Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 8: Nuages de glace.

21 Cœur de pirate

— Sladeyr en vue ! —cria le marin situé au poste de vigie.

Je secouai la tête, incrédule. Comment pouvait-il voir l’île si tout était couvert de brume ? Cependant, j’entendis bientôt les cris des mouettes et, peu après, j’aperçus la lumière d’un phare. Aussitôt, je m’agitai impatiente, anxieuse d’arriver à terre et de descendre de ce bateau qui ne cessait de bouger. Aucun d’entre nous n’avait vraiment souffert du mal de mer, mais aucun ne semblait non plus avoir envie de poursuivre le voyage en bateau. Mon impression se confirma lorsque je vis les visages de Chayl, Spaw et Maoleth se détendre. Kwayat, par contre, était toujours aussi impassible que d’ordinaire : son visage était parfois encore moins expressif que celui de Dol.

Non loin, se tenaient les trois “vrais Mirlériens”, observant la lente progression du bateau au milieu du banc de brume. Je vis que celui de la tunique bleue, Murry, tambourinait avec sa main, inquiet. Malgré son visage dissimulé, j’eus l’impression qu’il m’observait du coin de l’œil et je détournai le regard, en me disant que, finalement, le voile allait aussi me servir pour que mes compagnons démons ne remarquent pas mon évidente nervosité.

Le ciel était déjà presque totalement noir quand l’Aigle Blanc entra au port. Askaldo avertit à nouveau le capitaine Rafish que nous dormirions sur l’île et ce dernier nous répéta que nous partirions à huit heures du matin pour Mirléria. Alors que nous parcourions le quai, je me demandai ce que ferait le capitaine lorsque, le matin suivant, il constaterait que ses passagers n’apparaissaient nulle part. Mais, ayant un peu observé son caractère, je supposai qu’il n’attendrait pas plus de cinq minutes avant de larguer les amarres et de poursuivre sa route. Je l’entendis presque marmonner clairement : “Ces vieux chiens de Mirléria…”

— Bon ! —fit Spaw, alors que nous quittions les quais—. Je parie que vous ne savez pas qui nous suit encore ?

Maoleth grogna, en caressant la tête de sa drizsha, confortablement installée dans son sac.

— Tu n’as pas besoin de parler si fort —chuchota-t-il—. Ces Mirlériens ne me disent rien qui vaille. Maintenant, ils nous suivent d’une étrange façon, comme s’ils nous épiaient. Peut-être qu’ils croient que nous possédons quelque objet de valeur et qu’ils veulent nous dépouiller. Sans doute pensent-ils que nos armes ne sont que des accessoires décoratifs et que nous ne savons pas les manier —ajouta-t-il, un rictus sur le visage.

Je me sentis pâlir et je jetai un coup d’œil discret en arrière. Murry, Laygra et Shelbooth nous suivaient d’une manière étrange, oubliant apparemment de se conduire comme des commerçants mirlériens. Que diables pensaient-ils faire ?, me demandai-je, appréhensive. J’avais déjà dit à Murry que mes compagnons étaient des amis à moi, mais qu’ils étaient très bourrus et n’admettraient pas de nouveaux aventuriers. Et évidemment, mon frère n’avait pas voulu m’écouter et il s’était mis en tête qu’il était un grand celmiste aventurier. Qui sait ? Peut-être pensait-il vraiment qu’il pourrait arracher Aléria du refuge des Adorateurs de Numren au moyen de quelque sortilège merveilleux, ajoutai-je, songeuse, en me mordant la lèvre.

“Ah !”, s’exclama soudain Frundis. Je sursautai, de même que Syu, surprise par son brusque réveil. “Je crois que cette fois je vais pouvoir composer un hymne, une symphonie, un chef d’œuvre ! en l’honneur de la Musique, de la Mer et de l’Eau Enchantée de Teruemen’deyan. Dans cet ordre”, précisa-t-il, avec un rire de flûtes.

Je soufflai mentalement, amusée, et je demandai :

“Teruemen quoi ?”

“Teruemen’deyan… La ville perdue”, expliqua Frundis, rêveur. “La ville des Âmes Innocentes. Selon la légende, c’est là que vivait la Fée Orpheline de la Mer…”

Je commençai à entendre un doux et mystérieux murmure qui provenait de la voix d’une femme. Alors Frundis entonna, avec la voix présumée de la Fée Orpheline de la Mer, une chanson très triste qui me rendit un peu mélancolique tandis que je parcourais avec les autres les rues étroites de la ville de Sladeyr.

Il faisait déjà nuit et une brise froide soufflait, mais apparemment cela ne dérangeait pas les habitants, qui se promenaient encore dans les rues ; les uns riaient, les autres buvaient, d’autres encore chantaient…

— Ils nous suivent encore —marmonna Maoleth.

— Qu’ils nous suivent —répliqua Askaldo, avec une pointe d’exaspération dans la voix, en voyant que nous accordions de l’importance aux Mirlériens—. Entrons dans cette taverne —proposa-t-il—. Il vaudra mieux que nous attendions demain pour partir à la recherche de l’ami de Zilacam. Mieux vaut attendre que le capitaine Rafish s’éloigne de cette île.

