Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 9: Obscurités.

13 L’assassin des confréries

Les nuages occultaient presque complètement la lumière des astres nocturnes. Il avait de nouveau plu ce jour-là et les rues de la capitale étaient relativement silencieuses.

— Je n’arrive pas trop à comprendre ton plan —murmura Spaw, accroupi auprès de moi.

Nous nous étions introduits dans le jardin du Nohistra d’Aefna et, à présent, nous nous occupions d’observer le terrain.

— C’est simple —répondis-je—. J’entre seule dans la chambre du Nohistra et j’essaie de parvenir à un accord avec lui.

— Que tu entres seule, ça, j’avais compris —grommela Spaw, les sourcils froncés. Et il leva une main avant que je lui répète que je ne voulais pas qu’il soit mêlé à des histoires qui ne le concernaient pas—. C’est bon. Tu m’as expliqué pour la boîte, les preuves et tout ça, mais tu ne m’as pas parlé de cet accord que tu as planifié. Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression que le Nohistra est en meilleure position que toi pour négocier et qu’il ne va pas accepter tes conditions, quelles qu’elles soient. Je me trompe ?

— Ne sois pas fataliste —répliquai-je, en chuchotant—. La seule chose que veut le Nohistra d’Aefna, c’est détruire les preuves. Je suis sûre qu’en réalité, il ne veut pas tuer Lénissu. Je n’ai qu’à le convaincre que Lénissu ne va pas lui causer de problèmes. En plus, le Nohistra est le père de Manchow. Et Manchow est une personne ouverte. Il faut espérer que son père l’est aussi.

Spaw me contempla, sceptique.

— Ce père si ouvert a envoyé son fils dans les Souterrains sans trop se soucier de son bien-être.

Je me raclai la gorge.

— Laisse-moi faire, je suis sûre de pouvoir tout arranger de façon pacifique.

Spaw leva l’index comme pour faire une remarque, mais il finit simplement par demander :

— Qu’est-ce que tu vas lui dire ?

Je me mordis la lèvre, indécise. Spaw poussa un grognement silencieux.

— Si tu vas le convaincre de quelque chose, tu dois savoir clairement ce que tu vas lui dire. Tu ne peux pas improviser sur le moment. Nous devons avoir un plan précis. Sinon, ton plan échouera —conclut-il.

Je fis non de la tête.

— Je sais ce que je vais lui dire. En plus, je pense utiliser ceci pour le persuader —fis-je, en sortant ma dague. La pointe de l’arme brilla sous la lumière de la Lune.

Spaw secoua la tête, sans paraître le moindrement du monde impressionné.

— Tu ne sais pas être convaincante. Il verra tout de suite que tu n’es pas capable de le tuer.

J’hésitai.

— Qui dit que je n’en serais pas capable… ? —Je soupirai sous son regard désabusé—. D’accord, mais, lui, il ne me connaît pas. Je pourrais être une assassine professionnelle. Avec un peu de théâtre, je crois que cela peut marcher.

Spaw laissa échapper un rire silencieux.

— Vraiment, je ne sais pas comment tu as survécu toutes ces années. Le théâtre ne suffit pas, Shaedra. Si quelqu’un menace avec une dague, il doit être sûr d’être capable de l’utiliser. Je te le répète : laisse-moi entrer avec toi, et je me chargerai de le persuader. Parfois, je peux réussir à être très convaincant.

Un frisson me parcourut en entendant son ton presque pervers.

“On dirait un sicaire”, marmonnai-je.

Syu, appréhensif, prit une mèche de mes cheveux. Je réfléchis quelques secondes et je laissai échapper un soupir.

— C’est bon —fis-je, résignée—. Mais ne te laisse pas emporter par tes impulsions, je te connais.

— Moi ? J’agis toujours avec assez de calme quand je travaille —m’assura-t-il.

Je frémis de nouveau en l’entendant parler avec une telle désinvolture.

— Ton travail consiste aussi à ça ? —demandai-je dans un murmure presque inaudible—. À convaincre les gens par la force ?

Spaw haussa les épaules.

— On ne m’a engagé que deux fois pour ce genre de travail. Et, les deux fois, je n’ai pas versé une seule goutte de sang. Enfin, presque —rectifia-t-il, en se souvenant.

