Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 9: Obscurités.

4 Les sorciers de brume

Je me réveillai alors que les premiers rayons de soleil illuminaient la chambre. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentais prête à faire des pirouettes comme avant. Syu était parti se promener dans les jardins et, comme tous les matins, j’allai déjeuner avec les autres dans le vaste salon du palais. Nous plaisantions et bavardions tranquillement quand, soudain, des bruits de pas précipités se firent entendre et Askaldo apparut dans l’encadrure de la porte. Son visage abominable reflétait une profonde émotion.

— Seyrum a terminé la potion —annonça-t-il d’une voix tremblante—. Il l’a terminée —répéta-t-il—. Pourvu qu’elle fonctionne.

Nous demeurâmes tous interdits en le voyant aussi ému : jamais Askaldo n’avait montré aussi clairement qu’à cet instant à quel point il fondait tout son espoir sur l’alchimiste. Je souris largement, me rappelant soudain que cette potion allait aussi guérir ma mutation.

— Seyrum est efficace —approuva calmement Maoleth—. Quand pourrez-vous la boire ?

— Tout de suite —répondit-il, en fourrant les mains dans ses poches pour que l’on ne voie pas qu’elles tremblaient—. Seyrum veut que nous la prenions en même temps, Shaedra et moi…

À peine sa phrase terminée, l’elfocane nous tourna le dos pour sortir précipitamment dans le couloir. Je vis que Chayl esquissait un sourire moqueur, mais il s’abstint de tout commentaire mordant : après tout, il savait combien il était important pour son cousin de récupérer enfin sa physionomie d’autrefois. La potion… Si je cessais d’être une attrape-couleurs… Je me levai d’un bond. J’allais pouvoir retourner à Ato et reprendre ma vie habituelle ! Être cékal, travailler pour un maître et pour les citoyens d’Ato… Agitée, je me pressai de suivre l’elfocane dans le couloir.

— Laissez-les tranquilles —entendis-je Lilirays dire à l’intérieur de la pièce—. Ils n’ont pas besoin de spectateurs. Seyrum s’occupera d’eux.

Lorsque j’arrivai à l’angle du couloir, je compris que le Démon Majeur de l’Eau prétendait seulement éloigner mon frère et ma sœur et Aléria et Akyn au cas où nous nous transformerions en démon sans le vouloir durant le processus de guérison. Et si cela ne fonctionnait pas ?, me demandai-je, inquiète.

Je rattrapai Askaldo et nous arrivâmes ensemble devant la porte du laboratoire. Nous échangeâmes un rapide regard, appréhensifs. Il me semblait même entendre les battements accélérés de son cœur. Alors, l’elfocane inspira profondément et poussa le battant.

Nous trouvâmes l’alchimiste chauve assis devant une petite table avec deux flacons. Lorsque nous entrâmes, il laissa l’énorme volume qu’il lisait, il nous jeta un bref coup d’œil, puis il se leva.

— Venez —dit-il.

Nous sortîmes du laboratoire pour entrer dans une pièce contiguë séparée par une porte en bois massif. À l’intérieur, il n’y avait que deux fauteuils, situés au centre.

— Asseyez-vous. Je suppose que vous devez savoir que ces transformations sont parfois très brutales ; aussi, je vais vous attacher avec une corde pour que vous ne bougiez pas —expliqua-t-il—. Par précaution —ajouta-t-il en voyant que je le regardais, alarmée.

Nous nous assîmes et Seyrum s’employa à nous attacher promptement jusqu’à ce que nous ne puissions bouger ni bras ni jambes.

— Attendez ici —déclara-t-il—. Je reviens tout de suite.

Je roulai les yeux. Comment aurions-nous pu nous en aller, attachés comme nous l’étions ? Je tournai la tête vers Askaldo. L’elfocane, plongé dans ses pensées, ne tremblait plus, mais on voyait qu’il était profondément inquiet.

— Tu crois que c’est vraiment nécessaire de nous attacher ? —marmottai-je.

Il grimaça.

— Ce n’est pas exagéré —assura-t-il—. Peut-être qu’il ne se passera rien —admit-il—. Mais j’ai connu le cas d’une personne qui est devenue folle pendant le traitement de sa mutation. Et ses accès de folie ont duré des jours. Ces potions curatives sont réellement violentes.

Seyrum entra de nouveau dans la pièce avec deux grands verres remplis d’une substance blanche. On aurait dit du lait.

— Vu le contenu, cela doit avoir un goût de pur poison —commenta-t-il—. Mais, normalement, cela guérira la mutation.

— Les deux verres contiennent la même chose ? —demandai-je.

— Pas exactement. Mais les ingrédients principaux sont les mêmes —expliqua l’alchimiste.

— Ne te trompe pas de verre, hein ? —fit Askaldo, préoccupé.

