Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 9: Obscurités.

19 Dangers et promesses

Le lendemain, j’appris ce qui s’était passé à Ato pendant mon absence. Dolgy Vranc et Déria avaient eu une bonne saison de ventes et, lorsque j’annonçai au semi-orc, la mine contrite, que j’avais perdu sa corde d’ithil, il s’esclaffa et m’assura :

— Rien n’est éternel.

Tous deux me criblèrent de questions et, sachant que je pouvais avoir confiance en eux, quoi que Lénissu en dise, je leur racontai tout… sauf ce qui avait à voir avec les démons, bien sûr : la vérité, c’est que je me demandais si un jour j’aurais le courage de leur en parler. Alors que j’étais sur le point de sortir de leur maison sombre, Déria me demanda de l’attendre et nous nous promenâmes ensemble dans Ato. Nous passâmes par le Couloir et par le marché. À un moment, je vis Naé Ril-de-Ya et, lorsque la vieille démone m’adressa un sourire discret, Déria souffla :

— Ne me dis pas que tu connais Naé ?

— À peine —lui assurai-je—. Pourquoi ?

— Sur le marché, on dit que c’est une grippe-sou —me révéla la drayte—. Et on dit que, dans ses baumes, il y a plus d’huile et de lait de chèvre que de plantes curatives.

Je m’esclaffai.

— Et que dit-on de toi sur le marché ? —m’enquis-je, curieuse.

Déria me fit un grand sourire.

— Je crois qu’on dit que je suis la plus jeune escroqueuse de tout Ato. —Elle roula les yeux—. Je sais bien que sur le marché on raconte mille bobards. Moi, je n’ai rien d’une escroqueuse. Les jouets de Dol sont merveilleux. Alors si j’en vends certains à cinq kétales, ce n’est pas du tout exagéré, je t’assure. Et en plus, ils se vendent —ajouta-t-elle avec un petit rire satisfait.

Déria semblait être née pour être vendeuse, pensai-je, très amusée. Nous étions dans le parc de la Néria, bavardant de tout et de rien, lorsqu’Aléria apparut dans une allée et me dit que sa mère voulait m’inviter à manger chez elle.

— Elle veut te remercier —m’informa-t-elle.

J’arquai un sourcil, mal à l’aise.

— Moi ? Mais je n’ai rien fait.

Aléria roula les yeux et me tira par la manche.

— Allez, elle a même cuisiné un plat. —Je feignis une mine épouvantée : Aléria s’était toujours plainte des dons culinaires de sa mère—. Je te le jure —assura-t-elle—. Je ne sais pas si ce sera comestible, mais en tout cas tu ne peux pas te défiler.

Je souris et, après avoir dit au revoir à Déria, je la suivis dans la rue du Songe. La maison d’Aléria n’avait pas changé, observai-je en passant le seuil. Elle avait toujours le même aspect vieillot. Le repas ne fut pas aussi horrible que je l’imaginai au départ : ce n’était certes pas un délice, loin de là, mais, de toute façon, ce n’était pas ça l’important. J’avais rarement vu Daïan Miréglia, car elle était habituellement toujours enfermée dans son laboratoire, mais ce jour-là ses yeux rouges souriaient et elle m’accueillit comme la meilleure des amphytrionnes. Elle me fit des remerciements que je ne méritais pas et elle m’offrit même un livre sur les bases de l’alchimie sous le regard amusé d’Aléria. Pendant le repas, elle ne mentionna à aucun moment l’Île Boiteuse, son enlèvement ou sa libération et, sachant que cela ne me concernait pas, je me gardai bien de parler du sujet. Finalement, ce qui importait, c’était que mère et fille étaient de nouveau réunies et, les voir aussi heureuses me remplissait de joie.

En un jour, tout semblait être de nouveau comme avant. Lénissu retrouva Trikos aux étables et il se fit la promesse d’essayer de mieux s’en occuper. Quant aux har-karistes Laya, Galgarrios, Ozwil et Révis, ils me dirent qu’ils étaient ravis avec le maître Ew ; cependant, Laya m’expliqua que ce dernier ne resterait pas à Ato l’année suivante.

— Si tu veux mon avis, Ew Skalpaï s’ennuie mortellement dans cette région —me dit l’elfe noire, lorsque je la rencontrai l’après-midi sur la place face à la Pagode. Et elle roula les yeux tout en ajoutant— : Il doit sûrement regretter l’époque où il tuait des vampires et autres monstres.

Je fis une grimace en l’entendant. Ce même après-midi, en me promenant dans Ato, j’avais vu le maître Ew de mes propres yeux et je souhaitai de toutes mes forces que Drakvian ne s’approche plus jamais d’Ato : même si Laya disait que c’était un bon maître, il n’avait pas l’air d’une personne très affable, avec son visage couvert de cicatrices et ses yeux toujours à l’affût, comme s’il croyait que quelque monstre pouvait se cacher à l’angle d’une rue ou derrière l’étale de quelque vendeur de légumes. Visiblement, ses longues années comme aventurier l’avaient profondément marqué.

Lorsque je demandai à Laya des nouvelles de Sotkins, Yeysa et Zahg, j’appris qu’ils travaillaient comme patrouilleurs sur la route conduisant au Pas de Marp. Ceci me rappela le problème des fées noires, en hiver, et, horrifiée, j’écoutai Laya me dire que le problème avait été résolu suite à un massacre assez sanglant.

— Elles avaient commencé à piller les granges —m’expliqua Laya—. Et on a même trouvé des cadavres de fermiers. Ces monstres n’ont eu que ce qu’ils méritaient.

J’acquiesçai, la mine sombre.

— Je suppose.

Et, à part ça, il n’y avait pas eu de grandes nouveautés. Enfin, si : le maître Juryun avait fini par se retirer de la Pagode en raison de sa santé et la dernière nouvelle qui circulait le plus, c’était celle de la prouesse d’un groupe d’aventuriers qui avait sauvé un village voisin de l’attaque de loups sanfurients. En réalité, ces exploits épiques, il y en avait tous les ans, mais ceci n’empêchait pas les gens de narrer les faits de bouche à oreille avec la même excitation.

Le jour déclinait déjà lorsque je revins au Cerf ailé. Comme les fêtes d’été allaient commencer le lendemain, il y avait beaucoup de monde à la taverne, ainsi que des hôtes venant des environs. En passant entre les tables, je saluai le forgeron Taetheruilin, sa femme et quelque habitué que je connaissais depuis toujours. Sur l’estrade, Yrasiuth, le musicien faïngal s’était installé et, me souvenant de cette fameuse lettre que j’avais oubliée de remettre un jour à l’un de ses amis, j’accélérai le pas, en rougissant.

Dans la cuisine, je trouvai Kyissé, Murry et Laygra, assis à table, en train de dîner.

— Salut ! —dit Kyissé, tandis qu’elle soufflait sur la cuillère pleine de soupe et envoyait tout son contenu sur la table.

— Si Wiguy te voit —fis-je, en me raclant la gorge.

La petite ouvrit grand les yeux et passa la manche de sa robe sur la table. Toutes les éclaboussures de soupe tombèrent sur le sol, mais sa robe demeura aussi blanche que d’habitude. Elle nous adressa un sourire.

— Ça y est.

Murry, Laygra et moi, nous nous esclaffâmes et j’allai me remplir une assiette de soupe avant de m’asseoir avec eux pour dîner.

