une saillie rocheuse, sans presque oser bouger. Je devais faire quelque chose, pensai-je alors, repoussant le sentiment de désespoir qui menaçait de m’envahir.

— Ne bouge pas ! —lui criai-je.

Griffant de mes pieds et mains le sol couvert de lichen, je finis par arriver jusqu’à elle. Elle était un mètre plus bas et je n’eus pas de meilleure idée que de décrocher Frundis et de le lui tendre.

— Accroche-toi ! —lui dis-je.

Le bâton tonnait une musique rapide et oppressante. La vampire n’y pensa pas à deux fois : alors que ses mains glissaient inéluctablement, elle saisit Frundis. Son brusque poids faillit m’entraîner, mais ni Iharath ni Wujiri n’étaient capables de faire marche arrière et de remonter le sentier comme je l’avais fait. Aussi, quand je vis le semi-elfe tenter de s’approcher, je grognai :

— Reste où tu es !

Petit à petit, je réussis à tirer la vampire hors du précipice et nous demeurâmes quelques secondes le souffle court, le dos appuyé contre la mousse du mur. Frundis était euphorique.

“Le glorieux bâton qui sauva une vampire d’un funeste précipice !”, riait-il, pensant sûrement à en faire quelque chanson épique.

Cependant, cela ne me consolait pas du tout : Galgarrios était tombé. Les yeux brillants, je jetai un coup d’œil vers le fond de la cascade. Au milieu des ombres, on devinait les roches et l’écume de l’eau. Un sanglot me fit brusquement tourner la tête vers la vampire.

— C’est ma faute —grogna-t-elle, les lèvres serrées—. J’ai glissé et je l’ai heurté…

Je secouai la tête sans répondre. Avec un soupir, je laissai Frundis et mes bottes près de Drakvian, je détachai promptement ma ceinture et j’écartai Syu de mon cou.

— Que… Que fais-tu ? —demanda Drakvian.

— Je reviens tout de suite —déclarai-je dans un murmure.

Je me retournai et, sous les yeux exorbités de la vampire et du singe, je commençai à descendre la paroi du précipice jusqu’à la rivière. Au moins, là, il n’y avait pas autant de mousse, me dis-je. Un hurlement mental de désespoir me paralysa quelques instants.

“Shaedra !”

L’esprit en effervescence, je ne parvins pas à répondre à Syu et je me concentrai simplement sur la descente. Avec une vitesse téméraire, je réussis à atteindre la rivière sans rien me casser. Le bruit de l’eau était assourdissant. Soudain, je glissai et lâchai prise ; j’eus seulement le temps de prendre une inspiration avant d’être submergée. Aussitôt, je fus happée et emportée au gré des tourbillons. Galgarrios !, pensai-je mentalement, comme s’il pouvait m’entendre. Je battis des pieds contre l’eau, atterrée, essayant de remonter à la surface. Je luttai contre le courant, en vain : il était trop fort. Je heurtai une pierre et m’éraflai un pied, je percutai une roche pointue sur le côté et remerciai les dieux de m’avoir dotée d’une armure, mais aussitôt je changeai d’avis en me rendant compte que cette même armure contribuait à m’entraîner vers le fond. J’émergeai un instant et je pris une grande inspiration.

— Galgarrios ! —criai-je.

Mon cri s’étouffa dans l’eau froide. Les poumons en feu, je maudis ma stupidité : si Galgarrios avait eu la chance de ne pas tomber sur un écueil, il devait déjà être mort noyé, comme j’allais bientôt l’être sûrement. Essayant d’être positive, je pensai qu’au moins, j’avais laissé Frundis et Syu en sécurité. Comme Syu l’avait bien dit, parmi tous les êtres vivants, les gawalts étaient les plus prudents. Et il devait avoir été très déçu en voyant que tous ses conseils n’avaient servi à rien… Je soupirai intérieurement, tandis que je me débattais contre le courant. Mes forces s’épuisaient lorsque je butai soudain contre une roche et je tentai de m’y agripper. Et j’y parvins : je sortis enfin la tête à la surface, je toussai et je clignai des paupières, exténuée. De la lumière, pensai-je alors. Il y avait de la lumière en contrebas. Là-bas, l’eau était doucement illuminée et semblait plus tranquille et profonde. C’est alors seulement que je me rendis compte que j’étais cramponnée à une roche qui se situait exactement au-dessus d’une cascade verticale de plusieurs mètres de hauteur. Apparemment, c’était la dernière du tunnel. Et en bas, je vis une masse jaune qui, à cet instant même, sombrait et disparaissait. Je n’y pensai pas à deux fois : puisant dans mes dernières forces, je me hissai sur la roche, j’enlevai la tunique d’Ato et mon armure trempée, je les lançai à l’eau et, finalement, je pris mon élan et je plongeai.

