Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 8: Nuages de glace.

15 Empreintes brisées

Je passai toute la journée suivante à jouer aux cartes avec Spaw et Chayl dans le salon de Naé Ril-de-Ya. Que je sache, personne ne m’avait vue sortir ni rentrer chez Naé, exceptée cette dernière, mais tous savaient que, d’une façon ou d’une autre, j’avais récupéré un bâton et un singe. Pourtant, personne ne fit le moindre commentaire, sauf Spaw, qui s’amusa à me lancer quelque phrase allusive. Toutefois, je remarquai qu’en les énonçant, le jeune humain semblait plus attentif aux réactions des autres qu’à la mienne.

— J’ai gagné ! —déclara Chayl.

— Félicitations —souffla Spaw, s’accompagnant d’un geste théâtral et arrogant—. Moi, j’ai gagné les cinq dernières parties.

— Et moi la première —observai-je—. Mais, comme disait le maître Aynorin, “si on l’emporte une fois, il est difficile de savoir si c’est de l’habileté ou de la chance”.

Chayl s’appuya contre le sofa, en poussant une exclamation incrédule.

— Un autre proverbe ! Je crois que c’est déjà le huitième que tu sors aujourd’hui.

Je fis une moue innocente.

— Les proverbes reflètent le savoir du saïjit… ou du démon —ajoutai-je, songeuse.

— C’est aussi un proverbe ? —demanda Chayl.

Assise dans un fauteuil près de la fenêtre, Naé Ril-de-Ya sourit tandis que ses mains confectionnaient les petites boîtes pour ses baumes. Elle avait passé toute l’après-midi là, assise, à travailler consciencieusement, et elle ne se levait que pour alimenter le feu de la cheminée.

— Presque —répliquai-je—. Et on dit aussi que celui qui gagne la dernière partie gagne tout, alors… —Je pris toutes les cartes et je les brouillai pour commencer une nouvelle partie.

— Une autre partie ? —souffla Chayl—. Ce jeu m’ennuie.

J’arquai un sourcil.

— Je connais un autre jeu de cartes. Des Souterrains.

— Un jeu de saïjits ? —s’enquit le jeune dédrin.

— Oui.

Un éclat, mélange de curiosité et d’appréhension, passa dans ses yeux.

— Comment y joue-t-on ?

Spaw et moi, nous lui enseignâmes les règles du taonan et nous étions en train de faire une partie d’essai, lorsque Kwayat et Askaldo apparurent par la porte, suivis de Maoleth et de son félin, Lieta. Nous cessâmes de jouer et nous les regardâmes, dans l’expectative, alors qu’ils s’asseyaient. En voyant la chatte, Syu poussa une exclamation d’horreur et se précipita vers moi, se cachant sous mes cheveux.

“Oooh”, fit le gawalt, effrayé. “Je crois qu’elle m’a vu !”

Effectivement, Lieta s’était arrêtée près de la cheminée et ses yeux verts me contemplaient avec insistance… ou disons plutôt qu’ils contemplaient la cachette de Syu.

“Ne t’inquiète pas”, dis-je au singe. “Si elle s’approche avec de mauvaises intentions, je te promets que je lui jetterai un éclair foudroyant et que je l’enverrai prendre l’air sur de nouveaux rivages.”

Syu me répondit par un grognement sceptique, mais je sentis qu’il se tranquillisait légèrement.

— Cette nuit, nous traverserons le pont —déclara finalement Askaldo.

Je perçus un léger mouvement de tête de Naé : la nouvelle ne semblait pas la réjouir.

— Quel est le plan ? —s’enquit Spaw, en s’éventant avec ses cartes.

— Il y en a deux —précisa Maoleth, tout en sortant de sa sacoche des petits sacs de toile brune—. D’abord, nous essaierons de nous faire passer pour de simples voyageurs.

— Ils ne vous laisseront pas passer —répliqua Naé tout en se levant et s’approchant de nous—. Ils vous diront que c’est trop dangereux. Et ils vous demanderont de vous identifier.