Je soufflai, mais je me levai.

— Avant tout, nous devons parvenir jusqu’à sa chambre sans que personne ne nous voie. Et j’ai l’impression que cela ne va pas être facile du tout.

Quoique, cela ne pouvait probablement pas être plus difficile que d’entrer dans le jardin, pensai-je avec optimisme. Spaw se leva et dissimula de nouveau son visage sous sa capuche. En silence, nous avançâmes tous deux entre les arbustes jusqu’à la demeure de Deybris Lorent.

* * *

Atteindre les murs de l’édifice s’avéra déjà problématique. Une large allée de cailloux entourait la majestueuse demeure et, de temps en temps, elle était empruntée par quelque vigile montant la garde ou par quelque autre Ombreux. Il semblait que ces confrères vivaient plus de nuit que de jour… J’examinai les lumières de la Lune et de la Gemme et je me demandai quelle sorte de sortilège harmonique nous dissimulerait le mieux. Je passai plusieurs minutes à réfléchir ; alors, Spaw me regarda avec impatience et fit un geste, signalant l’édifice. À ce moment, la voie était libre. Un peu tremblante, je lançai le sortilège et je me concentrai pour le maintenir tandis que nous nous précipitions hors d’un buisson. Nous nous réfugiâmes dans la pénombre du mur et je tirai Spaw par la manche pour qu’il s’immobilise : une ombre venait d’apparaître à l’angle. Je perfectionnai mon sortilège du mieux que je pus et nous attendîmes, retenant notre souffle. La silhouette passa tranquillement devant nous et disparut un peu plus loin par une porte, en silence. Le démon secoua la tête, peut-être étonné qu’elle ne nous ait pas vus.

J’esquissai un sourire et me redressai. J’examinai le mur, tâtonnant avec mes griffes et j’approuvai. Deux mètres plus haut, se trouvait un balcon. Je grimpai et l’atteignis avec agilité, puis je jetai un coup d’œil vers le bas. Spaw essayait de me suivre, et il se débrouillait bien pour quelqu’un qui n’avait pas de griffes. Il était presque à hauteur du balcon, lorsque je le vis déraper. J’attrapai sa main et je le tirai vers moi, avec difficulté. Dès que l’humain retomba sur le balcon, en soufflant, j’élargis les ombres harmoniques pour le dissimuler lui aussi.

Nous grimpâmes et sautâmes d’un balcon à un autre, cherchant la chambre du Nohistra ; alors, Spaw soupira.

— Si nous entrions et nous cherchions à l’intérieur, qu’en penses-tu ? —me chuchota-t-il à l’oreille—. Je préfère être surpris par les Ombreux dans un couloir plutôt que de mourir d’une chute.

Après un bref instant d’hésitation, j’approuvai de la tête. De toutes façons, nous ne pourrions pas redescendre par le mur : ç’aurait été se condamner à une chute mortelle certaine. En plus, c’était déjà incroyable que personne ne nous ait encore vus : si la chance nous accompagnait, qui sait si nous ne parviendrions pas réellement jusqu’aux appartements du Nohistra sans toute une troupe d’Ombreux à nos trousses.

“Nous courons comme des gawalts”, m’assura Syu pour me tranquilliser.

Je fis une grimace.

“Le problème, c’est que pour courir, il faut avoir un chemin par où passer.”

Syu tomba d’accord avec moi. Je regardai prudemment vers le bas. Nous nous trouvions au deuxième étage, sur un long balcon. Et s’il s’avérait qu’il donnait sur la chambre du Nohistra ?, me demandai-je, avec espoir. Alors, j’observai avec un certain étonnement que Spaw sortait une sorte de crochet en métal et qu’il s’approchait d’une des portes. Je m’empressai de le suivre pour le protéger avec mon sortilège harmonique. Quelques minutes plus tard, nous étions dans la demeure du Nohistra, dans une sorte de grand salon plongé dans la pénombre.

Sur nos gardes, nous sortîmes de la pièce, prêts à nous précipiter sur le premier Ombreux qui nous découvrirait. Mais, étonnamment, il n’y avait personne dans le couloir. Vu l’agitation qui régnait à l’extérieur, cela me parut étrange. J’entendis alors une rumeur de voix assez proches. Spaw et moi, nous nous consultâmes du regard avant de nous rapprocher de la porte d’où semblait provenir le son, mais celui-ci nous parvenait étouffé et assourdi. Après quelques secondes d’indécision, nous continuâmes à avancer, jusqu’à ce qu’un bruit de pas légers nous arrête brusquement.