La chute fut brève, mais beaucoup plus impressionnante que celles de Roche Grande et je fus sur le point de m’évanouir. Heureusement, je ne m’étais pas trompée en pensant qu’ici, l’eau était plus profonde. Je revins à la surface et je nageai comme je pus jusqu’à l’endroit où j’avais vu disparaître Galgarrios. Je m’immergeai et, miraculeusement, je le trouvai du premier coup et je le ramenai avec effort vers la surface. Il était inconscient. Ou du moins, j’essayai de m’en convaincre. Il ne pouvait pas être mort. Je le pris entre mes bras et je tapai l’eau de mes pieds pour rejoindre la rive. Cependant, mes mouvements, dépourvus d’énergie, étaient lents et maladroits. Je ne pouvais renoncer maintenant, me dis-je, en me forçant pour atteindre le rivage coûte que coûte. Soudain, une ombre apparut à mes côtés. C’était Ga. Elle prit Galgarrios entre ses bras et s’empressa de le sortir du lac où nous avions atterri. Je promenai un regard hagard autour de moi. La caverne de la Vallée Rouge était énorme et elle était pleine de colonnes et d’arbres aux feuilles très rouges. Lorsque je sentis mon corps toucher le sable, je toussai, la respiration haletante. Je me tournai et levai la tête vers la saïnal et Galgarrios. Celui-ci ne bougeait pas. Je me traînai sur le sable, en tremblant.

— Galgarrios —laissai-je échapper dans un souffle.

Je baissai ma tête sur sa poitrine, cherchant à entendre les battements de son cœur… Il battait. Très faiblement, mais il battait. Les yeux agrandis par l’espoir, je fis mon possible pour essayer de le réanimer. Le caïte blond expulsa de l’eau de ses poumons, mais il ne reprit pas conscience.

Je fronçai les sourcils, inquiète.

— Tu crois qu’il va mourir ? —demanda tristement la saïnal.

Je secouai énergiquement la tête.

— Non, c’est impossible.

Et je continuai à bouger ses bras et à presser mes mains contre sa poitrine avec des mouvements frénétiques qui se firent de plus en plus espacés au fur et à mesure que je voyais que tous mes efforts étaient vains.

— Galgarrios —répétai-je, en le prenant entre mes bras avec douceur—. Mon ami. Ne m’abandonne pas. Ce serait trop absurde…

Et en disant cela, mes yeux se remplirent de larmes. Je l’entendis alors tousser et bouger. Je m’écartai de lui, bouche bée, le cœur battant la chamade. Galgarrios s’était mis à quatre pattes et crachait maintenant sur le sable toute l’eau avalée.

— Shaedra… —toussa-t-il.

J’éclatai d’un rire joyeux, sans pouvoir y croire.

— Tu es vivant !

Galgarrios me contempla et, me voyant totalement trempée, il dut penser que j’avais glissé moi aussi.

— Nous sommes vivants —rectifia-t-il.

J’acquiesçai et je vis que Ga souriait ouvertement, heureuse que tout se soit bien terminé… il ne manquait que les autres, pensai-je alors, me tournant vers la grande entrée du tunnel. Ce qui nous avait pris quelques minutes, leur prendrait encore un bon moment s’ils parvenaient à ne pas déraper du sentier.

— Attendez-moi ici —déclara Ga, en se levant—. Je vais voir comment avancent les autres.

J’acquiesçai de nouveau et, une fois seuls, j’adressai au caïte un grand sourire de soulagement.

— Un instant, je t’ai cru mort —avouai-je.

Mon ami souffla.

— Je crois que ça a été la pire aventure de toute ma vie —déclara-t-il.

— Et elle n’est pas terminée —l’avertis-je, avec un petit sourire moqueur.

Galgarrios secoua la tête et il se mit alors à contempler les alentours, les yeux émerveillés.

— Cet endroit est magnifique —murmura-t-il.

