Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 9: Obscurités.

3 Le lin-say

— Dieux, Shaedra ! —s’exclama-t-il en souriant, s’approchant aussitôt—. C’est bien le dernier endroit où j’aurais pensé te rencontrer. Je croyais que tu étais revenue à Ato.

— C’est une joie de vous revoir —dis-je, émue, et je le saluai à la façon d’Ato, en joignant les mains devant moi—. Et, oui… je suis effectivement revenue à Ato. Mais pour ainsi dire je n’ai fait que passer parce que… Bon, j’ai dû… Vous comprenez. La vie et ses surprises.

Le maître Dinyu fit une moue, en souriant.

— Je comprends. —Il fronça alors les sourcils—. Mais… est-il possible que vous soyez vous aussi d’Ato ? —demanda-t-il, en s’adressant à Aléria et Akyn.

Même s’il ne les avait jamais eus comme élèves, il était impossible qu’il ne les ait vus de nombreuses fois. Mes amis s’inclinèrent respectueusement.

— Effectivement, maître. Je suis Aléria Miréglia, fille de Daïan Miréglia.

— Et moi, Akyn, fils de Tzirun Eiben —prononça le jeune elfe noir avec un sourire—. Tous deux, nous étions pagodistes à Ato. C’est un plaisir de vous revoir, maître Dinyu.

— Nous étions ? —répéta le maître Dinyu. Et alors son visage s’assombrit—. Je crois me souvenir de vos noms. C’est vous qui avez disparu d’Ato sans laisser de trace, n’est-ce pas ?

Aléria et Akyn s’agitèrent, mal à l’aise.

— C’est cela —acquiesça Akyn—. Nous sommes partis à la recherche de la mère d’Aléria, qui avait été capturée par les Adorateurs de…

— C’est incroyable ! —l’interrompit Arfa. Intentionnellement, soupçonnai-je—. Incroyable —répéta-t-elle—. Quelle coïncidence ! Alors, comme ça, vous avez été maître à Ato aussi et vous avez donné des leçons à Shaedra ?

L’interruption quelque peu forcée parut surprendre Dinyu, qui baissa son regard sur la faïngal, pensif.

— Eh bien, de fait, j’ai donné des leçons de har-kar à la Pagode Bleue, pendant un an.

J’observai la stupéfaction sur les visages de ses cinq élèves.

— Maître ! —dit l’un d’eux, un tiyan blond avec des mèches noires—. Vous ne nous l’aviez jamais dit.

— Non ? Eh bien, peut-être que non —admit-il tranquillement—. Mais, peut-être avais-je une bonne raison pour ne pas le dire —ajouta-t-il, en jetant un regard insistant à son élève. Celui-ci s’empourpra, mais soutint son regard.

— Vous ne croyez pas que le lin-say soit supérieur au har-kar ? —s’enquit-il.

Ses compagnons se redressèrent, comme s’ils défiaient le maître de dire du mal du lin-say. Moi, j’avais déjà entendu parler des querelles existantes entre les deux styles de combat, mais il m’avait toujours paru inconcevable que quelqu’un puisse donner de l’importance à quelque chose d’aussi absurde.

Les mains dans le dos, le maître Dinyu observa ses élèves durant quelques secondes et souffla, amusé.

— Ni le lin-say ni le har-kar ne sont supérieurs à l’autre, Namilissu —répondit-il en s’approchant de lui—. Dans un combat, la concentration est plus importante que le style.

Le maître Dinyu vit clairement l’expression sceptique du tiyan, mais il se contenta de lui donner quelques tapes sur l’épaule et il lui tourna le dos.

— Shaedra —dit-il—. Tout de suite, je n’ai pas beaucoup le temps de parler, je travaille, mais je serais ravi que tu viennes prendre le kawsari chez moi cet après-midi ou un de ces jours, à moins que tu ne sois pressée.

J’acquiesçai de la tête, souriante.

— Ce sera avec plaisir, maître Dinyu…

— Ne vous dérangez pas —fit Namilissu, crispé—. Je répèterai vos paroles à mon père. Et tant que vous n’admettrez pas que le lin-say, l’insigne de notre ville, est le meilleur style de combat corps à corps, ne me comptez plus parmi vos élèves et vous n’aurez plus l’appui du conseil —décréta-t-il.

Sur ce, il se retourna et s’engagea dans une rue, s’éloignant d’un pas ferme. Après avoir douté un instant, deux autres élèves se mirent à courir derrière lui, peut-être parce qu’ils partageaient son opinion ou parce qu’ils prétendaient le raisonner. Je secouai la tête, hallucinée par le comportement irrespectueux du tiyan.

— Par Ruyalé, quelle mouche les a piqués ? —demanda Akyn.

— Je ne savais pas qu’il y avait tant d’hostilité entre har-karistes et lin-says —commenta Laygra, surprise.

