Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 8: Nuages de glace.

12 Contemplations

Un sentier descendait, au milieu d’arbres touffus. Il faisait chaud et la fraîcheur du bois était agréable. On entendait, de temps à autre, la brise tournoyer dans les vallons de la colline. Un écureuil noir surgit d’un arbuste et grimpa avec agilité sur un des troncs…

— Leeresia —murmurait une voix très proche.

J’écoutai la voix, jeune mais profonde, et je me retournai. Mais non, je ne pouvais me tourner vers nulle part : je ne me trouvais pas là, je ne m’étais jamais trouvée là, me rendis-je compte. Quel était ce délire ? Étais-je en train de rêver ou la potion d’Askaldo avait-elle fini de me faire perdre la raison, après tant de jours tumultueux ?

Brusquement, au milieu du calme de la forêt, on entendit un cri, suivi de beaucoup d’autres. Bien que je me sente distante de tout ce qui pouvait m’arriver dans un endroit aussi étrange, une terreur indicible s’empara de moi. J’inspirai profondément et je me mis à courir. Le village qui apparut devant moi ne devait pas avoir plus de cent habitants ; la plupart couraient, en poussant des hurlements de terreur, alors qu’une bande de nadres rouges les attaquaient. Tout cela m’était trop familier…

Les nadres, soudainement, levèrent leur tête écailleuse, alertés. Et ils prirent la fuite, renonçant à leur festin et laissant derrière eux des maisons en flammes. Mes yeux se mouvaient à la rapidité de l’éclair. Tout en moi était indécision, impuissance et peur. Derrière une colline, des formes semblables à celles de saïjits commencèrent à se dessiner. Mais ce n’étaient déjà plus des saïjits, mais des squelettes blancs armés.

C’est alors que je compris. Je ne rêvais pas et je ne délirais pas. Mon esprit avait seulement ouvert de nouveau une porte que je croyais avoir fermée depuis longtemps. Pendant que la rage et la folie envahissaient l’être de mon souvenir, j’essayai de me détacher de lui. Cette rage n’était pas la mienne, mais celle de Jaïxel, me répétai-je.

Le cœur battant la chamade, je luttai pour enterrer de nouveau ces souvenirs au plus profond de mon esprit. J’avais déjà assez de problèmes comme ça pour laisser les souvenirs de Jaïxel venir m’importuner, me sermonnai-je. Je me rendis compte que j’étais éveillée et que ma Sréda était plus stable que les jours précédents. Ça, c’était une bonne nouvelle. Je perçus un léger parfum de roses. J’ouvris les yeux et je clignai des paupières. Une petite bougie illuminait doucement la chambre et une silhouette emmitouflée dans une couverture était assise près de mon lit. En le reconnaissant, je me redressai brusquement, stupéfaite.

— Kwayat ? —articulai-je. Je m’aperçus, à cet instant, que mes dents avaient repris une taille plus ou moins normale.

Mon ancien instructeur acquiesça sereinement de la tête.

— Bonjour —répondit-il—. Tu as l’air d’aller mieux.

— C’est vrai —intervint une autre voix.

Je soufflai.

— Spaw ? —fis-je, abasourdie.

Le jeune humain apparut, sortant des ombres de la chambre. Une lueur d’amusement dansait dans ses yeux.

— Nous sommes arrivés aujourd’hui —expliqua-t-il simplement—. Zaïx m’a averti. Comment te sens-tu ?

— Où est Askaldo ? —demandai-je, sans répondre.

— Dans son propre lit —répondit Kwayat, en ôtant sa couverture et en se levant—. Il a pris la potion dès qu’il a vu que tu commençais à aller mieux.

— Il s’est un peu précipité… —Spaw se racla la gorge face au regard assassin que lui lança Kwayat.

