Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 8: Nuages de glace.

24 La Tour Noire

“Attendez-nous ici”, de courageuses paroles !, pensai-je, en soupirant, tandis que j’observais les lointaines lumières du campement. Kwayat, Maoleth et Askaldo étaient partis « explorer la zone ». Cachés dans une grotte, nous attendions depuis un jour entier qu’ils réapparaissent. Nous avions pensé qu’ils reviendraient pendant la nuit, mais, maintenant, l’aube commençait à pointer et ils n’apparaissaient toujours pas.

Avec l’agilité d’une har-kariste, je commençai à descendre de la cime de l’arbre depuis laquelle j’avais observé un long moment le campement de Driikasinwat. Ce dernier était plus grand que je l’avais imaginé. Entouré d’une palissade, il possédait néanmoins quelques bâtiments de pierre et même une énorme tour noire adossée à un versant rocheux. D’après Askaldo, c’était là que le démon renégat devait garder Seyrum prisonnier. Et, d’après lui également, il devait y avoir une autre entrée à cette tour, depuis les grottes. Apparemment, un des informateurs d’Ashbinkhaï avait réussi à révéler un plan du lieu, et Askaldo nous avait assuré, avant de partir, qu’il savait plus ou moins où se trouvaient les cachots et les appartements privés du renégat. Cela me rassurait de savoir qu’Askaldo avait une vague idée de l’endroit où il mettait les pieds, mais, en même temps, l’opération me semblait assez difficile. Rôder sur une île sans être vus était une tâche ardue, mais pénétrer dans le territoire de ces Droskyns, comme les appelaient les insulaires, et libérer Seyrum, Aléria et Akyn… Je fis une moue tout en me laissant glisser sur le sol et je m’enveloppai d’harmonies. Peut-être était-ce parce que ma Sréda commençait à s’affoler et à affecter cruellement mon état d’âme, mais mes espoirs étaient plutôt réduits. Mais que diables, il fallait bien essayer. Je clignai des paupières pour chasser le voile noir qui se formait de nouveau devant mes yeux. Mes pertes de vue momentanées commençaient à être plus que gênantes.

— Du nouveau ? —me demanda Spaw, appuyé contre un arbre, les mains derrière la tête. Malgré son air ordinairement désinvolte, il prenait son travail de protecteur au sérieux et il avait insisté pour m’accompagner durant ma reconnaissance des lieux.

— Le jour se lève —dis-je simplement.

— Oui, ça, on le voit d’en bas, aussi —fit le démon en souriant—. Bon —poursuivit-il, en se levant—, l’heure est venue de partir à la recherche de nos disparus.

J’arquai un sourcil.

— Nous allons les chercher en plein jour ?

— Dans les grottes, il n’y a pas de soleil —répliqua Spaw—. Et pour atteindre la grotte par où ils sont passés, nous pouvons attendre que le brouillard tombe.

J’acquiesçai, songeuse. La veille, un épais brouillard s’était installé en milieu de matinée et il ne s’était levé qu’après midi. On pouvait espérer que le phénomène se produisait tous les jours.

J’entendis un craquement de branches… Syu surgit d’un arbre, atterrit avec l’élégance d’un gawalt et se précipita vers moi en courant. Son expression m’alarma aussitôt.

“Des saïjits !”, annonça-t-il. “Des saïjits approchent de notre grotte. Bon, à l’heure qu’il est, ils doivent déjà y être”, ajouta-t-il.

— Quelle mouche l’a piqué ? —s’enquit Spaw, en voyant le singe se ruer sur moi avant de grimper sur mon épaule.

Je fis un geste pour qu’il baisse le ton.

— Des saïjits —expliquai-je—. Ils nous ont découverts. Ou du moins ils sont tout proches de la grotte. Je ne crois pas que ce soit un hasard.

Spaw avait froncé les sourcils.

— Retournons à la grotte —déclara-t-il.

Nous avançâmes prudemment dans la forêt dense jusqu’à notre refuge. Et si c’étaient les Droskyns ?, me demandai-je, inquiète. Qui, sinon ? Est-ce que Maoleth, Kwayat et Askaldo avaient pu être capturés et leurs ravisseurs les avaient-ils torturés pour qu’ils révèlent où nous nous trouvions ? Je me mordis la lèvre trop brusquement et je grimaçai de douleur.