— Saïjits —soupira Chayl, l’air préoccupé, en jetant un autre coup d’œil en arrière, tandis que nous nous dirigions vers l’établissement quelque peu bruyant indiqué par Askaldo.

Je souris en entendant le dédrin, en pensant que Syu aussi aimait faire ce genre de commentaires. Mon sourire se transforma en grimace lorsque nous croisâmes un homme à l’aspect terrifiant, couvert de cicatrices, portant un couteau affilé à la main. La lame était rouge de sang, remarquai-je, horrifiée. L’homme nous jeta un regard indifférent et rengaina son poignard d’un geste désinvolte.

— Bonne nuit —nous dit-il avec un accent insulaire. Il nous adressa un sourire distant qui disparut aussitôt, il nous tourna le dos et s’enfonça dans une ruelle sombre. Rapidement, sa silhouette fut absorbée par la brume nocturne… Je me raclai la gorge.

— Saïjits —fis-je, en secouant la tête.

Et probablement, nous pensâmes de nouveau tous la même chose en entrant dans la taverne de la Truite Aveugle, d’où nous sortîmes presque immédiatement en nous apercevant que ses occupants étaient en pleine bataille, jetant des chaises, criant, riant et chantant comme des énergumènes.

— Il vaudra mieux trouver une autre taverne —commenta Kwayat.

Nous acquiesçâmes tous et nous continuâmes à avancer dans la rue principale jusqu’au Temple, qui n’était ni érionique, ni huwala, ni sharbi ni rien du tout : en fait, il avait été transformé en une sorte de Chambre de Commerce, autour de laquelle s’étaient installées des tavernes et des auberges de plus de catégorie visiblement que celle de la Truite Aveugle. Mais elles n’étaient pas moins bruyantes, comme nous pûmes le vérifier. Et de toutes façons, lorsque nous apprîmes le prix qu’il fallait payer pour une nuit, nous ressortîmes, indignés.

— Vingt-deux kétales chacun pour une nuit ? —s’écria Askaldo, de mauvaise humeur—. Crapules ! Ce sont des voleurs sans vergogne.

— J’en déduis que nous allons dormir sous quelque arbre aux alentours —commenta Spaw.

— Eh bien, ils ne méritent rien d’autre —souffla Chayl, aussi indigné que son cousin—. Vingt-deux kétales —répéta-t-il—. C’est presque le triple qu’en Éshingra. Quand je pense que je croyais que les gens des Communautés étaient des voleurs…

— Continuons à chercher —intervint Maoleth—. Il doit bien être possible de trouver une auberge raisonnable.

— En fait, si vous me permettez… —fit soudain une voix au milieu des ombres qui nous fit tous sursauter. Nous nous retournâmes pour nous trouver face à un elfe aux yeux brillants et au sourire roublard—. Je peux vous aider à trouver un endroit où dormir, nobles voyageurs —poursuivit-il, avec une révérence obséquieuse.

J’entendis clairement les soupirs de mes compagnons. Nous commencions à comprendre que Sladeyr n’était pas seulement l’île qui subissait théoriquement le plus d’attaques de pirates ; ironiquement, elle regorgeait aussi de ces pirates et de toutes sortes de brigands et canailles. Cet elfe ne semblait pas faire exception.

— Un endroit où dormir —répéta Spaw—. Le cimetière, peut-être ?

Le sourire de l’elfe disparut une seconde avant de réapparaître.

— Faites-moi confiance, je suis un agent de la garde. On me paie pour défendre les citoyens, pas pour les tromper. Suivez-moi. Je vous conduirai au Caméléon d’Acier. Cela coûte cinq kétales la nuit et vous dormirez comme des lébrins. Vous serez en pleine forme pour reprendre le bateau.

— Comment savez-vous que nous reprenons le bateau demain ? —s’enquit Maoleth en grognant, sans bouger d’un pouce.

Le sourire de l’elfe s’élargit, mais je lus dans ses yeux une lueur d’exaspération : il regrettait que ses proies ne soient pas si faciles à convaincre, devinai-je.

— Tout se sait à Sladeyr —dit-il—. Mais j’en sais plus encore. On m’appelle Yin Trois Yeux. Et, quoique vous disiez que vous allez reprendre le bateau pour Mirléria, je sais que vous n’allez pas le prendre. Et je sais encore davantage —ajouta-t-il, avec un mouvement de sourcils et un sourire retors—. Et croyez-moi, sans mon aide, vous ne parviendrez pas à vous rendre à l’Île des Droskyns.

Subitement, sans que personne ne s’y attende, Spaw s’élança et, l’instant d’après, il attrapait brusquement l’elfe par le cou avec une moue de dédain.

— Ne prononce plus jamais ce mot —rugit-il—. Jamais. —La surprise de l’elfe se transforma rapidement en terreur et il secoua frénétiquement la tête en signe de négation.

— Jamais —répéta-t-il—. Pourtant, c’est comme ça que tout le monde l’appelle ici, mais… Aïe ! Non, jamais ! —promit-il, l’air presque suppliant. Médusée, je vis que Spaw le menaçait avec sa dague rouge.

