Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 8: Nuages de glace.

22 Débandades et renégats

Lorsque je parvins à quelques mètres du géant, celui-ci, aux traits accusés de semi-orc, se préparait à donner un coup de poing à Laygra, qui continuait à crier, atterrée, tandis que Murry et Shelbooth étaient cernés un peu plus loin par trois autres agresseurs. Je tenais déjà Frundis entre les mains et j’assénai un coup sur le bras de l’attaquant de Laygra de toutes mes forces, pour qu’il tourne son attention sur son véritable adversaire. On entendit un bruit de cassure, accompagné d’un hurlement de douleur. Le colosse lâcha finalement ma sœur et se tourna vers moi, saisissant sa masse de la main gauche. Son visage était contrarié.

— Tu vas le regretter ! —grogna-t-il, alors qu’il abattait son énorme arme sur moi.

Mais j’avais déjà fait un bond et je le frappai alors dans le dos. À peine se retourna-t-il que je m’éloignais déjà, hors de sa portée.

Je jetai un coup d’œil autour de moi et je vis, soulagée, que ma sœur, ainsi que Syu, avaient profité de la diversion pour s’éloigner et courir comme des lièvres vers mes compagnons démons… mais ces derniers avaient visiblement aussi décidé de se lancer dans la bataille. Je grimaçai, mais je m’interdis de penser à autre chose qu’au semi-orc imposant qui se précipitait sur moi à cet instant. Tout, dans son expression, semblait indiquer qu’il souhaitait me voir réduite en bouillie.

“Dans un combat réel, toute pensée hors de contexte peut provoquer la défaite”, avait dit le maître Dinyu.

Je me fondis entre les ombres harmoniques et, après une prière fulgurante adressée à tous les dieux du monde, je chargeai contre le semi-orc, me laissant guider par une froide voix intérieure. Ensuite, tout ne fut plus qu’esquives, attaques, feintes et sauts qui vinrent rapidement à bout de la patience de l’imposant insulaire. Il avait un bras cassé, mais il était furieux comme un ours sanfurient, observai-je, appréhensive, à un moment où je me retirais rapidement après une attaque éclair. Frundis était euphorique et, à chaque coup, il ajoutait une joyeuse note musicale. J’allais retourner à l’attaque, lorsque Kwayat attrapa la main du géant avec son fouet. Un éclair de lumière violet traversa toute l’arme et le semi-orc poussa un hurlement de souffrance, tandis que mon instructeur prenait une mine perplexe. Je remarquai alors que deux autres agresseurs étaient déjà neutralisés. Les habitants des maisons voisines, qui avaient prudemment fermé leurs volets pendant le point culminant de la bataille, les entrouvraient de nouveau pour voir qui allaient l’emporter.

— La garde arrive ! —annonça un des habitants.

Aussitôt, nous sortîmes de la stupeur du combat. Kwayat libéra le poignet grièvement blessé du semi-orc et nous partîmes tous en courant.

— Beksia ! —s’exclama Maoleth, tandis que nous nous éloignions en toute hâte. En jetant un regard en arrière, je m’aperçus que les agresseurs qui étaient encore debout s’efforçaient aussi de disparaître le plus tôt possible.

“Une bataille digne d’être contée !”, dit en riant un Frundis enthousiaste, s’accompagnant d’un assemblage de cymbales, de clairons et de trompettes victorieuses.

Syu et moi, nous lui répondîmes avec un grognement, tandis que je continuais à parcourir les rues avec précipitation. Nous croisâmes même deux truands qui nous laissèrent gentiment passer. Nous ne nous arrêtâmes que lorsque mes compagnons s’aperçurent que nous ne courions pas seuls.

— Eh ! —dit Askaldo, en vérifiant d’une main nerveuse que son voile était toujours en place—. Vous autres ! Qui diables êtes-vous ?

Murry, Laygra et Shelbooth avaient perdu leurs voiles pendant la bataille et, je les vis échanger des regards effarés. On entendit un souffle de stupéfaction.

— Shelbooth ? —Spaw contemplait l’elfe de la terre, bouche bée.

— Shelbooth ? —répéta Maoleth, en fronçant les sourcils—. Tu le connais ?

Le jeune démon acquiesça, un sourire incrédule sur les lèvres, et la personne en question se racla la gorge.

— Euh… Salut, Spaw. Salut, Shaedra. Je vous assure que ce n’est pas moi qui ai eu l’idée du déguisement… —Il jeta un regard bouleversé en arrière, comme s’il pensait à autre chose, inquiet—. Mille tonnerres… —marmonna-t-il.

Je m’apprêtais à leur expliquer à tous la vérité quand Maoleth soupira, la mine sombre.

— Je comprends mieux maintenant. Shaedra, tu ne crois pas que tu devrais nous expliquer tout cela ? —fit-il, en m’adressant un regard où se lisait la déception.

— Moi ? —fis-je avec une petite voix.

— Comment expliques-tu que soudain trois personnes que tu connais apparaissent à Sladeyr ? —m’accusa Askaldo, avec une pointe de méfiance dans la voix.

— Et n’oublions pas qu’ils voyageaient dans notre bateau masqués —ajouta Chayl, l’air déçu.