“Quel aspect avaient ces saïjits ?”, demandai-je au singe.

“Pas très commode”, répondit Syu. “Ils avaient de ces choses tranchantes qui brillent. Des épées”, ajouta-t-il, se rappelant le mot. “Et l’un d’eux avait un filet comme celui de Skoyéna. Ou plutôt comme celui que nous ont jeté les chasseurs-de-démons, à Aefna.”

J’entendis soudain des cris et nous nous arrêtâmes net. Frundis lança une note interrogative, l’air intrigué par ce nouveau bruit au milieu des tonalités sereines du matin.

“Je vois”, répondis-je.

Je pris une profonde inspiration pour me calmer. Spaw avançait maintenant beaucoup plus prudemment et je le suivis, en renforçant mes ombres harmoniques.

Presque immédiatement nous entendîmes des pas bruyants et précipités qui se dirigeaient droit sur nous.

— Sorcellerie ! —aboyait une voie apeurée et essoufflée.

Nous nous jetâmes derrière un tronc abattu. À peine quelques secondes après, nous vîmes apparaître un grand orc armé d’un cimeterre qui passa à peine à quelques mètres de nous sans nous voir et qui disparut dans la pente au milieu des arbres et des buissons. Plus loin, on entendait d’autres bruits de pas de course. Tout cela était très étrange…

Lorsque nous parvînmes finalement devant la grotte, je compris ce qui avait fait fuir les sbires de Driikasinwat : de la caverne émanait une fumée noire compacte qui adoptait tantôt la forme d’un énorme loup, tantôt celle d’un monstre ressemblant à un golem d’ombres. Et, apparemment, tous les ennemis avaient détalé, épouvantés.

Une voix d’outre-tombe résonna et je m’arrêtai au milieu de la côte qui menait à la caverne, prête à faire demi-tour et à prendre mes jambes à mon cou.

— Qu’est-ce que c’était ? —demanda Spaw, s’arrêtant lui aussi.

— Euh…

Un terrible éclat de rire malveillant retentit contre la roche, me coupant le souffle. L’éclat de rire se transforma rapidement en un gloussement amusé et, au milieu des ombres épaisses, ma sœur sortit en faisant de petits bonds joyeux. Elle nous adressa un sourire espiègle et elle poussa un grognement qui aurait bien pu être émis par quelque énorme monstre à trois têtes.

— Ça a marché ! —s’écria alors la voix enthousiaste de Chayl. Le dédrin surgit des ténèbres, en faisant des moulinets désinvoltes avec sa baguette d’ombres. Murry le suivait, les mains tendues devant lui. Je perçus le soupir soulagé de Spaw.

— Hé ! Comme quoi nous n’étions pas capables de nous défendre, hein ? —fit Laygra, très satisfaite.

Je soufflai, en riant.

— Pas mal —reconnus-je.

Murry, à présent les mains dans les poches, roula les yeux.

— Nous avons fait fuir l’avant-garde. Je propose que nous déguerpissions d’ici avant que les renforts n’arrivent.

Nous acquiesçâmes, nous ramassâmes rapidement nos sacs et nous nous éloignâmes le plus possible de la grotte, tout en sachant que, de cette façon, Askaldo, Maoleth et Kwayat allaient avoir du mal à nous retrouver s’ils revenaient… Mais la vérité, c’est que tous, en notre for intérieur, nous pensions qu’ils ne reviendraient pas. En essayant de ne pas m’interroger sur les raisons qui avaient poussé cette “avant-garde” à se présenter devant notre grotte, je m’occupai d’ouvrir la marche avec Spaw, en direction du nord. Mon frère et ma sœur, qui avaient passé tant d’années à l’académie de Dathrun, ne semblaient pas avoir oublié la vie sauvage de leur enfance et ils cheminaient silencieusement derrière nous. Chayl fermait la marche, sa baguette à la main.

