Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 9: Obscurités.

14 Le feu de la vengeance (Partie 2 : L’union du chaos)

— Je savais que tu finirais par le faire.

Agenouillée sur un coussin, Wanli me coupait les cheveux. Après avoir constaté que ceux-ci commençaient à être presque plus longs que ceux d’Ahishu, j’avais consenti à ce qu’on me les coupe, malgré les protestations de Syu. Le singe, assis en équilibre sur une chaise, regardait les morceaux de tresses tomber sur le sol, l’air désappointé.

“Ne te tracasse pas, Syu, elle ne va pas me couper les cheveux à ras”, lui promis-je.

Mais, vu le temps que Wanli mettait à les couper, je commençais à douter. Le gawalt laissa échapper un soupir.

“Elle n’a pas intérêt”, grommela-t-il. Et sautant de la chaise, il disparut par la porte entrouverte. Alors, je me rappelai les paroles de Wanli.

— Il m’a semblé que c’était la bonne décision, sur le moment —répondis-je.

J’entendais les claquements de ciseaux et, du coin de l’œil, je voyais de longues mèches noires tomber autour de moi. Nous étions dans un des salons de la maison du Nohistra. Celle-ci, apparemment, servait de point de rencontre à beaucoup d’Ombreux qui venaient chercher du travail ou qui passaient simplement saluer, en quête des dernières nouvelles. Peu d’Ombreux y vivaient : il y avait deux enfants, fils d’Ombreux qui étaient en pleine mission, et trois jeunes orphelins qui avaient perdu leurs parents lors d’une attaque d’orcs, huit ans auparavant. Je m’agitai, impatiente.

— Ça y est ? —demandai-je.

Wanli s’écarta un peu, tourna autour de moi, vérifia que le résultat était acceptable et, enfin, elle approuva et me regarda droit dans les yeux.

— Ne crois pas tout ce que Lénissu pourra bien dire. Je suis sûre qu’il sera fier de toi.

Je détournai les yeux, troublée. Wanli semblait reconnaissante de ce que j’avais fait pour Lénissu. Par contre, lui, il devait être hors de lui, pensai-je, inquiète. En tout cas, je doutais beaucoup qu’il se sente fier de sa nièce. Mais je continuai à penser que j’avais agi correctement.

Je soupirai.

— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

L’elfe de la terre sourit et se leva.

— Maintenant, on t’habille pour la cérémonie.

Je pris Frundis et je suivis Wanli hors du salon. La demeure, quoique imposante, était loin d’être aussi merveilleuse que le Palais de l’Eau. Il n’y avait presque aucune tapisserie ni tableau, les plafonds étaient simplement droits et blancs et les escaliers sentaient le vieux bois. Nous étions dans un couloir lorsque nous croisâmes les trois jeunes Ombreux. Ils nous saluèrent courtoisement en joignant les mains devant eux et je leur répondis silencieusement tandis que Wanli s’empressait de me les présenter.

— Voici Ujiraka Basil. Dyara Yhu. Et Abi Yawni.

Elle ne me présenta pas et j’en déduisis que tous trois savaient parfaitement qui j’étais et pourquoi je me trouvais là. Lorsque nous nous éloignâmes, je remarquai qu’Ujiraka, Dyara et Abi échangeaient des regards énigmatiques. À peine entrée dans ce qui devait être le vestiaire des Ombreux, je demandai :

— Dyara ? Ce n’est pas celle qui a essayé de te soutirer des informations sur la boîte… ?

Ma question mourut sous le regard foudroyant de Wanli.

— Ne me parle pas de ça maintenant. Et non, ce n’est pas du tout la même Dyara. Voyons… —fit-elle alors, en promenant un regard scrutateur sur la pièce.

Il y avait des piles entières de tuniques noires, de pantalons, de gants, de ceintures…

— Ah ! —fit Wanli, en se dirigeant vers une table.

Là, se trouvait un paquet fermé. Elle l’ouvrit et en sortit une tunique noire qui me parut identique aux autres. Elle me la jeta et je l’attrapai au vol avec une certaine appréhension. D’après ce qu’on m’avait dit, ceci était l’habit « officiel » des Ombreux, que l’on portait lors des réunions un tant soit peu importantes. Comme l’était toute cérémonie d’initiation au sein de la confrérie, pensai-je avec une moue.

