Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 7: L'esprit Sans Nom.

26 Œil de loup

Les feuilles diffusaient une jolie lumière scintillante. Les troncs se ramifiaient et s’enchevêtraient comme des fantômes gris. Nous disposions néanmoins d’un large espace pour nous déplacer facilement sous leurs coupoles lumineuses.

“Si tu mets plus de six heures, j’irai te chercher”, m’avait rappelé Lénissu plusieurs fois. Je m’étais éloignée, en suivant Spaw, consciente que les autres, à l’exception de Drakvian, Lénissu et Aryès, ne comprenaient pas ce que nous allions faire au milieu de la Forêt de Pierre-Lune, qui en plus avait la réputation d’être une forêt étrange emplie de mystères.

Dans les branches, on entendait les oiseaux voleter et gazouiller doucement.

— Quelles sortes d’animaux vivent ici exactement ? —demandai-je, appréhensive, malgré le paysage idéal qui nous entourait.

— Des oiseaux, des lapins, des grenouilles, quelqu’autre animal étrange dont je ne connais même pas le nom… —Il sourit—. Rien qui ne soit très dangereux pour nous, ne t’inquiète pas.

— Et alors, pourquoi cette forêt a si mauvaise réputation ?

— Euh… Eh bien… D’abord, parce que c’est facile de se perdre au milieu de tant de branches. Et ensuite, parce que toute la forêt n’est pas inoffensive. Mais là où nous allons, elle l’est, ne t’inquiète pas —répéta-t-il—. Allez, pressons le pas ou nous devrons prendre congé à peine arrivés.

“Je n’aime pas beaucoup cette forêt”, me dit Syu, l’air d’avoir médité depuis un bon moment sur le sujet. “Elle est trop lumineuse.”

“Exact”, approuvai-je. J’avais même mal aux yeux et, pourtant, je gardais le regard rivé sur le sol.

— Bon ! —dit joyeusement Spaw, lorsque nous nous fûmes enfoncés dans les profondeurs des bois—. Comme je te disais, Modori fait partie de la Communauté de Zaïx. Nous nous appelons en plaisantant la Communauté Enchaînée. Quand tu connaîtras Modori, il va te paraître quelqu’un de peu communicatif, mais, si tu restais pour mieux le connaître, je t’assure que tu le considèrerais comme un ami autant que moi. À part lui, il y a Sakuni et Nidako. Nidako n’est généralement pas là. C’est un nuron, et cela fait des années qu’il vit dans les mers de la Superficie. Je crois qu’en ce moment il vit dans l’archipel des Anarfes. Mais Zaïx et lui maintiennent une étroite relation.

— Et Sakuni ? —demandai-je, en l’écoutant avec un extrême intérêt.

— Sakuni est la bonté et la patience personnifiées —répondit Spaw, avec entrain—. Oui, je t’assure.

— Est-elle jeune ?

— Pas spécialement. Elle a plus de soixante-dix ans. C’est l’épouse de Zaïx. —J’écarquillai les yeux, surprise, alors qu’il ajoutait avec désinvolture— : Tous deux se supportent patiemment depuis très longtemps. Mais Sakuni est plus patiente que Zaïx —m’assura-t-il—. Moi, j’ai parfois du mal à le supporter même par voie mentale. Avec ça, j’ai tout dit —fit-il en plaisantant—. Sinon, je ne crois pas que tu aies de grandes surprises…

À ce moment, nous entendîmes des cris et nous nous arrêtâmes net. Je me retournai, croyant qu’une catastrophe allait survenir… Mais aucun monstre n’apparut entre les branches. Cependant, on n’entendait plus un chant d’oiseaux.

— Qu’est-ce que c’était ? —fis-je dans un souffle.

Spaw surveillait les alentours, sur le qui-vive.

— Aucune idée —avoua-t-il—. Continuons.

Une pensée me traversa soudain l’esprit et une peur terrible m’assaillit.

— Oh, non —murmurai-je—. Tu crois que ces cris pouvaient être ceux de… ?

Je me tus, sans oser formuler ma pensée. Spaw fit non de la tête.

— Cela ne provenait pas exactement de là —dit-il. Cependant, son ton n’avait pas l’air tout à fait convaincu.

Suivant pour une fois l’exemple de Stalius et le conseil du capitaine Calbaderca, je priai pour que notre groupe soit sain et sauf.