— Dieux —murmura Arfa.

Je soufflai, me rendant compte que nous avions gaffé.

— Maître Dinyu, nous ne prétendions vraiment pas discuter du har-kar…

Le bélarque roula les yeux.

— Cela n’a pas d’importance —assura-t-il—. De toutes façons, tous ne sont pas aussi catégoriques que Namilissu. Quoique ce soit un bon garçon. Ne vous tracassez pas —affirma-t-il, et il se tourna vers les deux élèves qui lui restaient et qui le regardaient sans savoir quoi faire—. Niurkol, Fargalde. La leçon est terminée pour aujourd’hui. Profitez des festivités et revenez demain.

Les deux élèves effectuèrent un salut.

— À demain, maître —dirent-ils, pour bien laisser comprendre qu’ils reviendraient.

Ils saluèrent Arfa, mais, avant qu’elle n’essaie de les retenir pour nous les présenter, ils partirent hâtivement, en murmurant entre eux.

— Euh… —dis-je, en les observant s’éloigner. Je me raclai la gorge—. Bon ! Maître Dinyu, je ne vous ai pas encore présenté mes compagnons. Voici Spaw ; elle, c’est Arfa…

— Nous nous connaissons —souligna la faïngal tandis que le maître Dinyu acquiesçait de la tête.

— Et voici mon frère, Murry, et ma sœur, Laygra —fis-je pour terminer.

— Ah, oui ! Vous venez de l’académie de Dathrun, n’est-ce pas ? —demanda Dinyu, intéressé.

Murry et Laygra sourirent jusqu’aux oreilles et acquiescèrent.

— Nous sommes diplômés —répondit mon frère.

Mon ancien maître se montra sincèrement impressionné et il se mit à leur poser des questions sur l’académie. Nous allâmes nous asseoir sur des bancs situés devant le salon-parloir tout en écoutant mon frère et ma sœur parler d’énergies asdroniques, de chevaux blessés et d’interminables devoirs qu’on infligeait constamment aux élèves de l’académie celmiste.

C’était curieux, mais j’étais vraiment heureuse de revoir le maître Dinyu, toujours aussi serein, avec son habituel sourire blanc. À un moment, il se mit à nous raconter ses premiers jours à Mirléria et ses impressions. Arfa ne put s’empêcher de rire lorsque le bélarque avoua qu’il avait été frappé par le nombre de palais… et de chevaux.

— Mon fils Relé n’a que quatre ans, mais il a déjà décidé qu’il serait cavalier quand il serait grand —dit le maître en souriant—. D’ailleurs, ma femme et lui sont en train d’assister aux courses. Je croyais, Arfa, que tu étais une grande amatrice.

— Amatrice ? —s’écria la faïngal, sur un ton offusqué—. Je suis plus qu’une amatrice, je suis une fanatique des courses. Mais je préfère y participer. De toutes façons, j’avais rendez-vous ici avec mes amis, mais je crois qu’ils doivent encore être à l’intérieur du Carafon. Eux, par contre, ils sont vraiment fous, à philosopher toute la journée. Je ne sais pas comment j’ai réussi à avoir autant d’amis qui n’aiment pas les chevaux —fit-elle avec un soupir théâtral—. Je vais voir ce qu’ils font. Venez si vous voulez. Comme ça, vu de l’extérieur, on dirait un entrepôt, mais vous verrez que, dedans, c’est un paysage de rêve. C’est Hijwira qui s’est chargée de le décorer.

Tous se levèrent pour la suivre et je décidai de m’attarder avec le maître Dinyu.

— Maître —dis-je, une fois seule avec lui—. À vrai dire, je ne m’attendais pas à vous rencontrer ici. Pourtant, je me rappelle maintenant que, le printemps dernier, vous m’aviez dit que vous vous rendriez à Mirléria.

— Tout à fait. Et, toi, tu m’avais dit que tu allais à Kaendra rejoindre Aryès et ton oncle.

J’acquiesçai de la tête, percevant son ton interrogatif.

— Et je les ai rejoints. Mais ensuite nous nous sommes séparés de nouveau —expliquai-je, pour simplifier.

Le maître Dinyu arqua un sourcil.

— Ton oncle persiste à vouloir récupérer son épée, n’est-ce pas ?

Je grimaçai.

— Oui —admis-je—. Et, cette fois, elle est aux mains des Ashar.

Il haussa les épaules, comme pour dire que Lénissu avait tout le droit de faire ce que bon lui semblait.

— Je me demande quelle est la nature exacte de cette relique —observa-t-il—. Mais tu peux être sûre que je n’ai pas l’intention de la lui voler —ajouta-t-il, amusé.

Je secouai la tête, en souriant.