— Comment s’est passée la journée ? —demandai-je avec entrain.

— Bien —assura Murry—. J’ai aidé Kirlens. La vérité, c’est que je ne sais pas comment Wiguy et lui se débrouillent parfois pour s’occuper de tout le monde. Ce midi, tout était bondé.

Je me mordis la lèvre en me rendant compte que j’avais totalement oublié que ces jours-là Kirlens et Wiguy avaient besoin de plus de bras pour contenter tant de clients.

— Moi, j’ai cherché du travail comme guérisseuse —intervint Laygra, tout en prenant un bon morceau de pain—. Mais j’ai senti comme de la méfiance. Je ne savais pas que l’on se méfiait autant des ternians en Ajensoldra —m’avoua-t-elle.

— Surtout à Ato —observai-je avec une grimace—. Et pas à cause de moi —leur assurai-je, en esquissant un sourire—. Je crois que cela vient de ce que les peuples ternians des Hordes ne se sont jamais laissé conquérir. Ceux d’Ato les considèrent comme des sauvages. Mais ne te tracasse pas, ces jours-ci, Kirlens va avoir besoin d’un palefrenier dans l’étable. Je suis sûre qu’il sera ravi de t’engager.

Laygra fit non de la tête, gênée.

— Je ne voudrais pas lui imposer une nouvelle employée.

— Sottises ! —dit alors la voix de Kirlens, en entrant dans la cuisine—. Je trouve que c’est une excellente idée. —Il laissa les assiettes dans une cuvette d’eau et ajouta— : Qu’en penses-tu si tu commences dès demain ? Je pourrais même ajouter un service spécial pour les hôtes qui veulent que l’on s’occupe de leurs montures avec une attention privilégiée —déclara-t-il.

Je soufflai, amusée.

— Déria et toi, vous seriez capables à tous les deux d’enrichir toute une ville.

Le tavernier sourit, mais il fronça soudain les sourcils.

— Kyissé, tu veux bien arrêter de faire des saletés partout ? —Le petit visage de la fillette l’attendrit aussitôt et le tavernier prit une serpillère pour nettoyer le sol—. Tu sais bien comment est Wiguy, petite. Pense un peu à ses nerfs et conduis-toi comme il faut.

À cet instant précis, Wiguy descendait les escaliers, vêtue d’une élégante tunique bleue. Elle ne sembla pas avoir entendu notre conversation et elle nous adressa à tous un sourire radieux.

— Je vais sortir un moment. Euh… si c’est possible, Kirlens, bien sûr —ajouta-t-elle.

Le tavernier la regarda, l’air surpris.

— Bien sûr que tu peux sortir, Wiguy. Mais… pourquoi t’es-tu habillée si élégamment ? La fête d’été ne commence que demain.

L’humaine s’empourpra, mais elle haussa les épaules.

— Je sais. N’oubliez pas de coucher Kyissé tôt, hein ? Bonne nuit à tous ! —dit-elle, et elle disparut par la porte de derrière avec une excitation qui m’intrigua.

— Bon, Kyissé —s’écria Kirlens, en la prenant à deux mains et en la soulevant—. Au lit !

La petite avança une lèvre, suppliante, mais le tavernier fit non de la tête.

— Tu as bu la soupe comme un démon. Quand tu boiras comme une demoiselle, tu pourras rester debout plus longtemps, mais, pour le moment, il n’en est pas question.

— Témon ou démon ? —demanda Kyissé.

— Démon —dit Kirlens.

— Ah.

Alors que je pâlissais légèrement, le tavernier laissa échapper un bref éclat de rire et posa la fillette sur le sol. Kyissé agita la main pour nous souhaiter bonne nuit et tous deux grimpèrent les escaliers jusqu’aux chambres. On entendit des voix dans le couloir et je reconnus la voix de Lénissu, qui apparut finalement au bas des escaliers.

— Salut, les neveux. Comment avez-vous trouvé ma soupe ? —demanda-t-il, en s’asseyant à table à la place de Kyissé.

— Non, c’est vraiment toi qui l’as faite ? —fit Laygra, impressionnée.

Mon oncle plissa les yeux.

— Tu ne le crois pas ?

— Si… Bon… À Dathrun, tu n’avais jamais cuisiné.

Il soupira.

— Oui, mais c’est que je n’avais pas le temps de préparer de soupes, ma nièce.

— Oui, je m’en souviens —intervint Murry—. Tu étais trop occupé à manigancer et à voler des papiers.

— Voler ? —répliqua Lénissu—. Quelle idée !

— Après tout, c’est ce que fait un Ombreux, voler, non ? —rétorqua Murry.

Je me retins de lever les yeux au ciel. Cela faisait des années que mon frère ne voyait pas Lénissu et il était déjà en train de mettre sur le tapis des sujets dangereux. Mon oncle, visiblement, dut penser la même chose, parce qu’il poussa un long soupir et joua avec des miettes qui restaient sur la table, avant de demander :

— Tu veux vraiment parler de cela maintenant ?

Murry fronça les sourcils, surpris.

— Eh bien… pas spécialement —admit-il—. À vrai dire, la confrérie des Ombreux m’a toujours déplu. Mais le fait que, toi, tu sois… un Ombreux —murmura-t-il, en baissant la voix— cela donne à réfléchir.

Mon oncle laissa les miettes tranquilles et esquissa un sourire.

— Je suppose.

Il y eut un silence méditatif et, finalement, Laygra intervint :

— Par exemple, cela donne à réfléchir que Shaedra ait disparu à Aefna et qu’ensuite vous soyez apparus ensemble à Ato. Cela donne l’impression que tout ceci a à voir avec… les Ombreux —finit-elle par dire.

Je regardai Lénissu du coin de l’œil. Celui-ci avait joint les mains, l’air de méditer.

— Oui —dit-il enfin—. Je ne vais pas vous mentir là-dessus.

L’expression de Murry se rembrunit.

— Tu as mêlé notre sœur à des histoires d’Ombreux, mon oncle ? Ne me dis pas que tu as pu faire ça.

Les paroles de mon frère parurent frapper Lénissu de plein fouet. Toute marque de théâtralité avait disparu de son visage.

— Ce n’est pas si simple, Murry.

Mon frère poussa un soupir exaspéré et se tourna vers moi.

— Qu’est-ce qu’il s’est réellement passé à Aefna, Shaedra ?

Je grimaçai, sentant la tension envahir l’atmosphère.

— Je… Eh bien… —je me raclai la gorge—. Je laisse Lénissu raconter, je suis sûre qu’il racontera tout mieux que moi —fis-je, en me débarrassant de la question.

Les commissures des lèvres de Lénissu se relevèrent.

— Merci, ma nièce. C’est très aimable à toi.

Je lui répondis par un petit sourire forcé.

— De rien.

— Et alors ? —demanda Murry, en nous regardant tour à tour—. Je veux juste savoir si tu as causé des problèmes à Shaedra en la mêlant à tes histoires. Je n’ai pas besoin que tu me parles de tous les vols que tu as bien pu perpétrer dans ta vie.

J’agrandis légèrement les yeux.

— Murry… —murmurai-je.

— C’est bon —dit Lénissu—. Shaedra a agi comme la meilleure des nièces en me sauvant la vie, d’accord ? Et j’avoue que, moi, j’ai agi comme un irresponsable. Parfois, le grand Hareldyn n’est qu’un maudit inconscient —prononça-t-il avec une amertume qui me stupéfia.

