Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 9: Obscurités.

10 Flammes traîtresses

Wanli me guida au travers des ruelles étroites d’Aefna, faisant une infinité de détours pour rejoindre un grand édifice de plusieurs étages situé non loin de la colline du Sanctuaire. C’était une pension pour pèlerins et autres voyageurs, compris-je.

Évitant l’entrée principale, nous grimpâmes par le vieux toit des étables. Nous marchâmes prudemment entre des tuiles manquantes et des rafistolages de métal jusqu’à atteindre une fenêtre que venait d’ouvrir une silhouette à l’intérieur. Avec appréhension, je rentrai et je plissai les yeux, en essayant de m’habituer à l’obscurité.

— Vous en avez mis du temps —murmura une voix.

Wanli grogna et referma la fenêtre.

— Au début, je croyais qu’ils nous suivaient —s’excusa-t-elle.

J’arquai un sourcil et je vis enfin se profiler à la lumière de la Lune et de la Gemme les visages de Neldaru et de Keyshiem.

— Wanli… qu’est-ce qui t’arrive ? —demanda ce dernier, en voyant que l’elfe avançait un bras pressé contre son ventre.

Je m’empourprai et j’allais expliquer ce qui s’était passé quand l’elfe répondit, en se redressant :

— Je me suis cognée contre quelque chose. Rien de grave —assura-t-elle.

Je fus sur le point de protester, mais Wanli posa une main sur mon épaule, me sommant silencieusement de me taire. Était-ce si terrible d’avoir administré un coup de bâton à une amie ?, me demandai-je, rouge comme un dragon rouge. Heureusement, la chambre était trop sombre pour que l’on puisse voir la couleur de mon visage.

— Bon… Nous verrons si nous pouvons trouver un guérisseur —fit Keyshiem—. Les autres ont tous réussi à s’échapper avec à peine une égratignure. Cette fumée, ça a été un vrai miracle. C’est toi qui l’as invoquée, n’est-ce pas ? —me dit-il, très impressionné.

— Euh… Ce n’était pas une invocation —avouai-je—. C’étaient des magaras.

— Hum. En tout cas, tu as évité que nous versions du sang dans les rues, cette nuit —me félicita-t-il—. Cela aurait été problématique. Je suppose que tu dois avoir beaucoup de questions à nous poser. Comme nous à toi.

Je les regardai tous les trois, confuse.

— À moi ?

Keyshiem acquiesça et s’assit par terre, nous invitant à en faire autant.

— Nous savons que Lénissu travaillait de l’intérieur pour discréditer les Nohistras. Lui, il le niait, mais tous ses actes allaient dans ce sens. Et, de fait, certaines des preuves qu’il possède contre les Nohistras semblent réellement véridiques. Même certains Ombreux commencent à douter de la décence de leurs dirigeants. Et d’autres recherchent Lénissu, pas pour le tuer, comme le prétend le Nohistra d’Aefna, mais pour tirer profit de ces preuves qu’il a l’air d’avoir.

J’avalai de travers et je toussai.

— Le tuer ? —répétai-je faiblement.

L’humain haussa les épaules.

— Pour le moment, Lénissu est le seul à détenir ces preuves, supposément. Et certains veulent les détruire.

Je plissai les yeux.

— Supposément ? —répétai-je—. Alors, vous aussi, vous connaissez ces preuves.

Neldaru fit non de la tête. La Lune baignait de lumière son visage d’esnamro.

— Nous ne les connaissons pas. Lénissu n’a jamais rien voulu nous révéler.

— Pour nous protéger, à ce qu’il a dit —soupira amèrement Wanli.

Il y eut un bref silence. Alors comme ça, les amis Ombreux de Lénissu non plus ne connaissaient pas ses secrets si bien gardés. Je soupirai. Ce n’était pas étonnant, venant de Lénissu.

Keyshiem se racla la gorge.