— Dépêchons-nous, nous n’avons pas besoin de rester très longtemps —dit Spaw, en reprenant la marche et en hâtant le pas—. Juste le temps que tu bavardes un peu avec eux.

On percevait de nouveaux bruits dans la caverne, remarquai-je. On aurait dit… Soudain, un son ressemblant au tonnerre retentit.

— Mille sorcières sacrées —sifflai-je—. Quelqu’un est en train de passer par une zone de rochereine.

Spaw passa une main sur sa tête, sans cesser de marcher.

— Ceci ne peut être qu’un saïjit. Les animaux normaux ne passent pas par là.

— Les Épées Noires —prononçai-je.

— C’est possible —répliqua Spaw.

Un autre tonnerre retentit, mais cette fois il envahit ma tête.

“Frundis !”, protestai-je.

J’entendis le sifflement moqueur du bâton.

“Une bonne imitation, n’est-ce pas ? Mais je me tais tout de suite. Pour le moment, mon concert n’est pas terminé. Mais cela va être une de mes meilleures compositions”, assura-t-il sur un ton joyeux. “Encore meilleure que celle que j’ai faite après avoir entendu le rugissement de cet atroshas.”

J’écarquillai les yeux, impressionnée.

“Tu as déjà vu un atroshas ?”

“Oui, ou du moins je l’ai entendu. C’était spectaculaire. Mais, maintenant, j’ai davantage d’expérience et je crois que ce concert sera plus réussi. Bien sûr, quand il sera terminé, je vous ferai écouter celui de l’atroshas et le nouveau et je vous laisserai décider à Syu et à toi celui que vous préférez.”

“Ce serait un honneur”, répliquai-je, amusée, tandis que je suivais Spaw.

Je marchais un peu à l’aveuglette, éblouie par la luminosité des feuilles et je heurtai le démon lorsque celui-ci s’arrêta.

— Nous sommes arrivés —déclara-t-il.

Je clignai des paupières, je promenai mon regard autour de moi et je joignis les mains, en me raclant la gorge.

— Maintenant, je comprends. Il s’agit d’une maison enchantée visible uniquement pour ceux qui savent la voir, hein ?

Spaw roula les yeux, se pencha, écarta des branches aux feuilles lumineuses et me fit signe de le suivre sous la coupole. Spaw replaça les branches et me guida vers celles situées de l’autre côté. Celles-ci cachaient une petite salle plus ou moins triangulaire.

— Curieux —dis-je, étonnée.

Nous parcourûmes l’étroit passage et nous débouchâmes sur la salle. Spaw signala alors des escaliers qui montaient.

— Par là.

— Qui vivait ici, avant Zaïx ? —demandai-je, en voyant des figures de toutes sortes sculptées dans la roche.

— Une fois, j’ai fait des recherches —répondit-il, pendant que nous montions—. Autrefois, vivait ici le peuple des Uzykantas. Mais je n’en sais pas beaucoup plus. Avançons. Ces cris, tout à l’heure, ne me disent rien de bon. Plus vite nous partirons, mieux ça vaudra.

J’arquai un sourcil, moqueuse.

— Ce n’était pas toi qui voulais tant que j’aille voir Zaïx ?

— Moi ? Boh. C’est juste que Zaïx n’arrêtait pas de me le répéter depuis des mois —répliqua le démon, en m’adressant un regard comique avant de continuer à grimper.

Nous arrivâmes rapidement dans une pièce luxueusement pavée avec des colonnes sculptées très anciennes. La pièce était totalement vide : il n’y avait rien ni personne. Seulement des pavés aux couleurs éteintes qui formaient des spirales et des figures d’animaux.

— Impressionnant —dis-je—. C’était une salle importante ?

— Je ne sais pas si ça l’était, mais en tout cas aujourd’hui ça ne l’est plus. Les appartements de Zaïx sont par là —indiqua-t-il.

Nous traversâmes la salle et, Syu et moi, nous admirâmes, curieux, les figures sur le sol. Il y avait un dragon rouge face à une gazelle, un porc-épic près d’une manticore et un caïte presque nu entouré de papillons multicolores. Tout était si réaliste…

— Shaedra ? —m’appela le démon. Il se retourna et, en voyant mon expression émerveillée, il ne put s’empêcher de sourire—. Une autre fois, je te laisserai explorer davantage l’endroit, si tu veux.