En voyant que mon frère et ma sœur ne comprenaient rien à ce que disait mon oncle, j’expliquai calmement :

— J’ai passé un accord avec le Nohistra d’Aefna et je me suis faite Ombreuse.

Murry et Laygra me contemplèrent, ébahis.

— Quoi ? —fit Laygra.

— Mais… pourquoi ? —demanda finalement Murry—. Il t’a fait du chantage pour que tu fasses ça ?

Comme Lénissu ne semblait pas disposé à parler, j’expliquai :

— De fait, je n’aurais pas eu l’idée d’entrer dans la confrérie de ma propre initiative, mais une série d’évènements m’ont poussée à le faire. Je dirais même qu’il se peut que l’accord ait été avantageux —observai-je, songeuse.

Murry et Laygra nous regardaient tous deux, anxieux de connaître plus de détails.

— Shaedra —fit Lénissu, en se redressant et en se raclant la gorge—. Je crois qu’aujourd’hui, nous avons beaucoup et même trop parlé. Ne le prenez pas mal —dit-il à Murry et Laygra—, mais il vaut mieux pour vous que vous n’en sachiez pas davantage. Ce sont des affaires qui ne concernent pas seulement Shaedra et moi. —Comme Murry allait protester, il ajouta, railleur— : Tu devrais être plus compréhensif, Murry. Après tout, toi, tu ne nous as rien dit sur les Moines de la Lumière.

Mon frère resta interdit. Visiblement, il ne s’attendait pas à ce que nous sachions la vérité.

— Les Moines de la Lumière ? —répéta Laygra, sans comprendre le rapport.

Lénissu arqua un sourcil.

— Alors, comme ça, à elle non plus, tu ne lui as pas dit —observa-t-il.

Sous le regard inquisiteur de Laygra, Murry se racla la gorge.

— Tu te rappelles qu’à Dathrun je t’avais dit que j’avais eu des problèmes…

— Tu t’es retrouvé en prison —acquiesça Laygra, les yeux plissés.

— Oui. Bon, ça, c’était une autre affaire qui avait à voir avec Sothrus. Mais il se trouve qu’en prison j’ai rencontré un Moine de la Lumière. Il m’a parlé de la confrérie et, moi, je lui ai parlé de… —il rougit— de Keysazrin et, quand j’ai appris que certains Moines avaient obtenu des récompenses et avaient fait fortune, eh bien, finalement, je me suis décidé.

Le visage de Laygra reflétait une complète confusion.

— Tu es… un Moine de la Lumière ? Mais… tu es rentré dans la confrérie comme ça, sans plus ?

— Non —admit Murry—. J’ai dû leur prouver ma valeur et j’ai dû intercepter des lettres que recevaient les Istrag. Comme ça, d’autres Moines ont pu ensuite protéger les personnes que les Istrag pensaient voler ou… assassiner. —Il grimaça, puis avoua— : Les principes de la confrérie m’ont tout de suite plu, ils sont nobles et… je crois qu’ils n’ont rien à voir avec les principes des Ombreux —remarqua-t-il, en jetant un regard intense à mon oncle.

Lénissu roula les yeux, reprenant un air moqueur.

— Vraiment ? Dis-moi, Murry, que sais-tu des Moines de la Lumière ? Qu’ils travaillent pour le bien commun ? Qu’ils sauvent des vies et travaillent bénévolement pour sauver le monde ? —Il laissa échapper un petit rire sarcastique—. Il y en a sûrement quelques-uns, je n’en doute pas, mais l’objectif principal d’un Moine de la Lumière est de s’enrichir. Ne me dis pas le contraire. Beaucoup ne diffèrent en rien des Ombreux.

Tandis que Lénissu parlait, j’observai le visage de Murry se rembrunir. Mon frère se leva brusquement.

— Je savais que tu n’approuverais pas —déclara-t-il—. C’est pour ça que je ne voulais pas te le dire. Mais je t’avertis que, moi non plus, je n’approuve pas ce que tu fais dans cette confrérie. J’ai entendu dire… beaucoup de choses —dit-il, laconique—. Et je ne te pardonne pas que tu aies mêlé Shaedra à tout cela. —Il secoua la tête—. Je ne te le pardonne pas —répéta-t-il.

Il fit volte-face et se dirigea à grandes enjambées vers la porte de derrière. Lénissu et moi, nous poussâmes tous deux un soupir.

— Si seulement il savait… —dit simplement Lénissu.

— Je devrais lui dire qu’il ne prenne pas les choses tant à cœur —réfléchis-je.

J’allais me lever lorsque Laygra intervint :

— Laisse-le. Quand on le laisse seul, Murry finit par revenir à la raison —expliqua-t-elle, et elle souffla en esquissant un sourire—. Ça alors. Je ne savais pas que j’avais tant de confrères dans la famille.

Je lui adressai un sourire amusé.

— Je t’assure que cela ne va pas changer ma vie.

Laygra secoua la tête, songeuse.

— J’ignorais que Murry s’était engagé dans une confrérie —avoua-t-elle—. Mais être un Moine de la Lumière est très différent d’être un Ombreux. Comme l’a dit Murry, les Moines de la Lumière se consacrent à faire le bien et à aider les gens. On les regarde avec respect. Par contre, les Ombreux…

— S’occupent de faire le mal et de voler les gens —termina Lénissu, avec un éclat de rire ironique.

— Ils ont mauvaise réputation —insista Laygra.

— Oh, la réputation —sourit-il—. Ce que l’on peut dire de la confrérie m’importe peu —assura-t-il—. Je dirai même plus, sincèrement, la confrérie elle-même m’importe peu —ajouta-t-il avec un rictus—. Mais je t’assure que les principes de toutes les confréries sont en général bons. Et, dans la pratique, tu trouveras partout de véritables démons.

En prononçant le dernier mot, il demeura pensif. Laygra ne paraissait pas convaincue.

— Peut-être —concéda-t-elle cependant—. Mais les actes sont les actes. Et les Ombreux ne s’occupent pas de sauver ou d’aider les gens après une catastrophe. Les Moines de la Lumière, si.

Lénissu fit une moue, mais il dut considérer que, s’il continuait à répondre à Laygra, il finirait par en dire trop ; aussi, il saisit sa cape et se leva.

— Je vais essayer d’apaiser Murry —déclara-t-il et il sourit—. Je vais lui dire que, Moine de la Lumière ou pas, il sera toujours mon neveu. Et je crois qu’il vaudra mieux que nous ne parlions plus de confréries pour le bien de tous —conclut-il.

Il sortit par la porte donnant sur la cour des sorédrips et je me levai pour ramasser les assiettes vides et les laver, tandis que Laygra demeurait pensive, tambourinant sur la table. À un moment, Syu apparut en courant. Il était euphorique.

“J’ai réussi à tromper le rondouillard !”, s’écria-t-il. “Je lui ai volé une poignée entière de fri…”

Il s’interrompit brusquement au milieu du mot et regarda en direction de Laygra, se rendant compte qu’il avait gaffé : il avait parlé par le kershi trop fort. Ma sœur secoua la tête, mi-amusée mi-indignée.

— Tu finiras comme ce rondouillard dont tu parles si tu continues à manger autant de friandises, Syu —l’avertit-elle, menaçante.