— Par contre, nous avons des doutes sur si, toi, tu en sais davantage sur tout ça —déclara-t-il.

Je le regardai, perplexe.

— Moi ?

Les trois Ombreux rivèrent sur moi des yeux scrutateurs.

— Moi, je ne sais rien —me défendis-je—. Lénissu m’a laissé la lettre. Mais je ne l’ai pas lue.

Je remarquai un léger geste incrédule de la part de Keyshiem.

— Où as-tu laissé cette lettre ? —s’enquit Wanli.

Ses questions me rendaient de plus en plus nerveuse.

— Au… Cerf ailé —répondis-je—. Dans la boîte de Lénissu.

Un bref échange de regards me fit comprendre que je ne leur révélais rien.

— Comment expliques-tu que cette lettre se soit retrouvée entre les mains de Dansk Alguerbad ? —demanda Neldaru.

J’avalai difficilement ma salive, convaincue que tout ce qui était arrivé avec la lettre était dû à ma stupidité magistrale.

“Qui diables a bien pu sortir cette lettre de la boîte ?”, me lamentai-je en m’adressant à Syu.

Le singe me prit une mèche et se mit à la tresser pour se tranquilliser.

— Comment t’es-tu débrouillée pour que le Nohistra d’Ato voie cette maudite lettre ? —insista Keyshiem en voyant que je ne répondais pas.

Ses yeux humains me foudroyaient, exigeant une réponse. Je détournai le regard et je tentai de maîtriser ma voix.

— Je n’en sais rien —admis-je—. Je… je ne suis pas retournée à Ato depuis le début du mois de Saneige.

Et si j’avais emporté la lettre, peut-être aurait-elle terminé au fond de l’océan, complétai-je pour moi-même. Mais peut-être aurait-il mieux valu que personne ne la lise, vu que le contenu, quel qu’il soit, avait soulevé tant de passions…

— Ceci remonte à plusieurs mois —réfléchit Neldaru, interrompant mes pensées.

Tous trois m’observaient, avec impatience.

— Qu’as-tu fait durant tout ce temps ? —demanda Keyshiem.

Je compris ce qu’il insinuait et je secouai la tête.

— Mon absence d’Ato n’a rien à voir avec les Ombreux —assurai-je.

— Et avec quoi, alors ? —répliqua Wanli—. Comment veux-tu que nous te croyions, Shaedra ? —J’ouvris la bouche, sans savoir quoi dire, et elle poursuivit— : Tu dois nous dire toute la vérité. Nous ne savons pas avec certitude ce que contient cette fameuse lettre, mais Lénissu nous a assuré que, dedans, il donnait toutes les pistes pour qu’une autre personne puisse trouver les preuves s’il s’en donnait la peine. Il nous a aussi parlé d’un accord secret avec des confréries d’assassins. Dans cette affaire, le Djirash serait impliqué. Or le Djirash vit à Mirléria.

J’agrandis les yeux.

— Je ne le savais pas —répondis-je.

Keyshiem roula les yeux.

— Peut-être —concéda-t-il.

Je fronçai les sourcils, exaspérée par l’incrédulité des trois Ombreux.

— Demandez à Lénissu. Il vous dira que je ne sais rien —affirmai-je.

— Lénissu n’est pas à Aefna —repartit Wanli, la mine sombre—. Nous avons à peine eu le temps de parler avec lui. S’il était resté à Aefna, ils l’auraient trouvé depuis un moment.

Je me mordis la lèvre.

— Je croyais que vous travailliez avec lui —fis-je soudain.

Un éclat d’amusement passa dans les yeux de Keyshiem.