Maoleth haussa les épaules.

— S’ils ne nous laissent pas passer —continua-t-il—, alors, nous ferons demi-tour et nous irons vers le sud.

Vers l’Insaride, complétai-je pour moi-même, peu enthousiaste.

— C’est une stupidité —dit Askaldo—. Nous n’allons pas rallonger notre voyage et faire un aussi long détour juste pour quelques mètres d’eau.

— Et que proposes-tu ? —répliqua Maoleth.

— Leur lancer du sirop d’orties bleues, peut-être ? —suggéra ironiquement Spaw.

Askaldo secoua la tête.

— Je propose ce que j’ai déjà proposé à Maoleth avant : une diversion.

L’elfe noir laissa échapper un rire sarcastique.

— Une diversion ! —répéta-t-il—. Askaldo veut attirer les gardes du pont et leur tendre un piège —nous expliqua-t-il—. Tu sous-estimes la Garde d’Ato si tu crois qu’ils sont capables de tomber dans un truc aussi typique —conclut-il, en s’adressant à l’elfocane sur un ton plus grave.

— Je vois que les plans ne sont pas encore tout à fait au point —observa Spaw—. Bon, puisque nous donnons tous notre avis… ton premier plan ne me convainc pas, Maoleth. Et à Naé non plus, je crois —ajouta-t-il, comme argument de poids.

Ils continuèrent à discuter sur les différentes possibilités et je les écoutai en silence, tout comme Chayl. Autrefois, traverser le pont aurait été relativement facile, mais, depuis qu’ils avaient construit le pont en pierre de Léen avec ses deux tours, le Mahir avait décidé de renforcer la garde. Et avec les fées noires rôdant dans les parages, les gardes devaient être sur le qui-vive. Tout à coup, je sentis que Syu s’agrippait à mon cou et je me levai d’un bond, tandis que le félin, qui s’était approché subrepticement, protestait en miaulant et en scrutant le singe dissimulé sous mes cheveux.

— Lieta ! —l’appela Maoleth, impatient, au milieu de la conversation.

Lieta émit un grognement peu habituel pour un chat, mais revint auprès de l’elfe noir. Dans un élan de fierté gawalt, Syu pointa la tête pour lui tirer la langue.

“Fuis, lâche !”, s’écria-t-il, avec un petit rire vindicatif.

Je roulai les yeux. Je m’approchai de la cheminée pour remettre dans le feu les braises qui s’étaient échappées, tout en écoutant d’une oreille la conversation des autres : ils ne se mettaient pas d’accord.

— J’ai une idée —annonçai-je brusquement, en me rasseyant sur ma chaise. Tous se tournèrent vers moi, l’œil interrogatif et je me sentis soudain un peu intimidée—. Eh bien… C’est simplement une idée —ajoutai-je.

— Vas-y, ne sois pas timide —m’encouragea Spaw, avec un intérêt sincère—. C’est sûrement une meilleure idée que celle de charger brutalement contre les gardes.

J’esquissai un sourire. Si la corde d’ithil pouvait supporter un dragon rouge, elle pourrait supporter cinq démons, raisonnai-je. Alors, je leur exposai mon plan.

* * *

La nuit était déjà tombée depuis plusieurs heures quand nous sortîmes de la maison de Naé Ril-de-Ya. Nous parcourûmes la rive du Tonnerre vers le sud, nous enfonçant profondément dans la neige à chaque pas. Je les guidai au-delà de Roche-Grande et de la petite cascade, jusqu’à l’endroit où j’avais conclu, un an auparavant, un pacte avec Drakvian.

— Nous sommes arrivés —déclarai-je, en me tournant vers les autres. Je détachai mon sac et je le tendis à Maoleth. Après une hésitation, je confiai Frundis à Spaw.

— Je n’aime pas ton plan —mâchonna Spaw, pour la énième fois. Cependant, il prit le bâton.

— Sois prudente —me dit Kwayat, l’air grave.