Seyrum roula les yeux et s’approcha de lui.

— Bois d’un trait.

Il approcha le verre de ses lèvres et Askaldo avala tout. Un filet blanc coula sur son menton et tomba sur sa tunique verte.

— Bouah. Dégoûtant ! —marmonna-t-il.

Je fis une grimace de répulsion, m’imaginant le goût et, lorsque Seyrum s’approcha de moi, je paniquai. Et si tout tournait mal ? Cette question me martelait la tête sans répit.

— Courage —grogna l’alchimiste, en voyant mon agitation.

Je bus une gorgée. Je ne me souvenais pas d’avoir jamais bu un tel breuvage. Le liquide était franchement répugnant.

— Beurk… —grommelai-je après avoir vidé le verre jusqu’à la dernière goutte. Un violent frisson me parcourut, mais c’est à peine si je pus bouger avec les cordes qui m’immobilisaient.

— Exquis, n’est-ce pas ? —fit Askaldo.

— Diables ! La potion de Lu était sacrément meilleure —répliquai-je—. Sans parler de celle qui m’a transformée en démon.

L’alchimiste se contenta de froncer les sourcils, se souvenant sans doute de la scène à Dathrun avec un certain mécontentement. J’entendis soudain une lamentation gutturale.

— Oh… —Askaldo s’était tendu sur son siège, les yeux écarquillés. Il souffla—. Je commence déjà à sentir l’effet. Aaah…

Je le contemplai, atterrée.

— Maintenant, tout dépend de vous et de la potion —murmura Seyrum—. Bonne chance.

Il s’éloigna avec ses deux verres et, avant de fermer la porte épaisse, il nous jeta un dernier regard scrutateur. J’entendis ses pas s’éloigner dans le laboratoire. Immobile sur mon fauteuil, j’attendais les effets, un peu angoissée.

À peine quelques secondes plus tard, je sentis une vague de nausées s’emparer de moi. Elle se transforma rapidement en une bataille de flammes flamboyantes qui sillonnaient mon corps à la vitesse de l’éclair.

— Ma Sréda —hoquetai-je.

— Aaaarg…

Comme un écho, le gémissement de mon compagnon de torture me répondit. Je fus parcourue de haut en bas par un éclair lancinant qui m’aurait propulsée hors de mon siège si je n’avais pas été aussi bien attachée.

— Il nous a empoisonnés ! —m’écriai-je, sentant la panique m’envahir.

— Non… non —bredouilla Askaldo, en fixant le mur d’en face, les yeux vitreux—. C’est… tout à fait normal.

Normal ?, me répétai-je, incrédule. La Sréda était totalement affolée. Seyrum savait-il vraiment ce que pouvait provoquer sa maudite potion ? Si j’en sortais vivante, même si c’était avec des furoncles, ce serait un miracle, me dis-je. Je me promis énergiquement que je ne toucherais plus une potion de ma vie. Spaw pouvait bien dire que mes connaissances sur les plantes me prédisposaient à l’alchimie, je ne toucherais plus jamais un seul flacon, décidai-je. Ma vue explosa brusquement et tout ne fut plus qu’une kyrielle de lumières de toutes les couleurs. C’était encore plus impressionnant que les feux d’artifice, pensai-je, tandis que je m’agrippais aux accoudoirs du fauteuil.

J’ignore combien de temps je restai assise là, à lutter pour que la Sréda ne me submerge pas. Je suivis comme je pus les conseils que m’avaient donnés Kwayat et Maoleth, mais je ne pouvais m’empêcher de me décourager en voyant que ces terribles secousses semblaient ne jamais vouloir cesser. Parfois la Sréda se calmait, puis elle ressurgissait du néant, sauvage et furieuse, avant de reprendre un état lisse qu’elle n’avait plus adopté depuis ma mutation. Chaque fois que survenait l’une de ces pauses, je soufflais exténuée, avec l’horrible sensation que ce supplice ne se terminerait jamais.

Après une longue crise, je rouvris les yeux, convaincue que, si la Sréda m’attaquait une nouvelle fois, j’allais commencer à perdre la raison. Je secouai la tête pour essayer d’éclaircir mon esprit et je m’arrêtai net en voyant mes mains blanches aux griffes sorties. Mon cœur se mit à battre la chamade. Mes mains !, pensai-je avec joie. Elles n’avaient plus la couleur de bois du fauteuil. J’entendis un souffle et je tournai la tête sur ma droite. Askaldo contemplait ses mains, encore plus blanches que les miennes. Les furoncles s’étaient effrités et les derniers résidus de son visage se désagrégeaient. Je le contemplai, moitié incrédule moitié émerveillée. Pour la première fois depuis que je le connaissais, le fils d’Ashbinkhaï avait retrouvé son aspect d’authentique elfocane.