Nous courûmes vers le salon et nous poussâmes précipitamment le battant. Les pas rapides passèrent dans le couloir et l’on entendit frapper à une porte voisine.

— Deybris, Deybris ! —Au ton pressant de cette voix, on devinait un caractère d’urgence.

On entendit le grincement d’une porte qui s’ouvre.

— Que se passe-t-il, Dyara ?

— Désolée de te réveiller, mais j’ai des nouvelles sur l’endroit où se trouve la boîte —déclara l’Ombreuse—. Apparemment, Lénissu Hareldyn l’a cachée dans la partie sud de la Forêt de Belyac.

— Hmm. Et d’où tiens-tu cette information ? —demanda celui qui, sans l’ombre d’un doute, devait être le Nohistra d’Aefna.

Spaw et moi, cachés derrière la porte, nous écoutions presque sans respirer.

— Wanli a tout révélé —répondit Dyara—. J’ai eu du mal à lui délier la langue, mais, finalement, elle a chanté. Le problème, c’est qu’elle ne sait pas exactement où la boîte est cachée.

— Alors, ce n’est pas elle, la personne dont parle cette lettre —déduisit le Nohistra—. Mmpf. Enfin, petit à petit tout s’arrange. Et notre Lénissu ?

— Toujours disparu —soupira l’Ombreuse.

— Hmm. Je suis sûr que nous finirons par le trouver. Bien, Dyara. Libère Wanli. J’espère que tu ne l’as pas trop tourmentée.

— Seulement verbalement —assura Dyara.

— Ah ! Bien, bien. Dis-lui que j’aimerais déjeuner avec elle ce matin. Cette jeune femme a besoin que quelqu’un la remette sur le droit chemin. Et, s’il te plaît, dis à Jildari de partir avant l’aube pour Belyac avec dix compagnons. Qu’il n’oublie pas d’avertir Chishia qu’il va explorer la zone sud du bois. Et rappelle-lui qu’il ne doit pas me décevoir cette fois.

On entendit des pas qui s’éloignaient, puis s’arrêtaient.

— Deybris ?

— Hmm ?

— Et la nièce de Lénissu ? Vous l’avez enfin trouvée ?

— Hein ? Oh, non. Mais, sachant qu’elle a du sang d’Hareldyn, ce n’est pas étonnant —fit le Nohistra, une pointe moqueuse dans la voix—. Bon travail, Dyara.

— Bonne nuit —répondit l’Ombreuse, avant de s’éloigner pour de bon.

Je reculai de quelques pas dans le salon, profondément soulagée. Lénissu était toujours en fuite… La porte s’ouvrit brusquement et toutes mes pensées s’envolèrent. Avec rapidité, je me glissai sous une sorte de grand banc couvert de coussins. Un coup sec résonna lorsque Frundis heurta le sol et je blêmis, me demandant si je n’aurais pas mieux fait de me précipiter directement sur le Nohistra. Je cherchai Spaw du regard, mais, depuis ma perspective, je ne pus rien voir d’autre que des bottes entrant tranquillement dans la pièce tandis que celle-ci s’éclairait vivement.

Le Nohistra s’assit dans un fauteuil, il alluma tranquillement sa pipe et déplia devant ses yeux un long parchemin. Je l’observais à travers les franges qui ornaient le banc, de plus en plus nerveuse. Comment sortir de ma cachette et agir suffisamment vite pour que l’Ombreux n’ait pas le temps de crier ou de sortir quelque arme dissimulée ? Je réprimai un soupir et j’essayai d’être positive : nous avions réussi à nous introduire dans la même pièce que le Nohistra et celui-ci était seul. On pouvait appeler cela de la chance. Il me suffisait d’en avoir un peu plus, décidai-je.

Je pris mon courage à deux mains, je sortis en roulant de sous le banc, je bondis et j’interrompis l’élan du Nohistra avec le bâton, lui donnant un coup pour le forcer à s’asseoir de nouveau dans son fauteuil.

— Ne bougez pas —sifflai-je.