— Spaw ! —grogna Kwayat, en réagissant. Le jeune démon arqua un sourcil et mon instructeur soupira—. Nous sommes en pleine rue. N’attirons pas l’attention.

Spaw Tay-Shual soupira et relâcha l’elfe. Celui-ci partit en courant, épouvanté.

— Misérable —cracha le démon.

Je le regardai, complètement sidérée par son comportement.

— Je ne sais pas si c’était une bonne idée de le laisser partir —soupira Maoleth—, il avait l’air d’en savoir trop sur nous. Et toi, tu lui as donné plus de réponses que de doutes en agissant de la sorte —dit-il, en se raclant la gorge.

— C’est très curieux —ajouta Kwayat, sans perdre son calme habituel—. Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression que cette histoire est beaucoup plus grave qu’il n’y paraît. Votre renégat de l’Esprit parle trop. Sinon, je n’arrive pas à m’expliquer comment un simple saïjit parle des Dros…

Le regard foudroyant que lui jeta Spaw le fit taire. Finalement, je soufflai.

— Que diable se passe-t-il ? —demandai-je, un peu perdue—. Pourquoi as-tu tout d’un coup attaqué cet imposteur, Spaw ? Je le demande par simple curiosité —ajoutai-je, en me raclant la gorge—. Je dois dire que, là, vraiment, tu m’as surprise —avouai-je.

Chayl fit un mouvement de la tête.

— Moi non plus, je ne comprends rien. Qu’est-ce qui se passe avec les Droskyns ? —demanda-t-il, en haussant les épaules—. Que je sache, c’est seulement une ancienne appellation des démons…

Spaw gonfla les joues, puis expira lentement, comme pour essayer de se calmer. Je remarquai que Frundis prêtait attention, l’air intéressé.

— Éloignons-nous d’ici —fit Askaldo, sans permettre à Spaw de répondre. De toutes façons, mon intuition me disait que le templier ne pensait pas répondre…—. Pressons-nous —insista l’elfocane—. Il ne faudrait pas que ce Yin Trois Yeux revienne avec quelque bande et décide de “nous aider” —commenta-t-il sur un ton éloquent—. Va savoir ce que sait réellement cette canaille.

Les sourcils froncés, je le suivis et nous nous éloignâmes de la Chambre de Commerce. Kwayat ne m’avait jamais parlé des Droskyns. Mais apparemment cela devait être quelque chose d’important parce que Spaw avait perdu les nerfs lorsque l’elfe avait prononcé ce mot, méditai-je. Si autrefois les démons s’appelaient Droskyns et s’il était vrai qu’à Sladeyr tous parlaient de l’Île Boiteuse comme de l’Île des Droskyns… est-ce que cela signifiait que les habitants de Sladeyr savaient que de véritables démons y vivaient ? Bien sûr, il se pouvait que le mot « Droskyn » ait complètement dérivé de son sens premier avec le temps, raisonnai-je, en me rappelant les leçons de linguistique du maître Yinur. Mais ce n’était pas ce que semblait penser mon instructeur.

— On aurait mieux fait de payer ces vingt-deux kétales chacun et, comme ça, nous n’aurions pas rencontré ce type —grogna Askaldo, tandis que nous marchions dans une rue totalement déserte—. Cette histoire ne me plaît pas. Vous savez quoi ? —demanda-t-il, en s’arrêtant et en baissant la voix—. Nous allons nous rendre directement chez Asbalroth. Plus tôt nous quitterons cet endroit, moins nous aurons de problèmes.

— Qui peut bien être cet Asbalroth ? —demanda Spaw, comme pour lui-même. Après son attaque berserker, il semblait avoir récupéré son calme, remarquai-je, partagée entre l’amusement et l’appréhension.

— Eh bien… —répondit Askaldo—. C’est un ami de Zilacam… et un membre de la famille de Lilirays, si je ne me trompe pas. Je crois que c’est son oncle ou son grand-oncle ou quelque chose comme ça.

J’écarquillai les yeux tandis qu’Askaldo reprenait la marche. Lilirays, le Démon Majeur de l’Eau… D’après ce que m’avait expliqué Kwayat, il vivait près de Mirléria et c’était le Démon Majeur le plus jeune de tous, avec à peine trente ans.

Soudain, un cri résonna derrière nous et je fis un bond, effrayée, me retournant brusquement. Tout d’abord, je ne vis que des ombres grognant tout bas. L’une d’elle semblait énorme et massive. À ses pieds, j’aperçus une silhouette qui rampait, reculant maladroitement sur le sol de terre battue. À cet instant, la Lune surgit dans toute sa splendeur dans le ciel et illumina le visage terrifié de Laygra.

— PITIÉ !

Le hurlement de ma sœur me pétrifia d’horreur un instant alors que je voyais son adversaire gigantesque s’approcher d’elle et la saisir par les cheveux comme un sauvage. Un sentiment de colère m’envahit alors comme une soudaine vague et je m’élançai en courant.

Les trompettes de Frundis commencèrent à résonner comme des coups de marteaux de guerre dans ma tête.