— Vous croyez que je peux encore faire une rechute ? —m’enquis-je. Au même moment, je me rendis compte que je n’avais plus aucun bandage sur ma blessure et que celle-ci semblait être complètement guérie ou presque. Je tendis mon bras droit, je le pliai et j’approuvai. Je ne sentais plus qu’une démangeaison gênante de la peau. Si un jour je croisais de nouveau ce Garkorn… J’essayai de calmer ma rancœur et je levai à nouveau les yeux vers Kwayat et Spaw, étonnée de voir qu’ils tardaient autant à me répondre—. Euh… Il y a un problème ? —insistai-je—. Vous croyez que ma Sréda est encore instable ?

— Il est difficile de stabiliser une Sréda qui est instable depuis plus de deux semaines —m’expliqua Kwayat.

Je pâlis. Spaw s’approcha alors avec agilité et s’assit sur le lit en croisant les jambes.

— Je croyais que tu avais dit qu’il ne fallait pas l’effrayer ? —se moqua-t-il, en jetant un regard amusé à Kwayat. Il ne fit aucun cas de l’expression de celui-ci—. Ne t’inquiète pas, Shaedra, tout s’arrangera. Les choses ne se sont pas si mal passées. La dernière fois que Lunawin a fait une de ces potions, celui qui l’a bue s’est transformé en kandak. —J’écarquillai les yeux—. Comme tu l’entends. Alors, tu peux t’estimer chanceuse. Ta Sréda va mieux. Quoique… —Tout signe d’amusement déserta ses yeux—. Je regrette ce qui s’est passé —avoua-t-il.

J’inspirai profondément et je secouai la tête, hallucinée.

— Ce n’est pas ta faute —répliquai-je—. Mais celle d’Askaldo.

— Non —rétorqua Kwayat fermement—. Ce n’est pas la faute d’Askaldo. C’est ma faute.

Surprise par son ton, je l’observai quelques instants et alors je pouffai.

— Mais bien sûr —répliquai-je, avec un large sourire moqueur—. Comment n’y avais-je pas pensé avant ?

Spaw sourit, mais Kwayat garda son sérieux.

— Tu ne comprends pas, Shaedra —me dit-il—. Je n’aurais jamais dû t’abandonner. Après tout, je suis ton instructeur.

Spaw souffla.

— Ça alors. Tu veux donc dire que tu acceptes maintenant le travail que t’a confié Zaïx ? —fit-il, un sourcil arqué.

Kwayat le foudroya du regard.

— Je n’ai jamais dit que je renonçais à être l’instructeur de Shaedra.

— C’est bien pour ça que Zaïx m’a nommé instructeur provisoire —observa Spaw, sur un ton innocent.

Kwayat soupira.

— À partir de maintenant, je m’occuperai de l’instruction de Shaedra —affirma-t-il.

Spaw fit une moue et acquiesça, les commissures des lèvres relevées.

— J’avoue que la tâche d’instructeur ne m’attirait pas beaucoup.

J’échangeai un coup d’œil amusé avec lui. Spaw avait davantage une âme de templier que d’instructeur. À ce moment, Kwayat posa une main sur mon bras et je sursautai. Son regard bleu reflétait une détermination de fer qui m’impressionna.

— Ton instructeur ne t’abandonnera plus —me promit-il. Il semblait toutefois que la promesse s’adressait plus à lui-même qu’à moi.

Comment Kwayat pouvait-il se sentir coupable de ce qui m’était arrivé ?, me demandai-je, sans comprendre. Qu’il s’accuse de mes mésaventures était totalement absurde, mais je savais bien que l’honneur de Kwayat n’était pas toujours très logique. Écartant ces pensées, je regardai mes mains et je plissai les yeux, en les soulevant au niveau de mon visage. La bougie émettait une lumière très faible, mais je parvins néanmoins à les voir, rouges, sur la couverture rouge. Je sentis un énorme vide en moi. Ma peau était rouge ! Je poussai une expiration qui ressemblait à une exclamation de surprise.

— Du calme —me dit Spaw, en remarquant mon expression—. Ce sont les effets de la potion. Dans quelques jours, sûrement, ta Sréda se stabilisera et tout reviendra à la normale… —Il hésita et ajouta— : Ou peut-être que non.