Il l’était, pensai-je. Toute la caverne avait une couleur rougeoyante de soleil couchant. Dans certains replis du plafond, on voyait des cristaux écarlates qui brillaient doucement et des nuages de kéréjats voltigeaient sur le lac, au pied de la cascade, au milieu de grandes plantes aux couleurs variées, toutes plus étranges les unes que les autres. J’ignorais si la descente avait valu le coup pour voir ce spectacle, mais, en tout cas, cet endroit était un endroit de rêve.

Je laissai un Galgarrios épuisé admirer la caverne et je retournai dans l’eau pour aller récupérer ma tunique jaune et mon armure. Je finis par les trouver après plusieurs plongeons. Une fois sur le sable, je commençai à tordre la tunique, mais je m’interrompis en remarquant la grimace de douleur de Galgarrios.

— Tu es blessé ? —demandai-je, inquiète.

Il m’adressa un sourire hésitant.

— Rien de grave. Je crois que je me suis cogné contre toutes les roches et j’ai mal partout…

Un cri provenant du tunnel nous fit taire et je me tournai brusquement. Une silhouette jaune apparut en tanguant et s’agitant pour freiner sa chute…

— Aaaarrg !

Son cri fut étouffé par l’eau lorsque, tombant de peu de hauteur, il plongea dans le lac. Wujiri remonta presque aussitôt à la surface, toussant et jurant tout bas. Alors, il nous vit et il poussa une exclamation de joie.

— Galgarrios ! Shaedra ! Ils sont vivants !

Avec des mouvements rapides, il nagea pour rejoindre la rive, laissant la cascade derrière lui. Iharath et Drakvian ne tardèrent pas à arriver, le premier en se traînant comme un escargot sur un sentier qui devait bien avoir deux mètres de large et ne semblait vraiment pas aussi glissant qu’avant. La vampire, derrière lui, laissa échapper un petit rire.

— Iharath, tu peux te relever maintenant, tu sais ? —se moqua-t-elle.

“Shaedra !” Syu quitta l’épaule de la vampire, passa par-dessus le semi-elfe et se précipita vers moi à toute vitesse. “Tu m’as fait une de ces peurs !”, marmonna-t-il, lorsqu’il me rejoignit.

Je lui adressai une moue d’excuse et le singe se balança, pensif, avant de m’adresser un grand sourire. Il s’assit sur le sable devant moi et déclara sur un ton approbateur :

“Tu as été plus gawalt que jamais !”

J’arquai un sourcil, surprise.

“Vraiment ? Mais, pourtant, jamais je n’avais été aussi imprudente.”

Syu haussa les épaules.

“La prudence n’est pas aussi importante que la famille d’un gawalt”, décréta-t-il.

Je souris, comprenant que le singe considérait Galgarrios comme un membre de la famille. S’il continuait ainsi, sa famille allait devenir la famille la plus nombreuse de toute la Terre Baie… à moins que tous soient aussi imprudents que moi, pensai-je avec un soupir.

Wujiri sortit enfin de l’eau en nous lançant avec entrain :

— Par Vaersin ! Moi qui venais juste d’obtenir il y a un an une place dans la patrouille la plus tranquille de tout Ato, voilà que je me retrouve mêlé à cette folie… —Il s’esclaffa tout bas, puis nous regarda Galgarrios et moi, l’expression plus sérieuse—. Quelle chute ! Vous n’êtes pas blessés ?

Je fis non de la tête : j’étais couverte d’éraflures, mais je n’avais aucune blessure réellement grave. Par contre, nous ne tardâmes pas à découvrir que Galgarrios avait une plaie ouverte à la jambe.

— Nous commençons bien ce voyage —souffla Drakvian, ironique, tandis que Wujiri s’occupait d’examiner la blessure du caïte—. Au fait, Shaedra, tiens.

La vampire laissa les bottes sur le sable et me tendit Frundis ainsi que la ceinture avec l’épée. Je vérifiai qu’elle n’avait rien fait tomber : ma dague d’Ato était toujours accrochée au ceinturon et ma dague des Ombreux fourrée dans une de mes bottes ; la lettre de Marévor était intacte… et j’avais toujours le petit sachet de sang d’hydre d’Ahishu, constatai-je, étonnée. Je l’avais totalement oublié. Je pensai alors aux Triplées et, transie, je fouillai une des poches internes de la tunique. Elles étaient là. Je laissai échapper un petit rire, profondément soulagée, sachant que, dans le cas contraire, j’aurais fini par croire qu’une malédiction pesait sur moi. Je levai la tête, souriante.

— Merci, Drakvian.

La vampire roula les yeux.