— Et, surtout, ne te laisse pas voir —commenta Askaldo.

Je savais qu’Askaldo ne se préoccupait pas vraiment pour moi, mais plutôt de ce que penseraient des saïjits en voyant soudain apparaître un être mutant en pleine nuit… Je les saluai de la main, comme le faisaient les démons.

— Dans deux heures tout au plus je serai de l’autre côté —fis-je, avant de faire demi-tour et de reprendre le chemin vers Ato.

Finalement, les autres avaient décidé que mon plan était le plus réalisable de tous. Réalisable… mais tout reposait sur ma capacité à passer le pont sans que personne ne me voie. Au début, tous s’étaient moqués de moi et Askaldo m’avait même demandé sur un ton railleur si j’avais quelque potion d’invisibilité dans mon sac. Cependant, lorsque je leur avais fait une démonstration de mes harmonies, ils avaient été ébahis et, aussitôt, ils avaient vu mon plan sous un œil plus favorable. Une telle confiance dans mes facultés de discrétion me préoccupait un peu. Et si tout tournait mal ? Maoleth, prévoyant cette éventualité, m’avait enseigné quelques trucs pour que les gardes perdent ma piste durant ma fuite.

“Pourquoi il faut toujours que tu penses que tout va mal tourner ?”, soupira Syu, alors que nous arrivions à la lisière du bois.

Je me mordis la lèvre, pensive, tout en observant les lumières d’Ato.

— Un gawalt agit vite et bien —prononçai-je à voix basse, en me souvenant des paroles que Syu m’avait dites un jour.

Je m’enveloppai avec des harmonies d’obscurité et de silence, je me levai et je sortis de ma cachette. Je perçus un autre soupir du singe. Même s’il ne la formulait pas, sa pensée était claire : pourquoi se compliquer la vie et ne pas retourner au Cerf ailé avec Dol, Déria, Aryès, Kyissé et les autres ? Je secouai la tête.

“Syu, aucun saïjit normal ne change de couleur de peau”, expliquai-je patiemment. “Ils croiraient que je suis un monstre. Une fée noire. Un saïnal. Ou… un démon”, je souris, ironique. “Et ils ne seraient pas si loin de la réalité”, ajoutai-je.

Syu secoua la tête, incrédule. “Saïjits”, se contenta-t-il de dire, éloquent.

Je souris. Si seulement tous les saïjits pouvaient avoir la clairvoyance de Syu, pensai-je. Je finis de renforcer les harmonies et je me dirigeai silencieusement vers Ato. Cinq démons comptaient sur moi pour traverser le Tonnerre et je ne voulais pas les décevoir.

* * *

Au total, il y avait deux gardes à chaque extrémité du pont. Plus ceux qui se trouvaient dans les tours, me rappelai-je. Il ne fallait pas les oublier.

Après avoir rampé pendant un bon bout de temps dans la neige, j’étais à présent cachée sous le premier arc du pont. Essayant de ne pas glisser bêtement dans le Tonnerre, je m’approchai de la tour adjacente et je risquai un coup d’œil. Les deux gardes parlaient à voix basse, jetant des regards à la ronde.

— Quand je pense qu’hier elle vous a filé entre les mains —soupirait l’un—. Tant de nadres et tant d’écailles-néfandes, mais après nous ne sommes même pas capables d’arrêter une fée noire.

— Ne parle pas de ces êtres à la légère —le prévint son compagnon—. Les gens pensent qu’ils ont de sombres pouvoirs, mais c’est leur cœur qui est vraiment sombre. Et ça, c’est encore plus terrible que la nécromancie.

— Mon bon Silidrin —se moqua l’autre tout bas—, toujours aussi poétique. Leur cœur sombre, moi, je le pourfends avec un coup d’épée. Ils ne sont pas plus résistants que nous. Après tout, ce sont des saïjits.

— Moi, je n’en serais pas si sûr —répliqua le dénommé Silidrin.

On entendit un éternuement. Les gardes se turent brusquement.

— Qu’est-ce que c’était ?