J’entendis une porte se fermer et je vis du coin de l’œil Spaw jouer avec sa dague rouge avec une maîtrise et un éclat malveillant dans les yeux qui me firent blêmir d’épouvante. Le Nohistra nous observait, estomaqué.

— Bonne nuit —prononça Spaw—. Si tu cries, tu es mort. C’est bien clair ?

Deybris Lorent acquiesça, avalant difficilement sa salive.

— Qui êtes-vous ? —demanda-t-il tout bas.

— Nous voulons seulement négocier —fis-je—. Nous voulons que vous laissiez Lénissu tranquille.

Un éclair de compréhension passa dans les yeux du Nohistra.

— Tu es… la nièce de Lénissu, n’est-ce pas ? Oui, bien sûr —ajouta-t-il. Son regard se posa sur Frundis, puis sur Syu et, finalement, il sembla brusquement se calmer—. Je suis content que tu sois venue. Même si c’est avec ces manières si peu civilisées.

Je fronçai les sourcils et je l’examinai en détail. Il ressemblait beaucoup à Manchow, avec ces cheveux châtains et bouclés et ce visage rond… mais un éclat rusé dans ses yeux sombres me rappela que cette même personne avait été capable d’envoyer son propre fils dans les Souterrains “pour qu’il apprenne à s’endurcir” d’après Manchow.

— Alors, tu es donc venue négocier ? —reprit le Nohistra, tout en me scrutant avec la même attention. Méfiante, je continuai à pointer Frundis sur sa poitrine, le clouant sur son siège.

— Exact —répondis-je—. Si j’ai bien compris toute cette histoire, vous voulez détruire des preuves que détient Lénissu contre vous. J’ignore totalement en quoi consistent ces preuves et ça m’est égal. Je suis prête à vous aider à les détruire si vous laissez Lénissu tranquille pour toujours et que vous le renvoyez de la confrérie des Ombreux.

Spaw me regarda, incrédule. Le Nohistra ouvrit grand les yeux et esquissa un sourire.

— Le renvoyer de la confrérie ? Ceci n’est pas en mon pouvoir, ma chérie. Seul le Nohistra de Dumblor peut le faire. C’est lui, son « parrain ». Mais je dois admettre que ta proposition montre tes bonnes intentions. Je suppose que c’est parce que tu aimes ton oncle. Agir par amour est digne de respect. En tout cas, je te félicite d’avoir réussi à entrer dans ma demeure sans que personne ne te voie.

Je secouai la tête.

— Alors ? —fis-je, impatiente—. Que dites-vous ? Je vous promets de trouver cette boîte et de la détruire et, en échange, vous… et les autres Nohistras impliqués, vous vous engagez à oublier cette histoire. Et vous laissez Lénissu en vie.

Deybris, malgré sa situation quelque peu embarrassante, s’esclaffa.

— Mon intention, en théorie, n’était pas de tuer Lénissu ; loin de moi, une telle atrocité. —Le Nohistra sourit. Cependant, son expression me fit douter de sa sincérité—. Je dirais même que Lénissu est un grand Ombreux, comme tu dois le savoir. Un peu têtu, il est vrai, mais, entre les Nohistras d’Ajensoldra et d’Éshingra, nous nous l’arrachons dès que nous voulons choisir un capitaine digne de ce nom pour une mission importante. Non, définitivement, Lénissu est trop bon pour risquer de le perdre pour de simples papiers contenant quelques preuves. —Il sourit de nouveau—. Et je commence à me rendre compte que sa jeune nièce partage son même talent. Et ses mêmes faiblesses —ajouta-t-il, avec une étrange lueur dans ses pupilles noires—. Franchement, je crois que nous avons commencé notre relation du mauvais pied. Asseyez-vous. Je ne vais pas crier et je vous promets que je vous laisserai repartir librement sans qu’aucun Ombreux ne vous coupe le passage. Parole d’Ombreux.

Je haussai les épaules : cela ne servait à rien de le menacer constamment avec Frundis. Je reculai de quelques pas et je m’assis lentement dans l’autre fauteuil sans écarter les yeux du visage pâle de Deybris Lorent. Spaw demeura debout, une main dans sa poche, l’autre tenant sa dague avec désinvolture. Malgré son calme, je devinai qu’il s’attendait, comme moi, à ce qu’à tout moment le Nohistra nous joue quelque mauvais tour. Cependant, pour l’instant, mes intentions diplomatiques fonctionnaient mieux que je ne l’aurais imaginé.