Le singe gawalt souffla, lui faisant une grimace têtue et il se réfugia sur mon épaule pendant que je m’esclaffais, déposant la dernière assiette propre.

— Laisse-le, Laygra. Il est heureux. En plus, il passe sa journée à bouger : quatre friandises ne peuvent pas lui faire de mal —raisonnai-je.

Ma sœur grogna.

— Shaedra, tu ne connais rien aux animaux.

“Et, toi, tu ne connais rien aux gawalts”, répliqua Syu, vexé.

Je gloussai tandis que Laygra levait les yeux au ciel.

— Je crois qu’il n’y a rien à faire —soupira-t-elle avec une moue résignée—. Tu l’as mal éduqué depuis le début.

— Moi ? C’est lui qui m’a éduquée —lui répliquai-je avec une moue innocente.

Laygra esquissa un sourire, mais elle reprit aussitôt une expression plus sérieuse.

— Shaedra, je sais que tu vas penser que je suis assommante, mais laisse-moi te demander une chose et je te promets que je ne te reparlerai plus de cela… —Elle se mordit la lèvre—. Maintenant que tu es une Ombreuse… tu vas devoir… Bon… Eh bien. Voler des reliques et ce genre de choses. Je veux dire, le fait d’appartenir à cette confrérie, ça t’oblige à quelque chose ?

La question, remplie d’hésitation et de crainte, m’arracha un sourire.

— Eh bien, à vrai dire, je ne sais pas trop encore. Mais vu le peu de cas que Lénissu fait des Ombreux, j’ai l’impression que je pourrais me permettre d’aller chasser les lapins dans les Villes de Lorri-man. Je ne crois pas qu’ils s’attendent à ce que j’accomplisse de grands exploits —conclus-je—. C’est juste que… le Nohistra d’Aefna a voulu m’adopter parce que cela l’intéressait. Mais maintenant je t’assure que tous les problèmes sont résolus.

Au moins, les plus urgents, ajoutai-je par-devers moi. Ma sœur fit une moue dubitative, mais elle se leva.

— Alors, si tous les problèmes sont résolus, tout est parfait —déclara-t-elle avec sérénité—. Et, maintenant, je te jure que je ne te demanderai plus rien sur les Ombreux. Les affaires des confréries ne m’intéressent pas vraiment —fit-elle, en souriant—. Bonne nuit, Shaedra.

Je lui répondis et je la vis disparaître dans les escaliers, vers les chambres de la taverne. Syu sauta sur la table et je soupirai, en m’asseyant près de lui.

“Laygra a raison. Quoique…” Je souris. “Si elle savait que le Nohistra de Dumblor lui a laissé une partie de sa richesse, peut-être qu’elle aurait une opinion un peu moins pessimiste des Ombreux.”

Je grattai le singe derrière les oreilles et j’allais me redresser, quand je remarquai soudain la présence d’une silhouette près des escaliers et je levai les yeux pour croiser le regard clair de Taroshi.

La veille, il avait refusé de me voir et, ni Kirlens, ni Wiguy n’avaient réussi à lui faire entendre raison. Et comme j’avais passé la journée dehors, c’était la première fois que je le voyais depuis mon arrivée. Malgré ses onze ans, il avait l’air d’un gamin, mais ses yeux étincelaient d’un étrange mépris.

Ce fut une des scènes les plus ridicules que je vécus : nous nous regardâmes droit dans les yeux pendant peut-être une minute entière, comme paralysés. Moi, je ne savais pas quoi lui dire et, lui, il semblait trop absorbé pour se rendre compte de l’absurdité de la situation. Alors, dans un grognement frémissant, Taroshi cracha :

— Démon.

Et il sortit en courant dans le couloir. J’entendis un claquement de porte. Un moment, je pensai à le suivre, mais pour quoi faire ?, me demandai-je, en m’arrêtant. Pour essayer de le convaincre que ce qu’il croyait était faux ? Pour lui demander de ne rien dire à personne ? Ceci aurait plutôt eu l’effet contraire. En plus, s’il n’avait rien dit durant tout ce temps, il fallait espérer qu’il continuerait à garder le silence. Après tout, qui l’aurait cru ? Les démons n’étaient pas censés être des pagodistes, ni des celmistes, et ne se promenaient pas avec un bâton et un singe gawalt. J’esquissai un sourire, mais il s’effaça quand je pensai soudain aux Shargus. Peut-être que personne ne croirait les paroles farfelues d’un enfant, mais il pouvait semer des doutes. Car quel enfant serait-il capable d’accuser quelqu’un d’être un démon et de savoir le décrire ? S’il était bien vrai qu’il m’avait vue transformée, comme il l’avait dit une fois… C’était une étrange sensation de savoir que ma vie était entre les mains d’un enfant comme Taroshi, pensai-je, inquiète.

Avec un soupir, je pris le chemin de ma chambre suivie de Syu. La pièce était toujours aussi familière et vide, avec son lit et sa table de nuit, sa chaise et ses rideaux violets. Je me dévêtis, j’enfilai une chemise de nuit et je me glissai au lit, mais j’eus du mal à trouver le sommeil. La vérité, c’est que je ne pensais plus ni aux Ombreux, ni à Taroshi, ni à Kyissé. Non : je pensais à la joie qui était enfin revenue chez Aléria et Daïan. Elles étaient de nouveau ensemble et heureuses. Et Akyn, quoi qu’il en dise, n’était pas moins content de revoir ses frères et sœurs aînés. En fin de compte, pour eux, tout était revenu à la normale, n’est-ce pas ? Juste avant de me laisser emporter par le sommeil, me vint à l’esprit l’image d’Aryès grimpant des montagnes escarpées et, tout en sachant que le kadaelfe était de nature prudente, je souhaitai avec ferveur qu’il ne lui arrive aucun malheur.

* * *

Lorsque je me réveillai, le soleil illuminait déjà tout Ato. Syu avait ouvert la fenêtre pour sortir, laissant s’infiltrer un air chaud d’été. Je touchai Frundis et je souris en entendant le son d’une houle paisible : le bâton était profondément endormi. Je m’habillai et je dévalai joyeusement les escaliers.

— Bonjour, Kirlens —dis-je, en le voyant assis devant la table, occupé à couper des carottes avec une remarquable efficacité.

— Bonjour, Shaedra. As-tu bien dormi ?

— Comme l’eau dans un lac ! —répondis-je.

Le tavernier me rendit mon sourire et m’annonça :

— Nart m’a dit que le Daïlerrin voulait te parler et qu’il t’attendait à la Pagode dans une heure. J’allais juste te réveiller. Crois-tu que le Daïlerrin va de nouveau t’accepter à la Pagode ?

Je fis une moue, peu convaincue.

— Je ne sais pas.

Kirlens, en remarquant mon expression soudainement pensive, secoua la tête.

— Je suis sûr que le Daïlerrin te pardonnera ton absence —dit-il sereinement—. Tout compte fait, peu de kals de seize ans ont autant parcouru la Terre Baie et libéré deux amis d’une île peuplée de démons.

Sa sincérité me rasséréna, mais j’observai :

— Le problème, c’est que, sans le vouloir, j’ai prouvé à tout le monde que je n’étais pas digne de confiance.

Kirlens souffla.

— Ne t’inquiète pas, Shaedra. Moi, j’ai confiance en toi. Je t’ai élevée et je te connais. Si la Pagode ne te réaccepte pas, c’est qu’ils ne te méritent pas.