J’étais dans la demeure du Nohistra depuis à peine trois jours, mais il me semblait que j’y étais depuis des mois. Je me demandais à chaque instant quand reviendrait Lénissu et je passais des heures assise près de la fenêtre de ma chambre, cherchant à savoir si je n’avais pas commis une grave erreur en acceptant le marché. En fin de compte, j’avais accepté sans avoir la moindre idée des conséquences. Être pupille d’un Nohistra, cela signifiait quoi exactement ? Est-ce que cela impliquait des obligations ? Deybris Lorent ne me l’avait pas expliqué et, sur le moment, je n’avais pas pris la peine de lui demander, me souciant davantage de sauver Lénissu de cette folie. La seule question que j’avais eu l’idée de poser cette nuit-là, avant qu’il m’envoie dans ma chambre, c’était s’il avait des nouvelles de son fils Manchow.

— Il m’a trahi —répondit-il simplement, la mine rembrunie—. J’ignore où il se trouve et c’est mieux comme ça.

Sa réponse m’avait laissée songeuse un bon moment. Manchow pouvait-il vraiment l’avoir trahi ? Cette trahison avait-elle à voir avec la Gemme de Loorden ? Peut-être. Peut-être que Deybris Lorent n’avait pas supporté que son fils un peu lunatique le trompe et disparaisse avec la récompense d’Amrit Daverg Mauhilver… Et ces réflexions m’avaient menée à espérer que Shelbooth se portait bien et avait survécu à sa téméraire tentative pour récupérer le coffre. Et j’avais alors pensé aux Moines de la Lumière : Shelbooth et Asten en faisaient partie. De même que mon frère. Lorsque, encore à Mirléria, j’avais demandé à Laygra ce qui s’était exactement passé à Dathrun et pourquoi Murry s’était retrouvé en prison, elle avait haussé les épaules, affirmant que Murry n’avait jamais rien voulu lui expliquer, mais qu’apparemment les problèmes avaient été résolus. C’est alors seulement que je commençais à comprendre que mon frère gardait plus de secrets que ce que je croyais.

La nuit, je pouvais à peine dormir. Je songeais à mille choses et, parfois, j’avais envie de sortir de ma chambre et d’aller voir Spaw chez Lu, comme je lui avais promis de le faire. Un peu effrayée, je lui avais demandé avant de nous séparer ce qu’il pensait de mon accord avec le Nohistra ; le démon avait haussé les épaules.

— Étant donné tes possibilités et l’influence des Ombreux, je crois que c’est peut-être une bonne décision —me dit-il—. Malgré tout, garde les yeux ouverts. Et, si tu as un problème, rends-toi chez Lu. Je ne serai pas loin.

J’étais émue et étonnée de voir l’empressement avec lequel Spaw me protégeait. Pourtant je ne pouvais éviter de penser parfois que je ne le méritais pas. Ce n’était pas comme si soudain un dragon m’attaquait et qu’il essayait de me protéger. C’était plutôt comme si je m’introduisais volontairement dans un antre de dragons et que Spaw me défendait sans oser m’en faire sortir.

— Tu t’habilles à la vitesse d’une tortue iskamangraise, Shaedra.

Je revins au monde réel en entendant le reproche de Wanli et je me rendis compte qu’effectivement j’avais bien mis une minute pour passer un bras dans une des manches de la tunique. Je lui adressai un petit sourire coupable et je finis de m’habiller, en tentant de passer les Triplées dans ma nouvelle tunique sans que l’elfe s’en aperçoive.

Une fois vêtue, je m’aperçus que Wanli m’observait, les commissures des lèvres relevées.

— Qu’est-ce qu’il y a ? —fis-je, curieuse.

L’Ombreuse m’adressa un sourire sincère.

— C’est la première fois que je vais être marraine —expliqua-t-elle—. Cela n’arrive pas tous les jours.

Je soufflai et elle me tendit une cape noire.

— Je vais avoir l’impression d’être un corbeau de mauvaise augure —soupirai-je, tandis qu’elle attachait ma cape.