Askaldo détourna son regard de ses mains régénérées et sourit, heureux. Sans doute parce que nous avions passé tant de temps assis sur ces sièges à souffrir ensemble, nous sentîmes soudain disparaître toute la tension et nous éclatâmes de rire.

— Mawer ! —s’écria l’elfocane, la voix tremblante—. C’est incroyable. Seyrum ! —rugit-il—. Je n’arrive pas encore à le croire —murmura-t-il—. Seyrum !

L’alchimiste ne tarda pas à réapparaître. Il nous observa prudemment depuis la porte. Askaldo grogna.

— Seyrum, détache-nous, s’il te plaît. Nous sommes guéris… Je suis guéri ! —s’écria-t-il soudain, euphorique.

Il s’esclaffa et je souris de le voir si content.

— Cela a marché —murmura l’alchimiste. On le voyait soulagé et, à son expression, je devinai qu’il n’avait pas été si sûr de l’effet de ses potions.

Tandis qu’il nous libérait de nos cordes, il nous avertit :

— Soyez à l’écoute de votre Sréda. Vous pourriez avoir une rechute. Pas au point de provoquer une mutation, je pense, mais soyez prudents —insista-t-il—. Et demandez immédiatement aux instructeurs qui vous accompagnent de vérifier la stabilité de la Sréda…

Askaldo lui donna une tape sur l’épaule, l’interrompant.

— Ne t’inquiète pas, Seyrum, je sens que ma Sréda se porte à merveille.

Il m’adressa un sourire radieux et il sortit par la porte qui donnait sur le laboratoire, en sifflotant. Je roulai les yeux et je m’empressai de le suivre. L’alchimiste fronçait les sourcils, se demandant sûrement si l’un de nous avait écouté attentivement ses paroles.

Lorsque nous sortîmes du laboratoire, nous rencontrâmes d’abord Chayl, Spaw, mon frère et ma sœur. Apparemment, le templier avait dû intervenir pour calmer Laygra et Murry. Askaldo leur adressa à tous un grand sourire avec son élégant visage lisse et sans défaut.

— Shaedra ! —s’exclama mon frère—. Je croyais que tu ne sortirais jamais !

Tandis que Murry me contemplait et constatait que ma peau avait retrouvé sa couleur normale, Laygra se précipita vers moi et me prit les mains. Ses yeux verts brillaient d’émotion, de même que les miens sans aucun doute. Je lui serrai les mains avec force.

— Tout est arrangé —déclarai-je, heureuse.

— Eh bien —commenta Spaw, en nous regardant tour à tour Askaldo et moi—. Intéressante transformation. Quoique… Sincèrement, je vais regretter l’Attrape-couleurs.

— Et le Furonculeux —ajouta Chayl, moqueur—. Maintenant, il va cesser de parcourir la Terre Baie à la recherche de remèdes. Mais je parie qu’Ademantina Darys dirait que tu n’as pas du tout changé depuis la dernière fois qu’elle t’a vu —ajouta-t-il, en adressant à son cousin un sourire goguenard.

L’elfocane blond souffla.

— Cousin, tu es capable de gâcher la joie de n’importe qui. Venez tous ! —fit-il, en donnant une légère bourrade à son cousin—. À ce que je vois, le soleil est encore au zénith et j’ai une faim de loup. Je vous invite à manger en ville !

Laygra et Murry échangèrent un sourire en voyant l’elfocane aussi enthousiaste. Dans la galerie, on entendait déjà les pas des autres qui s’approchaient rapidement, anxieux sans doute de voir si la potion avait fait effet. Un Syu empressé arriva près de moi, passant par l’une des fenêtres ouvertes. Il grimpa sur mon épaule, me toucha la joue avec un doigt comme pour vérifier qu’effectivement tout était arrangé, et alors il me demanda :

“Devine ce que j’ai fait ce matin ?”

J’arquai un sourcil en remarquant son agitation.

“Qu’as-tu fait ?”

“J’ai grimpé sur un palais rouge. Sur un de ses toits pentus. Et tu sais ce que j’ai vu ?”

Je haussai les épaules. Le gawalt tremblait d’émotion.

“Un cactus ?”, fis-je, moqueuse.

Syu fit non de la tête.

“Un gawalt.”

Je restai interdite un instant, puis je soufflai.

“Ça alors. Et… il t’a parlé ?”

Syu me montra la typique grimace qu’il faisait lorsqu’il allait avouer une bêtise.

“Oui… Je crois qu’il m’a dit « Bonjour », mais…”, fit-il en se raclant la gorge mentalement. “Je ne lui ai pas répondu. Je suis parti. C’est qu’il m’a pris par surprise !”, se défendit-il, et il soupira. “J’aurais dû être plus fin. En plus, d’après ce que tu m’as dit, à Mirléria, tout le monde est très poli.”