— Euh… —intervint Murry, en levant l’index—. Si vous me permettez… Nous n’avons rien contre vous. Nous venons simplement aider…

— Notre sœur —finirent de prononcer en chœur Laygra et Murry, l’air décidé.

Spaw éclata de rire.

— Votre sœur ? —répéta-t-il et il les examina plus attentivement. Je devinai facilement ses pensées : tous deux étaient effectivement des ternians, aux yeux verts et avec des traits similaires aux miens.

J’expirai et je fis une moue désinvolte.

— Curieux, hein ? —prononçai-je—. Peut-être que je pourrais vous expliquer un peu toute l’histoire…

— Ce serait peut-être une bonne idée —rétorqua mon instructeur. Ses yeux bleus s’étaient plissés, inquisiteurs.

— Mais, avant, nous pourrions aussi trouver un endroit plus agréable —observai-je. Après notre course, nous nous trouvions à la périphérie de la ville, où se discernaient des champs et des maisons éparses.

— Et mon coffre ? —fit Shelbooth, laissant soudain éclater son affliction—. Qu’est-ce que je vais faire sans mon coffre ?

— Ton coffre ? —demanda Chayl, sans comprendre.

— Je l’ai perdu. Tout —se lamenta-t-il. Et il écarquilla les yeux, comme s’il se rendait compte de ce qu’il disait—. Il était rempli de joyaux ! Et tout ça à cause de vous et de vos idées farfelues —ajouta-t-il, en s’adressant à mon frère et à ma sœur, sur un ton accusateur—. Moi, je voulais seulement me rendre à Mirléria ! Maudits ternians. Je vais le chercher.

Ahuris, nous le vîmes s’éloigner.

— Il va chercher quoi ? —demandai-je, bouche bée.

— Son coffre, à l’évidence —répondit Murry, en haussant les épaules—. La vérité, c’est que je regrette de lui avoir causé autant d’ennuis, mais en même temps il n’a pas voulu payer une escorte, comme le lui a proposé Amrit. À l’avaricieux, destin malheureux —énonça-t-il.

Je lui jetai un regard étonné et, sans un mot, je courus derrière l’elfe.

— Eh ! Shelbooth ! —lui criai-je—. Tu es fou ? À l’heure qu’il est, ils ont déjà dû emporter le coffre dans leur refuge. Réfléchis un peu.

L’elfe s’arrêta et croisa les bras, très sombre.

— Maudits ternians —répéta-t-il, en me regardant dans les yeux—. Tu ne peux pas savoir la joie que j’ai ressentie quand j’ai compris que, d’un coup, ma vie était résolue. Le palais, le jardin, la vie tranquille… tout cela, c’était déjà presque une réalité pour moi. —Il secoua la tête, comme s’il se réveillait d’un rêve—. Et soudain voici qu’arrivent ces deux… ton frère et ta sœur et ils compliquent tout. Ils me demandent de me déguiser avec eux pour que, Spaw et toi, vous ne me reconnaissiez pas et ils me volent mon coffre…

— Les voleurs de Sladeyr volent ton coffre —rectifiai-je.

Shelbooth grogna, très affecté.

— Il vaudra mieux que je m’en aille de là et que je vous laisse avec vos histoires étranges. Je vais chercher mon coffre.

J’écarquillai les yeux, incrédule.

— Shelbooth —fis-je, alors que l’elfe s’éloignait de nouveau.

— Quoi ? —répliqua-t-il, impatient.

J’allais lui demander de raisonner un peu avant de se précipiter dans la gueule du dragon, mais je me ravisai et je me contentai de lui demander :

— Où est Manchow ? Vous êtes partis d’Ato ensemble, n’est-ce pas ? Où est-il maintenant ?

Shelbooth haussa les épaules et une ombre passa sur son visage.

— Manchow… Oui. Je suppose que notre disparition a dû vous surprendre tous. Je regrette de vous avoir abandonnés avec l’histoire de Kyissé en suspens, mais, quand Manchow m’a dit qu’il possédait une gemme d’une valeur inestimable, je n’ai pas pu résister et j’ai profité de l’occasion. Faute de trésors du Nohistra de Dumblor —insinua-t-il avec un sourire railleur—. Manchow est resté à Ombay —m’informa-t-il, plus sérieux—. Amrit lui a donné sa part de la récompense pour cette pierre et il lui a proposé de l’aider pour que son père Ombreux ne le trouve pas.

J’arquai un sourcil, songeuse. Une gemme d’une valeur inestimable, me répétai-je. Se pouvait-il qu’il parle de la Gemme de Loorden ? Je secouai la tête, abasourdie. C’étaient donc eux qui avaient emporté la fameuse gemme à Amrit et à Wali Neyg. Et apparemment, Manchow l’avait vendue sans consulter son père, le Nohistra d’Aefna… Je me raclai la gorge.

— Alors tu as eu, toi aussi, une part de la récompense parce que tu as accompagné Manchow d’Ato jusqu’à Ombay ? —fis-je—. La générosité d’Amrit Mauhilver m’impressionne.