— La couleur noire est un des symboles de la confrérie. En plus, des Ombreux avec des capes blanches, ce ne serait pas très discret, la nuit. Allez, je vais maintenant te conduire auprès du Nohistra. Il doit t’attendre. Et la cérémonie commence dans une heure.

J’ouvris grand les yeux et, en sortant de la pièce, je m’aperçus que le ciel commençait à s’assombrir.

— Wanli… —fis-je, tandis que nous parcourions les couloirs.

— Hmm ?

— Tu ne m’as encore rien dit sur ce qui s’est passé avec Dahey et la charrette.

Le visage de Wanli se rembrunit.

— Dahey… est un ami de Lénissu. Mais sa loyauté envers la confrérie passe avant. C’est un des principes que Deybris a tenté de me rappeler avant-hier —déclara-t-elle, en roulant les yeux.

J’arquai un sourcil. Visiblement, Wanli n’éprouvait aucune rancœur après la trahison de Dahey.

— Et Neldaru et Keyshiem ? —insistai-je après un bref silence—. Et Dashlari, Miyuki, Srakhi et Martida ? Eux aussi étaient avec Lénissu.

— Martida ? —répéta Wanli, en plissant les yeux—. Son nom ne me dit rien.

— Oh. —Et je fronçai les sourcils, inquiète. La Hullinrot avait-elle décidé de rentrer à Neermat sans avoir examiné mon phylactère ? Je haussai les épaules tandis que Wanli poursuivait :

— Neldaru va bien, quoiqu’il soit un peu découragé. Et Keyshiem n’a jamais eu aucun problème d’aucune sorte : on ne dirait pas, comme ça, mais c’est un Dowkot. Personne n’oserait s’en prendre à lui, à moins qu’il y ait quelque intérêt caché.

— Un Dowkot ? —répétai-je.

— C’est une famille de commerçants de vin assez puissante —expliqua l’elfe—. Quant aux Dumbloriens, je n’ai pas de nouvelles claires. Le nain doit être avec ton frère et ta sœur, d’après ce qu’a dit Neldaru. Je parie que Miyuki est avec Lénissu, de même que ce say-guétran. Ce gnome, c’est à peine s’il quittait ton oncle des yeux. C’est un type assez inquiétant.

Je souris.

— Oui, Srakhi Lendor Mid est spécial —approuvai-je.

Nous arrivâmes devant la porte du Nohistra. Wanli se tourna vers moi et me tira le bord d’une manche.

— Ça va, Wanli —protestai-je, en voyant qu’elle me regardait avec le même air critique que prenait souvent Wiguy.

— Ne prends pas à la légère la cérémonie d’initiation —m’avertit-elle—. Je sais que normalement les enfants d’Ombreux entrent officiellement dans la confrérie à seize ans, c’est-à-dire à ton âge —observa-t-elle—. Mais, franchement, je crois que Deybris aurait dû attendre quelques mois que tu aies eu le temps de t’habituer. —Elle parut sur le point d’ajouter quelque chose, mais elle se contenta de jeter un rapide coup d’œil sur la porte du bureau du Nohistra et de me souffler— : Tu verras comme tout s’arrangera.

Je fis une moue, amusée, comprenant qu’elle se référait davantage à Lénissu et ses problèmes qu’à ma cérémonie.

— Cela fait longtemps que j’ai cessé d’espérer que tout s’arrange un jour —répliquai-je. Je levai alors une main et je frappai à la porte du Nohistra.

* * *

Pour la première fois, je dînai avec les autres Ombreux, autour d’une énorme table qui traversait tout le salon principal de la demeure. Tout en mangeant, j’écoutai en silence les conversations et je détaillai discrètement les visages des convives. Sur ma droite, on parlait de la toute dernière chanson qui courait dans les tavernes d’Aefna ; sur ma gauche, deux jumeaux bélarques discutaient à propos d’un magasin de chaussures. Rien, à les entendre, ne permettait de deviner que c’étaient des Ombreux, si ce n’est qu’ils étaient tous vêtus de noir et portaient sur la poitrine une broche métallique avec le symbole de la confrérie. À un moment, je croisai le regard d’Ujiraka Basil, assis près de Dyara et d’Abi. En voyant que je lui rendais son regard, il détourna le sien sur son assiette, l’air méditatif. Je me demandai ce que pouvait bien penser ce jeune elfe noir de la nouvelle invitée. À vrai dire, je ne m’étais pas encore demandé comment les autres Ombreux m’accueilleraient. Pour le moment, ils semblaient ne me prêter aucune attention ; j’avais pourtant l’impression que certains m’examinaient en cachette.