Sa sincérité me laissa songeuse. Je comprenais maintenant pourquoi Spaw avait dit qu’Askaldo s’était précipité en prenant la potion de Lunawin.

— Si ma peau est devenue rouge —commençai-je à dire et je me raclai la gorge. Cette idée était si absurde ! Je soupirai—. Vous croyez qu’Askaldo… ?

— Nous n’en savons rien —répliqua Kwayat—. Nos hôtes ne veulent pas nous laisser entrer dans la chambre d’Askaldo. Par précaution. Ils savent que je suis ton instructeur. Et ils ne me connaissent pas suffisamment pour avoir confiance en moi.

— Ils croient que tu pourrais te venger d’Askaldo ? —demandai-je. La simple idée me paraissait drôle.

— Je t’ai déjà expliqué, dans une de mes leçons, combien certains démons peuvent être vindicatifs —me rappela Kwayat.

— Oh —j’acquiesçai et je me mordis la lèvre—. Bien sûr que je me rappelle. Alors comme ça, nos hôtes ne nous laissent pas voir Askaldo, mais par contre ils ont laissé Askaldo entrer ici pour qu’il me transforme en démon rouge —observai-je avec une moue—. C’est du favoritisme.

— Ce sont des Démons de l’Esprit —dit simplement Kwayat.

— Tout cela est extrêmement intéressant —intervint Spaw, méditatif—. Mais maintenant, réfléchissons, Kwayat. Qu’allons-nous faire ? Nous fuyons avant qu’Askaldo se réveille avec encore tous ses piquants et qu’il décide d’accomplir sa terrible vengeance ? Ou nous attendons avec espoir que la potion le change en kandak ? —Son sourire s’était élargi au fur et à mesure qu’il parlait—. Qu’en pensez-vous ?

Malgré son ton léger, je frémis. Au fond de moi, je souhaitai qu’Askaldo récupère son visage normal. Au moins, de cette façon, il m’oublierait…

— Ne parle jamais à la légère de sujets aussi graves —siffla Kwayat, en observant avec désapprobation le jeune démon.

— Je ne parle jamais à la légère —répliqua Spaw, théâtral.

Kwayat et lui s’évaluèrent du regard et je roulai les yeux.

— Réfléchissons calmement —intervins-je. Et j’inclinai la tête sur le côté—. Quel est l’avis de Zaïx sur la question ?

Spaw esquissa un sourire.

— Zaïx préfère ne pas donner son avis. C’est déjà beau qu’il m’ait averti que tu avais des problèmes.

Je remarquai l’expression méditative de Kwayat. Mais celui-ci ne dit rien. Je pris alors une décision et je me levai d’un bond, les surprenant tous deux.

— J’ai faim —expliquai-je tout simplement.

Spaw sourit et se leva à son tour.

— Il ne faut jamais voyager le ventre vide —dit-il—. Lénissu le dit toujours.

Malgré ma tunique de laine, j’avais froid et je pris la couverture avant de suivre Spaw. Une fois dans le couloir, Kwayat sortit de son mutisme, en annonçant :

— Il ne va y avoir aucun voyage. —Il se tourna vers moi et déclara— : Tu n’es pas encore rétablie et tu as besoin de te reposer…

Il se tut brusquement et il m’examina en détail. Alors, je m’aperçus que Spaw aussi m’observait avec curiosité et je fronçai les sourcils, mal à l’aise.

— Que se passe-t-il ?

Leur rapide échange de regards me rendit encore plus nerveuse.

— Ta Sréda est encore très étrange —dit Spaw en se raclant la gorge. Curieusement, son expression paraissait plus amusée que préoccupée.

Me souvenant soudain d’un détail, je regardai mes mains. Elles n’étaient plus rouges, mais grises et sombres comme la pierre.

— Mais… ? —haletai-je.

— Tu es entourée de sryho —expliqua scientifiquement Kwayat—. D’un sryho que tu ne contrôles pas. C’est… assez incroyable.