— Merci à toi, Sauveuse —répliqua-t-elle, la mine railleuse. J’esquissai un sourire, sachant qu’il n’était pas dans les habitudes de Drakvian de remercier quiconque. Elle paraissait vraiment soulagée de savoir que Galgarrios n’était pas mort par sa faute—. Berk —marmonna-t-elle alors—. Je vais essayer de me laver un peu. J’ai l’impression de m’être transformée en une algue ambulante.

— Hum… —Je laissai échapper un petit rire railleur et j’observai— : Même tes bottes rouges sont toutes vertes.

La vampire jeta un coup d’œil sur ses bottes, cadeau de Marévor Helith, et le résultat crasseux sembla l’amuser parce que son visage s’illumina d’un sourire avant qu’elle ne s’éloigne vers la rive pour se nettoyer. Iharath s’y trouvait déjà, frottant énergiquement sa chemise verte.

— Je ne comprends pas… —intervint soudain le caïte, tandis que Wujiri l’aidait à retrousser son pantalon pour découvrir sa blessure—. Shaedra, toi, tu n’as pas glissé comme moi ? —il ouvrit grand les yeux, incrédule—, tu t’es jetée exprès ?

J’observai son expression confuse et je souris, en m’agenouillant auprès de lui. Mon sourire se transforma aussitôt en une grimace affligée.

— Cette blessure n’a pas un bel aspect —observai-je. Et l’embêtant, c’était que je ne savais pas grand-chose des plantes souterraines pour la soigner, soupirai-je. Oui, je me souvenais bien des conversations avec Chamik, l’herboriste, frère de Yélyn, mais de là à reconnaître les plantes curatives entre tant de variétés…

J’eus alors une idée et je me tournai vers Ga.

— Tu ne connaîtrais pas par hasard les propriétés des plantes de cet endroit ? —lui demandai-je en tajal, tandis que Galgarrios poussait un grognement de douleur en bougeant la jambe.

La saïnal oscilla la tête de droite à gauche.

— Pas de toutes. Mais maintenant que j’y pense, il y a certainement quelques siméyas dans cette caverne. Je crois avoir entendu dire qu’elles aident à cicatriser… Mais je ne suis pas du tout une experte —avoua-t-elle.

J’arquai les sourcils.

— Tu saurais les reconnaître ? Tu t’en es déjà servie ?

La saïnal sourit.

— Je m’en suis servie en les mangeant —répliqua-t-elle—. Mais les fleurs sont un peu amères. Je vais voir si j’en trouve. —Elle allait nous tourner le dos quand elle s’arrêta pour ajouter— : Ne bougez pas d’ici. Je me rends compte maintenant que vous ne connaissez rien à ces endroits. Vous seriez capables de toucher une satowalga sans le savoir.

J’aurais aimé lui demander que diable était une satowalga, mais elle s’éloignait déjà et je gardai la question pour moi. Je reportai mon attention sur Galgarrios. Wujiri était en train de couper sa propre tunique de garde pour fabriquer un bandage.

— Où va-t-elle ? —demanda-t-il.

Assurément, il parlait de la saïnal.

— Chercher une plante pour soigner la blessure —expliquai-je. Je fis une grimace en jetant un autre coup d’œil sur la jambe de Galgarrios et je déclarai— : Je vais chercher de l’eau.

Il valait mieux nettoyer la blessure avant, décidai-je. Je me levai, j’attrapai ma tunique et je me dirigeai vers le lac. Je la trempai complètement et je la sortis dégoulinante. Non loin de là, Iharath s’emporta.

— Il n’y a pas moyen de faire partir cette saleté. —Autour de lui, flottait maintenant un impressionnant mélange de terre et de liquide noir—. Dis-moi, Shaedra, tu crois que la saïnal a l’intention de nous faire passer par d’autres endroits comme celui-là ? —Je haussai les épaules et il se racla la gorge—. Avec un peu de chance, nous vivrons pour revoir le soleil.

Je fis une moue, amusée.

— Bah, à Ato, il existe un proverbe qui dit : “Tant que le cœur bat, l’espoir est là”.

Iharath esquissa un sourire et reprit sa tâche de lavandière. Avec la tunique imbibée d’eau, je retournai auprès de Wujiri et de Galgarrios et je fronçai les sourcils, étonnée. L’elfe noir fixait du regard un objet sur le sable, près de ma ceinture. Que diables regardait-il ? Je m’approchai et je vis que ma broche des Ombreux avec ses dix épées gravées avait glissé d’une des poches. Avec un soupir, je la ramassai et je la rangeai sous les yeux attentifs de l’elfe noir. Je lui adressai un sourire hésitant, en voyant venir ses questions, mais, curieusement, il ne fit pas de commentaire. Il haussa les épaules et me fit signe d’approcher et de tordre la tunique au-dessus de la plaie.