Il avait l’air honteux. Je secouai la tête, amusée, et je lui caressai affectueusement la tête.

“Allez, ne te tracasse pas. Un véritable singe gawalt agit vite et bien et ne se tourmente pas avec ce qu’il ne peut pas faire”, citai-je. “Tu vas sûrement le retrouver. Et cette fois, tu le salueras à la manière d’Ato. Je suis sûre qu’il te pardonnera.”

Le singe gawalt roula les yeux.

“Ne te moque pas.” Il avança la lèvre inférieure, songeur, et déclara : “Je vais tout de suite le chercher pour m’excuser.”

Il sauta de mon épaule jusqu’au bord d’une fenêtre et disparut dans les jardins du palais. À cet instant, Aléria et Akyn me rejoignirent.

— Nous retrouvons enfin notre Shaedra de toujours ! —plaisanta Akyn. Ses yeux rouges souriaient, joyeux.

Nous nous mîmes en marche vers l’entrée du palais. Apparemment, Lilirays avait dû sortir pour régler quelque affaire ; Askaldo demanda donc à Arfa quelle taverne elle nous recommandait pour aller manger. Euphorique avec sa nouvelle apparence, l’elfocane cheminait à présent avec plus de prestance et plus d’assurance.

— Arfa —dis-je, alors que nous nous dirigions vers la ville, à pied—. Y a-t-il beaucoup de singes gawalts dans la zone ?

La faïngal rit.

— Il y en a plein ! Par ici, nous les appelons les singes voleurs. Ils ne sont pas sacrés, mais tout le monde les traite comme s’ils étaient de petits rois, même s’ils n’arrêtent pas de chaparder. Il y a quelque mois, l’un d’eux m’a volé un collier de perles. Je crois même que certains voleurs les dressent pour cela. Bien sûr, dans mon cas, ce collier n’avait presque pas de valeur. Il devait s’agir d’un singe voleur amateur, probablement. Laisse-moi deviner, ton compagnon gawalt a rencontré l’un de ses congénères, n’est-ce pas ?

J’acquiesçai et les yeux de Laygra s’illuminèrent.

— Il va sûrement enfin trouver son foyer dans cette ville —prononça-t-elle—. Ce n’est pas bon pour un singe de suivre les coutumes des saïjits.

D’habitude, j’aurais répliqué que Syu était différent, mais, à cet instant, je me demandais, un peu appréhensive, si ma sœur n’avait pas raison. En fin de compte, Syu aimait vivre tranquillement et plus d’une fois il m’avait avoué que le temps que nous avions passé au Sanctuaire avec la Fille-Dieu avait été la période la plus agréable de sa vie. La vie d’une terniane était-elle si incompatible avec celle d’un gawalt ?, me demandai-je, en me mordant la lèvre. Et si Syu décidait de fonder une nouvelle famille ? Je haussai les épaules. Alors, comme le disait souvent le maître Aynorin : “Que chacun fasse sa vie”.

La taverne où nous emmena Arfa était particulièrement bruyante, et j’étais sûre que, si Askaldo n’avait pas été aussi enthousiaste, il aurait considéré cet endroit comme tout à fait inconvenant. Le fils d’Ashbinkhaï nous étonna tous par sa bonne humeur : il commanda le menu en plaisantant avec le tavernier, il se mit à parler avec nos voisins de table sur les importations de sel des Villes Jumelles de Ied et Mayg, il loua le repas et donna même un pourboire de pas moins de trois kétales au serveur. Chayl hallucinait.

— Cousin, es-tu sûr que cette potion ne t’a pas troublé l’esprit ?

— Bah —répliqua celui-ci, en se levant—. Il faut vivre avec allégresse. Allez, venez, bientôt les courses de chevaux vont commencer.

Il s’éloigna, suivi d’Arfa et de Chayl. Spaw et moi, nous échangeâmes un regard railleur.

— Ces cousins… —plaisanta le templier.

— Moi, les courses de chevaux ne m’attirent pas beaucoup —commenta Murry—. Je crois que je vais retourner au palais.

— Tu ne sais pas ce que tu rates —sourit Laygra—. Shaedra, tu viens ?

— J’ai promis au maître Dinyu que je passerais le voir à trois heures —répondis-je—. Apparemment, c’est l’heure de prendre le kawsari.

Quant à Aléria et Akyn, ils n’avaient pas l’air non plus très enthousiastes à l’idée d’aller voir les courses de quadriges. Ma sœur soupira.

— Bah, tant pis pour vous !

Pendant qu’elle s’empressait de sortir de la taverne à la recherche d’Askaldo, de Chayl et d’Arfa, les autres, nous prîmes le chemin du retour vers le Palais de l’Eau. Plus nous nous éloignions de la Place de Sil et ses abords, plus les rues devenaient tranquilles et les musiques distantes. Nos pas résonnaient dans l’avenue pavée.