Je le dévisageai, les yeux écarquillés.

— Cela commence à me préoccuper sérieusement —avouai-je, en essayant de garder mon calme.

Spaw me donna de petites tapes sur l’épaule.

— Ne t’inquiète pas —me dit-il sur un ton serein—. Je vais te préparer un bon repas. Et après tu vas voir comme tout cela n’est pas si terrible.

Je sentis dans sa voix quelque chose qui me glaça le sang dans les veines. Il était évident que Spaw ne pensait pas que ma peau allait récupérer sa teinte normale. Bon, me dis-je, en essayant d’être optimiste. Au moins, je n’avais pas été affligée de piquants, comme Askaldo… Envahie par un soudain doute, je portai la main à mon visage et je vérifiai qu’effectivement, il était aussi lisse que d’habitude.

Spaw s’éloigna dans le couloir pour aller préparer le plat promis et, avant de le suivre, je croisai le regard de Kwayat. Dans ses yeux bleus, brillait une froide détermination.

— Je t’apprendrai à contrôler le sryho —me dit-il alors—. Va manger. Et après, reviens dans la chambre. Nous commencerons la leçon.

Je secouai la tête et je réprimai un sourire.

— Pourquoi tu n’as jamais voulu m’apprendre à contrôler le sryho avant ? —demandai-je, intriguée.

Une ombre du passé voila les yeux de Kwayat.

— Parce que je ne savais pas encore si cela valait la peine de te l’apprendre.

Sa réponse me déconcerta.

— Tu veux dire que tu croyais que je ne serais pas capable d’apprendre ? —demandai-je.

Celui-ci secoua la tête et, sans répondre, il me fit signe de suivre Spaw. Je retins un soupir. Qui pouvait savoir ce que Kwayat croyait ou cessait de croire ?

* * *

Les jours suivants, je ne perçus aucun changement dans ma Sréda. Selon Maoleth, elle n’était pas tout à fait stable, mais, étant donné son état antérieur, c’était une bonne nouvelle. L’elfe noir du Mausolée d’Akras m’avoua avec désinvolture qu’il avait cru, à un moment, que je finirais par me transformer en kandak. Je fis une moue en m’en souvenant et aussi en pensant à ce que Kwayat m’avait dit à la fin d’une de ses leçons sur le sryho : “Tu ne sortiras pas de ce Mausolée sans avoir contrôlé ton sryho”. Mon instructeur tenait fermement à ce que j’apprenne le plus vite possible à contrôler l’énergie des démons. Et, plus il m’enseignait, plus je me rendais compte que le sryho était une énergie aussi complexe que les énergies asdroniques. Il était impossible de la comprendre totalement, mais peut-être pouvais-je la connaître comme je connaissais mon propre jaïpu…

Les leçons de Kwayat étaient interminables. Il demanda même à Spaw de monter les repas dans la chambre pour ne pas perdre de temps et, malgré mes protestations, il en fut ainsi. Tant d’empressement de la part de Kwayat, après des mois d’absence, me semblait ridicule. Mais Kwayat était têtu comme Wiguy ou plus, soupirai-je.

Encouragée par sa ferveur, je fis tout mon possible pour essayer de contrôler le sryho qui m’entourait. Au début, j’avais pensé que mes efforts portaient leurs fruits. Je sentais exactement la même chose que ce que me décrivait Kwayat. Mais chaque fois que celui-ci m’examinait, son expression se renfrognait, me laissant comprendre que mon aspect n’avait pas changé.

Les rares moments de liberté dont je disposais, j’étais tellement saturée du sryho que j’essayais de l’oublier.

Le regard perdu sur le feu de la cheminée du salon, j’observais le temps passer, laissant mes pensées vagabonder librement. De temps en temps, je me demandais comment allaient Syu et Frundis. Et j’espérai que le capitaine Calbaderca n’était pas à ma recherche. Toutefois, il était peu probable qu’il apparaisse au Mausolée d’Akras. Je réprimai une moue. Les démons gardaient jalousement leur anonymat et, quoique je répugne à l’admettre, je savais que n’importe quel démon ayant toute sa tête ne laisserait pas vivre un saïjit qui ait découvert son refuge. De la même façon qu’aucun saïjit armé ne laisserait en vie un démon. Et encore moins le capitaine Calbaderca.