Je réprimai un grognement exaspéré.

“Syu…”

“Je n’ai pas pu l’éviter”, s’excusa le singe, en se couvrant le nez avec la queue.

Soudain, la brise se leva et le sifflement du vent se fit entendre dans les branches.

— C’était le vent —dit finalement Silidrin. J’expirai doucement, soulagée—. Ou peut-être que non —ajouta le garde, dans un murmure presque inaudible.

Par prudence, j’attendis peut-être un quart d’heure sous le pont jusqu’à ce que les gardes reprennent le ton calme de la conversation. Finalement, je sortis de ma cachette entourée d’harmonies, m’arrêtant près de la tour. J’avais fait des trous dans mes gants pour pouvoir sortir mes griffes et je me rendis compte qu’effectivement, cela avait été une bonne idée : la pierre de Léen était très peu adaptée à l’escalade. Même avec les griffes, il serait impossible de grimper sans glisser… j’inspirai, je pris de l’élan et j’escaladai la tour à toute vitesse. Je gravis environ deux mètres et, avant que je puisse retomber, je bondis et j’atteignis le garde-fou du pont. Au léger craquement que j’émis en atterrissant, je me figeai pendant quelques instants, convaincue que j’avais réveillé tous les gardes d’Ato. J’entendis le rire étouffé de l’un des gardes et je me détendis. À présent, il fallait espérer qu’ils ne regarderaient pas en arrière…

“Tout ceci est une folie”, déclarai-je à Syu, tout en renforçant de nouveau mes harmonies. Mais, ce n’était pas le meilleur moment pour renoncer.

Prête à courir si quelqu’un donnait l’alarme, j’avançai progressivement sur le pont, avec une lenteur irritante, mais nécessaire. J’arrivais à l’autre extrémité du pont lorsque l’un des gardes qui surveillaient la partie est commença à se retourner, comme s’il percevait une présence… Mais il ne put rien voir, car j’avais déjà franchi le parapet, achevant les derniers mètres sur une saillie extérieure du pont. Lorsque je touchai terre sur l’autre rive, peu s’en fallut que je ne pousse une exclamation triomphale. J’avais réussi !

“Syu, ça a été impressionnant !”, m’exclamai-je mentalement, en me couvrant la bouche pour retenir un éclat de rire.

“Tu as été impressionnante”, rectifia-t-il, amusé.

En souriant largement, je m’assis sur une pierre et je respirai profondément plusieurs fois pour me calmer. Je fronçai les sourcils, en essayant de relativiser et de minimiser mon exploit. “Si on l’emporte une fois, il est difficile de savoir si c’est de l’habileté ou de la chance”, me répétai-je, implacable. Je ne pouvais pas encore me permettre de me laisser aller : je devais avant m’éloigner du pont sans que personne ne me voie.

J’étais plongée dans ces réflexions lorsque j’entendis un cri strident déchirer l’air nocturne. Je me levai très lentement, atterrée.

— Des nadres rouges ! —cria quelqu’un.

On entendait des bruits de bottes précipitées sur le pont et dans les escaliers des tours. Une voix autoritaire donna des ordres. La capacité d’organisation des gardes d’Ato était assez impressionnante, reconnus-je, en jetant un coup d’œil vers le groupe qui s’éloignait en direction de la forêt.

Le vent glacé s’infiltrait entre les arcs du pont, comme me poussant à m’en aller. Je m’enveloppai de nouveau dans les harmonies, je sortis à découvert et je commençai à parcourir la rive avec précaution. Je soufflai silencieusement. Des nadres rouges. Je me rappelais avoir entendu que, cet hiver, les nadres rouges des Hordes étaient plus agités que d’autres années. Avec ce froid, ce n’était pas étonnant qu’ils descendent des montagnes.

“Il n’y a pas un seul arbuste”, grommelai-je, tout en avançant prudemment. Une file de torches dansait sur le chemin du sud-est, vers la partie de la forêt la plus clairsemée. Dissimulée comme je l’étais par les ombres, il était peu probable que les gardes me voient, raisonnai-je. J’accélérai le rythme et j’atteignis les premiers arbres.