— C’est Manchow qui a insisté pour que j’emporte une part respectable —répliqua l’elfe, en se défendant—. Tu vois, il n’y a pas que les say-guétrans qui ont le sens de l’honneur : j’ai sauvé la vie de Manchow à la hauteur du pas de Marp, contre deux écailles-néfandes. Si je n’avais pas été là, la Gemme de Loorden, à l’heure qu’il est, serait au fond de l’estomac d’une de ces bestioles, alors, la récompense m’a paru juste —ajouta-t-il avec un large sourire—. Dès que j’aurai investi un peu ma fortune à Mirléria, je reviendrai dans les Souterrains comme un prince, et mon père ne travaillera plus jamais pour ces Conseillers fanfarons qui ne font que troubler la vie à Dumblor.

Il s’interrompit, comme se souvenant brusquement que tous ces espoirs reposaient sur un coffre qu’il n’avait plus. Je l’observai en secouant la tête.

— Tu vas vraiment aller chercher ce coffre ? —demandai-je.

Shelbooth laissa échapper un éclat de rire.

— Oui. Je suis un habitant des Souterrains. Je n’ai pas peur de quelques simples voleurs. Seulement, quand ils nous ont attaqués, je ne m’y attendais pas. Maintenant je sais à quoi m’en tenir. —Il leva une main, me saluant à la manière de Meykadria—. Bonne chance, Shaedra.

Réprimant un soupir, je répondis à son salut. L’elfe me tourna le dos et s’éloigna rapidement vers le centre de la ville. Pourvu qu’il obtienne ce qu’il voulait, pensai-je, tandis que je rejoignais les autres.

— Je vois que tu n’as pas réussi à raisonner l’elfe —observa Spaw à voix basse. Je lui adressai une moue éloquente : que pouvais-je faire pour retenir Shelbooth ? Le jeune templier se contenta d’esquisser un sourire et nous prêtâmes attention à la conversation des autres.

— … mais, par tous les dieux, que diable pensez-vous que nous allons faire à l’Île Boiteuse ? —demandait Maoleth, incrédule.

Murry et Laygra échangèrent un regard.

— Eh bien… nous ne le savons pas —avoua Laygra—. Mais nous savons que Shaedra veut sauver son amie qui est prisonnière là-bas depuis un an ou plus. Et nous, nous allons l’aider. C’est pourtant simple à comprendre, non ?

— Une amie ? —répéta Spaw, avec un sourire incrédule. Et il se tourna vers moi—. Depuis quand as-tu une amie prisonnière sur l’Île Boiteuse, Shaedra ?

Je me frottai la joue d’un air innocent.

— Depuis un an approximativement —répondis-je—, comme a dit Laygra. J’ai pensé… que, puisque nous allions sauver Seyrum, je pourrais essayer de sortir Aléria et Akyn de là.

Spaw écarquilla légèrement les yeux.

— Aléria et Akyn, hein ? Leurs noms me disent quelque chose.

— Je les ai sûrement mentionnés plus d’une fois lorsque nous étions dans les Souterrains —expliquai-je calmement.

— Les Souterrains ! —s’écria Murry, en se tournant brusquement vers moi—. Shelbooth nous a un peu raconté ce qui s’est passé, mais tout était si étrange que j’avais du mal à le croire. C’est vrai, toute cette histoire des Klanez ?

Je souris, amusée, en voyant son expression ébahie.

— C’est vrai —affirmai-je—. Aryès et moi, nous sommes partis de Dumblor avec une expédition pour entrer dans le château de Klanez. Et ensuite, grâce à Lénissu, nous avons fini par retourner à la Superficie pour partir à la recherche des grands-parents de Kyissé, la petite Klanez —expliquai-je simplement.

Murry siffla entre ses dents. Visiblement, il n’avait pas cru un mot de ce que lui avait raconté Shelbooth.

— Eh bien, je suis désolé de vous le dire —intervint Askaldo—, mais je ne vais pas perdre mon temps à sauver des gens que je ne connais pas, alors, Shaedra, si tu veux vraiment sauver ces amis à toi dont tu ne nous as jamais parlé —je fis une grimace en entendant son ton accusateur—, libre à toi, mais je ne vais pas t’aider.

— Parfait —répliquai-je fermement—. Je n’ai pas besoin de votre aide. Mon frère, ma sœur et moi, nous ferons sortir Aléria et Akyn de cette île tout seuls.

— Mawer. Il y a encore quelque chose qui m’échappe —marmonna Maoleth, méditatif—. Comment as-tu fait pour que ton frère et ta sœur sachent exactement comment nous suivre sans que nous nous en apercevions ?

Je fronçai les sourcils en voyant qu’il jetait un coup d’œil méfiant à Syu.

— Eh bien… —je haussai les épaules, tout en cherchant frénétiquement une réponse convaincante—. En fait, je n’ai rien fait, moi. Il s’agit d’un… sortilège.

Tous me lancèrent des regards interrogateurs. Je soupirai, résignée, et je cherchai dans une de mes poches.

— En réalité, il s’agit d’une magara —précisai-je, en leur montrant les Triplées durant quelques secondes avant de les dissimuler de nouveau prestement aux yeux curieux—. On les appelle les Triplées. La personne qui les a construites, Marévor Helith, est capable de savoir où elles se trouvent et, par conséquent, il sait où je me trouve, moi. Et je ne sais pour quelle raison, il a aidé mon frère et ma sœur à me retrouver —finis-je par dire, en lançant un regard sombre à Murry et Laygra.