Nous descendîmes le versant de la montagne jusqu’à une sorte de col, où les troncs, de plus en plus serrés, formaient un véritable labyrinthe de tunnels de bois. Nous étions déjà passés par là le premier jour, ou par un endroit très semblable, mais en sens inverse. À présent, nous devions trouver un chemin qui nous mène sur l’autre mont de l’île. Une fois que nous eûmes pénétré dans le dédale boisé, je détachai Frundis de mon dos pour éviter qu’il ne heurte les nombreuses branches basses. Le bâton m’en remercia en entonnant une joyeuse chanson d’Ato que je connaissais par cœur, car je l’avais écoutée mille fois au Cerf ailé. En percevant le sourire moqueur de Spaw, je me rendis compte que je dodelinais de la tête au son de la musique ; je me raclai la gorge et lui adressai une moue comique.

Nous sortions enfin du bois inextricable, lorsqu’au milieu de la brume qui commençait à baigner l’atmosphère, nous distinguâmes trois silhouettes. Je poussai un soupir de soulagement. C’étaient Kwayat, Maoleth et Askaldo.

— Les voilà ! —fit l’un d’eux, en avançant vers nous.

— Vous en avez mis du temps —grogna Spaw, tandis que nous nous précipitions vers eux.

Une légère brise dissipa un peu la brume et nous nous arrêtâmes net. Ce n’étaient pas Kwayat, Maoleth et Askaldo, mais deux affreux orcs et un humain encapuchonné. Ce dernier nous visait avec un arc et les deux autres avec d’énormes arbalètes.

— Par la barbe de Trah ! —s’écria le templier, avec une grimace douloureuse—. Courez !

— Je ne vous le conseille pas —rugit l’un des orcs, en s’avançant. Dans ses yeux, un éclat rougeâtre brilla un instant. Derrière lui, d’autres silhouettes surgirent de la brume. Je perçus la lumière métallique d’une épée. J’inspirai profondément, tentant de me calmer comme me l’avait enseigné Kwayat. Ils ne devaient pas nous capturer, pensai-je avec force. Et, discrètement, je portai ma main à ma ceinture. Une petite détonation retentit. Une fumée épaisse et opaque surgit du néant, suivie de grognements de surprise. Moi-même, j’étais impressionnée par l’efficacité des grains de fumée que m’avait donnés Ahishu. Le nuage grisâtre se mêla rapidement à la sphère d’ombres que venait d’invoquer Chayl. Je plissai les yeux, me baissant prestement pour éviter une possible flèche ou trait d’arbalète.

Il était encore temps de se sauver.

Je me mis à courir comme l’éclair sur le versant et je pénétrai rapide comme le Tonnerre dans le bois le plus proche. J’espérais seulement que les autres sauraient courir aussi vite que moi.

* * *

“Et maintenant, je fais quoi ?”, demandai-je, en me faisant les griffes sur la branche sur laquelle je m’étais assise.

Syu et moi, nous avions grimpé jusqu’à la cime d’un arbre, que nous avions choisi au hasard comme refuge. Et cela faisait déjà environ une heure que nous tendions l’oreille, à l’affût du moindre bruit de pas. Tout indiquait qu’ils étaient partis. Mais au lieu de me tranquilliser, cela me préoccupait. Les Droskyns avaient-ils réussi à capturer l’un de mes compagnons ? Avaient-ils pu tous les capturer ? Quel destin leur réserveraient-ils ? Je frémissais rien que de penser à une possible réponse. En soupirant, je retirai mes griffes du pauvre arbre. Notre intention de passer inaperçus avait été un fiasco complet.

“Il faut faire quelque chose”, dis-je, me répondant à moi-même.

“Cela me semble une bonne idée”, répondit Syu avec sérieux. “Si nous allions chercher les autres, qu’en penses-tu ? À moins que tu ne préfères faire une autre course”, ajouta-t-il.

“Je crains que ce ne soit pas la dernière course de la journée, Syu”, soupirai-je, avant de me laisser glisser entre les branches jusqu’au sol.

J’atterris silencieusement, m’enveloppant dans une sphère sombre et verdâtre semblable aux couleurs de mon entourage. Je ne devais pas être très loin de la grotte dont avait parlé Askaldo. Apparemment, il s’agissait d’une entrée secrète qu’avait découverte un agent d’Ashbinkhaï sur l’île. Tandis que j’essayais de me convaincre que tout pouvait encore s’arranger, j’avançais en parcourant rapidement le terrain boisé et pentu. Au bout d’un moment, le bois disparaissait, cédant la place à un paysage d’arbustes et de rochers. Sans sortir du bois, je longeai la zone à découvert, cherchant quelque fente dans la roche de la montagne.