— Quand je pense que j’ai cru ne plus jamais écouter de musique de ma vie —murmura Akyn.

Le soleil illuminait son visage sombre d’elfe. Je souris légèrement et je le pris par le bras.

— La vie nous réserve des tas de surprises —fis-je—. Qui aurait dit, quand nous étions nérus, que nous serions un jour accueillis dans un magnifique palais de Mirléria par un élégant amphitryon ?

Aléria secoua la tête.

— Justement, c’est une des choses qui m’étonnent le plus —avoua-t-elle. Ses yeux se portèrent tour à tour sur Murry et Spaw avant de se fixer dans les miens—. Jusqu’à présent, je n’ai presque pas posé de questions, parce que je me préoccupais davantage de savoir si Akyn et toi guérissiez. Mais cela me dérange de ne pas savoir qui est cet élégant amphitryon et ce n’est pas la seule chose qui me dérange. Qui est Lilirays ? Et les autres ? Je sais que ce sont tous des personnes bienveillantes qui nous ont sauvés de l’Île des Droskyns. Mais ne me prends pas pour une ingénue, Shaedra. Je crois que tu nous dois une explication à Akyn et à moi…

J’observai que le visage de Spaw s’était assombri. Toute la sérénité de ce bel après-midi venait de s’envoler. Je soupirai.

— Aléria… —prononçai-je avec difficulté—. Je… Tu sais bien que je ne suis pas douée pour les mensonges.

Mon amie souffla et secoua la tête.

— Je sais. Laisse tomber, ne me réponds pas si tu crois que nous ne méritons pas ta confiance, contrairement à Spaw et à ton frère.

J’écarquillai les yeux. C’était une attaque cruelle, me dis-je.

— Il ne s’agit pas de confiance —répliquai-je—. Tu sais très bien, Aléria, que j’ai pleinement confiance en toi. Et en Akyn.

— Qu’il soit clair que, moi non plus, je ne suis pas au courant de grand-chose —intervint Murry—. Mais la théorie d’Aléria selon laquelle Lilirays serait une sorte de chef de confrérie me paraît plausible. Tant que ce n’est pas une confrérie d’assassins…

— Non, ce n’est pas une confrérie d’assassins —lui assurai-je.

— Ah ! —s’exclama Akyn—. Alors, il s’agit bien d’une confrérie.

— Eh bien… Pas exactement.

— Un Ordre de quelque chose ? —insista Murry.

Je grognai. Et Aléria secoua lentement la tête.

— Cela a à voir avec ton oncle Lénissu, n’est-ce pas ?

Tendue comme je l’étais, la question me sembla si ridicule que je m’esclaffai.

— Lénissu ? Penses-tu.

Aléria et Akyn échangèrent un regard peu convaincu et je compris que, depuis que je leur avais raconté toute l’histoire de Lénissu dans les Souterrains, ils avaient pensé que Spaw, Lilirays et les autres démons étaient des Ombreux et des compagnons de mon oncle. Après tout, on disait que les Nohistrás des Ombreux étaient très riches et il n’était pas étonnant que celui de Mirléria ait un palais comme celui de Lilirays…

— Dans un livre, j’ai lu qu’autrefois beaucoup d’Ombreux étaient des chasseurs de démons —insinua Aléria—. Et sur l’Île Boiteuse, il y avait des démons, ou des Droskyns, comme on les appelle là-bas.

Je remarquai que Spaw fermait brièvement les yeux, l’air tourmenté.

— Par Nagray, Aléria, tous ceux qui tuent des démons ne sont pas des chasseurs de démons de profession —fis-je—. De toutes façons, je ne crois pas qu’il y ait suffisamment de démons dans la Terre Baie pour que quelqu’un puisse vivre comme chasseur de démons. Ils sont un peu comme les dragons, ils se cachent dans les montagnes ou dans les îles perdues dans les mers. Je ne sais pas, moi, mais cela ne vaut même pas la peine d’aller les chercher, à moins qu’ils capturent des gens innocents —observai-je, un sourire en coin—. Je connais Lilirays autant que vous. C’est un homme d’affaires. Ne vous inventez pas des histoires juste parce qu’il y a quelques détails que je ne peux pas vous expliquer —conclus-je.

Assez satisfaite de mon discours, je me sentis malgré tout un peu honteuse de tout ce chapelet de mensonges que je venais de proférer.

— Alors comme ça, Lilirays n’a rien à voir avec Lénissu —dit Akyn, sur un ton légèrement interrogatif.

Je fis non de la tête et je souris avec espièglerie.

— Pas que je sache —répondis-je—. Mais connaissant mon oncle, va savoir. On dirait qu’il connaît toute la Terre Baie.

On entendit soudain des cloches sonner et j’écarquillai les yeux.