J’acquiesçai et je le rejoignis rapidement. Nous passâmes dans une petite salle sombre remplie de paniers de toutes tailles. Au fond, dans la pénombre, se dessinait l’encadrement d’une porte.

Spaw s’en approcha et, au lieu de l’ouvrir, il leva la main et frappa plusieurs coups. Aussitôt, je sentis la nervosité m’envahir, m’imaginant Zaïx ou Sakuni ou Modori ouvrant la porte… Spaw poussa un soupir et frappa de nouveau, avec plus de force cette fois.

— C’est toujours pareil —dit-il—. Ils doivent être dans une autre pièce et ils ne m’entendent pas.

Soudain, comme si un fantôme était passé, un grand panier me tomba dessus et je tendis les mains pour le remettre à sa place.

— Que diables… ?

“Shaedra !”, s’exclama Syu, la voix paniquée. Je me rendis compte alors que le gawalt n’était pas près de moi et je pris peur.

“Syu, où es-tu ?”

“Euh… Aide-moi. Je suis… je suis tombé dans le panier”, admit-il.

J’éclatai d’un grand rire et Spaw, qui attendait tranquillement près de la porte dans l’obscurité, m’adressa un regard interrogatif.

— C’est Syu —expliquai-je, en posant lentement par terre la haute panière où il s’était fourré. Le singe sortit, les moustaches tombantes et la mine honteuse.

“Ne dis rien”, m’avertit-il.

“Et moi ? Je peux dire quelque chose ?”, intervint Frundis sur un ton innocent. J’entendis un petit rire moqueur lorsque le singe répondit par un « non » catégorique.

À ce moment, au soulagement de Syu, la porte s’ouvrit. La petite salle fut baignée par une lumière éclatante et je plissai les yeux en essayant de mieux voir…

— Bonjour, Spaw. Bonjour, Shaedra.

Je reconnus aussitôt la voix sereine et, avec un grand sourire, j’avançai vers la porte.

— Cela faisait longtemps, Kwayat.

— Oui —reconnut mon instructeur—. À vrai dire, je ne pensais pas que nous tarderions autant à nous revoir. Et je ne pensais pas non plus que vous viendriez.

Spaw sourit.

— Moi non plus —répondit-il.

Nous passâmes par la porte et, pendant que, Kwayat et moi, nous parlions de Naura la Gobeuse de pommes, nous traversâmes une salle pleine de coussins jusqu’à un couloir.

— Je l’ai changée d’endroit —disait Kwayat, l’air grave—. Elle n’était pas tout à fait en sécurité dans les Montagnes d’Acier. J’ai eu du mal à la convaincre, malgré tout, car elle ne voulait pas s’écarter d’un certain arbre. Un arbre très étrange. La sève coulait de son écorce et brûlait comme le feu. J’ai malheureusement pu le vérifier moi-même —ajouta-t-il et, lorsqu’il me montra sa main brûlée, je poussai un souffle de surprise—. La dragonne dormait toujours sous cet arbre. Il y a quelques jours, Modori m’a expliqué que c’était sans aucun doute l’Arbre de Jadan. Je ne savais même pas qu’il existait réellement.

L’Arbre de Jadan, me répétai-je. Je connaissais des légendes sur cet arbre, et je me souvenais de quelque anecdote racontée par le maître Yinur.

— Spaw ! —s’écria soudain une voix.

Au fond du couloir, venait d’apparaître la petite silhouette d’une mirol qui montrait ses dents pointues, heureuse. Elle s’avança vers l’humain, elle le regarda en souriant et l’embrassa.

— Tu t’en vas tout le temps, mais heureusement tu reviens toujours sain et sauf —lui dit-elle.

Spaw lui rendit son étreinte, ému. Je ne sais pas pourquoi, à cet instant, je sentis la nostalgie d’Ato et du Cerf ailé. Lorsque les yeux souriants de Sakuni se posèrent sur moi, je la saluai de la tête, mais elle s’avança et saisit ma main libre pour la serrer avec douceur.