Ce que je finis par trouver n’était pas l’entrée secrète, mais une énorme caverne fermée par un grand mur en bois. La porte était ouverte et, devant elle, assise sur un rocher, une haute silhouette affilait sa hache, jetant de temps à autre des regards ennuyés aux alentours.

“Si nous ne trouvons pas l’entrée de l’autre grotte, nous pourrons passer par cette porte”, suggérai-je.

L’idée ne sembla pas réjouir le singe.

“Ce n’est pas un peu risqué ?”

J’esquissai un sourire.

“Si tu préfères rester dehors et m’attendre…”

Le gawalt grogna.

“Bah. Un gawalt est prudent, mais il est aussi solidaire.”

Souriante, je poursuivis mon exploration, en me dirigeant vers l’ouest. La terre était humide et j’essayai de ne pas laisser trop d’empreintes, sautant de branche en branche lorsque je le pouvais. Je parcourais les bois quand, soudain, j’aperçus une lumière intense et l’immense mer bleue qui scintillait au loin. La forêt s’arrêtait brusquement, débouchant sur un énorme précipice d’où l’on voyait toute la partie ouest de l’île. Je me rendis compte alors que la falaise devant laquelle je me trouvais se situait exactement au-dessus du campement des Droskyns.

J’atterris sur le sol d’un bond et je me baissai, avançant prudemment et sans bruit jusqu’au bord. Syu demeura solidairement en arrière, car une telle hauteur lui donnait le vertige. Lorsque je fus à quelques centimètres du vide, je m’arrêtai et je contemplai la vue impressionnante. Au loin, la mer s’étendait, peuplée d’îles. Et encore au-delà, je crus deviner les formes floues du continent. Je baissai les yeux vers le campement. Il était plus petit que ce que j’avais imaginé en le voyant d’en bas. Il y avait peu de mouvement dans les rues désordonnées. On voyait des maisons et de grands édifices qui ressemblaient à des entrepôts. Situées à égale distance sur le cercle du campement, trois tours se détachaient. La tour noire, la plus haute, était toute proche de la roche de la montagne. Deux grands arcs superposés, comme des contreforts, partaient de la tour et s’élevaient pour s’appuyer sur la montagne, comme pour la soutenir.

Je faillis faire rouler une pierre dans le vide et je tendis une main rapide pour la rattraper. Je m’éloignai prudemment du bord et je me blottis contre un arbre, méditant mes solutions et jouant distraitement avec la pierre. Frundis fredonnait tout bas, composant une chanson, et Syu fouinait aux alentours. Un plan se formait peu à peu dans ma tête.

À cette heure, il était plus que probable que tous les Droskyns sachent qu’il y avait des étrangers sur l’île. Toutes les entrées des tunnels devaient être surveillées. D’après Askaldo, les cachots se situaient à l’intérieur de la montagne, près de la tour noire, mais il assurait que Seyrum était enfermé dans une pièce de cette tour. Aléria et Akyn se trouvaient peut-être à une centaine de mètres au-dessous de moi. Avec cette pensée inquiétante et réconfortante à la fois, je me levai d’un bond et je cherchai dans mon sac. Syu revint et me regarda avec curiosité sortir la corde elfique de Dol.

“Que vas-tu faire ?”, me demanda-t-il.

J’enroulais déjà la corde autour de mon avant-bras.

“Pour le moment, je vais compter combien de mètres fait cette corde”, expliquai-je.

Le singe gawalt pencha la tête, mais il ne fit pas de commentaire et il s’assit confortablement sur une racine, en bâillant, tandis que je comptais. La corde était si fine que j’éprouvais une certaine appréhension à l’utiliser, mais, après tout, tous mes compagnons démons avaient traversé le Tonnerre sans problèmes. La corde d’ithil était plus résistante qu’une toile d’araignée de narkog, me dis-je pour me tranquilliser.

“Cinquante mètres”, annonçai-je. “Je crois que ce sera suffisant. Je crois”, répétai-je, en visualisant le précipice et la tour noire.

Syu, à l’évidence, n’avait pas compris mes intentions. Il frotta sa petite tête, confus.

“Suffisant pour quoi ?”