— Combien de temps crois-tu qu’il mettra à guérir ? —m’enquis-je, tout en nettoyant le sang qui commençait à se coaguler.

Wujiri prit une mine pensive.

— Bah, pas longtemps. —Il donna quelques tapes à Galgarrios—. Ne t’inquiète pas, mon gars. Tu vas clopiner pendant quelques jours et tu ne garderas qu’une petite cicatrice. J’ai vu pire comme blessure —assura-t-il.

Je n’en doutai pas : après tout, Wujiri était garde depuis des années et il devait avoir vécu de nombreuses batailles contre les nadres, les écailles-néfandes et autres monstres non moins féroces. Lorsque j’eus nettoyé la blessure, Wujiri s’efforça de calmer la douleur avec un sortilège d’endarsie. Finalement, il soupira :

— Narsia se débrouillait bien mieux que moi pour ces choses-là. Passe-moi le bandage.

À cet instant, Ga revint avec la siméya et, avant de bander la jambe de Galgarrios, nous appliquâmes le suc de la plante en suivant les instructions de la saïnal. Celle-ci observa notre travail à quelques mètres de distance, comme si elle n’osait pas s’approcher.

— Et voilà ! —déclarai-je.

Galgarrios tâtonna son bandage et Wujiri l’avertit :

— Ne le touche pas trop. —Il soupira, en s’asseyant tranquillement sur le sable—. Bon, j’imagine que nous pouvons faire une pause après cette glorieuse descente.

Je haussai les épaules et je me tournai vers la saïnal, le visage interrogateur. Celle-ci imita mon expression et nous sourîmes toutes les deux.

— Une pause d’une demi-heure —suggérai-je—. Qu’en pensez-vous ?

La saïnal approuva et se leva.

— Je vais chercher à manger —annonça-t-elle en tajal.

J’hésitai avant d’oser lui demander :

— Je peux t’accompagner ?

Ga parut étonnée, mais elle acquiesça. Je mis mes bottes twyms et je laissai Wujiri, Galgarrios, Iharath et Drakvian pour m’engager entre les arbres rouges avec elle. La terre était sombre et dure et curieusement dépourvue de branches mortes, mais par contre elle était sillonnée par d’innombrables racines. À un moment, j’aperçus une sorte de lièvre au pelage rouge qui disparut derrière des buissons couverts de fleurs roses.

— À vrai dire, je ne savais pas qu’il y avait des grottes dans cette région —commentai-je, tandis que Ga se dirigeait vers les fleurs—. Est-ce qu’elles communiquent avec les Souterrains ?

Ga acquiesça.

— Oui. Mais il y a peu d’issues vers les grandes cavernes. Moi, je ne suis sortie qu’une fois. Par contre, il y a davantage d’issues vers la Superficie.

Intéressée, j’arquai un sourcil, mais la saïnal se mit alors à manger des fleurs et je décidai de la laisser tranquille, m’éloignant pour explorer un peu la zone. Je constatai que Syu ne s’était pas séparé de moi pour grimper aux arbres.

“Laisse-moi deviner. Tu penses à la satowalga ?”, demandai-je, goguenarde.

Le singe haussa les épaules, mais il continua à jeter des regards méfiants à chaque arbuste et à chaque branche. Frundis atténua sa musique de violons.

“J’entends des voix”, déclara-t-il.

Je lui jetai un coup d’œil étonné, me demandant s’il blaguait. Mais alors je perçus moi aussi un murmure distant et je penchai la tête de côté, perplexe : le son provenait du bâton.

“C’est toi qui émets ces voix”, lui fis-je remarquer.

Frundis grogna.

“Non. Elles proviennent de la terre. Soulève-moi du sol et tu verras.”

Surprise, je l’écartai du sol et je cessai aussitôt d’entendre les voix.

“Ça alors”, fis-je. Je m’accroupis et je posai ma main sur le sol. Tout de suite, je perçus un brouhaha confus de voix et je me redressai brusquement. D’une façon ou d’une autre, la terre émettait des harmonies de son.

“Je peux les entendre de nouveau ?”, me demanda le bâton, curieux.

Je le reposai contre le sol un instant, mais je rejoignis bientôt la saïnal.