Le gawalt grimpa sur mes genoux et grogna.

“Dehors, il pleut et le vent souffle”, déclara-t-il, découragé. “Et en plus, il n’y a pas de bananes”, constata-t-il rapidement, en jetant un coup d’œil déçu sur la table.

Je réprimai un sourire et je lui donnai une légère tape sur la tête.

“Arrête de te plaindre. On dirait un saïjit.”

Syu haussa les épaules, il m’adressa un sourire de singe et s’éloigna, disparaissant de nouveau par la porte ouverte du salon.

Lorsque nous terminâmes de manger, Deybris Lorent se leva et le silence se fit dans la salle.

— Comme vous le savez, ce soir, nous admettrons deux nouveaux membres dans notre confrérie —déclara-t-il—. Shaedra Hareldyn, nièce de Lénissu Hareldyn. —Il me regarda dans les yeux et je sentis que tous se tournaient pour m’observer avec curiosité—. Et Ujiraka Basil —annonça le Nohistra à ma grande surprise—, qui est parmi nous depuis l’âge de huit ans et que vous connaissez tous. Je sais que la cérémonie n’était prévue que pour dans deux mois et j’espère que son avancement n’a causé aucune gêne —ajouta-t-il, en adressant un rapide clin d’œil au jeune elfe noir. Ujiraka fit non de la tête, l’air amusé—. Bien ! Mes frères, suivez-moi.

Aussitôt, on entendit des bruits de chaises et je suivis le mouvement, me levant avec appréhension. D’après ce que m’avait expliqué Wanli, la cérémonie aurait lieu dans une chapelle adossée à la maison. Je m’avancerais vers l’autel, on m’offrirait une dague et une broche avec le symbole des Ombreux, puis je devrais partager une coupe de vin avec tous les présents. Cela n’avait pas l’air si terrible. Si je me souvenais bien des leçons du maître Yinur, l’épreuve d’initiation des Dragons, par exemple, était beaucoup plus dangereuse et désagréable.

— Nerveuse ? —me demanda soudain une voix.

Je croisai le regard jaune d’Ujiraka Basil et je lui adressai une moue comique.

— Un peu —avouai-je.

Par contre, l’elfe noir semblait plus enthousiaste que nerveux. Il me sourit et marcha auprès de moi jusqu’à la chapelle, tandis que les autres Ombreux nous entouraient, en bavardant tranquillement. Quelqu’un ouvrit les battants de la porte de la chapelle : à l’intérieur, des cierges alignés illuminaient doucement la salle circulaire. Tandis que les Ombreux s’asseyaient sur des coussins, sans cesser de murmurer entre eux, je passai la porte, admirant les élégantes colonnes. Si le reste de la demeure était plutôt rustique, cette chapelle était une explosion de créativité : il y avait des statuettes dans tous les recoins, des fioritures sculptées et, là-bas, dans le fond, se dressait une estrade avec un cercle bleuté gravé sur toute sa superficie. J’étais en train de me demander par simple curiosité si je pourrais grimper à l’une de ces colonnes lorsque j’entendis un bruit de pas précipités dans le couloir extérieur. Aussitôt des murmures étonnés s’élevèrent parmi les Ombreux. Dès que je me tournai vers la porte, je sentis une vague de flammes s’emparer de moi. Mes jambes flanchèrent et je tâtonnai de la main pour chercher un appui. Je trouvai le bras d’Ujiraka et je m’agrippai à lui, les yeux rivés sur Lénissu. Je ne l’avais jamais vu aussi abattu et épuisé qu’en ce moment, pensai-je, impressionnée. Deybris Lorent, un petit sourire aux lèvres, fit un geste pour l’inviter à entrer.

— S’il te plaît —disait-il.

Mon oncle lui jeta un regard assassin avant d’entrer dans la chapelle. Je ne sais pourquoi, je ne m’étais jamais imaginé que des retrouvailles avec mon oncle puissent être aussi terribles. Il avança, puis s’arrêta à quelques mètres de moi, il me regarda dans les yeux un instant qui me parut très bref et éternel à la fois et, finalement, il fit volte-face et se dirigea vers une des colonnes sans m’avoir dit un mot.