La porte du salon s’ouvrit et je levai les yeux. Spaw entra avec un grand sac et une longue boîte en bois, et il posa le tout sur la table.

— Pouf ! —fit-il—. Me voici de retour.

Je lui adressai un regard étonné et je le rejoignis, curieuse.

— Qu’y a-t-il dans ce sac ? —demandai-je.

— Des habits —répondit-il, tout en l’ouvrant—. Un cadeau de Nara. Cette caïte ne parle pas beaucoup, mais elle a le cœur d’Aelrïen.

J’arquai un sourcil.

— Aelrïen ?

— C’est une démone légendaire —expliqua Spaw, accompagnant ses propos d’un geste vague de la main, et il sortit alors tous les vêtements sur la table, tout en chantonnant— :

Aelrïen ! La plus belle étoile de la mer.
Aelrïen ! La plus grande de toutes les âmes.
Cœur d’ambre, cœur d’étoile,
généreuse, clémente et aimable !

Il me jeta un regard moqueur.

— Si tu veux, je peux te raconter son histoire —me dit le démon, en remarquant mon intérêt—. Mais avant, choisis la cape que tu voudras et couvre-toi. Nous allons sortir.

Je sursautai.

— Sortir ? Où ?

Spaw m’adressa un sourire espiègle.

— Voir la neige et le soleil couchant. La journée est magnifique et, après toutes ces tempêtes de neige, il faut en profiter. Kwayat fait encore la sieste —ajouta-t-il, en me faisant un clin d’œil—. Qu’en penses-tu ?

Je fis un grand sourire.

— C’est une merveilleuse idée.

Comme il n’y avait aucune cape violette comme celle que j’avais perdue, je me couvris avec une chaude cape grise, j’enfilai des gants qui m’allaient parfaitement et Spaw me tendit alors des bottes.

— Ces bottes sont meilleures que celles que tu portes —m’expliqua-t-il, en voyant mon expression étonnée—. Ce sont des twyms. Des bottes de discrétion. D’après ce que m’a expliqué Nara, elles doivent avoir les mêmes propriétés que les miennes.

Je sourcillai et je jetai un coup d’œil aux bottes de Spaw. Légères et noires, il les portait depuis que je le connaissais. Intriguée, je pris celles qu’il me tendait. Je les examinai avec les énergies, en essayant de découvrir le tracé énergétique.

— Il faut les activer ? —demandai-je, en m’asseyant sur une chaise et en ôtant les bottes, un peu usées, que je portais depuis que j’étais sortie de Dumblor.

— Oh, non —m’assura-t-il, tandis que je les enfilais—. Elles n’ont pas d’autres énergies asdroniques que l’arikbète, mais elles sont faites en twym, c’est une matière très résistante et souple et elle amortit le bruit.

Je haussai un sourcil.

— Cette matière a quelque chose à voir avec cette énorme créature à deux têtes dont parlent les livres ? —m’enquis-je, curieuse.

Spaw se racla la gorge.

— Oui. De fait… pour les bottes twyms, on utilise l’os en poudre des twyms.

Je sifflai entre mes dents, mais Spaw ne me laissa pas le temps de me faire à l’idée que je portais aux pieds les os d’une créature légendaire et terrible.

— Allez, dépêchons-nous, sinon Kwayat se réveillera et voudra commencer sa leçon aussitôt —m’avertit-il, et il sourit, amusé face à ma mine sombre.