Le visage de Spaw s’était figé en entendant le nom du nakrus, comme s’il s’était soudain transformé en glace. Les autres prirent des mines pensives. J’en déduisis, soulagée, que ces derniers ne connaissaient pas Marévor Helith et qu’ils ne savaient que c’était un nakrus.

— Une magara qui permet de savoir où se trouve une personne à une grande distance ? —fit Askaldo, sceptique—. Bon —il soupira, nous faisant comprendre qu’il ne désirait pas connaître plus de détails sur le sujet—, si ce que tu dis est vrai, tu devrais les jeter.

— Impossible —rétorquai-je—. C’est un cadeau.

— Intéressant —fit Spaw, en recouvrant un semblant de calme—. Par curiosité, que fait cette magara à part renseigner son maître sur l’endroit où tu te trouves ?

Je lui adressai un grand sourire.

— Bonne question. Peut-être qu’un jour je réussirai à savoir à quoi elle sert.

* * *

Maoleth, Askaldo et Kwayat tentèrent de convaincre mon frère et ma sœur qu’une expédition sur l’Île Boiteuse pour libérer quelqu’un était une aventure dangereuse, très dangereuse !, assura et insista Maoleth. Mais Murry et Laygra se montrèrent encore plus têtus et, lorsqu’ils révélèrent qu’ils avaient suivi une éducation intensive à Dathrun pour devenir celmistes, j’observai aussitôt une certaine curiosité de la part de Maoleth. Murry s’en aperçut et il en profita pour prouver que son diplôme n’était pas lettre morte, invoquant une sphère de silence qui nous enveloppa tous. Il s’agissait d’une invocation et non d’une simple illusion, compris-je. Les mots que nous prononcions étaient étouffés par une combinaison d’énergie arikbète et orique. C’était impressionnant de savoir que mon frère était capable d’invoquer des sphères de silence, alors qu’à peine quatre ans auparavant il ignorait tout des arts celmistes.

— Démons —fis-je, quand Murry défit le sortilège—. C’est incroyable.

— Moi, ma spécialité, c’est plutôt l’énergie essenciatique —intervint Laygra—. Je suis guérisseuse. Je n’ai pas encore beaucoup d’expérience avec les saïjits, mais j’ai sauvé la vie de beaucoup d’animaux à l’académie. Et je vous assure que, dans toute expédition digne de ce nom, il y a toujours une guérisseuse. Ou un guérisseur —déclara-t-elle, en souriant.

Askaldo souffla.

— C’est bon —dit-il, comme à contrecœur—. Je vois bien que vous n’allez pas changer d’avis et, à moins que je ne vous attache au mât de l’Aigle Blanc, je ne vois pas comment vous empêcher de faire ce que vous voudrez. Bon, parlons de choses plus urgentes —ajouta-t-il, en changeant de ton, tandis que Murry et Laygra souriaient, ravis—, en y réfléchissant mieux, je crois qu’il est trop tard maintenant pour aller voir Asbalroth. Il dort probablement déjà et il ne faudrait pas que nous l’arrachions à son sommeil —raisonna-t-il.

— Oh, alors finalement, nous allons dépenser ces vingt-deux kétales —conclus-je, railleuse.

— En aucune façon. Cette auberge, là-bas, devrait avoir des prix raisonnables —décida l’elfocane, en indiquant un bâtiment.

Nous étions aux abords de la ville et l’auberge en question se trouvait près d’un chemin qui serpentait et disparaissait dans les ombres d’un bois. L’auberge ne semblait pas très animée ; et, de fait, lorsque nous entrâmes, nous constatâmes que les clients ne l’étaient pas non plus : je vis un vieux pêcheur assis sur une chaise, seul, absorbé dans ses pensées. Un peu plus loin, deux hommes chuchotaient à voix basse avec des airs de conspirateurs. Et le tavernier, assis près du comptoir, lisait un livre, mais il se leva aussitôt, après un léger sursaut face à notre arrivée intempestive. Malgré le peu de lumière que donnaient les bougies, il me suffit d’un coup d’œil pour savoir qu’il s’agissait d’un nuron. C’était la première fois que j’en voyais un en chair et en os et je demeurai fascinée par son visage noir couvert d’écailles bleutées. Il ressemblait beaucoup au dessin du livre Les saïjits d’Haréka. Il avait une queue avec une énorme nageoire repliée, divisée en trois pointes unies par de fines membranes. Sa peau était un peu ridée, comme si elle manquait d’eau. Quant à ses yeux, ils étaient énormes, couverts d’une fine peau protectrice. Mais, en ce moment, ils s’étaient réduits à d’étroites fentes tandis que le nuron nous détaillait.

— Bonne nuit —dit-il—. Que désirez-vous ?

Le timbre de sa voix me rappela un peu le roucoulement de certains oiseaux d’Ato. Nous lui souhaitâmes bonne nuit et Maoleth se chargea de réserver les lits et d’acheter de quoi dîner.

Nous payâmes trois kétales par personne, une quantité tout à fait acceptable si ce n’est que l’aubergiste se contenta de nous ouvrir une sorte de grande salle remplie de paillasses et de gens endormis. Cela sentait le poisson, la boue et la sueur, et Syu fronça aussitôt le nez et se le couvrit d’un geste délicat.