C’est alors seulement que je me rendis compte que je pressai le bras d’Ujiraka et je m’écartai de lui, toute honteuse.

— Euh… Pardon.

— Ce n’est rien —assura Ujiraka, en se massant le bras endolori.

Heureusement, je n’avais pas sorti mes griffes, pensai-je. Le Nohistra s’était avancé vers nous et il posa une main sur nos épaules.

— Suivez-moi.

Je jetai un coup d’œil vers Lénissu, mais celui-ci maintenait obstinément son regard rivé sur quelque point perdu. Wanli s’était précipitée vers lui et elle essayait, visiblement, de le calmer et de lui parler, mais mon oncle semblait s’être changé en marbre. Ça lui passerait, me répétai-je, en me mordant la lèvre.

J’avançai jusqu’à l’autel. C’était une sorte d’estrade de pierre avec une grande plaque bleutée sur laquelle était gravé le symbole des Ombreux : dix lames d’épée disposées en cercle, le pommeau tourné vers l’intérieur. Ujiraka avança et entra dans le cercle, puis s’agenouilla avec élégance. Je l’imitai, avec toutefois moins de prestance, et je l’observai de nouveau, me demandant si nous étions censés faire quelque chose ou simplement attendre. Les yeux de l’elfe noir brillaient d’émotion. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule. Les Ombreux qui assistaient à la cérémonie avaient des expressions solennelles, mais plus d’un coulait des regards furtifs et curieux vers Lénissu. Je m’agitai, les pensées tourbillonnant dans ma tête. Durant ces derniers jours, j’avais craint que le Nohistra ne respecte pas sa part du marché et j’étais soulagée de savoir enfin que Lénissu allait apparemment bien. À présent, il suffisait que celui-ci détruise les preuves ou, du moins, qu’il convainque le Nohistra qu’il les détruirait ; et, bien sûr, il fallait aussi que Deybris Lorent interfère pour que les autres Nohistras n’essaient pas d’attenter à sa vie. Finalement, tout semblait s’arranger, me réjouis-je mentalement.

Je cherchai de nouveau Lénissu du regard et je fronçai les sourcils. Où… ? Je sursautai lorsque je vis mon oncle à quelques mètres de moi près de Deybris Lorent. Tous deux portaient une dague et une broche. J’écarquillai les yeux. Je ne pouvais pas croire que Lénissu, lui qui avait voulu accuser celui qui se trouvait maintenant à ses côtés à quelques centimètres à peine, aille me nommer Ombreuse personnellement. Je le détaillai du regard. On le voyait épuisé par le voyage. Tous ses habits étaient trempés et ses bottes boueuses salirent le symbole des Ombreux quand il entra dans le cercle. Tandis que le Nohistra commençait à prononcer un discours sur les lois et les principes des Ombreux, sur l’unité, l’ordre et les nobles objectifs de la confrérie, Lénissu et moi, nous nous regardions, comme si nous nous étions mutuellement pétrifiés. Ses yeux ne semblaient pas accusateurs, ni tristes, ni soulagés. À vrai dire, son expression semblait encore plus indéchiffrable que celle de Dol.

Alors, je commençai de nouveau à douter. Avais-je vraiment agi comme il convenait ? Si je n’avais pas convaincu le Nohistra que je me débrouillerais pour que Lénissu se taise et révèle la cachette de la boîte, mon oncle aurait pu très mal finir. Et sachant que j’avais la possibilité d’arranger les choses sans verser une goutte de sang, comme allais-je permettre que Lénissu coure un risque ? Réconfortée dans mon opinion, je reportai mon regard sur le Nohistra, qui venait de terminer son discours et avançait à présent d’un pas vers Ujiraka.

— Ujiraka Basil —prononça-t-il—, jures-tu de défendre la confrérie contre tout ennemi à n’importe quel prix, même au prix de ta propre vie ?

— Je le jure —répondit l’elfe noir.

— Que tu traiteras les membres de la confrérie comme des frères, que tu ne les tromperas pas, que tu ne les trahiras pas et ne leur feras aucun tort ?