Je me levai d’un bond et, en sortant du salon, nous croisâmes Barsh. Le guérisseur portait sous le bras plusieurs rondins de bois. Nous le saluâmes joyeusement et, sur son visage imperturbable, un léger sourire se dessina. Spaw me conduisit jusqu’à la sortie du Mausolée d’Akras en silence. Les couloirs de l’édifice, froids et sinistres, ne portaient aucune décoration. Nous montâmes les escaliers jusqu’au-dehors et, à la vue de la neige blanche et du ciel rougeoyant du soir, je souris, heureuse. J’admirai les colonnes de pierre et les ruines, faisant fi du froid.

— Les légendes disent qu’Akras fut maudit par les dieux —murmurai-je, en contemplant avec fascination le paysage désolé du Mausolée—. Un jour, Frundis m’a chanté une ballade sur son fantôme qui renaissait la nuit pour anéantir tous les êtres vivants qui osaient entrer sur son territoire.

— Terrifiant —avoua Spaw.

— Oui. Mais, en vérité, cet endroit n’a pas l’air aussi effroyable que ce qu’on raconte —ajoutai-je.

— Il n’a pas l’air —souligna Spaw, avec un petit rire mystérieux et théâtral—. Qui te dit que cet Akras n’existe pas ?

Je roulai les yeux.

— S’il existait, cela fait longtemps que les démons ne vivraient plus ici.

Spaw haussa les épaules.

— Certains préfèrent supporter un fantôme que tout un village saïjit —observa-t-il.

Nous cheminâmes en silence un bref moment jusqu’à ce que je demande à Spaw de me raconter l’histoire, plus agréable, d’Aelrïen, la démone de cœur d’étoile. Spaw était en pleine narration quand, soudain, il s’arrêta net. L’espace d’un instant, je crus qu’il s’agissait d’un truc de conteur, mais alors Spaw souffla, en m’observant fixement.

— Mawer —fit-il.

Le mot tajal manifestait l’incrédulité. Comprenant que quelque chose l’avait alerté, je baissai le regard et je retroussai les manches de ma tunique. Je remarquai que mes bras étaient devenus blancs. Blancs comme la neige. De même qu’avant ils étaient rouges comme la couverture et gris comme la pierre et…

— Démons ! Je change de couleur selon l’environnement —conclus-je, à voix haute. Et finalement, j’ajoutai sur un ton objectif— : C’est absurde.

— Non. C’est impressionnant —murmura Spaw. Il tendit une main vers moi jusqu’à me toucher—. Laisse-moi deviner : tu combines le sryho avec les harmonies. —En voyant mon expression d’incompréhension, il arqua un sourcil—. Tu n’as vraiment aucune idée de ce que tu fais ?

— Pas la moindre idée —approuvai-je. Et je soupirai bruyamment—. Tu ne crois pas que je vais guérir, n’est-ce pas ?

Contre toute attente, Spaw éclata de rire.

— Il ne s’agit pas d’une maladie —répliqua-t-il—, mais d’une simple mutation. Du moins, c’est ce que je crois.

— Une simple mutation —répétai-je, en secouant la tête—. Peut-être que dans quelques jours, j’aurai des piquants plein la figure comme Askaldo.

— Ce serait dommage —admit Spaw, sans cesser de sourire—, mais je doute que cela arrive. Kwayat et Maoleth disent que ta Sréda n’est pas suffisamment instable pour faire empirer ton état.

Son ton léger me sembla à ce moment un peu insultant et je le foudroyai du regard, offusquée.

— T’est-il déjà arrivé de subir une mutation ? —m’enquis-je.

Spaw sembla trouver ma question amusante.

— J’ai failli plus d’une fois —répondit-il—. Un jour, une écaille est même apparue sur mon épaule. Mais bien sûr, comme les humains, nous n’avons normalement pas d’écailles, j’avais demandé à Lunawin un remède pour la faire disparaître et cela a été efficace. Des petits problèmes coutumiers de démons, tu t’y habitueras —finit-il par dire tranquillement. Je le contemplais, incrédule.

— Askaldo ne s’est pas habitué —fis-je remarquer.

— Euh… C’est vrai —admit Spaw—. Tous les démons ne s’y font pas. Mais il est également vrai qu’avoir des piquants sur la figure est diablement gênant, tandis qu’être entourée d’un sortilège de mimétisme, ça peut même être utile.