— Trois heures ! —m’exclamai-je, atterrée. Je ne pensais pas qu’il était si tard…

Aléria, retrouvant sa bonne humeur, sourit, moqueuse.

— Je ne sais pas pourquoi, cela me rappelle quand nous étions snoris et que tu arrivais en retard en classe…

— Comme si j’arrivais tous les jours en retard ! —répliquai-je avec une moue—. Cela m’est arrivé une ou deux fois à peine. Bon, j’y vais, sinon je serai en retard.

— Tu es déjà en retard ! —me lança Murry, amusé, tandis que je m’élançai en courant vers une ruelle.

J’espérais ne pas me tromper de direction. Mais le fait est que je me perdis et je mis au moins vingt minutes à trouver la demeure du maître Dinyu. Lorsque j’arrivai, je trouvai le bélarque, Saylen et Relé assis à une table dans la cour de la maison. La femme de Dinyu, en me voyant, se leva d’un bond, posant ses mains sur les hanches.

— Impardonnable, ce retard —décréta-t-elle—. Tu as raté le temps d’infusion du kawsari.

Me sentant coupable de mon comportement irrespectueux, j’effectuai une salutation plus profonde que d’habitude.

— Pardon, Saylen. Je ne voulais pas…

Un éclat de rire m’interrompit et elle me prit par le bras pour me guider jusqu’à la table.

— Franchement, les habitants d’Ato, vous êtes très spéciaux —fit-elle en riant—. Ici, à Mirléria, les gens arrivent en retard partout. Chaque fois que nous invitons un ami, il apparaît avec une heure de retard. Par ici, on appelle cela l’heure de politesse. Tu vois combien les coutumes changent.

— Bonjour ! —fit Relé, en me souriant, lorsque je m’assis à côté de lui. Deux de ses dents de devant étaient déjà tombées.

— Eh bien ! —dis-je, amusée—. Tu as grandi comme une katipalka ! Bientôt tu vas être aussi grand que moi —plaisantai-je—. Je croyais que tu serais en train de voir courir les chevaux.

En entendant le mot « chevaux », l’enfant s’enflamma aussitôt et il se mit à raconter la course de la veille comme s’il s’était agi de quelque scène magique avec des chevaux ailés qui traversaient la place sans toucher le sol.

Le maître Dinyu, souriant, me servait une tasse de kawsari. Cette infusion de plantes si typique de Mirléria était un peu amère mais revitalisante ; même le guérisseur m’avait conseillé de boire du kawsari pendant ma convalescence.

— C’est un plaisir de te revoir, Shaedra. —Saylen me regardait avec une joie sincère—. Mon époux était un peu inquiet de ce qui avait pu t’arriver.

— Bah —relativisa Dinyu—. Un bon maître se préoccupe toujours un tant soit peu pour ses élèves.

— Comment vont les leçons de lin-say ? —demandai-je.

Saylen parut s’assombrir, mais le maître Dinyu découvrit ses dents blanches.

— Parfaitement. Mes élèves apprennent plus lentement que les pagodistes, parce qu’ils n’ont jamais appris aucun art de combat étant plus jeunes. Je dois leur enseigner les bases. C’est une expérience nouvelle. Et, comme je te le dis, tout un défi. Il y a beaucoup de jeunes convaincus qu’ils seront de grands lin-says s’ils s’entraînent deux heures par jour.

— Beaucoup de jeunes ? —répéta son épouse—. Tu as à peine sept élèves. Et il y en a trois qui sont partis…

Je grimaçai, comprenant que Namilissu, fidèle à ses paroles, n’était pas retourné aux leçons du maître Dinyu. Il était vraiment têtu… Et que se passerait-il si, cette nuit, je perdais pendant le duel ?, me demandai-je. Saylen, visiblement, semblait s’inquiéter du peu de succès de Dinyu pour attirer les jeunes désireux d’apprendre le lin-say…

— Je croyais qu’à Mirléria il y avait un grand engouement pour le lin-say —commentai-je—. Vous trouverez sûrement d’autres élèves, maître.

Le maître Dinyu acquiesçait et allait répondre quand Saylen grogna.

— Cela fait presque un an qu’il me dit la même chose. Mais, évidemment, même s’il est le meilleur maître de toute la ville, personne ne veut l’engager parce qu’ils croient que l’École Officielle de lin-say est meilleure et, comme il ne veut pas entrer dans cette École…

— Saylen —soupira Dinyu—. Ce n’est pas la peine de parler de ça maintenant. Parlons du printemps. Ou des chevaux. Ce sera beaucoup plus édifiant. Comment trouves-tu le kawsari, Shaedra ? Je suppose que ce n’est pas la première fois que tu y goûtes.