— Je le jure.

— Jures-tu de toujours agir dans l’intérêt de la confrérie et jamais à son détriment ?

— Je le jure —répéta Ujiraka avec plus de force.

Deybris Lorent leva la broche et il s’agenouilla près du jeune initié.

— Ujiraka Basil —tonna-t-il—. Bienvenu à la confrérie, mon frère.

Il accrocha la broche sur sa cape, il lui remit la dague et Ujiraka sourit de toutes ses dents, tandis que le Nohistra se relevait. Il tendit alors une main vers Lénissu pour lui prendre la broche et la dague. Dans les yeux de ce dernier, brilla un éclat hostile et je m’alarmai soudain, inquiète. Et si brusquement il perdait la tête, empoignait la dague et poignardait Deybris dans un subit accès de folie ? Il n’était pas dans son état normal, pensai-je, en me mordant la lèvre. Cependant, Lénissu lui céda les deux objets avec une apparente tranquillité.

Le Nohistra se dressa devant moi et prononça solennellement :

— Shaedra Hareldyn…

— Shaedra Ucrinalm Hareldyn —l’interrompit soudain Lénissu sur un ton tranchant.

Deybris fit une moue, mais je remarquai une étincelle d’amusement dans ses yeux châtains. Par contre, Lénissu le contemplait comme s’il voulait le transpercer du regard.

— Shaedra Ucrinalm Hareldyn —reprit tranquillement le Nohistra—, tu jures de défendre la confrérie contre tout ennemi à n’importe quel prix, même au prix de ta propre vie ?

Quelque chose se noua dans ma gorge et j’éclaircis discrètement ma voix avant de répondre avec fermeté :

— Je le jure.

Je gardai les yeux posés sur Lénissu et, contre toute attente, je vis les commissures de ses lèvres se relever légèrement.

— Que tu traiteras les membres de la confrérie comme des frères, que tu ne les tromperas pas, que tu ne les trahiras pas et ne leur feras aucun tort ?

Je secouai la tête, soulagée. Au moins, Lénissu ne semblait pas m’en vouloir. Après tout, il ne pouvait pas être aveugle au point de ne pas se rendre compte que j’avais agi avec de bonnes intentions, songeai-je. Alors, je sursautai, remarquant le silence et je m’empressai de dire :

— Je le jure !

J’entendis l’écho de ma réponse résonner dans la chapelle et je grimaçai, tandis qu’un large sourire moqueur se dessinait sur le visage de Lénissu. Mon oncle semblait se remettre de sa mauvaise humeur, observai-je, en m’empourprant.

— Jures-tu de toujours agir dans l’intérêt de la confrérie et jamais à son détriment ?

Lénissu avait-il juré la même chose lorsque le Nohistra de Dumblor l’avait nommé Ombreux ?, me demandai-je, curieuse, en lui jetant un coup d’œil.

— Je le jure —dis-je plus calmement.

Deybris Lorent s’agenouilla devant moi. Ses cheveux touffus et bouclés lui donnaient un air comique.

— Shaedra Hareldyn —tonna-t-il—. Bienvenue à la confrérie, ma sœur.

Il épingla le symbole des Ombreux sur ma cape et il me tendit une dague magnifique. Suivant l’exemple d’Ujiraka, je la pris à deux mains en un geste respectueux.

— Donnons la bienvenue aux nouveaux initiés ! —s’écria le Nohistra en se redressant.

Ujiraka et les autres Ombreux se levèrent et je les imitai. Wanli s’approcha pour me tendre la coupe de vin et je bus une timide gorgée avant de la passer à mon compagnon, qui but avec moins de retenue, provoquant des commentaires railleurs. Dès que l’on me laissa tranquille et que tous commencèrent à quitter la chapelle, je me précipitai vers Lénissu, qui m’attendait patiemment dans le cercle de l’autel, absorbé dans ses pensées.

— Lénissu… —murmurai-je. Ma voix se brisa—. Je suis désolée. Je…

Je le vis ouvrir les bras et je me précipitai vers lui. Au lieu de me donner de petites tapes sur l’épaule comme d’habitude, Lénissu m’embrassa avec force.