Je pris une mine songeuse.

— Évidemment, vu comme ça…

À ce moment, nous entendîmes le bruit lointain de sabots contre la neige et nous nous raidîmes.

— Des chevaux —murmurai-je.

Le visage de Spaw s’était assombri.

— Ils se rapprochent du Mausolée. Ne restons pas là —me dit-il.

Avec appréhension, nous avançâmes entre les ruines et nous nous tapîmes contre l’un des murs de l’édifice. Les chevaux étaient plus près que ce que nous pensions et nous les vîmes apparaître sur la colline, se dirigeant droit sur le Mausolée.

— Ce doit être des démons —prédit Spaw.

— Ou peut-être que non —rétorquai-je.

— Peut-être que c’est Akras —plaisanta Spaw, bien que l’on perçoive dans sa voix une pointe d’inquiétude peu habituelle chez lui—. Attends-moi ici —dit-il soudain.

Il s’éloigna entre les ruines et je me dissimulai mieux derrière le mur, indécise. Depuis ma position, je ne pouvais rien voir, mais on ne pouvait pas me voir, moi non plus. Et s’il s’agissait du capitaine Calbaderca ?, me demandai-je, un peu angoissée. Je n’avais pas encore totalement récupéré mon aspect normal. Je n’étais pas prête, me dis-je. “Tout dépend de toi”. Les paroles de Kwayat me revinrent à l’esprit. Oui, tout dépendait de moi et de ma capacité à contrôler mon sryho. Je plissai les yeux et je me concentrai. L’énergie des démons, qui avait toujours reposé, oubliée dans quelque recoin de mon être, s’écoulait en un flux continu sur la Sréda. Mais, comme tant d’autres fois ces derniers jours, il me fut impossible de contrôler quoi que ce soit. Si j’avais eu besoin de la potion d’Askaldo pour récupérer un relatif contrôle sur ma Sréda, comment allais-je maîtriser une énergie dont Kwayat commençait à peine à m’enseigner les rudiments ? Je penchai la tête. C’était ironique de penser cela, mais il se trouvait qu’Askaldo m’avait fait une énorme faveur avec cette potion.

Le bruit de pas m’arracha à mes pensées. Peu après, Spaw surgit d’entre les ruines en marchant avec discrétion. Plus d’une fois je m’étais demandé pourquoi Spaw aimait tant que sa cape soit d’un vert aussi criard. Sur la neige et la pierre sombre, il se détachait comme une fleur liwi au milieu d’un champ de glace.

Une lueur d’excitation brillait dans les yeux de Spaw. Je le regardai, interrogatrice.

— Askaldo va avoir des problèmes —m’informa-t-il.

— Askaldo ? —répétai-je, étonnée. Ce n’était donc pas le capitaine Calbaderca…

— Il n’est pas habituel qu’Ashbinkhaï sorte de son repaire —ajouta Spaw, éloquent. Il avait baissé la voix.

J’écarquillai les yeux.

— Ashbinkhaï ? —murmurai-je.

— C’est ça —approuva Spaw. Il rajusta alors sa cape et passa une main dans ses cheveux—. Je vais le saluer. Euh… —Il me regarda et hésita avant de prendre une décision—. À ta place, je ne bougerais pas d’ici pour le moment. Ashbinkhaï montre toujours beaucoup d’intérêt pour les démons qui ont des mutations étranges. Il vaut mieux pour toi qu’il ne te remarque pas trop, je te l’assure.

Je réprimai une grimace.

— Et toi ? —demandai-je—. Tu crois que c’est prudent, après ce qui s’est passé à Aefna… ?

Mais Spaw souffla, amusé.

— Si Ashbinkhaï sait ce qu’il s’est passé, il doit aussi savoir que c’est son fils le coupable, pas moi. Je ne faisais que défendre Lunawin.

Il sourit devant mon inquiétude et leva une main en signe de salut.

— Je reviens tout de suite.