À dire vrai, mon plan me semblait de moins en moins judicieux. Si les gardes commençaient à passer le sous-bois au peigne fin à la recherche de nadres rouges… cela pouvait être un grand inconvénient. Peut-être vaudrait-il mieux attendre une heure de plus que tout se calme. Peut-être. Cependant, j’écartai cette option : mes compagnons ne sauraient pas pourquoi je tardais tant à apparaître et qui sait ce qu’ils pouvaient décider de faire.

Syu s’agita sur mon épaule.

“Et on fait quoi, alors ?”, demanda-t-il.

“Nous allons les faire traverser”, décidai-je.

Je me maintins près de la rive et je continuai à avancer rapidement. Je passai par la petite cascade. Je fis un détour pour éviter un ravin plein de neige. Et finalement, je parvins au lieu convenu. Dans le lointain, j’entendis des rumeurs de bataille. Les gardes avaient fini par trouver les nadres rouges, pensai-je, tout en m’approchant de la berge. On ne voyait rien sur l’autre rive : tout était noyé dans les ténèbres. Je créai une sphère harmonique de lumière, je la laissai flotter et disparaître. Alors je grimpai à un arbre énorme et je dessinai rapidement une marque lumineuse et harmonique dans une cavité du tronc. Je m’écartai prudemment et j’attendis. Peu après j’entendis le sifflement d’une flèche et un pop ! étouffé par le bruit du Tonnerre. Je grimpai de nouveau à l’arbre et je trouvai les restes énergétiques de la marque lumineuse. Je fis mon possible pour effacer la trace énergétique et je saisis la corde d’ithil qui passait quelques centimètres au-dessus de ma tête.

“Et la flèche ?”, me demandai-je mentalement.

“Ici !”, dit Syu.

Je le suivis sur de grosses branches et j’effrayai un écureuil qui poussa un cri de protestation. La flèche pendait de l’autre côté de l’arbre. J’arquai un sourcil. J’étais étonnée de la maladresse du tir. Peut-être que Maoleth n’était pas aussi bon chasseur qu’il l’avait prétendu. Je remontai prudemment la corde jusqu’à atteindre la flèche, je défis le nœud et je me dirigeai vers la branche la plus basse et résistante que je trouvai. Après avoir attaché la corde, je tirai fort pour vérifier que personne ne tomberait à l’eau par ma faute et je donnai plusieurs secousses pour que mes compagnons comprennent que, de mon côté, tout était prêt.

Quelques minutes après, la corde se mit à vibrer. Bientôt, Spaw atterrit sur la rive est, Frundis accroché dans le dos.

— Je commençais à penser que les fées noires t’avaient enlevée —plaisanta-t-il, en arrivant. Il se pencha et donna deux secousses à la corde pour avertir les autres qu’ils pouvaient à traverser à leur tour.

— Des fées noires, je ne sais pas, mais les gardes sont en train de combattre en ce moment même contre des nadres rouges —l’informai-je, tandis qu’il me tendait Frundis. Le bâton exultait.

“Quelle traversée !”, s’écria-t-il, ravi. Apparemment, dans sa longue vie, jamais aucun porteur ne l’avait encore fait passer au-dessus d’un fleuve au moyen d’une corde.

— Oh, c’étaient donc des nadres —répondait le démon, en penchant la tête, comme s’il tendait l’oreille—. Espérons qu’ils ne viennent pas par ici. En plus, nous devrons attendre que Maoleth revienne avant de nous éloigner de là. Il t’a suivie jusqu’au pont, pour voir comment tu te débrouillais.

Je haussai un sourcil, en me demandant avec curiosité ce qu’aurait fait Maoleth si les gardes m’avaient attrapée.

— J’espère qu’il ne va pas se faire prendre, lui, maintenant —soufflai-je, avec une moue moqueuse—. Mais si Maoleth m’a suivie, qui a tiré la flèche ? —m’enquis-je.