— Ga ! Tu ne m’avais pas dit que cette terre était chargée d’harmonies.

Elle se tourna vers moi, découvrant une bouche pleine de fleurs roses. Elle les avala toutes avec un évident plaisir et répondit enfin :

— Tu fais allusion aux voix ? Oui, c’est pour ça qu’il y a peu de créatures par ici. Mais ne t’inquiète pas. Traverser la caverne nous prendra à peine deux heures. Ensuite, nous descendrons par les Escaliers de Fer.

Je la regardai, intriguée.

— Les Escaliers de… ?

Un cri m’interrompit et je blêmis, me tournant vers le lac. Je me mis à courir entre les arbres et, lorsque j’arrivai sur la plage, je demeurai un instant confuse. Iharath courait vers moi en toute hâte, tandis que Wujiri aidait Galgarrios à avancer le plus vite possible.

— Qu’est-ce que… ?

La moue coupable de Drakvian, près de la rive, et surtout l’odeur fétide qui me parvint me firent comprendre ce qui s’était passé, et je gloussai avant de reculer vers le bois avec les autres. La vampire nous rejoignit, apportant ma ceinture, mon armure et ma tunique.

— Drakvian —marmonna Iharath, en passant une main exaspérée dans ses cheveux et en inspirant profondément—. Par tous les dieux… ne nous refais pas ça.

— Je ne l’ai pas fait exprès, cela m’a échappé —répliqua la vampire. Je vis qu’elle essayait de réprimer un large sourire, sans y parvenir—. Parfois, cela m’arrive, ma salive passe de travers et…

— Ce n’est pas la peine de nous donner des détails —la coupa le semi-elfe avec une grimace de martyr. Alors il pencha la tête—. Qu’est-ce que c’est que ce bruit ?

Je compris qu’il parlait des voix.

— Ce sont des harmonies de la terre, apparemment —expliquai-je—. C’est étrange que tu les entendes à travers tes bottes.

— Moi aussi, je les entends —intervint Galgarrios.

— Et moi aussi —murmura Wujiri, les sourcils froncés.

Tous deux promenaient un regard troublé autour d’eux.

— Moi, je n’entends rien —avoua Drakvian. Je baissai les yeux sur ses bottes rouges, pensive. Peut-être que les twyms et les bottes de Marévor avaient quelque chose de spécial qui les isolait mieux, raisonnai-je.

La saïnal fit un geste pour attirer mon attention.

— Je crois qu’il vaudra mieux continuer —opina-t-elle.

J’approuvai, je mis l’armure de cuir et la tunique, j’attachai ma ceinture à la taille et nous nous mîmes en marche. Nous avançâmes sans nous écarter beaucoup de la rivière qui devenait sinueuse bien que ses eaux demeurent calmes.

“J’ai l’impression d’entendre de la musique par intermittence”, se plaignit Frundis, alors que je le levais et le reposais à chaque pas.

“Eh bien, tu choisis : soit je te porte à la main, soit je te porte sur le dos”, lui proposai-je.

Je l’entendis murmurer, méditatif.

“Hum… Je n’ai rien dit”, décida-t-il fermement. “Il ne faudrait pas que je perde quelque chose, avec tant de bruit.”

“Ce serait dommage, oui”, se moqua le singe.

“Mmpf. Rappelle-toi que les sons surviennent quand on s’y attend le moins”, répliqua Frundis.

Je ne sais pas très bien comment, ils finirent tous les deux par discuter du concept de hasard et des coïncidences et je cessai de les écouter, me centrant davantage sur le chemin que nous suivions. Lorsque Syu poussa un grognement mécontent face à un argument de Frundis, j’intervins avec un faux sérieux :

“Dites-moi, en parlant de hasards, quelles possibilités y avait-il pour qu’un bâton saïjit, un singe gawalt et une démone se rencontrent et voyagent ensemble ?”

Cette question les laissa tous deux songeurs et je souris, en pensant que les possibilités étaient aussi infimes que celles de voir Shakel Borris s’asseoir dans un fauteuil alors qu’il entendait le cri d’une princesse en péril.

Au bout d’une heure, Galgarrios commença à boiter de façon plus prononcée et son état m’inquiéta. À un moment, la branche qu’il utilisait comme bâton se brisa et Wujiri, qui marchait près de lui, le soutint d’un bras ferme et s’arrêta.

— On pourrait peut-être faire une autre pause ? —suggéra-t-il—. Je sais bien que ces voix commencent à être oppressantes, mais il ne faudrait tout de même pas que ce garçon s’évanouisse.