“Cela sent trop le saïjit”, grommela-t-il.

— Peut-être que notre grand économe reconsidère l’option des vingt-deux kétales —commenta Spaw, dans un murmure railleur.

Nous sourîmes et Askaldo nous foudroya du regard.

— Trois kétales, c’est peu, vingt-deux, c’est trop ; ce n’est pas ma faute s’il n’existe pas d’offre intermédiaire —répliqua-t-il, avant d’entrer dans la pièce d’un pas digne.

Respectant le sommeil de nos compagnons de chambre, nous nous installâmes aussi silencieusement que possible au milieu de l’obscurité. Syu se blottit près de moi, se glissant sous la couverture ; néanmoins, je devinai à son agitation qu’il ne dormirait pas très bien.

“Nous avons passé de pires nuits”, le consolai-je, optimiste.

Malgré cela, le gawalt ne se tranquillisa pas et continua à se tourner et se retourner, anxieux. Je fermai les yeux, mais je les rouvris lorsqu’une main me prit doucement le bras. J’aperçus le sourire de Laygra et je souris.

— Il faut voir dans quelles histoires tu t’embarques, sœurette —murmura-t-elle.

— Lénissu m’a donné des leçons —plaisantai-je à voix basse—. Au fait, où sont Rowsin et Azmeth ?

— Nous les avons laissés à Aefna, chez une parente d’Azmeth. Oh, Shaedra —chuchota-t-elle, en me serrant fort la main—. Il y a tant de choses que je dois te raconter et que tu dois me raconter ! Mais je suppose que nous aurons le temps de nous mettre au courant. Murry m’a parlé de votre conversation d’hier. Tu ne sais pas combien j’étais contente de savoir que tes compagnons étaient des amis à toi et pas des ennemis, comme je croyais au début —elle laissa échapper un petit rire d’autodérision—. Avant, j’étais très inquiète en pensant que Marévor Helith avait gaffé et que Syu n’était pas le véritable Syu et…

“Quooi ?”, souffla Syu, en cessant de s’agiter.

Laygra pouffa en l’entendant.

— J’espère que tu n’as pas mangé trop de friandises pendant mon absence —dit ma sœur, en caressant affectueusement la tête du singe.

“Boh”, grogna Syu. “Un gawalt ne mange jamais trop, juste ce qu’il faut.”

Je souris et je fronçai les sourcils peu après.

— Laygra ?

— Hum ?

Ma sœur était déjà presque endormie. Alors je me dis que toutes mes questions pouvaient parfaitement attendre jusqu’au lendemain.

— Bonne nuit —dis-je.

— Bonne nuit, Shaedra.

* * *

Le matin, alors que le soleil illuminait déjà toute l’île, nous sortîmes de l’auberge après un copieux petit déjeuner et nous partîmes à la recherche de la demeure d’Asbalroth Srajel. Après avoir demandé des indications, nous la trouvâmes facilement, adossée à un grand roc de pierre blanche, à la périphérie de la ville.

— Il est encore trop tôt pour nous présenter —médita Askaldo.

Chayl, Spaw et moi, nous échangeâmes des regards moqueurs.

— Hier, il était trop tard et, aujourd’hui, il est trop tôt —observa Chayl—, peut-être que le juste milieu n’existe pas non plus pour se présenter chez Asbalroth, hein, cher cousin ?

Son cher cousin répondit en lui donnant une légère bourrade.

Finalement, nous nous assîmes au pied du Roc Blanc, comme on l’appelait, et je commençais à expliquer à Murry et à Laygra tout ce qui s’était passé depuis que nous avions quitté Ato. Sans parler de Srédas ou de démons, je leur révélai qu’Askaldo et moi avions bu une potion de mutation et que nous souffrions à présent d’un déséquilibre énergétique désastreux qui pouvait empirer et avoir des effets plus dangereux. J’étais assez satisfaite de mon explication et je récupérai une certaine confiance aux yeux de Kwayat lorsque celui-ci constata que mon frère et ma sœur ne savaient rien sur les démons.

— Mais de quelle sorte de mutation s’agit-il ? —demanda Murry.

Pour toute réponse, je leur montrai clairement mon visage, en ôtant la large capuche. Murry et Laygra restèrent un moment le souffle coupé en me voyant aussi blanche que le roc. Mon frère se remit le premier.

— Je savais bien que tu avais un problème de peau bizarre —commenta-t-il—. Mais j’étais loin de m’imaginer que c’était ta propre peau qui… Bon —il se racla la gorge—. C’est incroyable.

— Hmm —reconnus-je, en remettant ma capuche. J’avais ôté le voile, car nous avions repris nos habits ordinaires et, avec la capuche, mon visage était suffisamment dissimulé—. Mais comme je vous le disais, l’équilibre énergétique est si catastrophique qu’il pourrait avoir plus de conséquences. C’est pour ça que nous allons chercher Seyrum, l’alchimiste que Driikasinwat a capturé.