— Nous ? Nous sommes les anciens Chats Noirs, ma jolie. Bien sûr que nous travaillions avec Lénissu : c’était notre capitaine. Nous avons volé et fait de la contrebande dans les Hordes sous son commandement pendant des années. Nous étions tous jeunes, entraînés au vol et à l’espionnage. Sauf Neldaru —il sourit, mais il plissa aussitôt les yeux—. La seule chose qui nous manquait, c’étaient des principes : nous souhaitions seulement devenir riches. Lénissu, par contre, était différent. —Ses yeux me regardèrent fixement—. Depuis que je le connais, je n’ai jamais réussi à comprendre cet homme. Il avait d’autres prétentions qui allaient au-delà des désirs que peut avoir n’importe quel jeune. Peut-être est-ce parce qu’il a grandi dans les Souterrains et qu’il est devenu adulte avant l’âge. Comme je te le dis, Lénissu avait d’autres préoccupations. D’autres affaires dont il ne nous parlait pas.

— Comme chercher des preuves contre les Nohistras —compris-je.

— Par exemple —acquiesça l’humain.

— Mais, quels Nohistras ? —demandai-je, plus à moi-même qu’aux autres—. Pourquoi se compliquer la vie en les accusant ?

— Ça, c’est à lui qu’il faudra poser la question —répondit Wanli—. Mais, pour le moment, parlons de choses plus urgentes. Le Nohistra d’Aefna te recherche, sûrement parce qu’il croit que tu es complice des actes de Lénissu puisqu’on a trouvé la lettre dans l’auberge où tu vivais, ou parce qu’il croit que ta capture pourrait attirer Lénissu. Tu dois quitter Aefna rapidement.

Je méditai ses paroles et je secouai la tête.

— Et vous ? Ils vous recherchent aussi.

— Wanli ira avec toi —fit Keyshiem—. Moi, on ne m’a encore jamais attrapé et on ne m’attrapera pas de sitôt. De toutes façons, le Nohistra d’Aefna préfère faire croire à tout le monde que Lénissu n’a pas beaucoup d’appuis, et que la plupart de ceux qui le soutiennent ne sont pas des Ombreux. Il n’a aucun intérêt à échauffer les esprits. Quant à Neldaru… Il dirigera la fuite.

Je tordis la bouche en une moue sceptique.

— Vous croyez vraiment que le Nohistra d’Aefna cherche tant à me trouver, moi ? Il devrait davantage se préoccuper de capturer Lénissu, vous ne croyez pas ?

— Ça ne lui coûte rien d’envoyer une demi-douzaine d’Ombreux à ta recherche —assura Keyshiem—. En plus… Le Nohistra d’Aefna sait reconnaître les habiletés et les défauts de chacun. Et il connaît Lénissu. L’année dernière, quand il y a eu toute cette histoire de l’épée d’Alingar et l’accord avec les Ashar, le Nohistra d’Aefna a proposé à ton oncle qu’il…

— Keyshiem —le coupa Wanli, sur un ton d’avertissement—. Je ne crois pas que ce soit le moment d’entrer dans les détails.

— Ce ne sont pas des détails —répliqua l’humain.

— Qu’est-ce que le Nohistra a proposé à mon oncle ? —intervins-je, en me demandant si je voulais réellement le savoir.

L’elfe de la terre soupira et l’humain posa ses deux mains sur ses genoux.

— Il a dit que, s’il acceptait que tu rentres dans la confrérie, il oublierait toutes les trahisons de ton oncle contre les Ombreux. Bien sûr, ça, il l’a proposé avant que l’on découvre la lettre —ajouta-t-il, sur un ton léger.

Ses paroles me glacèrent.

— Cela n’a pas de sens —affirmai-je, la voix tremblante—. Pourquoi le Nohistra d’Aefna voudrait que je sois une Ombreuse ?

— Pour pouvoir mieux contrôler Lénissu, à l’évidence —répondit Neldaru—. Les opérations de Lénissu lui ont procuré beaucoup de richesses et de pouvoir pendant des années. Ironiquement, on pourrait presque dire que le Nohistra d’Aefna s’est maintenu en place en partie grâce à ton oncle. Mais, il lui a causé aussi beaucoup d’ennuis. Des tas d’ennuis. En te gardant, toi, sous son aile, Deybris Lorent prétendait freiner les recherches de Lénissu et le faire taire, bien sûr, avec des promesses.