Galgarrios fit non de la tête, mais je devinai qu’il avait du mal à tenir debout.

— Je peux continuer —assura-t-il.

— Hum, ne fais pas le courageux. Je connais des gens qui sont morts bêtement à vouloir jouer les courageux —affirma Wujiri, la mine sombre—. Allez, assieds-toi. On n’est pas en train de faire une course, tout de même.

Iharath se racla la gorge.

— Tant que Drakvian nous laisse la zone habitable…

La vampire lui adressa une grimace bougonne, mais elle ne répliqua pas.

Pendant que Galgarrios s’asseyait, je réfléchis aux paroles de Wujiri. De fait, nous n’étions pas si pressés que ça, s’il était bien vrai que Kyissé n’était pas réellement en danger. Mais, sachant que je ne pouvais me fier au jugement d’une saïnal qui ne connaissait pas grand-chose au monde saïjit, j’aurais aimé pouvoir m’assurer le plus vite possible que la petite allait bien. Et, à moins que ce ne soient les parents ou grands-parents de Kyissé qui l’aient enlevée, je n’allais pas permettre que n’importe qui la garde. Mais, bien sûr, la spiartea passait avant, soupirai-je mentalement, en m’asseyant auprès de Galgarrios et de Wujiri. Ce dernier marmonnait qu’il avait oublié la bouteille d’eau-de-vie chez lui, quand un soudain et profond grognement de la saïnal me fit lever les yeux et sursauter.

— Ne bougez pas ! —disait-elle, en se précipitant vers nous, tandis que nous la regardions tous, interloqués.

Elle obtint exactement le contraire de ce qu’elle prétendait, car Wujiri, pensant peut-être que la saïnal était devenue enragée, s’effraya et se leva précipitamment, heurtant une sorte de plante rouge que je n’avais pas vue jusqu’alors et qui, incroyablement, au lieu de se plier sous son poids, le repoussa comme si elle était vivante. Elle émit un bruit semblable à celui de la vapeur d’eau soulevant le couvercle d’une casserole et des volutes de fumée verdâtre se répandirent autour d’elle.

— Euh… —fit Wujiri, en se retournant, confus—. Que diables… ?

La saïnal le prit par le bras et l’écarta au moment où la « plante » découvrait deux grosses pattes et s’éloignait entre les arbres aussi vite qu’elle le pouvait, c’est-à-dire assez lentement, en fait.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? —demandai-je, abasourdie.

Iharath siffla entre ses dents, à une distance prudente.

— Je crois que c’était un daohnyn.

J’écarquillai les yeux et j’observai la plante qui s’éloignait sur ses courtes pattes. Si je me rappelais bien mes leçons de la Pagode, les daohnyns lâchaient des toxines irritantes. La fumée verte continuait de flotter dans l’air et je décidai d’agir immédiatement. J’aidai Galgarrios à se lever et je plaçai Frundis entre ses mains.

— Je crois qu’aujourd’hui, les dieux ne vont pas nous laisser faire de pause —déclarai-je, comme l’aurait fait Stalius.

Nous nous éloignâmes prudemment de la fumée. La saïnal semblait agitée.

— Ces créatures ne sont pas dangereuses, normalement —soupira-t-elle—. Mais bien sûr, si l’on se jette sur l’une d’elles…

Elle jeta un coup d’œil rapide à Wujiri et le garde dut deviner la signification de ce regard, car son visage sombre se tordit en une grimace honteuse.

— Sortons de cette caverne —déclara-t-il, manifestant soudain une grande hâte.

Galgarrios s’appuya sur Frundis et nous continuâmes avec une énergie renouvelée. La saïnal avait beau dire, la Vallée Rouge renfermait malgré tout ses surprises, estimai-je.

Nous avançâmes près de la rivière, en longeant le bois rouge, chacun de nous plongé dans ses pensées. Au bout d’un moment, Iharath rompit le silence.

— Le bruit de ces voix est très étrange —nous dit-il à Drakvian et à moi—. Cela me rappelle le réfectoire de l’académie de Dathrun. Vous croyez que la terre peut avoir créé ces harmonies sans l’aide d’un celmiste ? —Il avait adopté un ton de chercheur.

Drakvian me signala du pouce.

— Demande à l’experte.