— Ah, c’est là que je voulais en venir —fit Murry—. Ce Seyrum serait donc capable de fabriquer une potion qui rééquilibre tes énergies ? En réalité, j’ai déjà entendu parler de ces potions. Elles ont un effet semblable à celui des déchargeurs qui se trouvaient à l’académie, n’est-ce pas ? Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi tu vas précisément chercher un alchimiste prisonnier. Cela ne serait pas plus facile de demander ça à n’importe quel autre alchimiste ? Ce déséquilibre énergétique est-il si étrange ? —s’enquit-il, en nous regardant tous.

— Les déséquilibres énergétiques n’affectent normalement pas le corps de cette manière —intervint Laygra—. La potion que Shaedra et Askaldo ont bue doit être particulièrement puissante.

— Elle l’était —approuvai-je.

— Et comment ça se fait que tu l’aies bue ? —demanda Murry, intrigué.

— Bah ! —s’exclama Maoleth—. Vous êtes trop curieux. Elle l’a bue, un point c’est tout. Nous n’allons pas entrer dans les détails. Askaldo, tu crois qu’il est encore trop tôt ?

— Ou trop tard ? —ajouta Spaw, adoptant un air philosophique.

Cette fois, Askaldo souffla, amusé.

— C’est exactement le bon moment pour aller rendre visite à cet Asbalroth.

Avant que celui-ci ne se lève, nous étions déjà tous debout. L’elfocane se redressa agilement et nous suivit tranquillement vers le portail de la demeure d’Asbalroth. La construction était assez grande, entourée de grandes haies impeccablement taillées. Je fis un petit bond pour voir par-dessus le portail et je hochai la tête. La fortune d’Asbalroth devait être aussi grande que celle de Zilacam Darys.

— Qu’as-tu vu ? —me demanda Laygra, qui tentait de voir, en tendant le cou, sans oser sauter comme moi.

— Un joli jardin avec une fontaine —répondis-je—. Et il y a aussi… —On entendit des aboiements lorsque Kwayat fit tinter le carillon du portail—. Des chiens —dis-je, achevant ma phrase.

Lieta feula bruyamment, le poil hérissé. Syu sourit, sur mon épaule, et Laygra prit un air préoccupé, se demandant sûrement si les chiens seraient capables d’attaquer la pauvre petite chatte…

Un judas s’ouvrit au milieu du portail et le visage prudent d’une jeune faïngal apparut… Je fronçai les sourcils. Comment une faïngal pouvait arriver à hauteur de mes yeux alors que les faïngals étaient encore plus petits que les hobbits ?

— Qui êtes-vous ? —demanda-t-elle d’une voix aiguë et méfiante.

— Bonjour, aimable dame —répondit posément Askaldo—. Nous sommes des amis de Zilacam Darys, qui est à son tour l’ami d’Asbalroth Srajel et qui nous a promis que nous recevrions de l’aide en sa demeure. Je suis Askaldo, fils d’Ashbinkhaï.

La faïngal écarquilla légèrement ses yeux rosés, scruta le visage voilé de l’elfocane, mais, loin de s’assombrir, son expression se détendit.

— Je vous ouvre tout de suite —déclara-t-elle.

Elle referma le judas et on entendit des bruits derrière le portail, comme si l’on retirait une chaise.

— « Aimable dame » ? —répéta Chayl à voix basse, avec un petit rire incrédule.

Askaldo fit un geste bref.

— Les bonnes manières sont importantes —répliqua-t-il—. Tu le comprendras un jour, peut-être, cher cousin. Un jour, peut-être —répéta-t-il, sur le ton de celui qui n’a pas beaucoup d’espoir.

Le dédrin fit une moue, quelque peu offensé : tous deux s’offusquaient à la moindre pique qu’ils se lançaient.

Le portail s’ouvrit et la faïngal apparut. Comme je m’y attendais, elle était beaucoup plus petite ; ses cheveux étaient d’un blond presque blanc et elle revêtait une élégante tunique rose qui, étrangement, me rappela les tuniques de Tauruith-jur. Elle semblait avoir dans les vingt ans, mais, comme le disait Wiguy, il était difficile de déterminer l’âge d’un faïngal.

Nous entrâmes tous et, dès que le portail fut refermé, deux chiens poilus vinrent nous flairer et Maoleth s’empressa de soulever la drizsha, qui continuait à émettre un continuel son guttural dont Frundis aurait bien pu s’inspirer pour une de ses œuvres les plus lugubres. La faïngal, après avoir doucement écarté les chiens, s’inclina profondément, en réalisant un compliqué geste avec les mains.

— Soyez les bienvenus dans notre humble demeure —déclara-t-elle, tandis que je me demandais s’il s’agissait d’un salut des démons que je ne connaissais pas ou d’un salut spécifique de Sladeyr. Elle nous sourit, enjouée—. Je suis Asbi Srajel. Enchantée de connaître le fils d’Ashbinkhaï en personne ! —s’exclama-t-elle très enthousiaste.

— Et moi, de te connaître, charmante Asbi —répondit Askaldo sur un ton sincère.

Je perçus l’expression railleuse de Chayl en entendant parler son cousin comme le courtisan d’un conte. Asbi adressa un sourire radieux à l’elfocane voilé.