Je souris avec plus d’entrain.

— Tu as raison. Au fait —dis-je, en pensant soudain à un détail—. Tu as toujours la boîte de tranmur, n’est-ce pas ?

Kirlens fronça les sourcils et acquiesça.

— Eh bien, je suppose, oui. Je ne l’ai pas changée de place depuis que tu me l’as donnée. À moins que quelque fée soit entrée et l’ait dérobée, elle doit être là —m’assura-t-il.

J’arquai un sourcil et je maîtrisai mon expression. Visiblement, Kirlens ne s’était pas rendu compte que quelqu’un avait réussi à subtiliser la lettre qui était dans cette boîte. Et qui sait, peut-être ce quelqu’un avait-il emporté la boîte entière, pensai-je. Mon expression songeuse dut me trahir, car Kirlens pencha la tête tout en versant les rondelles de carottes dans la marmite.

— Cette boîte… à qui appartient-elle exactement ?

Je fis une moue et je m’assis sur la table avec un beignet auquel j’arrachai une bouchée.

— À mon oncle —répondis-je.

Le tavernier me regarda, intrigué, mais il secoua finalement la tête.

— Alors, qu’il la reprenne. Dès qu’il se réveillera, je la lui donnerai.

J’approuvai, je déjeunai comme un troll et je saluai Kirlens avant de sortir du Cerf ailé et de prendre le chemin de la Pagode. J’avais le temps, mais, de toutes façons, je n’avais rien de mieux à faire et, en tout cas, cette fois, je devais être à l’heure. Je grimpai le Couloir et j’entrai silencieusement dans la Pagode Bleue. L’intérieur était calme et je me rappelai que c’était le premier jour des fêtes d’été et que les pagodistes devaient probablement être encore dans leurs lits en train de dormir. Je me dirigeai vers le bureau de Nart Hénélongo, mais il était fermé.

— Tu cherches quelque chose ? —demanda soudain une voix dans mon dos.

Je me retournai et je retins une exclamation de surprise en me trouvant face à face avec Navon Ew Skalpaï.

— Bon… Bonjour —bredouillai-je, le regard rivé sur son visage couvert de cicatrices. Me rappelant subitement qu’il s’agissait d’un maître, je joignis les mains et je lui adressai une salutation respectueuse—. Maître Ew. Le Daïlerrin m’a convoquée, c’est pour ça que je suis là. Mais j’arrive en avance.

— Oh. Je vois. —Ses yeux me détaillèrent, pénétrants—. Tu es Shaedra Hareldyn, n’est-ce pas ?

J’acquiesçai.

— Hum. Alors tu as étudié avec le maître Dinyu.

Le ton monotone de Ew Skalpaï me laissa quelque peu perplexe.

— C’est cela —approuvai-je.

— Bien —dit-il simplement.

Le chasseur de vampires me salua d’une légère inclinaison de la tête et, d’une démarche ferme, il poursuivit son chemin vers la sortie de la Pagode. Je passai une main dans mes cheveux, en soufflant. On aurait dit que cet humain venait tout juste de sortir d’une tombe.

Je montai au deuxième étage sans rencontrer personne et je m’assis sur un banc dans le couloir, attendant tranquillement que sonnent les neuf coups de cloches du Temple. Lorsque je les entendis, je me levai, j’essayai d’effacer toute trace d’appréhension sur mon visage et je frappai à la porte.

— Entrez.

Je pris une inspiration et je franchis le seuil. Keil Zerfskit était assis sur un coussin derrière une table basse. Il leva son visage d’elfe noir vers moi.

— Bonjour, jeune kal, ferme la porte et assieds-toi.

L’espace d’un instant, je demeurai immobile. Je rêvais ou il m’avait appelée kal ? Réprimant un sourire, je refermai la porte, je saluai respectueusement le Daïlerrin et j’allai m’asseoir sur un coussin en face de lui. Je n’avais jamais vu Keil Zerfskit d’aussi près et je fus surprise de voir certaines ressemblances avec le maître Aynorin, bien que je sache qu’ils étaient demi-frères. Tous deux avaient les mêmes yeux verts et la même tache en forme d’étoile sur une joue. Il me sourit légèrement. Les paroles qu’il prononça alors me déconcertèrent.

— Tu es… une jeune fille pleine d’initiatives. —Il posa ses mains devant lui et ses larges manches colorées brillèrent doucement. Sa tunique était en soie d’Ontaïsul, pensai-je, et je réprimai un sourire, me rendant compte que je commençais à être aussi observatrice qu’Ujiraka—. On m’a raconté tes péripéties —poursuivit posément le Daïlerrin—. Tu es arrivée seule à Ato, avec une lettre de Kahisso Namonis. Tu as été adoptée par Kirlens, du Cerf ailé et tu as suivi l’apprentissage de la Pagode depuis l’âge de huit ans. Tu es devenue snori à douze ans. Et à treize ans, tu as disparu d’Ato avec Lénissu Hareldyn, Dolgy Vranc, Akyn Eiben et Aryès Domérath.

Je détournai le regard de ses yeux verts, troublée. Son ton ne semblait pas vraiment menaçant, mais je ne pus m’empêcher de présager que ce beau discours allait mal se terminer…

— Tu es rentrée quelques mois plus tard —reprit le Daïlerrin—. Tu as raconté d’étranges histoires sur un dragon de terre. Tu es entrée à l’académie de Dathrun. Et tu es revenue accompagnée de cet homme… Lénissu Hareldyn.

Je réprimai une grimace, déduisant à son ton que Keil Zerfskit n’appréciait pas spécialement mon oncle.

— Un an plus tard, tu es partie à la recherche du Sang Noir… tout en sachant que tu ne le trouverais probablement pas. —Il eut un sourire en coin—. Et ensuite, après le Tournoi d’Aefna, tu as servi la Fille-Dieu et tu as de nouveau disparu. À Ato, tous te croyaient morte. —Je frémis—. Mais tu as finalement réapparu, sortant des profondeurs et accompagnée d’une fillette : la Dernière Klanez.

Bon, c’était presque vrai, rectifiai-je pour moi-même : Kyissé était sortie par un autre passage plus direct, avec Spaw. Et où donc Keil Zerfskit voulait-il en venir avec tout ça ?

— Mais tes péripéties ne s’arrêtent pas là —dit-il—. Parce que, quelques semaines plus tard, tu as disparu une nouvelle fois d’Ato. De nouveau, tes êtres chers t’ont crue morte. Et finalement, après de nombreux efforts, tu as libéré deux de tes amis d’une île pleine de démons : Aléria Miréglia et Akyn Eiben. Ils m’ont raconté ce qui s’était passé. Tu as été blessée par un trait d’arbalète et tu as mis un certain temps à guérir.

Je commençais à me lasser d’entendre cet elfe noir raconter ma vie…

— Alors, tu as entrepris le chemin de retour vers Ato. Enfin ! —sourit-il—. Ah ! —Je sursautai face à sa brusque exclamation—. Mais tu as encore disparu. Étrange, n’est-ce pas ? C’est alors que j’ai reçu une visite du Mahir et une lettre du Nohistra d’Aefna m’informant de ses desseins te concernant.

Je le regardai, alarmée. Ses desseins me concernant ? Il avait donc des desseins ? À moins qu’il ne se réfère simplement à son intention de me faire entrer de nouveau à la Pagode Bleue…

— Tout cela est juste —dis-je finalement—. Enfin, dans l’ensemble. Mais —Je me raclai la gorge— de quels desseins parlez-vous, Daïlerrin ?