Spaw pouffa silencieusement.

— Chayl. Maoleth avait donné son arc à Askaldo, mais ensuite les cousins se sont mis à discuter. L’un disait qu’Askaldo ne savait pas manier un arc, l’autre que Chayl manquait de force pour atteindre l’arbre… —Il soupira, amusé—. Finalement, je leur ai proposé de jouer une partie de cartes pour trancher la question. Et Chayl a gagné. Une sacrée paire, ces cousins !

Je souris dans l’obscurité.

— C’est une chance que la flèche n’ait pas terminé dans l’eau —remarquai-je.

Nous ramassâmes le premier sac qu’ils avaient accroché sur la corde, et nous donnâmes deux autres secousses. On entendit des murmures sur l’autre rive.

— Je suis curieux de savoir —dit alors Spaw, en rompant le silence—. Quand tu as été récupérer Syu et Frundis, tu as rencontré Aryès, n’est-ce pas ?

Je fis une moue en le voyant aborder le sujet.

— Je l’ai rencontré —acquiesçai-je, attendant qu’il poursuive.

— Ah. —Spaw prit une mine songeuse—. Je suppose qu’il a dû être surpris de te voir aussi colorée qu’un attrape-couleurs —commenta-t-il avec désinvolture, reprenant le surnom que m’avait donné Maoleth—. Et je suppose que tu lui as tout raconté sur Driik, Askaldo, la potion et tout le reste…

Je haussai les épaules tout en regardant le sac suivant s’approcher.

— Je lui ai raconté tout ce qui m’est arrivé au Mausolée d’Akras —répliquai-je.

Je perçus le demi-sourire de Spaw.

— Tu ne lui as pas dit où tu allais ?

Je réprimai un soupir exaspéré. Parfois, Spaw était trop curieux.

— Je lui ai dit que j’allais chercher une potion pour soigner ma mutation —répondis-je simplement. Je pris le sac et je tirai deux fois sur la corde, me souvenant de ma conversation de la nuit passée.

En sortant de chez Dol, j’avais brièvement raconté au kadaelfe ce qui m’était arrivé. À chaque mot que je prononçais, son visage s’assombrissait. D’abord, il avait été impressionné en comprenant la nature de ma peau changeante, puis il s’était montré atterré en apprenant que je voyageais ni plus ni moins qu’avec Askaldo pour aller libérer un alchimiste des griffes d’un démon renégat. Aryès avait tout de suite compris qu’il ne pourrait pas m’accompagner dans ce voyage. Au bout du compte, aucun saïjit un tant soit peu sensé s’immiscerait dans les affaires personnelles des démons. En essayant de détendre l’ambiance, il m’avait rappelé quelques conseils gawalts du maître Dinyu et il avait fait remarquer que, si malgré nos efforts mes compagnons et moi ne trouvions pas Seyrum, ce n’était tout de même pas la fin du monde.

Je réprimai un sourire en me rappelant la scène. Je devais reconnaître qu’Aryès avait accepté ma mutation avec une facilité époustouflante. C’était tout à son mérite, pensai-je.

Soudain, Spaw se retourna brusquement. Sortant de mes pensées, je l’imitai, en fronçant les sourcils.

— Qu’est-ce que… ?

L’humain me prit le bras, m’imposant le silence d’un sifflement entre ses dents. Nous reculâmes de quelques pas et il tira plusieurs fois sur la corde d’ithil pour avertir que nous avions vu quelque chose et interrompre la traversée.

Je tendis l’oreille et je suivis son regard, mais je ne réussis à rien voir dans une telle obscurité. Après quelques minutes, Spaw se redressa.

— Je vais explorer un peu la zone —déclara-t-il à voix basse—. Dis aux autres qu’ils continuent à traverser.