— C’est moi qui dois te demander pardon, Shaedra —répliqua-t-il doucement—. Je me suis rendu compte à quel point j’ai été stupide et combien je t’aime… —Il s’écarta et me regarda avec des yeux violets brillants—. Je n’aurais jamais dû te mettre en danger de cette façon avec mes délires de vengeance.

Je le regardai fixement.

— De vengeance ?

Lénissu grimaça et tourna le regard vers sa poche, de laquelle il sortit un collier noir orné de pierres bleues. J’expirai en le reconnaissant. C’était le collier que Lénissu avait gardé dans la boîte de tranmur. Je me souvenais que, lorsqu’il l’avait emporté, il m’avait dit qu’il avait appartenu à un Ombreux.

— J’aimerais… que tu le portes —déclara-t-il.

Et sans prévenir, il leva les mains et me passa la chaîne autour du cou. Je l’examinai d’une main curieuse. Le métal avait l’air résistant et était entouré d’énergies. Je jetai un regard interrogateur à Lénissu et il m’expliqua :

— Il a appartenu à une Ombreuse de Dumblor qui est morte depuis des années. Son nom était Kaléna Delawnendel. J’aimerais que tu le portes —répéta-t-il.

Sans grande difficulté, je compris que Kaléna n’était autre que la femme dont m’avait parlé Wanli quelques jours auparavant. Kaléna Delawnendel. En me donnant le collier, prétendait-il s’éloigner de son passé et l’oublier ?, me demandai-je. Je serrai les mains de Lénissu avec force, devinant son agitation.

— Cette fameuse vengeance a un rapport avec elle, n’est-ce pas ? —demandai-je.

Lénissu haussa les épaules.

— Peut-être. —En remarquant ma moue, il ajouta— : Peut-être que je te raconterai toute l’histoire, un jour. Mais, tout de suite, je crois que ce n’est pas le meilleur moment pour de longues histoires tragiques. —Il inclina la tête et sourit—. Alors, comment te sens-tu maintenant que tu es une Ombreuse ?

Son changement de ton me laissa perplexe.

— Boh… À vrai dire, pas très différente.

— Ah ! Eh bien, je t’assure que, moi, à ton âge, j’étais encore plus euphorique que cet Ujiraka, pensant que j’allais dévorer le monde. Tu vois comme je me suis amélioré avec l’âge —fit-il, railleur.

Je lui rendis son sourire moqueur, mais je repris aussitôt mon sérieux.

— Alors… tu n’es pas fâché avec moi si j’ai passé un accord avec Deybris Lorent ? —demandai-je.

Lénissu expira.

— Je ne peux pas nier que tu as réussi à gâcher tous mes plans, ma nièce. —Mon visage s’assombrit et je fis une moue coupable—. Mais, en y réfléchissant bien, ce n’est pas si grave. Je dirai même plus, tu m’as probablement sauvé la vie. Mes plans commençaient à être trop ambitieux et idéalistes : je n’aurais jamais dû essayer d’accuser les Nohistras par la voie légale. Je te dis donc : merci —déclara-t-il, en souriant.

Un profond soulagement m’envahit.

— Cependant —ajouta Lénissu—, l’accord ne me convainc pas totalement.

J’arquai un sourcil.

— Tu fais allusion au fait que je sois devenue une Ombreuse ou au fait que tu vas devoir détruire cette boîte ?

Lénissu roula les yeux, amusé.

— Personne ne veut voir détruire cette boîte —m’assura-t-il—. Elle contient trop d’informations pour qu’on veuille l’éliminer. Ce sont des années de travail —affirma-t-il sur un ton fier qui me rappela légèrement celui de Syu—. Et cela n’a rien à voir non plus avec ton initiation comme Ombreuse. Après tout, c’est le destin des Hareldyn —plaisanta-t-il—. Non, la seule chose qui me dérange vraiment, c’est que Deybris Lorent t’ait prise comme pupille. —J’arquai un sourcil, étonnée, et il laissa échapper un bref éclat de rire—. À voir ta tête, j’en déduis que tu ne sais rien sur les pupilles des Ombreux.

— Euh… —hésitai-je—. À vrai dire, non. Être pupille, ce n’est pas bien ?