— Je vais avertir mon père —dit-elle—. Mais, vu comme les chiens ont aboyé, il doit sûrement déjà nous épier depuis son bureau. Entrez, entrez. Il y a quelques jours, une colombe de Zilacam Darys est arrivée nous annonçant votre venue. Père me l’a dit. Je ne pouvais pas le croire ! —Sans cesser de sourire, elle nous conduisit jusqu’au hall d’entrée puis jusqu’au salon. La maison était illuminée par la lumière blanche de l’aube et l’atmosphère semblait féérique.

Avant qu’Asbi ne s’éloigne, son père apparut dans les escaliers, vêtu d’une ample tunique blanche. Il était à peine plus grand que sa fille et sa chevelure blonde était aussi abondante et vaporeuse. Il s’avança et leva une main.

— Bienvenus à Sladeyr —prononça-t-il, en nous adressant un léger sourire—. Vous avez fait un long voyage.

Après les présentations et salutations, le Sladeyrien nous invita à nous asseoir et nous causâmes de notre voyage, de la vie à Sladeyr et de la vie en Ajensoldra. Asbalroth Srajel s’avéra être un homme paisible et sympathique. Il parlait posément, sans jamais s’exalter. Par contre, sa fille était plus agitée et se levait toutes les deux minutes pour nous apporter des plateaux chargés de brioches, de gâteaux, d’infusions, de lait chaud… Elle semblait ravie d’avoir autant de démons dans sa maison et elle jetait des coups d’œil curieux vers Askaldo, en essayant probablement de deviner quel aspect pouvait avoir son visage transfiguré.

D’après ce que nous raconta le faïngal, ces dernières années, Sladeyr était devenue une île dangereuse.

— La garde qui demeure sur l’île est au service d’un gouverneur corrompu qui vit retranché dans son petit palais —expliqua-t-il tranquillement—. Cela fait déjà plusieurs mois que les gens de l’île se plaignent de disparitions. Le gouverneur ne fait rien pour les empêcher et on dirait qu’il veut mener son île dans un puits noir, ou du moins sa population la plus humble. En tout cas, il garde un contrôle total sur les terres cultivées de l’île.

— Et maintenant il essaie d’accaparer tous les bateaux de pêche, même les nôtres —intervint Asbi, avec une moue contrariée.

— Mm —acquiesça son père, songeur—. Et, pour comble d’infamie, il maintient d’étroites relations avec le Démon de l’Oracle, ce qui me préoccupe depuis un certain temps déjà.

La tension monta en flèche lorsque nous entendîmes mentionner Driikasinwat. Kwayat se racla la gorge, éloquent, pour signifier à notre hôte qu’il valait mieux ne pas parler de démons. Je vis passer fugitivement une expression de surprise sur le visage du faïngal. Quelque peu alarmée, je glissai un regard discret vers Murry et Laygra. Ces derniers semblaient écouter avec attention, mais ma sœur s’inclina alors vers moi.

— Qui est le Démon de l’Oracle ? —me demanda-t-elle, à voix basse pour ne pas interrompre la conversation.

En croisant de nouveau le regard de ma sœur, je me sentis pâlir.

— Le Démon de l’Oracle ? —fis-je, comme me remémorant sa question—. C’est un surnom que l’on donne à Driikasinwat —expliquai-je, sur un ton qui laissait entendre que le surnom Démon de quoi que ce soit n’avait rien d’étrange.

Laygra fronça les sourcils, mais, du moins pour l’instant, elle accepta mon explication sans poser davantage de questions. J’espérai qu’à partir de ce moment Asbalroth essaierait de faire plus attention à ses paroles ; en tout cas, il semblait qu’Askaldo ne se souciait nullement de savoir ce que pouvaient apprendre ou non mon frère et ma sœur. Mais ce ne pouvait pas être le cas de Kwayat, bien sûr, pensai-je, en jetant un rapide coup d’œil à mon instructeur.

— De quelle sorte de relations parles-tu ? —demandait Maoleth, en sourcillant.

— Je ne connais pas les détails —avoua Asbalroth—. Mais, tous les jours, des bateaux chargés de vivres partent pour le nord. Et en échange, reviennent des sacs moins rebondis mais non moins lourds.

Nous méditâmes l’information quelques secondes. Alors le faïngal poursuivit :

— J’ai déjà communiqué à Lilirays mes soupçons, mais, bien sûr, mon neveu a d’autres problèmes et je ne veux pas le tourmenter avec cette affaire plus que nécessaire. Cependant, je crains que le Démon de l’Oracle n’ait rompu les règles. C’est pourquoi je me suis réjoui quand j’ai appris qu’Ashbinkhaï suivait de près ses agissements.

— C’est tout naturel —répondit Askaldo—. Après tout, c’est nous qui l’avons renié. D’après les informateurs de mon père, Driikasinwat extrairait une sorte de pierre précieuse de grande valeur des fonds souterrains de l’île. —J’arquai un sourcil : c’était la première fois qu’Askaldo en parlait—. S’il n’y avait que ça, il n’y aurait pas de problème —assura-t-il—. Ce qui est grave, c’est qu’apparemment les mineurs qui travaillent là-bas connaissent la nature de Driikasinwat.