— Alors, comme ça, vous enseignez le lin-say aux jeunes mirlériens ? —m’enquis-je, en changeant de sujet.

— Ah, oui. Il faut bien gagner sa vie d’une façon ou d’une autre. Mais j’avoue que contrairement à Ajensoldra où l’humilité est une vertu, ici, les jeunes ne l’apprécient pas autant. On dirait des paons. Pas tous, bien sûr. En tout cas, la discipline de fer des Pagodes est totalement absente.

Assurément, Namilissu n’était pas spécialement respectueux, pensai-je.

— Quelle est cette histoire de conseil ? —demandai-je enfin—. Vous croyez que Namilissu peut nuire à votre travail ? Il a l’air d’être le fils de quelqu’un d’important.

Le maître Dinyu sourit.

— Comme je te disais, ici, tous les jeunes semblent appartenir à une famille importante. Namilissu est le fils d’un des cinquante-deux conseillers de la Chambre de Commerce de Mirléria. Et Mirléria possède autant de Conseils que de palais. Ne te tracasse pas, dès que Namilissu se rendra compte qu’il n’y a pas de meilleur maître de lin-say dans toute la ville, il reviendra.

J’écoutai son ton faussement arrogant et je m’esclaffai.

— Vous ne seriez pas, vous aussi, en train d’oublier l’humilité, maître Dinyu ?

— Pas du tout —répliqua-t-il, amusé—. Mais plus sérieusement, je me demandais… puisque tu es passée par Ato, as-tu des nouvelles de tes compagnons har-karistes ?

— Bien sûr. Ils vont tous bien —répondis-je—. Sotkins et Zahg sont déjà cékals. Yeysa aussi… Et Laya, Galgarrios, Révis et Ozwil doivent être maintenant avec le maître Ew. Je ne l’ai jamais vu, mais on dit que c’est un très bon maître.

Dinyu avait soufflé.

— Le maître Ew ? —répéta-t-il—. Navon Ew Skalpaï ?

J’arquai les sourcils, curieuse.

— Vous le connaissez ?

— Bien sûr. Nous avons tous deux appris le har-kar à Kolria. Lui venait d’Ajensoldra, mais c’était le fils d’un représentant de Neiram en Iskamangra. Cela fait bien vingt ans que je ne l’ai pas vu. Mais j’ai entendu parler de ses exploits. Je crois que ce doit être le meilleur chasseur de vampires de toute la Terre Baie.

Je pâlis légèrement, espérant avec ferveur que Drakvian ne croiserait jamais le chemin de ce fameux Ew. À cet instant, des rires se firent entendre. Je tournai la tête pour voir les autres sortir du Carafon avec cinq amis d’Arfa.

— Bon —fit Dinyu, en se levant—. Puisque j’ai du temps libre, je vais revenir avec ma famille. Je vous souhaite à tous une bonne journée.

— Bonne journée, maître ! —lança l’une des amies d’Arfa.

Les autres lui firent écho. Je saluai Dinyu comme une bonne pagodiste et j’acceptai lorsqu’il m’invita à me rendre chez lui le prochain Griffe. En silence, je le vis s’éloigner dans sa tunique noire en direction de la Place de Sil.

— On dirait un bon maître —me dit Murry.

— Il l’est —approuvai-je.

* * *

Le Jour du Printemps se termina par des feux d’artifice absolument spectaculaires. Les pyrotechniciens avaient même utilisé des bateaux pour que les gens puissent assister confortablement au spectacle depuis le port et les plages alentour. Avec une telle mise en scène, l’un des bateaux finit par prendre feu et, quoique personne n’ait été blessé, la petite embarcation fut réduite en cendres au milieu de la mer, distrayant l’attention de tous les spectateurs.

Lorsque nous revînmes au Palais de l’Eau, je commençais à être vraiment fatiguée et je me rendis compte que, si ma blessure s’était bien refermée, je n’avais pas encore récupéré toute ma vitalité. Aussi, je passai presque toute la journée suivante à dormir. Syu apparaissait à peine dans ma chambre, occupé comme il l’était à explorer le palais et à fouiner dans la cuisine. Frundis était étrangement silencieux et je supposai qu’il devait composer quelque chose.

Cette même nuit, sans grande surprise, je rêvai de Draven et de l’orc à l’arbalète. Une douleur assez ridicule comparée à celle que j’avais ressentie un mois auparavant me parcourut tout le corps lorsque l’orc lança le carreau. Mais je me retournais et je me précipitais sur lui, sautant comme une experte har-kariste… J’entendis un bruit étrange et je me réveillai, en sursaut. Je me redressai, sur le qui-vive, mais la chambre, doucement illuminée par la Gemme, était aussi silencieuse que d’habitude. Je secouai la tête. Je commençais à devenir paranoïaque, croyant qu’il y avait des orcs arbalétriers partout, pensai-je, en me moquant de moi. Alors, j’aperçus une ombre derrière la fenêtre. Je me laissai glisser au bas du lit, en essayant de ne pas écraser Syu, et je m’approchai prudemment, attrapant au passage le voile pour me couvrir le visage. Pouvait-il s’agir de quelque oiseau nocturne ?