J’acquiesçai de la tête, quoique je ne parvienne pas à tout comprendre.

— Et mon frère et ma sœur ? —laissai-je échapper.

Wanli, Keyshiem et Neldaru se regardèrent, surpris.

— Ton frère et ta sœur ?

— Lénissu ferait aussi n’importe quoi pour les sauver —raisonnai-je.

Ils demeurèrent en suspens quelques secondes, puis Keyshiem s’esclaffa.

— Alors comme ça, ton frère et sa sœur t’accompagnaient dans la diligence. Bon… rien ne me permet d’affirmer que le Nohistra soit au courant. Par curiosité, jusqu’à quel point connaissent-ils les agissements de ton oncle ?

Je haussai les épaules.

— Ils ne savent rien —mentis-je.

— Hum… Peut-être —prononça Keyshiem, en laissant comprendre qu’il ne parvenait pas à me croire.

Mais, moi non plus, je ne parvenais pas à me fier à lui.

— Espérons qu’ils quittent Aefna sans que le Nohistra l’apprenne —dit finalement Wanli—. En tout cas, il vaudra mieux que tu ne les revoies pas avant que tout cela se soit arrangé. Tu ne voudrais pas qu’eux aussi soient mêlés à cette histoire ? —ajouta-t-elle, en voyant mon expression contrariée.

Je soufflai.

— Où est Lénissu ? —demandai-je alors pour la deuxième fois. Et comme je savais qu’ils n’allaient pas me répondre, je passai directement à une autre question— : Finalement, il a réussi à récupérer Corde ?

— Lénissu est sain et sauf, et en lieu sûr —répliqua Neldaru—. C’est tout ce que tu as besoin de savoir pour le moment.

— Et l’épée d’Alingar est de nouveau entre ses mains, après un sauvetage épique —compléta Keyshiem—. Qui sait pour combien de temps —ajouta-t-il, moqueur.

— Bon, il est temps qu’on se bouge, Keyshiem —déclara Neldaru.

Il allait se lever, mais l’humain le retint d’un simple geste.

— Tu ne nous as pas encore raconté ton plan pour les faire sortir d’Aefna.

L’esnamro esquissa lentement un sourire.

— Faites-moi confiance.

* * *

Allongée sur le dos dans la chambre de la pension, je me lamentai intérieurement durant des heures, pensant combien la vie était absurde : à peine avais-je décidé de rentrer vivre tranquillement à Ato que les choses tournaient mal. L’aube se leva et le soleil se coucha, et je me demandais, par moments, ce que pouvaient bien faire Murry et Laygra et Aléria et Akyn… Je me demandais aussi ce que faisait Spaw. Je me souvenais encore de ma conversation avec le templier avant qu’il parte voir Lunawin. “Garde-toi de tomber dans un puits”, m’avait-il dit, en plaisantant. Ne m’avait-il pas affirmé à Mirléria que les saïjits avaient toujours compliqué la vie des démons ? À quel point tu avais raison, Spaw, pensai-je tristement. Si seulement j’avais mieux suivi les conseils de Zaïx.

— Ceci est pire qu’un puits —marmonnai-je soudain, en soupirant pour la énième fois.

— Tu as dit quelque chose ? —demanda Wanli, allongée à côté de moi.

— Non —grommelai-je. Et je soupirai de nouveau, me rendant compte que je me laissais emporter par la mauvaise humeur—. Comment vont tes côtes ? —demandai-je.

L’elfe de la terre cligna des paupières, comme pour finir de se réveiller.

— Mieux —assura-t-elle, mais, vu comme Wanli mentait allègrement, je ne pus savoir si elle le disait simplement pour me tranquilliser. Mes lèvres tremblèrent.