— Bienvenue, Shaedra. —Elle se mit sur la pointe des pieds et déposa un baiser sur mon front comme une mère bénissant sa fille—. Je suis Sakuni. Cela fait longtemps que je désirais te connaître. Viens, Zaïx est impatient de te voir.

Elle nous guida vers le bout du couloir et, à chaque pas que je faisais, je me sentais de plus en plus craintive.

“Tu as peur ?”, me demanda Syu, appréhensif.

Je fis non d’un léger signe de tête.

“Non…”, répondis-je. Frundis commença à jouer une musique apaisante avec l’aimable intention de me tranquilliser.

Assis sur un sofa, attendant patiemment notre arrivée, se tenait le Démon Enchaîné. Je restai immobile, le détaillant du regard. Il était transformé en démon et ses yeux, rouges, brillaient dans son visage légèrement bleuté marqué de raies noires. Il se leva en nous voyant et un terrible son métallique se fit entendre : ses mains traînaient de lourdes chaînes grisâtres qui vibraient d’une énergie étrange et très dense.

— Ah ! —s’écria-t-il, avec un sourire—. Quelle agréable surprise ! Je croyais que finalement vous ne viendriez pas et je pensais demander à Kwayat de nous donner un coup de main pour te convaincre de nous rendre visite, Shaedra. Eh bien, eh bien —fit-il, en riant—. Spaw, mon garçon ! Comment vas-tu ? Et toi, Shaedra, que nous racontes-tu ? Mais asseyez-vous, asseyez-vous. Moi, en tout cas, je me rassieds : ces maudites chaînes pèsent une tonne —s’excusa-t-il—. Voulez-vous boire quelque chose ? Combien de temps allez-vous rester ici ?

Face au flux de questions, je jetai un regard embarrassé à Spaw, qui se racla la gorge et s’assit dans un fauteuil après m’avoir fait signe de m’asseoir aussi.

— Euh… alors, comment vais-je ? —commença-t-il à dire—, eh bien, pas mal du tout. Lorsque tu m’as demandé de devenir le protecteur de Shaedra, j’ai pensé que j’allais m’ennuyer à en mourir, mais c’est plutôt tout le contraire. Shaedra a un don pour que l’on ne s’ennuie pas avec elle. Et puis, tu demandes combien de temps nous allons rester… Eh bien, en fait…

— Je le savais, vous êtes venus ici juste pour nous saluer, n’est-ce pas ? —répliqua Zaïx, en soupirant bruyamment.

— C’est que nous avons laissé nos compagnons de voyage aux abords du bois —expliqua Spaw—. Et l’oncle de Shaedra nous a donné moins de six heures pour revenir.

Zaïx jeta un coup d’œil éloquent à Sakuni, qui s’était assise près de lui.

— Je ne te l’avais pas dit ? Il faut toujours que les saïjits aient des limitations de temps. —Il tourna les yeux vers moi—. Tu n’as pas dit un seul mot encore —observa-t-il.

Je me mordis la lèvre, nerveuse.

— Euh… La vérité, je ne sais pas quoi dire.

— Tu pourrais, par exemple, commencer par dire « bonjour » —me suggéra le Démon Enchaîné avec un sourire.

Je rougis.

— Bonjour —dis-je poliment—. Une jolie maison.

Zaïx m’observa, tandis que son sourire s’élargissait.

— N’est-ce pas ? Nous avons même une très belle bibliothèque. Elle a plus de trois mille volumes ! Impressionnant, tu dois la voir, Shaedra. Une fois, je les ai tous comptés. Au fait, je viens de dire à Modori que vous êtes arrivés, mais il est très absorbé par sa lecture. C’est quelqu’un de terriblement renfermé, ne lui en tenez pas rigueur.

— Ne t’inquiète pas, je passerai le déranger avant de partir, s’il ne vient pas avant —lui assura Spaw—. Il y a un mois, quand je suis venu, j’ai dû le secouer pour l’arracher à sa chaise —plaisanta-t-il.

— Le Docteur Modori —dit Zaïx, en levant les yeux au plafond—. Il travaille comme un saïjit.

Ils commencèrent à bavarder tranquillement et Spaw leur raconta tout ce qui s’était passé depuis la dernière fois qu’il les avait vus. Il parla de Dumblor et je narrai alors mon séjour comme Sauveuse au palais du Conseil. Lorsque Spaw parla de notre voyage et de l’expédition, il ne mentionna à aucun moment la bataille des milfides. Était-ce parce qu’il ne voulait pas les alarmer ?, me demandai-je, intriguée.