— Hmm —acquiesçai-je. Je le vis disparaître en silence entre les arbres et je secouai la corde avant de reprendre mon poste d’observation. Je ne voyais vraiment rien, me dis-je. Et je doutais que j’aie pu mieux voir si j’avais été à découvert : le ciel était totalement couvert de nuages qui laissaient à peine deviner les formes diffuses de la Bougie et de la Lune.

À un moment, quelque chose bougea sur ma gauche et Syu s’agita, effrayé, en sentant ma tension. Je scrutai l’obscurité, inquiète. Et si quelque monstre me guettait avec l’intention de faire d’une terniane mutante son déjeuner ? Est-ce que cela pouvait être un nadre rouge ? Ou un loup ?

“Peut-être que c’est un gawalt”, répliqua Syu, avec un petit rire nerveux.

J’esquissai un sourire, mais je fis un bond en arrière lorsque je vis surgir une ombre entre des arbustes. Je poussai un soupir de soulagement. C’était Spaw.

— Rien —m’annonça-t-il, en me rejoignant—. J’ai vu les empreintes récentes de bottes —ajouta-t-il, tout bas—. Quelqu’un nous épie.

Je tentai de garder mon calme et nous continuâmes à nous occuper de la traversée de nos compagnons. Le suivant fut Chayl, puis Askaldo et, peu après, Maoleth arriva, accompagné d’une Lieta terrifiée. Kwayat fut le dernier à traverser. Il atterrit assez violemment contre l’arbre et tous se moquèrent, amusés, tandis que je m’apercevais d’un petit défaut dans mon plan si génial : comment allait-on récupérer la corde d’ithil ? Au moment même où j’arrivais à la triste conclusion que je devrais l’abandonner, je remarquai que la corde se détendait et tombait à l’eau.

— Naé —expliqua Maoleth avec un sourire en voyant mon étonnement.

J’enroulai ma corde et je la gardai précautionneusement dans mon sac. Quand je pensais que je la possédais à peine depuis un jour et qu’elle nous avait déjà servi à traverser le Tonnerre…

“Tu ne serais pas en train de t’enticher d’une corde, par hasard ?”, se moqua Frundis, dans mon dos, interrompant un instant sa mélodie de guitare.

Je roulai les yeux et je suivis les autres en m’enfonçant dans la forêt.

“Je me suis bien entichée d’un bâton compositeur, qu’y a-t-il de mal à s’enticher d’une corde ?”, demandai-je, railleuse, tout en marchant.

“Ai-je dit que c’était mal ?”, répliqua le bâton avec un petit rire théâtral. “Les cordes sont une des bases de la musique, cela me paraît formidable que tu apprennes à sympathiser avec elles. Tu sais, les instruments ont des tas de cordes. Les cordes de la guitare. Les cordes du violon…”

“Les cordes vocales”, complétai-je, amusée, en voyant que Frundis commençait à délirer. Le bâton, après avoir énuméré quelques instruments de plus, se mit à improviser un mélange expérimental qui nous impressionna assez, Syu et moi.

Nous nous éloignâmes rapidement de la berge et nous continuâmes vers le sud, évitant les chemins et les espaces à découvert. La personne qui nous épiait n’avait pas redonné signe de vie. Mais naturellement, qui pouvait être sûr qu’elle ne nous suivait pas ? Peut-être était-ce un espion d’Ato. Ou quelque démon, serviteur de Driikasinwat. Ou une fée noire. À moins que ce soit simplement quelque fermier du voisinage qui était sorti se promener en pleine nuit et qui, en entendant le bruit de la bataille contre les nadres, s’était enfui prudemment… Mais c’était peu probable. Après avoir ruminé la question un bon moment, je finis par m’ennuyer et je laissai Frundis entraîner mes pas. Plus tard, Maoleth se tourna vers moi et me dit en souriant :

— Au fait, Shaedra, ta traversée du pont m’a impressionné. Je me demande d’où tu tiens cette habileté.

Je souris largement.

— À vrai dire, moi aussi, j’ai été assez impressionnée —répliquai-je simplement. Et je laissai échapper un petit rire puéril et satisfait tandis que Syu se moquait de ma fierté gawalt.