— Vraiment… Wanli, je…

— Shaedra —m’interrompit-elle avec impatience—. Je sais que tu regrettes de m’avoir frappée. Tu n’as pas besoin de me le répéter. En plus, ce n’est pas si grave. Les entraînements des Ombreux ne sont pas moins brutaux, je te l’assure.

Elle se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Au moins, maintenant, elle n’avançait pas toute courbée par la douleur, pensai-je, avec optimisme.

— La nuit est en train de tomber —observa l’elfe en écartant légèrement les épais rideaux.

— Tu crois que Neldaru nous fera partir cette nuit ? —m’enquis-je, en m’asseyant sur le lit.

L’elfe de la terre fit non de la tête et laissa retomber les rideaux.

— Je ne crois pas. Mais tant que personne ne sait que nous sommes là, nous ne sommes pas si pressées. Il nous fera probablement sortir dans quelques jours, ne t’inquiète pas. En plus, je ne crois pas qu’il nous fasse partir de nuit. Le Loup sort parfois de jour quand personne ne s’y attend —fit-elle, en souriant.

Je penchai la tête, curieuse.

— Pourquoi vous surnommez Neldaru, le Loup ?

Wanli s’assit doucement sur le lit et croisa les jambes.

— Eh bien. Lui, il ne m’a jamais raconté l’histoire, mais on dit qu’un jour, quand il était jeune, il a trouvé un louveteau blessé. Il l’a recueilli, il l’a soigné et adopté. On dit qu’ils allaient ensemble partout et que tous deux se comprenaient… —Elle marqua une pause et conclut— : C’est pour ça qu’on l’appelle le Loup.

Je souris en m’imaginant l’esnamro se promenant dans la campagne, un loup sur les talons.

— Qu’est-il arrivé au loup ? —demandai-je.

Wanli haussa les épaules.

— On dit qu’il est mort en sauvant la vie de Neldaru contre un squelette aveugle. Mais, comme je te le dis, ce ne sont que des rumeurs. Neldaru n’en parle jamais. Et il vaudra mieux que tu évites ce sujet avec lui —me prévint-elle.

— Je ne dirai rien —promis-je.

Nous continuâmes à bavarder tout bas et elle me raconta d’autres histoires sur les Ombreux. Elle me parla de la camaraderie de la confrérie et des différentes missions. Visiblement, elle essayait de me donner une image moins négative des Ombreux que celle que j’avais jusqu’alors.

— C’est ma mère qui a trouvé la Perle d’Athenrion —me révéla-t-elle à un moment—. Ce joyau valait plus de deux cent mille kétales. Le Djirash l’a vendu pour s’acquitter de presque toutes les dettes qu’avait la confrérie à cette époque. C’était il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, elle est de nouveau aussi endettée qu’avant —plaisanta-t-elle.

— Je suppose qu’ils ont donné une bonne récompense à ta mère —fis-je, en arquant les sourcils.

Wanli souffla en souriant.

— Pour sûr. Mes parents m’ont remis aux soins du Nohistra d’Aefna pour qu’il m’éduque et ils sont partis au sud. À Ontaïsul. Je ne les ai pas revus depuis.

J’écarquillai les yeux, stupéfaite.

— Ils t’ont laissée et ils sont partis ?

L’elfe eut une moue amusée face à mon expression indignée.

— C’est presque une coutume —expliqua-t-elle—. Quand un Ombreux fait fortune et décide de partir, il laisse ses enfants aux bons soins du Nohistra de la ville. Ce n’est pas une obligation, bien sûr, mais beaucoup le font en l’honneur de la confrérie.

Je secouai la tête, sans pouvoir le croire. En l’honneur de la confrérie ?, me répétai-je, hallucinée. Wanli laissa échapper un léger rire et passa une main distraite dans sa chevelure grise aux mèches violettes.