— Ah. —Keil leva sa large manche et se frotta le nez—. Vois-tu, jeune kal, Deybris Lorent… c’est comme ça qu’il s’appelle, n’est-ce pas ? —Je roulai les yeux et acquiesçai—. Deybris Lorent veut que tu réintègres la Pagode Bleue et que tu termines ton apprentissage. Mais il ne savait sans doute pas que, de toutes façons, je n’avais pas l’intention de te laisser partir. Pas maintenant que tu es une kal : comme tu le sais, les kals s’engagent à solder les Années de Dette.

J’ouvris grand les yeux, me souvenant de ce détail, et je hochai la tête.

— C’est exact.

— Bien. Alors, j’ai fait savoir à ton cher tuteur qu’à moins qu’il ne paie un juste dédommagement, tu devrais passer dix ans au service d’Ato. Mais, visiblement, Deybris Lorent avait une autre idée en tête. Tu sais sans doute qu’il est possible de réduire ces Années de Dette et même de les annuler si le cékal accomplit une mission héroïque.

Je le contemplai, sentant que les pensées se bousculaient dans ma tête.

— Une mission héroïque —répétai-je, sur un ton légèrement interrogatif.

Le Daïlerrin semblait s’amuser.

— C’est cela. Une mission héroïque. Deybris Lorent a compris qu’il ne pouvait ignorer les règles d’une Pagode et il m’a demandé de te confier une mission de ce genre pour te libérer de tes Années de Dettes.

Je m’agitai sur place. Ceci ne me disait rien qui vaille, pensai-je. Syu aurait été du même avis, mais, en ce moment, il devait être sur le marché, occupé à voler des friandises.

— Quelle mission ? —demandai-je, impatiente.

— Ah ! Quelle mission —répéta-t-il, songeur—. À vrai dire, j’ai tout de suite su quoi faire de toi. J’ai pensé te nommer représentante d’Ato dans une petite expédition au château de Klanez.

Je demeurai pétrifiée quelques secondes, puis j’éclatai de rire.

— Au château de Klanez ? Ça… c’est une mission héroïque ?

Il arqua un sourcil.

— Bien sûr —répliqua le Daïlerrin—. Tu connais les histoires : seule une Klanez peut nous ouvrir la voie pour entrer dans ce château. Et comme tu es censée être la Sauveuse de cette Fleur du Nord, comme l’appellent les habitants des Souterrains, je suis certain que tu es la mieux préparée pour cette tâche. On dit que ce château renferme de grandes richesses. Légende ou vérité ? —Il sourit—. Comment le savoir sans essayer de chercher à le découvrir ?

J’eus l’impression de voir briller dans ses yeux un éclat aventurier et, un instant, je craignis qu’il n’ait perdu la tête.

— Cette fillette est un miracle —poursuivit-il—. Je le sais maintenant. J’ai vu le château de mes propres yeux. Il reste à savoir si ces harmonies reflètent une vérité ou si elles sont la simple manifestation d’une imagination débordante.

Il se tut et je soufflai discrètement.

— Alors, si je réussis à entrer dans ce fameux château… vous me réacceptez à la Pagode et vous me libérez des Années de Dette ?

Le Daïlerrin acquiesça.

— Oui. Et tu auras droit à une généreuse récompense, bien évidemment. Mais rien ne presse —assura-t-il—. L’idée a paru plaire à Deybris Lorent, mais l’expédition peut attendre. Cependant, je ne peux te laisser entrer dans la Pagode sans te demander une réparation pour ton comportement.

Je pâlis, en voyant venir le pire, mais je pris mon courage à deux mains et j’affirmai :

— S’il est possible de réparer mes erreurs, je le ferai avec plaisir.

Le Daïlerrin me fit signe de m’approcher de la table basse.

— Si tu veux entrer de nouveau à la Pagode, tu devras faire ce serment.

Il me tendit un papier et je le pris, intriguée.

— Lis-le à voix haute.

Je haussai un sourcil et je lus :

— Moi, Shaedra Ucrinalm Hareldyn, pupille de Deybris Lorent et membre de la confrérie… —je me raclai la gorge— des Ombreux, je jure de défendre, par-dessus tout, les intérêts d’Ato et de ses habitants. Aucune influence extérieure… —Je me raclai de nouveau la gorge—. Aucune influence extérieure, y compris celle de la confrérie, ne pourra primer sur la défense d’Ato.

Je levai un regard troublé sur le Daïlerrin. Un éclat amusé brillait dans ses yeux.

— C’est la version du Livre d’Ato pour les confrères qui souhaitent faire partie de la Pagode —expliqua-t-il.

— Mais… ceci va à l’encontre de mon serment envers les Ombreux —murmurai-je.

Le Daïlerrin haussa les épaules.

— Qui mérite plus de loyauté ? Une Pagode qui t’a donné un apprentissage et t’a formée, ou une confrérie de voleurs et de truands ? À toi de choisir.

J’inspirai profondément. Je me répétai et méditai sa question. Après tout, intérieurement, je savais que, de toutes façons, ma loyauté envers les Ombreux n’était que du vent. Aussi, je lançai :

— D’accord, je le jure.

Le Daïlerrin ne sembla absolument pas surpris et je me demandai si, en parlant de truands, il n’avait pas voulu insinuer que j’en étais une. Mais il était vrai que les loyautés m’importaient peu : je n’étais loyale que lorsque ma conscience me le dictait. Était-ce ma faute s’ils m’assaillaient tous avec leurs serments ?

J’entendis des coups frappés à la porte et, en voyant le visage du Daïlerrin s’attendrir, je me retournai, puis je détournai vivement la tête, en sentant mon cœur s’accélérer…

— Père, le Nain te cherche —annonça la fille du Daïlerrin.

Keil Zerfskit sourit, embarrassé.

— Ma fille, combien de fois t’ai-je dit de ne pas l’appeler ainsi ?

— Pardon. Dansk Alguerbad veut te parler —rectifia la fillette, très sagement—. Papa, qui est-elle ?

— Oh, c’est une pagodiste —fit le Daïlerrin, en se levant—. Merci d’être venue, Shaedra ; excuse-moi, je dois m’occuper de certaines affaires. Connaissant Dansk, cela n’a sûrement rien à voir avec la fête d’été —fit-il en soupirant.

Je m’empressai de me lever et je joignis précipitamment les mains.

— Merci, Daïlerrin, de me permettre de revenir à la Pagode.

— De rien, ma chérie. Un dicton iskamangrais dit qu’un papillon voyageur qui revient ne te décevra jamais.

Je me mordis la lèvre et je le saluai de nouveau avant de me diriger vers la porte. J’évitai le regard de la fillette, jusqu’au moment où je me retrouvai presque devant elle. Alors… je vis qu’elle me regardait fixement, comme si elle essayait de se souvenir de quelque chose. Peut-être d’une fée qui entrait dans sa chambre à la recherche d’une boîte.