— Si vous n’avez pas l’intention de tuer Lénissu —dis-je posément—, que pensez-vous faire pour le convaincre de taire tout ce qu’il sait ?

Deybris reprit tranquillement sa pipe et la replaça entre ses lèvres. Il joignit les mains, croisa les jambes et répondit :

— À l’évidence, le récompenser pour tous ses services rendus. Ma première intention était que Derkot Neebensha, le Nohistra de Dumblor, se charge de le réfréner, mais visiblement Derkot est trop occupé par sa « transformation » pour assumer ses obligations et prendre soin de ses brebis égarées. —Un rictus se dessina sur son visage et je frémis, tout en sachant qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il soit au courant de la transformation, déjà partielle, de Derkot en nakrus… Deybris laissa échapper un nuage blanc de sa pipe et poursuivit— : Comme je le disais, j’ai l’intention de récompenser Lénissu afin qu’il cesse de se compliquer la vie et d’être à l’affût des moindres affaires troubles de ma demeure.

— Quel genre de récompense ? —m’enquis-je, avec une moue dubitative—. Une malle remplie de kétales ? Ou bien un voyage aux enfers ?

Le Nohistra leva les yeux au ciel.

— J’ignore ce que Lénissu a bien pu te raconter sur les Ombreux, mais je t’assure que son opinion est très subjective, vu que, malheureusement, il a dû supporter plus d’un ennui à cause de la confrérie. Mais il ne peut pas nier que nous lui avons également facilité la vie des dizaines de fois. Le cas est que j’ai déjà tenté d’arranger le problème avec ton oncle et, il y a un an, je lui ai fait une offre généreuse : le pourvoir pour le restant de ses jours s’il acceptait d’oublier ses démarches indiscrètes. Et je lui ai même proposé de te faire entrer dans la confrérie. —Quoique je sache déjà tout cela, je me sentis pâlir—. Et je lui ai même promis de m’occuper de ton frère et de ta sœur afin qu’ils puissent vivre tranquillement. Tu te rends compte. Certains Ombreux me laissent à charge tous leurs enfants et Lénissu ne veut même pas me laisser une nièce —fit-il, avec un sourire théâtral.

Je soufflai, déconcertée.

— Il a refusé, visiblement —observai-je.

— Incroyable, n’est-ce pas ? —répliqua-t-il.

À vrai dire, l’offre du Nohistra me semblait vraiment généreuse ; mais bien sûr, en l’acceptant, Lénissu nous aurait tous enchaînés à la confrérie des Ombreux et je comprenais que ceci, quoique bénéfique d’un côté, pouvait avoir ses inconvénients.

— Toutefois —poursuivit le Nohistra—, l’offre tient toujours. Et je suis prêt à renégocier à la hausse si tu acceptes ta part du marché.

Je fronçai les sourcils.

— Quelle part du marché ?

— Celle d’entrer dans la confrérie, bien sûr. Mais pas comme n’importe quelle Ombreuse —ajouta-t-il—. Tu serais ma pupille. Comme l’a été autrefois Lénissu pour le Nohistra de Dumblor. J’ai pensé que ce serait une bonne façon de calmer Lénissu, en forçant un peu les choses. Il ne veut pas que tu entres dans la confrérie et il doit avoir ses raisons, même si elles ne sont pas tout à fait raisonnables, mais, s’il continue à refuser mon offre, je n’aurai effectivement pas d’autre alternative que de lui offrir un voyage aux enfers, comme tu dis. Et, ayant d’autres options beaucoup plus attrayantes, vraiment, je ne comprends pas comment il peut être aussi obstiné —soupira-t-il.

Deybris Lorent parlait avec un tel calme et une telle persuasion que je le regardai un moment, confuse. À sa façon d’exposer les choses, il semblait que la seule solution à tous les problèmes était que j’accepte de devenir une Ombreuse et que j’essaie de convaincre Lénissu de se retirer silencieusement avec une bonne pension. Sa logique me paraissait raisonnable et, étant donné le pouvoir des Ombreux, je ne pouvais espérer que Deybris soit plus clément. Pourtant, certains détails me laissaient perplexes.