À partir de ce moment, nous commençâmes à parler de choses banales, nous plaisantâmes et rîmes et, finalement, je leur racontai un peu tout ce qui m’était arrivé dans les Souterrains. L’histoire de Kyissé intéressa vivement le maître Dinyu.

— Comme c’est étrange —dit-il—. J’ai entendu parler de cette légende. On dit que le château de Klanez est impossible à atteindre. J’ai aussi entendu des rumeurs qui assurent que les Klanez existent toujours.

J’ouvris grand les yeux.

— Vous voulez dire que vous avez entendu des rumeurs sur les grands-parents de Kyissé ?

— Bon, pas exactement —admit-il—. L’histoire remonte à un certain temps, quand j’avais à peine une vingtaine d’années. Je me souviens que, dans le village où je vivais, un jour, une vieille femme barde est venue ; elle disait qu’elle avait croisé en chemin deux Esprits Blancs. Au début tout le monde s’est moqué d’elle. Les Esprits Blancs, comme tu dois t’en douter, sont de simples inventions pour faire peur aux enfants. En Iskamangra, ils jouent un rôle semblable à celui du Masque à Ato —expliqua-t-il—. Enfin, je ne me rappelle pas très bien comment s’était répandue la rumeur selon laquelle un clan de sorciers de brume vivait dans la forêt de Pang.

— Des sorciers de brume ? —demandai-je, sans comprendre.

— Eh bien, en Iskamangra, ou du moins dans le royaume de Kolria, les sorciers de brume sont des aventuriers harmoniques qui profitent de leurs illusions pour voler ou tromper, selon les croyances. Ne m’as-tu pas dit que Kyissé a un don pour les harmonies ?

J’acquiesçai, méditative, quoiqu’un peu incrédule.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que ces sorciers de brume sont en réalité Nawmiria Klanez et Sib Euselys ?

Le maître Dinyu haussa les épaules.

— Selon la rumeur qui s’est alors propagée, ces sorciers de brumes étaient en réalité deux anges qui venaient des Souterrains —répondit-il—. Je me rappelle encore que toutes ces histoires avaient créé des polémiques dans le village. Et, plus tard, quand je suis parti à Alrevid étudier avec mon maître de har-kar, je me souviens que ma plus jeune sœur m’avait parlé de l’histoire du château de Klanez dans une de ses lettres, en faisant référence à ces sorciers de brume. —J’écarquillai les yeux, surprise. J’ignorais pourquoi, cela me surprenait que le maître Dinyu ait une ou plusieurs sœurs. Je mis quelques secondes à comprendre le véritable sens de ses paroles.

— Démons —soufflai-je—. S’il est vrai que les grands-parents de Kyissé vivent dans la forêt de Pang… —Je secouai la tête, sans pouvoir le croire—. Ce serait trop facile.

— Ce n’est probablement pas si facile —rétorqua-t-il—. Tout cela remonte à plus de vingt ans. Peut-être ces descendants de Klanez sont-ils partis ailleurs. Ou peut-être qu’ils sont morts.

Je soupirai.

— Vous avez raison. Mais, tout de même, je devrais rapidement quitter Mirléria pour avertir le capitaine Calbaderca…

— C’est une bonne décision —approuva Saylen—. Il ne faudrait pas que le pauvre Dumblorien continue à errer en Ajensoldra. Au fait, Dinyu, tu ne m’avais jamais raconté cette histoire des sorciers de brume de Pang.

— C’est que je ne lui avais jamais accordé beaucoup d’importance —s’excusa Dinyu—. Les légendes des Souterrains ne m’ont jamais beaucoup passionné. Mais, visiblement, la légende de Klanez renferme plus de vérités que je ne pensais. Et j’ignorais totalement qu’elle était aussi connue dans les villes des Souterrains.

Le ciel commençait à s’obscurcir et une brise fraîche s’était levée. Relé frissonna et je ramassai sa cape qui était tombée pour lui couvrir les épaules. Mais l’enfant se leva brusquement en poussant un cri qui me laissa un moment stupéfaite. Il cria de nouveau, en signalant quelque chose et, alors, je compris.

— Syu ! —disait le petit garçon.

Le singe sauta d’un palmier de la cour et atterrit sur la table avec prestance. Je m’esclaffai.

— Ça alors, tu te souviens du gawalt —constatai-je. Et il avait été capable de le reconnaître, pensai-je, très étonnée.

“Bonjour, petit saïjit”, le salua Syu.

— Bonjour —dit tranquillement Relé.

Tandis que l’enfant tendait la main vers le singe, un terrible soupçon m’assaillit. Se pouvait-il que… ? Non. C’était impensable. Pourtant, je n’avais perçu aucun flux énergétique de bréjique. Peut-être n’avais-je pas été suffisamment attentive. Peut-être était-ce une coïncidence. Ou peut-être que non. Mais j’avais l’étrange impression que Relé utilisait le kershi pour écouter le singe.