“Pour descendre le précipice”, répondis-je. “Il y a un arc supérieur qui part de la tour et rentre dans la montagne. Je peux descendre jusque là et ensuite descendre le long de l’arc… jusqu’à la tour”, finis-je par expliquer.

C’était un plan risqué, admis-je pour moi-même. Mais c’était la meilleure et l’unique idée qui m’était venue. Le singe gawalt me contemplait fixement, stupéfait.

“Mais… descendre le précipice ?”, répéta-t-il. “Avec une corde ? Moi… Non”, grogna-t-il. “Ça non. Les gawalts, nous grimpons et nous descendons les arbres, pas les montagnes.”

Je haussai les épaules et je lui adressai un sourire en coin.

“Shakel Borris fait un truc comme ça quand il escalade l’Île-montagne pour sauver la princesse Zamabela.”

Syu souffla bruyamment.

“Nous n’allons pas monter, mais descendre”, répliqua-t-il.

Mon sourire s’élargit.

“Je savais bien que cela te semblerait une bonne idée. Attendons la nuit. Il ne faudrait pas qu’on nous voie. Qu’est-ce que tu en penses si nous mangeons quelque chose ?”, ajoutai-je, en laissant la corde à côté de moi et en sortant les maigres vivres que j’avais dans mon sac.

Syu soupira, mais il s’abstint de tout commentaire et attrapa agilement le morceau de pain que je lui lançais. Je gardai une partie plus généreuse, sachant que j’étais une terniane et, lui, un gawalt, et je gardai aussi le fromage : Syu l’avait toujours détesté.

L’après-midi, j’observai le précipice, cherchant la meilleure branche où attacher la corde pour descendre jusqu’au contrefort de la tour. Finalement, je me décidai pour la branche d’un chêne robuste et j’attachai la corde elfique le mieux que je pus. N’ayant rien d’autre à faire, je proposai à Syu de jouer une partie de cartes et nous jouâmes au kiengo et à l’arao jusqu’à ce que la faible lumière nous empêche de bien distinguer nos cartes. Nous jouions la dernière partie quand une rafale de vent emporta la moitié des cartes. Je restai un moment atterrée, me demandant où elles pouvaient s’être envolées, entre les arbres ou vers le campement. Quelle idiote, me lamentai-je, en m’empressant de garder les cartes qu’il me restait.

“C’est un présage”, plaisanta Syu.

Cependant, lorsque je me levai avec l’intention de m’approcher du chêne et de la corde, le singe perdit toute envie de plaisanter. J’attachai Frundis dans mon dos, je plaçai mon sac peu rebondi sous la cape et je tendis la main dans l’obscurité. Je trouvai la corde. Si fine…, me répétai-je. Je la passai autour de ma taille et autour de mes jambes, en faisant mille nœuds.

En bas, dans le campement, les lumières s’étaient allumées et je crus distinguer dans le silence de la nuit une mélodie lointaine de chants. Le ciel était à présent sombre comme l’encre d’Inan. La Lune et la Bougie n’étaient pas encore sorties.

Je fis un pas en avant en essayant de deviner où commençait le vide. Quand je le trouvai, une peur indescriptible m’envahit. Je tentai de surmonter ma frayeur et j’inspirai profondément.

“Prêt ?”, demandai-je à Syu.

Le singe s’installa sur mon épaule et je me mordis la lèvre, indécise.

“Tu es sûr que tu veux venir ?”, insistai-je, hésitante. “Cela peut être dangereux. Peut-être que tu devrais…”

Le grognement du singe m’interrompit.

“Toi, occupe-toi de descendre prudemment. Les gawalts, nous ne sommes pas des lâches.”

“Ce n’est pas être lâche que de ne pas vouloir descendre un tel précipice”, assurai-je. “C’est plutôt une preuve de bon sens.”

Le gawalt haussa les épaules, comme pour me dire qu’il m’avait déjà expliqué cela en d’autres occasions. Les lointaines paroles de Syu me revinrent à la mémoire. “Un véritable singe gawalt agit vite et bien et ne se tourmente pas avec ce qu’il ne peut pas faire.” Alors, je décidai de ne pas penser. Je tournai le dos au campement et j’agrippai fortement la corde.

“Asbarl !”, m’exclamai-je, tout en lâchant peu à peu la corde d’ithil. Tremblant, Syu se cacha sous ma capuche.

“Prudemment”, me répéta-t-il.