Je lui adressai un bref sourire altéré et je sortis dans le couloir avant que la fillette ait dit un mot. Entre Taroshi qui me traitait de démon, Kyissé qui était capable de gaffer sans le vouloir et cette fillette qui pouvait raconter à son père mes pérégrinations nocturnes dans la Pagode Bleue… ma réputation ne tenait qu’à un fil, aux mains de trois enfants. En sortant de la Pagode, le soleil baigna mon visage d’une lumière chaude et j’esquissai un sourire en voyant que la Place commençait à se remplir de tables et de guirlandes. Les snoris et les kals s’affairaient entre les tables et bavardaient entre eux avec entrain. Le Daïlerrin m’avait dit que rien ne pressait pour l’expédition et je m’en réjouis : j’avais envie de retrouver ma paisible vie quotidienne. Être de nouveau pagodiste, aider Kirlens à la taverne, passer plus de temps avec Kyissé… Je soupirai. Si seulement Aryès pouvait être là, lui aussi.

— Shaedra ! —s’écria alors une voix au milieu du brouhaha. Je vis apparaître la tête blonde de Galgarrios parmi les pagodistes et je souris, en m’approchant. Il était vêtu d’une élégante tunique verte et il portait un énorme tonneau dans les bras.

— Tu penses déjà à t’enivrer ? —plaisantai-je.

Le caïte roula les yeux.

— C’est du jus de fruit. Au fait, sais-tu que ça, c’est un des tonneaux qu’a inventés le maître Daï pour garder le jus frais ?

J’arquai un sourcil, impressionnée, et j’approchai une main curieuse pour vérifier qu’effectivement des énergies asdroniques circulaient dans le bois. Lorsque Galgarrios eut déposé le tonneau avec les autres, nous allâmes nous asseoir sur un banc et nous observâmes la Place. À un moment, un kal har-kariste de première année provoqua Ozwil en duel et je vis avec amusement ce dernier le terrasser en deux minutes. Aussitôt le maître Yinur intervint, les sourcils froncés, pour leur rappeler que ce n’était ni le lieu ni le jour approprié pour des duels.

— Dans une semaine, nous serons tous cékals —dit soudain Galgarrios, en sortant de sa méditation—. D’après ce que j’ai compris, ils veulent m’envoyer en patrouille dans les villages du nord d’Ato, avec Révis et Ozwil.

J’allais lui dire que c’était fantastique, lorsque je remarquai sa mine découragée, et je l’observai avec étonnement.

— Tu ne sembles pas réjoui —commentai-je.

Galgarrios haussa les épaules.

— Moi… tu sais bien. Je n’aime pas beaucoup bouger. Je ne veux pas m’éloigner d’Ato. Et avec ces patrouilles, peut-être que je ne reviendrai pas à la maison avant des semaines. —Il souffla—. Bon, je sais que c’est une bêtise et je sais que tu ne me comprends sûrement pas. Mais, au moins, toi, tu ne te moqueras pas de moi et tu ne me traiteras pas de fainéant comme Ozwil, n’est-ce pas ?

Il me sourit, l’expression interrogatrice, et je secouai la tête, déconcertée.

— Bien sûr que non, Galgarrios. Pourquoi je me moquerais ? Et tu te trompes, je comprends parfaitement ce que tu dis. On ne dirait pas, comme ça, mais, moi non plus, je n’aime pas trop bouger.

Je lui adressai un grand sourire et le caïte, amusé et incrédule, me donna une bourrade qui me fit presque tomber du banc.

— Cela me fait plaisir de savoir que, malgré tout, nous sommes toujours amis —dit-il, pendant que je récupérais l’équilibre—. Mais parfois je regrette ces jours que nous passions à Roche Grande.

Je le regardai, les yeux souriants.

— Aujourd’hui, tu es nostalgique, Galgarrios. Écoute, profitons de cette belle journée —fis-je en levant les yeux sur les grands arbres jouxtant la Pagode—. Ce n’est pas la peine de penser au passé ni au futur. J’avoue que parfois ce n’est pas facile —admis-je, en pensant à la quantité de problèmes que j’avais—, mais, après tout, comme dirait Syu, on a beau s’efforcer de rester sur la même branche sans bouger, on finit tous par tomber de l’arbre.

Galgarrios me regarda, les sourcils froncés. Il n’avait pas compris la métaphore, en conclus-je. Je laissai échapper un petit rire et je me levai d’un bond.

— Dis-moi, je peux aider à quelque chose pour préparer la fête ? —demandai-je.

Le caïte parut se souvenir de ses tâches et il se leva.

— Bien sûr. Il nous reste encore plusieurs tonneaux à transporter.

Quelques minutes plus tard, je le laissai se débrouiller avec tous les tonneaux : ils pesaient une tonne et, quand j’avais voulu les faire rouler, Galgarrios s’était empressé de m’arrêter.

— Le maître Daï dit qu’il faut faire attention avec ces tonneaux —me prévint-il—. Apparemment, le sortilège pour les refroidir est assez fragile.

Alors, je m’occupai de suspendre des guirlandes autour de la Place en compagnie de Laya et de Marelta. Cette dernière avait radicalement changé. Elle avait toujours le même port orgueilleux, cependant sa prochaine nomination comme cékal semblait l’avoir apaisée et elle ne me lança aucune pique puérile. Elle ne m’accueillit pas vraiment comme une amie, mais elle ne me traita à aucun moment de Saurienne et je faillis presque la féliciter de sa délicatesse ; je me retins toutefois : si elle était si courtoise, je n’allais pas l’être moins. En tout cas, je me réjouissais qu’elle ait abandonné ses commentaires blessants.

Tout à coup, Syu apparut sur une des tables et je vis Salkysso lui donner un morceau de pain tout juste sorti du four. La Place commençait à se remplir de monde. Et à la taverne, Kirlens et Wiguy devaient courir de tous les côtés. En y pensant, je décidai qu’il était temps de rentrer et je pris le chemin du Couloir, en disant à Syu sur un ton blagueur :

“Ne mange pas n’importe quoi et laisse un peu quelque chose aux saïjits.”

Il me répondit par un feulement orgueilleux. Je me l’imaginais déjà dans quelque arbre, dormant profondément après s’être empiffré jusqu’à satiété. J’entrai par la cour des sorédrips et je montai dans ma chambre pour saluer Frundis : celui-ci était alors en pleine composition et un son étouffé me fit soupçonner quelque chose.

“Ne me dis pas que tu es encore avec ces bêlements ?”

Le bâton soupira, impatient.

“Ça ne se fait pas”, protesta-t-il. “Tu ne devrais pas m’épier quand je compose. Je te ferai tout écouter quand ce sera terminé”, me promit-il.

Je roulai les yeux et je lui dis au revoir avant de descendre à la cuisine. J’entendis des bruits de casseroles et, en arrivant au bas des escaliers, je ne pus m’empêcher de sourire en voyant Lénissu. Très concentré sur sa poêle pleine d’oignons et d’autres légumes, il ne m’entendit pas arriver et il sursauta quand je lui demandai :

— Kirlens t’a de nouveau engagé ?

Lénissu esquissa un sourire.

— Penses-tu. Je me suis engagé tout seul, quand j’ai vu qu’il ne mettait même pas de piment ni de cénalke dans le riz. Pauvres clients. Je ne dis pas que ce soit un mauvais cuisinier, mais, assurément, le riz, je le réussis beaucoup mieux.

Je m’esclaffai et je jetai un coup d’œil dans la taverne pour constater qu’elle était bondée. Murry et Wiguy couraient entre les tables et Kirlens servait des boissons au comptoir.