— On dirait que tu as avalé ta langue, ma chérie.

Je me raclai la gorge et je le regardai, les yeux plissés.

— J’ai deux questions —dis-je—. De quoi Lénissu accuse-t-il les Nohistras ? Et pourquoi diables insistez-vous tant pour que je devienne une Ombreuse ?

— Ma pupille —rectifia aimablement Deybris Lorent—. Eh bien, il est difficile de répondre à la première question, surtout si l’on considère que tu n’es pas encore une Ombreuse et, par conséquent, je ne peux te révéler les secrets de la confrérie, et encore moins ceux des autres Nohistras. De plus, nous ignorons totalement où se trouve la boîte avec les preuves, de sorte que nous ne savons pas avec certitude de quoi nous accuse Lénissu. —Il aspira une bouffée de sa pipe, et ajouta— : Je veux que tu saches que la confrérie des Ombreux n’est pas spécialement une organisation caritative et ses membres accomplissent des tâches financées parfois par des particuliers. Tous les actes des Ombreux ne sont pas imputables à leurs dirigeants, qui s’occupent principalement de maintenir l’ordre et l’unité.

J’arquai un sourcil.

— L’unité —répétai-je—. Vous tergiversez beaucoup, Deybris Lorent. J’ai entendu dire que l’on vous accusait d’avoir passé des accords avec des bandes d’assassins.

Je remarquai que Spaw haussait un sourcil et je me souvins que j’avais oublié de lui raconter ce détail. Mon insinuation sembla amuser le Nohistra.

— Tu ne peux pas fonder ton jugement sur de simples rumeurs, jeune terniane. De toutes façons, je te l’ai déjà dit : les Ombreux sont une confrérie très décentralisée. Il se peut qu’un Nohistra ait engagé des assassins, mais je te promets que, moi, je ne l’ai jamais fait. Je préfèrerais renoncer à mon poste —affirma-t-il.

Son ton apparemment sincère ne me convainquit pas, mais je n’insistai pas et je l’interrogeai sur quelque chose qui m’avait toujours intriguée.

— Pourquoi mon oncle s’efforce-t-il tant d’attaquer sa propre confrérie ? —demandai-je.

J’observai un léger haussement d’épaules.

— On pourrait croire que quelqu’un l’a engagé —commenta le Nohistra, écartant la pipe de ses lèvres—. Mais comment savoir. Peut-être qu’il s’agit d’un étrange passe-temps —dit-il en souriant—. J’admets que je suis curieux de connaître ces preuves si bien cachées. Ton oncle est intelligent, mais il a aussi une incroyable habileté pour se retrouver mêlé à toutes sortes d’histoires. Il doit connaître mille vérités dont je ne sais rien. Or je suis quelqu’un d’assez curieux.

Disons plutôt qu’il souhaitait avant tout détruire les preuves qui, dans cette fameuse boîte, seraient susceptibles de le mettre en cause, pensai-je ironique.

— Et ma deuxième question ? —demandai-je finalement. Le Nohistra haussa les sourcils et je précisai— : Pourquoi souhaitez-vous autant que je fasse partie de la confrérie ? D’accord, Lénissu se laisserait peut-être convaincre plus facilement pour détruire les preuves, mais je ne suis pas sûre de bien comprendre…

Le Nohistra se pencha en avant, me fixant attentivement du regard.

— Tu es le portrait craché de Lénissu. En version féminine, bien sûr —déclara-t-il, et je roulai les yeux—. Si tu possèdes le même talent que lui, comme je le crois, tu pourrais être une grande Ombreuse. Tu es pagodiste et har-kariste. Et j’ai entendu parler de tes vagabondages dans le monde. Tu as parcouru l’est de la Terre Baie à treize ans seulement. Tu as réussi à te faire passer pour la Sauveuse d’une fillette qui est, semble-t-il, l’unique descendante des légendaires Klanez. Et j’ai entendu dire que tu coudoies non seulement certains nakrus, mais aussi des vampires. Une telle personne sait garder ses secrets jusqu’à la tombe —poursuivit-il, en esquissant un sourire—. Et si tu m’acceptes comme tuteur, je t’assure que, dans dix ans, tu vivras comme une reine dans quelque palais de Mirléria ou des Villes de Lorri-man sans te soucier de rien d’autre que du temps, de la bonne chère, des fêtes et de la belle vie.