J’entendis des coups frappés contre la vitre. Ce bruit était celui qui m’avait réveillée, compris-je. J’écartai les rideaux et je grimaçai de surprise. Ce tiyan blond aux mèches noires… Que diables faisait l’élève de Dinyu derrière ma fenêtre ?

Le tiyan me fit signe d’ouvrir et, considérant que je ne courais aucun risque, je réajustai mon voile, je tournai la poignée et j’ouvris la fenêtre.

— Que veux-tu ? —demandai-je, curieuse, tandis que celui-ci redressait la tête, en me regardant d’un air hautain.

— Je suis Namilissu Beyni —annonça-t-il.

— Enchantée —répondis-je, hésitante—. Euh… Oh. Moi, c’est Shaedra Ucrinalm Hareldyn, d’Ato.

— Un honneur. Je viens te parler… Shaedra. D’après ce que j’ai compris, tu étais élève de har-kar du maître Dinyu, n’est-ce pas ?

— Eh bien… Oui. C’est cela —affirmai-je, embarrassée par la situation insolite—. Que cherches-tu exactement, Namilissu Beyni ?

— Un duel —dit-il sur un ton catégorique et tranchant—. Un duel de lin-say contre har-kar. Je vous prouverai à toi et au maître Dinyu que le lin-say n’a pas d’égal. Le lin-say forme l’esprit, il enseigne ce qu’est l’honneur et le Bien. Le har-kar est un art vide en comparaison : il n’a pas d’idéaux. Je veux faire un duel —répéta-t-il.

Je le contemplais, abasourdie, tandis qu’il parlait. Un duel ? Je laissai échapper un bref éclat de rire.

— Mais… Tu n’as pas besoin de me prouver quoi que ce soit —lui assurai-je—. C’est ridicule. Moi, je suis har-kariste. Toi, tu es un lin-say. Et cela me semble parfait. Le maître Dinyu dit souvent que la variété est une bonne chose. Je suis sûre qu’il t’a aussi enseigné ses idées.

Le tiyan secoua la tête.

— Aucun maître de lin-say n’enseigne des idées : moi, j’ai déjà mes idéaux. Comme mon père en a et comme mes aïeux en avaient. Vous, les Ajensoldranais, vous avez toujours besoin qu’un maître vous enseigne à penser. Ça, oui, c’est vraiment ridicule —affirma-t-il. Il se mordit la lèvre et se racla la gorge, impatient— : Bon, alors, tu acceptes le duel ?

De toute ma vie, je ne m’étais jamais vue dans une situation aussi invraisemblable que celle-ci. Un lin-say venant me trouver dans ma chambre pour me provoquer en duel, juste pour démontrer qu’il défendait son art de combat…

— Tu es une lâche —fit Namilissu après un bref silence—. Les har-karistes sont des lâches. Parce qu’ils ont tout simplement peur de lutter contre les lin-says. Je dirai au maître Dinyu que ses élèves ajensoldranais ne savent pas défendre son honneur. Et je dirai aussi à tous mes amis de ne plus parler avec ton maître. J’avoue que je le respectais beaucoup. Mais je ne peux pas continuer à apprendre avec quelqu’un qui a été capable d’enseigner à des lâches…

Je sifflai entre mes dents, pour l’interrompre.

— Ça suffit. J’accepte le défi —déclarai-je.

Immédiatement, le visage du tiyan s’illumina d’un large sourire.

— Mais à une condition —ajoutai-je—. Si je gagne, tu reviendras avec le maître Dinyu et tu feras tout pour que ton maître vive dignement et soit respecté de tous.

Namilissu pencha la tête, surpris, mais il sourit aussitôt et approuva.

— D’accord. Moi, je ne pose pas de conditions, vu que je vais gagner, et je ne voudrais pas t’humilier davantage.

Je roulai les yeux et j’effectuai un geste de salutation.

— Le duel aura lieu demain —informa le lin-say, en répondant à mon salut—. À minuit, au Palais du Vent. Bonne nuit.

Il me tourna le dos et s’éloigna rapidement dans le jardin.

— Le Palais du Vent ? —murmurai-je, appréhensive. L’image de ce sinistre endroit me revint à l’esprit… Une légère brise entra dans la chambre. Je soupirai et je refermai la fenêtre. Pourquoi diables avais-je accepté ? Je marmonnai tout bas. Si le maître Dinyu apprenait que j’essayais de l’aider en faisant de stupides duels…