J’ouvris la bouche pour répondre qu’effectivement, il était possible qu’un déséquilibre énergétique provoque quelque chose de semblable… mais je fus incapable de parler. Je forçai la voix, et rien. Je portai la main sur ma gorge, atterrée. J’étais aphone ! Un coup d’œil à Wujiri et à Galgarrios m’informa que je n’étais pas la seule. Le singe gawalt me saisit une mèche de cheveux, épouvanté.

“Shaedra !”, s’écria-t-il, en essayant lui aussi d’émettre quelque son, en vain.

“Syu !”, soufflai-je, incrédule. Était-il possible que les toxines de ce daohnyn… ?

— Démons, qu’est-ce qu’il vous arrive ? —s’enquit Iharath, en nous observant, déconcerté.

Wujiri et moi, nous essayâmes alors d’expliquer à Iharath et à Drakvian, avec force gestes, quel était le problème. En réalité, c’était facile à comprendre. La vampire ne put éviter d’esquisser un sourire moqueur et Iharath leva les yeux au ciel, l’air d’être dépassé par les évènements.

— Franchement —soupira-t-il—, s’il vous arrive tant de malheurs dans une vallée « tranquille », je me demande comment ce sera quand nous arriverons dans cette fameuse caverne de spiarteas.

Je lui adressai une moue mortifiée. Jamais de la vie je n’avais été aphone… Et tout cela à cause d’une maudite plante avec des pattes ! Syu s’agitait sur mon épaule, en poussant maintenant de petits cris sifflants.

“Du calme, Syu”, dis-je pour le tranquilliser. “Cela ne sert à rien de forcer la voix. Il faudra attendre que l’effet disparaisse.”

“Et combien cela peut-il durer ?”, demanda-t-il. Il gesticulait, inquiet et irrité.

Je haussai les épaules.

“Aucune idée. Mais nous avons à peine respiré les toxines. Je crois qu’en quelques heures nous serons remis.”

“Des heures !”, répéta le gawalt, découragé, et il soupira. “Je savais bien que les plantes de cet endroit étaient suspectes.”

La saïnal, sans faire de commentaires, continua à nous guider le long de la rivière, tandis que Galgarrios, Wujiri, Syu et moi, nous soupirions silencieusement. Ga devait probablement penser qu’elle n’avait pas trouvé les personnes les plus aptes pour l’aider dans sa quête. À un moment, j’entendis Drakvian fredonner une chanson, un petit sourire sur les lèvres.

Enfin, nous parvînmes au fond de la caverne. Le bruit assourdissant de l’eau me fit supposer que, non loin, se trouvait une cascade et, quand je la vis, je demeurai ébahie. Au lieu d’avoir creusé un tunnel dans les murs rocheux, la rivière disparaissait dans un trou profond, sans atteindre les limites de la caverne. Un étrange arc-en-ciel aux tons violets flottait au-dessus de l’eau.

— Eh beh —souffla Iharath, en tendant le cou pour essayer de voir le fond du puits sans trop s’en approcher.

Drakvian le prit par le bras, le tirant en arrière.

— Nous avons déjà trois aphones. N’aggravons pas la situation —raisonna-t-elle.

— Par ici —dit la saïnal.

Nous contournâmes des treilles couvertes de fruits bleus chatoyants.

“Des raisins chiztrians !”, s’émerveilla Syu.

Je l’attrapai par la queue en le voyant se précipiter vers les vignes.

“Syu ! Souviens-toi que les piquants sont venimeux.”

Le singe s’arrêta net et ses moustaches s’agitèrent.

“C’est vrai. Pourquoi est-ce que les bonnes choses doivent toujours avoir des piquants venimeux ?”, se plaignit-il, en s’installant de nouveau sur mon épaule. Le regard de défi qu’il jeta aux raisins m’arracha un sourire. Alors, il prit une mine songeuse. “Je me rappelle que, pour cueillir les raisins, les gawalts secouaient les arbrisseaux avec des bâtons”, commenta-t-il, en se souvenant de son ancienne vie. J’allais lui répondre que Frundis serait sûrement ravi de l’aider à récolter des raisins quand je perçus une subite tension dans le groupe. Derrière ces raisins chiztrians, s’ouvrait un tunnel gardé par deux sculptures de pierre très semblables à celles que nous avions vues plus haut. Et, nous coupant le passage, se tenaient trois silhouettes en chair et en os, armées et vêtues de tuniques et de pantalons noirs. Tous trois étaient des humains. Et en voyant leurs yeux rouges comme le sang rivés sur nous, je m’imaginai tout de suite qui ils étaient.