Après quelques commentaires sur Syu, Saylen se leva.

— Il se fait tard et bientôt la fête des masques va commencer sur la Place de Sil. C’est la première fois que je vais la voir et je n’ai pas l’intention de la rater —affirma-t-elle, souriante—. Si tu veux, tu peux nous accompagner.

Je fis non de la tête.

— Merci, mais je vais retourner chez Arfa. J’ai eu une matinée mouvementée et je suis un peu fatiguée.

C’était vrai, de même qu’il était vrai que je commençais à sentir ma Sréda un peu inquiète, comme si la fatigue l’altérait légèrement. Alors que je les saluais à la manière d’Ato, Dinyu demanda :

— Par curiosité, comment as-tu connu Arfa Lilirays ? Je la vois souvent au Carafon et je la connais un peu. C’est une amie à toi ?

— En fait, je la connais depuis très peu de temps, mais, assurément, si je ne devais pas quitter Mirléria si vite, je suis certaine que nous deviendrions de bonnes amies —méditai-je—. En réalité, ce sont des compagnons de voyage qui nous ont conduits à son palais.

Le maître Dinyu sembla remarquer une légère indécision dans ma voix, car il n’insista pas et il leva deux doigts de la main, comme le faisaient les maîtres d’Ato pour saluer leurs disciples.

— Bonne chance, Shaedra. J’espère qu’avant de partir, tu passeras par ici pour nous dire au revoir.

Je souris.

— Bien sûr.

Je pris congé de Relé en l’embrassant sur la tête, Syu agita la main en signe de salutation et je sortis de la cour, sous la lumière ténue des étoiles qui commençaient à apparaître dans le ciel crépusculaire. Il restait encore plusieurs heures avant minuit, mais l’appréhension m’envahissait déjà. Namilissu… Maudit tiyan.

“Il ne sert à rien de se repentir de quelque chose que tu n’as pas encore fait”, intervint Syu. “Si tu ne veux pas faire le duel, ne le fais pas.”

Je secouai la tête tout en cheminant vers le Palais de l’Eau.

“J’ai déjà accepté.” Les dieux savaient pourquoi, ajoutai-je mentalement. Namilissu aiderait-il vraiment Dinyu à trouver plus d’élèves si je l’emportais ? Il parlait beaucoup d’honneur, mais peut-être qu’il ne tiendrait pas sa promesse… “Enfin. Parlons de choses plus urgentes. Comment s’est passée ta rencontre gawalt ?”, demandai-je. “Tu l’as trouvé ?”

Syu laissa échapper un petit rire.

“Je l’ai trouvé. Il était avec toute une bande de gawalts. Je leur ai parlé à tous. Ils devaient être une quinzaine. Incroyable.” Puis il grimaça. “Ils ne se sont pas beaucoup intéressés à moi, à dire vrai. Ce ne sont pas des gawalts très ouverts. Du moins, c’est ce qu’il m’a semblé. Par contre, ma cape les a beaucoup intéressés”, grommela-t-il, les sourcils froncés. “J’ai dû la défendre des mains d’un gawalt particulièrement effronté et indiscret. Mais certains étaient plus aimables. En particulier, le compagnon que j’ai rencontré la première fois. Il s’appelle Shobur. C’est un bon singe”, affirma-t-il avec sincérité. “Mais il y en a de moins sympathiques. Certains se sont même moqués de moi quand je leur ai dit que j’essayais de convertir une saïjit en gawalt.”

Je réprimai un éclat de rire, amusée.

“Tu n’as pas fait qu’essayer”, lui assurai-je. “Tu y es arrivé. Peut-être que maintenant il te reste à convertir les gawalts en gawalts”, me moquai-je.

“Mmpf. En principe, ils devraient l’être, déjà”, se lamenta Syu. “Mais visiblement ces singes ne sont pas les mêmes que ceux que j’ai connus dans mon autre vie.”

Nous demeurâmes silencieux un moment. Lorsque je vis apparaître derrière une maison le Palais de l’Eau, scintillant et bleu dans la nuit sombre, je me mordis la lèvre, sentant que j’allais dire une bêtise.

“Syu… Es-tu sûr que tu ne voudrais pas vivre de nouveau avec les gawalts ? Parfois, j’ai l’impression que tu serais plus heureux si…”

Une vague de stupéfaction passa par le kershi et m’atteignit de plein fouet.

“Je vis déjà avec une gawalt, moi”, dit-il patiemment. “Ne commence pas à trop réfléchir, Shaedra. Tu sais bien que cela n’est pas ton fort.”

Je ne pus éviter de sourire face à sa réplique mordante et, quelques minutes plus tard, j’entrai dans le Palais de l’Eau.

“Tu as tout à fait raison”, lui dis-je.