J’écarquillai les yeux, stupéfaite de constater qu’Askaldo n’avait jamais été aussi explicite en parlant de l’Île Boiteuse. Toutefois, il était tout de même rassurant de savoir que nous n’abordions pas à l’aveuglette sur cette île de fous. En tout cas, je commençais à me rendre compte qu’Askaldo ne faisait pas beaucoup d’efforts pour éviter que Murry et Laygra me criblent ensuite de questions. Je les voyais venir…

Asbalroth Srajel soupira tandis qu’il acquiesçait de la tête.

— C’est alarmant —admit-il—. Je crois avoir compris que vous vous rendez à l’Île Boiteuse pour sauver l’alchimiste Seyrum.

— Effectivement. C’est un de nos objectifs —approuva Askaldo—. Zilacam Darys nous a dit que tu nous fournirais de l’aide pour rejoindre l’île.

Je plissai les yeux. Que signifiait “un de nos objectifs ?” Ce n’était pas le seul objectif ? À part libérer Aléria et Akyn, bien sûr, mais je doutais beaucoup qu’il fasse allusion à cela.

Asbalroth avait retrouvé son sourire.

— Je vous aiderai. Je connais une navigatrice de toute confiance qui connaît l’Archipel des Anarfes mieux que quiconque. Je lui ai déjà parlé de votre possible venue. Elle a accepté de vous mener jusqu’à l’île. Elle s’appelle Skoyéna. Je l’avertirai que vous êtes arrivés. Quand voulez-vous partir pour l’île ?

Maoleth et Kwayat se consultèrent du regard, mais c’est Askaldo qui répondit :

— Aujourd’hui même. Si c’est possible —ajouta-t-il—. Et je souhaiterais que notre départ s’effectue en toute discrétion. Je ne veux pas que Driikasinwat connaisse nos intentions.

Asbalroth acquiesça, comme s’il approuvait sa décision. La nouvelle, cependant, avait assombri l’expression d’Asbi. Je perçus sa moue de déception alors que son père se levait.

— Je vous invite à faire une promenade dans mon jardin pendant que je vais m’occuper d’avertir Skoyéna. Ma fille vous guidera.

Askaldo se leva et nous l’imitâmes prestement.

— Nous serons ravis de voir le jardin. Et merci pour les gâteaux —ajouta-t-il, en s’inclinant légèrement vers Asbi. La faïngal sourit et tout son visage ressembla de nouveau à celui d’une fée radieuse.

— Suivez-moi, nobles amis —nous invita-t-elle—. Le jardin n’est pas aussi merveilleux que celui que nous avions à Mirléria, mais un des avantages, c’est que les liwies de glace poussent admirablement bien.

Je la regardai, très étonnée.

— Des liwies de glace ? —répétai-je—. Je croyais que ces fleurs poussaient seulement dans les montagnes.

Asbi parut se réjouir en remarquant mon intérêt.

— C’est seulement une variante des véritables liwies de glace —expliqua-t-elle—. Mais personne dans tout Sladeyr n’a réussi à en avoir autant que moi dans son jardin. Je les traite avec l’énergie essenciatique.

Cette fois, c’est Laygra qui s’intéressa vivement à la question et nous sortîmes de la maison en bavardant avec animation sur les fleurs et les énergies. Une demi-heure après seulement, Murry et Laygra se débrouillèrent pour m’entraîner à l’écart sur un banc du jardin. Profitant de ce que personne ne pouvait nous entendre, ils m’assaillirent littéralement de questions et je m’efforçai d’y répondre de la manière la plus prudente possible. Qui était Askaldo ? Et Ashbinkhaï ? Et quelle était cette histoire de potion de mutation ? Savais-je davantage de choses sur Driikasinwat que je ne leur avais pas racontées ? Le Démon de l’Oracle était-il le chef des Adorateurs de Numren ? Et qui étaient exactement ceux qui m’accompagnaient ? D’où sortaient-ils ? Ils affirmèrent qu’ils avaient l’impression que tous étaient étranges malgré leur apparence sympathique. Je secouai la tête et je souris, après avoir répondu à moitié à toutes leurs questions.

— Ce sont tous des gens bien —leur assurai-je—. Ce qu’il y a… c’est qu’ils ont une autre culture.

Mon frère me regarda, la mine sceptique.

— Une autre culture, hein ? Je suppose que, dans cette culture, il est tout à fait habituel de boire des potions déstabilisatrices d’énergies, n’est-ce pas ? Bah —dit-il, m’interrompant avant que je ne réponde—. En supposant que tu dises vrai, ce dont je doute, parce que tu mens aussi mal que moi, en supposant donc que tu dises vrai —poursuivit-il, tandis que je m’empourprais—, il est évident qu’Askaldo n’a pas pour seul objectif de sauver cet alchimiste. Il l’a bien laissé sous-entendre. Il doit avoir une autre raison.

Je haussai les épaules.

— Peut-être. —Je soufflai alors, en esquissant un sourire— : Mais je vous assure que sa mutation est vraiment horrible. N’importe qui ferait tout pour essayer d’y remédier, je te le jure, Murry.

Mon frère et ma sœur prirent un air songeur, mais ils ne répliquèrent pas, car, à ce moment, Asbalroth sortait sous la véranda pour nous annoncer que Skoyéna préparait le bateau et qu’elle arriverait sans tarder.