— Démons —fis-je, en refermant la porte—. La taverne est rarement aussi pleine. Quand est-ce que le riz sera prêt ?

— Il manque à peu près… cinq minutes —calcula Lénissu en regardant l’énorme marmite. Il s’essuya les mains avec un torchon et fit— : Comment s’est passée ton entrevue avec le Daïlerrin ?

Je haussai les épaules.

— Bien. Je vais pouvoir revenir à la Pagode.

Lénissu m’observa en plissant les yeux.

— Comme ça, sans plus ?

Je roulai les yeux et je lui expliquai en quelques phrases ce que m’avait proposé Keil Zerfskit. Finalement, mon oncle prit un air songeur.

— J’avoue que l’aventure est un peu risquée —dit-il—. Et je me demande quels sont les véritables intérêts derrière tout ça. Mais, sincèrement, je préfère que tu ailles au château de Klanez et que l’on te libère de ces Années de Dette. Je n’ai jamais aimé cet accord des Pagodes. Plus vite tu t’acquitteras de tes dettes envers elles, mieux ce sera.

J’approuvai.

— Oui. Mais ce qui est clair, c’est que je dois leur rendre ce qu’ils m’ont donné. Peut-être qu’il y a réellement des objets de valeur, dans ce château.

Lénissu haussa les épaules.

— Personne ne le sait. C’est pourquoi je pense qu’avant tout, si les grands-parents de Kyissé sont encore en vie, nous devrions le leur demander. Si nous entrons dans ce château, il ne faudrait tout de même pas que nous devenions fous comme tant d’autres aventuriers et qu’en plus, nous ne trouvions rien —plaisanta-t-il.

Je soupirai et mon oncle dut deviner mes pensées, car il ajouta :

— Ne t’inquiète pas pour Aryès et les Épées Noires. Djowil Calbaderca est un capitaine et il sait ce qu’il fait.

J’acquiesçai de la tête et je signalai le riz du menton :

— Ça fait bien cinq minutes, oncle Lénissu.

Mon oncle s’empressa de retirer la marmite du feu et je l’aidai à le répartir dans les assiettes.

— Au fait, Kirlens t’a-t-il rendu la boîte de tranmur ? —demandai-je, tout en lui tendant une autre assiette.

Lénissu roula des yeux.

— Non. Il est devenu hystérique quand il s’est rendu compte qu’on la lui avait volée. Ne t’inquiète pas, je l’ai —me tranquillisa-t-il—. Je l’ai reprise à Dansk, hier : Amphore fourre son nez partout, c’est un maudit gredin. Il n’a même pas voulu me dire le nom de la canaille qui lui a parlé de la boîte. Franchement, il faut vraiment être mesquin. Par contre, il ne s’est pas privé de me poser des questions extravagantes. Il m’a même demandé si j’avais des connaissances nécromantiques —grogna-t-il, goguenard, et je pâlis en comprenant que Dansk avait sûrement lu le rapport de ma mère sur les nécromanciens de Neermat—. Grâce aux dieux, il n’a pas compris à quoi servait la plaque métallique ronde, sinon, il m’aurait bien entretenu toute la nuit. Enfin, ce qui est bien, c’est que l’on apprend toujours de ses erreurs : je ne laisserai plus jamais d’accusation par écrit. J’ai failli mourir de honte quand j’ai su qu’ils avaient trouvé cette lettre.

Je m’empourprai.

— Et moi donc —fis-je.

Lénissu secoua la tête.

— Ce n’est pas ta faute. Il ne manquerait plus que ça, que tu culpabilises, alors que c’est moi qui t’ai entraînée dans…

— Lénissu —l’interrompis-je—. N’en parlons plus. Je t’assure que ce marché nous est favorable à tous. Soyons optimistes.

— Optimistes… oui —il se racla la gorge.

La porte s’ouvrit à la volée et Wiguy apparut, les yeux stressés et l’air bousculée par l’effervescence de la taverne.

— Où est le riz ? —demanda-t-elle avec précipitation.

Elle vit les assiettes, mais avant qu’elle n’en prenne une, je l’arrêtai en levant les deux mains.

— Wiguy, fais une pause, d’accord ? Je m’occupe de servir. Allez, assieds-toi et calme-toi.

Elle me regarda, en clignant des paupières. Elle eut alors l’air de revenir à la réalité et elle poussa un grognement.

— Ça va, Shaedra. Le problème, c’est qu’il y a encore plusieurs tables qui n’ont rien à se mettre sous la dent et Murry se débrouille affreusement mal.

À cet instant justement, mon frère entrait et, en l’entendant, il demeura tout interdit. Je jetai à Wiguy un regard ennuyé.

— Wiguy, n’exagère pas…

— Je n’exagère pas —assura-t-elle, sans se rendre compte que Murry se tenait dans l’encadrure de la porte—. Ton frère a failli renverser tout le contenu d’une assiette sur un des fils de Taetheruilin…

Enfin, elle suivit mon regard et resta un instant paralysée. Alors, elle devint aussi rouge qu’un nadre rouge.

— Je… euh… je ne voulais pas…

Mon frère sembla faire de gros efforts pour ne pas éclater de rire.

— C’est vrai, tu as raison —dit-il, en entrant dans la cuisine—. Il vaudra mieux que je m’occupe de cuisiner.

— Parfait —approuva Lénissu enjoué—. J’ai besoin d’un assistant. Coupe-moi ça.

Il lui lança des piments rouges et Murry les attrapa au vol.

— En tout petits morceaux —fit mon oncle. Et il nous regarda Wiguy et moi, les yeux plissés—. Allez, allez, au travail ! —s’écria-t-il théâtralement.

Son exclamation me réveilla d’un coup. Le capitaine Bottebrise avait parlé. Quelques secondes plus tard, Wiguy et moi, nous sillonnions entre les tables du Cerf ailé avec rapidité et efficacité. À un moment, je vis que Wiguy s’attardait près d’une table et je vis Nart Hénélongo lui chuchoter quelque chose à l’oreille. Je demeurai stupéfaite, surtout quand je vis Wiguy s’esclaffer. Était-il possible que Wiguy ait recouvré la raison et compris l’évidence ? Lorsqu’en s’éloignant, elle remarqua mon regard, elle s’approcha comme la reine de sa taverne et me sourit de toutes ses dents.

— Je sais que cela doit te sembler bizarre, mais j’ai réussi à lui pardonner tous ses mauvais tours —me déclara-t-elle.

J’arquai un sourcil, amusée.

— Et comment ça se fait ?

Wiguy haussa les épaules, tandis que nous nous dirigions vers la cuisine pour chercher d’autres assiettes.

— Je ne sais pas —m’avoua-t-elle, la voix chargée d’émotion—. Peut-être parce qu’il m’a tellement priée qu’à la fin, je n’ai pas pu lui dire non.

Je m’alarmai.

— Tu lui as dit oui… à quoi ?

Wiguy me regarda et éclata d’un rire bruyant.

— Ne t’invente pas d’histoires. Je lui ai juste… pardonné et, maintenant, nous sommes de bons amis.

Je lui jetai un regard moqueur et soupçonneux.

— Hier, quand tu es sortie, tu étais très élégante —observai-je, enjouée.

Wiguy me jeta un regard faussement exaspéré.

— Évidemment que j’étais élégante. Je suis toujours élégante.

Elle entra dans la cuisine, d’un pas ferme, et je la suivis, un grand sourire sur le visage.