— En fait —il se racla la gorge—, je sais bien que l’argent n’est pas tout, mais je sais que, pour Deybris Lorent, il a une certaine importance. Je vais t’expliquer brièvement. Selon la loi de la confrérie, les pupilles héritent un quart des richesses de leurs tuteurs lorsque ceux-ci meurent.

Je le contemplai, abasourdie.

— Oh. Tu veux dire… que Deybris Lorent devrait me laisser un quart de ses possessions en mourant ?

Lénissu acquiesça.

— Mais ce n’est pas tout. En contrepartie, tous les biens des pupilles appartiennent aussi au tuteur. C’est incroyable que Wanli ne t’ait pas expliqué cela —souffla-t-il.

Je me frottai la joue.

— Mes biens —prononçai-je. Et je laissai échapper un rire sarcastique—. Quels biens ? —demandai-je— Mes bottes, peut-être ? Mon sac orange qui est resté prisonnier du Glacier des Ténèbres ?

Tout ceci me paraissait franchement ridicule. Lénissu roula les yeux.

— Effectivement, tout de suite, tu n’es pas spécialement riche —plaisanta-t-il—. Mais cela pourrait changer du jour au lendemain. Grâce à Derkot Neebensha.

Je sursautai.

— Derkot Neebensha ? Le Nohistra de Dumblor ? Et… qu’est-ce que j’ai à voir avec lui, exactement ? —m’enquis-je, un peu perdue.

Lénissu passa une main pensive sur son menton.

— Il se trouve qu’une part de son immense fortune te reviendra directement quand il mourra.

Les paroles de Lénissu me laissèrent bouche bée.

— Euh… je n’arrive pas à comprendre —avouai-je—. Je ne suis pas sa pupille. Toi…

— J’ai passé un accord avec lui —expliqua tranquillement mon oncle—. Cela fait longtemps que j’ai renoncé à mon droit de pupille, mais, lorsque l’automne dernier il m’a proposé de renégocier, nous avons accordé qu’il remettrait le quart de ses richesses à toi et à Murry et Laygra, au lieu de me le remettre à moi. Je ne sais pas pourquoi, je ne serais pas étonné que Deybris l’ait appris : il apprend toujours tout. Et je suppose qu’Ergert a quelque chose à voir avec ça.

Je secouai la tête, étourdie.

— Deybris prétend donc s’emparer de ces biens. Mais je ne comprends pas. Derkot Neebensha est encore en vie.

Lénissu sourit largement.

— Et pour un bon moment, s’il réussit réellement à se transformer en nakrus —approuva-t-il—. Toutefois, Deybris est convaincu que sa santé empire et que ses sortilèges de nécromancie ne feront qu’accélérer sa mort. —Il fronça les sourcils—. Tu vois quel tuteur tu as trouvé, Shaedra. Mais celui que j’avais n’était pas précisément un ange non plus —commenta-t-il avec un sourire en coin et il fit une moue en ajoutant, un éclat étrange dans les yeux— : Mais, incroyablement, il m’aime comme un fils, envers et contre tout…

J’arquai un sourcil et je réfléchis quelques instants.

— Mais si Derkot ne meurt pas…

— Alors Deybris aura gagné une pupille formidable —conclut Lénissu.

Je levai les yeux au ciel.

— Pas si formidable que ça, oncle Lénissu. Si tu savais toutes les bêtises que j’ai faites en ton absence.

Lénissu leva l’index.

— C’est vrai. Wanli m’a dit que tu avais disparu pendant plusieurs mois et que tu étais revenue dans une diligence provenant de Mirléria. Laisse-moi deviner, tu as rencontré Shakel Borris et, ensemble, vous avez sauvé la vie d’une princesse en péril.

Je lui adressai un sourire espiègle.

— Presque.

— Oh —dit-il, en arquant un sourcil—. Tu ne l’as sauvée qu’à moitié ?

Je soufflai et je fis un geste vague.

— Penses-tu. Je suis allée libérer Aléria et Akyn sur l’Île Boiteuse.

Mon oncle resta un moment interdit, puis il siffla entre ses dents.

— Tu es sérieuse ? Et ils sont en vie ?

Je roulai les yeux.

— Qu’est-ce que tu crois ? Je suis une héroïne —répliquai-je—. Bien sûr qu’ils sont en vie. Mais… —je souris largement— on ne peut pas dire que ce soit exactement grâce à moi.