Le Nohistra se rappuya dans son fauteuil, satisfait de son petit discours. Peut-être espérait-il réveiller en moi quelque lueur d’ambition, mais il échoua totalement. Toutefois, je ne pus m’empêcher d’admettre que, par ailleurs, les conditions du marché n’étaient pas si mauvaises si je me centrais sur l’objectif de sauver Lénissu de ce mauvais pas.

— Intéressant —fis-je, pour dire quelque chose et rompre le silence.

— Shaedra —intervint Spaw dans un souffle—. Ne me dis pas que tu penses accepter ?

Je lui jetai un coup d’œil. Le démon caressait sa dague, comme s’il avait envie de l’utiliser. Le Nohistra attendait ma réponse avec, sur le visage, l’expression de celui qui pense avoir déjà gagné.

Je soupirai. Que pouvais-je lui dire ? Accepter d’entrer dans la confrérie des Ombreux me semblait une folie. Je ne prétendais pas vivre comme une reine dans un palais, mais vivre tranquille, à Ato, auprès de mes êtres chers. La condition de l’Ombreux, même après son explication, me donnait l’impression qu’il cachait quelque chose. Si j’avais bien compris, être pupille du Nohistra d’Aefna n’était pas un honneur qui se donnait à n’importe qui, et je ne parvenais pas à comprendre toutes les raisons qui poussaient Deybris Lorent à « m’adopter ».

— Que me dis-tu ? —demanda finalement le Nohistra, après un long silence—. La vie de Lénissu contre la tienne comme Ombreuse. C’est un marché assez juste. Pour ne pas dire bénéfique pour tous. Et, comme je disais, j’aiderai ta sœur à trouver un travail de guérisseuse. À ce que je sais, c’est une passionnée des animaux.

J’écarquillai les yeux, un peu alarmée de voir tout ce qu’il savait sur ma famille.

— Ma sœur ? —murmurai-je—. Et mon frère ?

Durant un terrible instant, je pensai qu’il lui était arrivé un malheur. Les yeux du Nohistra brillèrent, amusés.

— Il y a quelques semaines, j’ai appris que ton frère, Murry Ucrinalm Hareldyn, était un Moine de la Lumière. Et je n’aide pas les Moines de la Lumière —expliqua-t-il.

Il me sourit, tandis que je le regardais, abasourdie. Murry, un Moine de la Lumière ? Mais quel était ce délire ?

— Alors, tu acceptes ? —insista le Nohistra.

Je perçus son impatience, mais je pris mon temps pour lui répondre. Spaw me regardait, se demandant sans doute, comme moi, si j’avais un autre choix que celui d’accepter. Lénissu ne pouvait échapper aux Ombreux très longtemps… D’un autre côté, ceci me rappelait trop l’épisode de la Fille-Dieu et mon sacrifice inutile. Et si j’acceptais le marché et que ma décision s’avérait être une erreur ? Le maître Dinyu disait toujours que la vie était une somme de bonnes et mauvaises décisions… Lénissu avait-il un meilleur plan ? Et dans ce cas… Alors, je pourrais toujours envoyer mon honneur frire des crapauds dans le fleuve et décliner l’offre du Nohistra ultérieurement, décidai-je. Après tout, j’étais convaincue que, si Lénissu me révélait tous les crimes de ce Nohistra, je n’aurais aucun remords si je lui manquais de respect.

Je levai la tête. À cet instant, le Nohistra d’Aefna laissait échapper une volute de fumée. Ses yeux m’observaient avec une évidente curiosité, attendant ma réponse.

— J’accepte le marché. —Et j’esquissai un sourire—. Avec une condition de plus. Trois souhaits que vous ne pourrez pas me refuser.

Comme les trois souhaits qu’un jour Dolgy Vranc nous avait réclamés à Akyn, Aléria et moi, pensai-je, amusée. Deybris Lorent eut un sourire en coin et se leva, en me tendant la main.

— Tant que ces souhaits sont raisonnables, j’accepte.

Sous le regard méditatif et un peu sombre de Spaw, je me levai et je serrai la main de l’Ombreux.