— Je conçois que tu ne comprennes pas. Je reconnais que les règles des Ombreux peuvent être totalement absurdes, parfois. Mais, quand on les compare avec les règles des autres confréries, on se rend compte qu’elles ne sont pas si bizarres. Les Mentistes sont encore plus fermés. Je t’assure qu’aucun enfant de Mentiste ne peut échapper à un avenir de Mentiste, à moins qu’il ne soit un parfait balourd. La vie des confrères est ainsi faite —déclara-t-elle.

Je demeurai songeuse quelques secondes.

— Les raendays sont plus libres —fis-je remarquer.

Wanli souffla, amusée.

— Peut-être. Les raendays vivent comme des nomades sauvages. Ils ont toujours du travail et ils gagnent bien, mais je ne crois pas qu’ils aient cet esprit de famille qui existe entre Ombreux.

Je fis une moue. Il ne me semblait pas qu’il y ait davantage d’esprit de famille entre les Ombreux qu’entre les raendays… Je me raclai la gorge et je croisai les bras, en observant l’elfe, le regard soupçonneux.

— Pourquoi me dis-tu tant de bien des Ombreux alors que tu as décidé de les trahir ? —demandai-je.

Wanli plissa les yeux.

— Je ne les trahis pas. J’aide seulement un ami pour qu’il leur échappe.

— Un ami qui prétend les trahir en les accusant de je ne sais quels crimes —observai-je.

Elle fit non de la tête.

— Tu te trompes. Il prétend seulement accuser quelques Nohistras. Pas tous les Ombreux.

Je détournai les yeux de son regard insistant.

— N’as-tu pas dit que le Nohistra d’Aefna t’avait éduquée ? —murmurai-je.

Si le Nohistra d’Aefna était une sorte de père pour elle, comment se pouvait-il qu’elle appuie quelqu’un qui prétendait l’accuser ?, me dis-je mentalement, sans comprendre. L’elfe de la terre ne répondit pas aussitôt.

— Moi, je ne condamne ni n’accuse aucun Ombreux —dit-elle enfin—. Mais je ne veux pas qu’ils fassent de mal à Lénissu.

Je joignis les mains et m’allongeai sur le lit. Comme la vie des Ombreux était compliquée !

— Tu l’aimes, n’est-ce pas ?

Wanli esquissa un sourire en entendant ma question.

— Que sais-tu de l’amour, toi ? —répliqua-t-elle. Et avant que je ne réponde, elle ajouta— : Peut-être que je l’aimais autrefois. Mais, maintenant, c’est impossible —affirma-t-elle. Et, voyant que je la regardais avec étonnement, elle ajouta avec douceur— : Je me rappelle que mon père disait que les fleurs qui s’ouvrent trop tôt finissent par mourir sous les premières rafales.

J’arquai un sourcil, perplexe.

— Ce qui signifie ?

Wanli sourit.

— Ce qui signifie qu’un premier amour ne supporte aucune tromperie.

J’écarquillai les yeux, incrédule.

— Lénissu t’a trompée ?

Elle s’allongea sur le lit en soupirant.

— Il ne le fait pas exprès —dit-elle—. Il ne peut faire autrement.

Je la regardai, stupéfaite. Lénissu la trompait, mais il ne pouvait faire autrement ? Wanli était-elle en train de délirer ? Plongée dans ses pensées, elle semblait avoir oublié ma présence lorsqu’elle murmura :

— Il ne peut pas faire autrement. Mais… je ne peux pas aimer quelqu’un qui aime une femme morte depuis vingt ans.

Et en disant cela, elle leva une main et dessina un symbole harmonique dans l’air avant de fermer les yeux et de sombrer dans un profond sommeil. Je passai un long moment, allongée sur le lit, le regard perdu sur un rayon de lune qui s’infiltrait entre les rideaux.

— Mawer —murmurai-je dans la pénombre.