Kwayat, assis sur une chaise, les mains et les pieds croisés, gardait un profond silence et il semblait même ne pas nous écouter. Sakuni, par contre, écoutait avec intérêt et elle énonçait des proverbes, des expressions et des anecdotes curieuses. Zaïx, de son côté, était une personne agréable quoique étrange, qui changeait facilement de sujets, et je ne comprenais pas toujours le sens de ses observations. À un moment, Sakuni nous apporta à tous des infusions et nous continuâmes à causer. Nous parlâmes du monde des démons, de la Sréda et du sryho. Lorsque Zaïx sut que Kwayat ne m’avait pas encore appris tout ce qu’il aurait dû, une étincelle de contrariété brilla dans ses yeux rouges.

— Kwayat, qu’est-ce que c’est que ça ? Comment est-ce qu’elle ne sait pas encore utiliser le sryho ? Hum ?

Sans perdre son calme, mon instructeur prit une gorgée de son infusion, reposa son bol et c’est alors seulement qu’il répondit sur un ton ferme :

— Une instruction exhaustive demande du temps et de la volonté. Je ne fais pas de miracles.

— Le miracle, c’est que je te considère encore comme instructeur de Shaedra alors que cela fait des mois que tu ne la voyais pas —répliqua Zaïx, en plissant les yeux et en faisant grincer ses chaînes—. Qu’as-tu donc fait tout ce temps, Kwayat ? Ce n’est que maintenant que tu te préoccupes de Shaedra. Les instructeurs des autres communautés agissent-ils de la sorte ?

Le visage de Kwayat se durcit.

— Tu n’as nullement le droit de me donner des leçons, Zaïx. Mais sache que j’ai encore l’intention de poursuivre l’instruction si tu es toujours disposé à respecter notre accord initial. Je n’appartiens à aucune communauté, je n’ai l’appui de personne, mais je sais veiller sur mes intérêts et je ne pense pas passer mon temps à instruire qui que ce soit avec de vagues promesses.

— L’accord initial —répéta Zaïx, l’expression burlesque—. Je t’ai déjà dit que je n’ai pas été capable de trouver ce Safrow. Je suis un bon bréjiste, mais pas un dieu. Si tu ne me donnes pas de piste…

Kwayat, sombre, fit non de la tête.

— Alors il n’y a pas d’accord. Je continuerai à chercher de mon côté.

— De quel accord parlez-vous ? —demandai-je—. Qui est ce Safrow ?

— Cette affaire ne te concerne pas —affirma Kwayat.

Je soufflai, stupéfaite.

— Tu te demandes si tu vas continuer à m’instruire ou non et tu dis que cela ne me concerne pas ?

Zaïx laissa échapper un rire ironique.

— Je lui ai demandé la même chose. Qui est Safrow ? Mais ton instructeur est plus têtu qu’un anube.

— Un anobe —rectifia aimablement Sakuni.

— C’est cela —approuva Zaïx.

Je réprimai un sourire. Un anobe était un animal pacifique de quatre pattes terminées par des griffes que les gens des Souterrains utilisaient généralement comme on utilisait les chevaux à la Superficie. Cependant, Kwayat resta imperturbable en se voyant comparé à un anobe.

— Safrow était… —Il se tut. Un étrange éclat passa brièvement dans ses yeux—. Un ami —dit-il finalement, en rivant ses yeux sur les miens—. Et Zaïx m’a promis qu’il le trouverait par voix bréjique, mais il ne l’a pas fait.

Le Démon Enchaîné secoua furieusement la tête.

— Kwayat ! —brama-t-il—. Je ne t’ai rien promis. Je t’ai dit que j’essayerais. Bouah. Changeons de conversation. Je demanderai à Spaw de lui enseigner le sryho.

La consternation se refléta sur le visage de Kwayat en entendant cela.

— Impossible —répliqua-t-il—. Spaw n’est pas un instructeur. Le sryho est une chose très difficile à enseigner.

— Oui, oui, c’est ce que disent les instructeurs. Mais le garçon en est tout à fait capable, pas vrai, Spaw ?

Ce dernier avait pris une mine effrayée.

— Moi, instructeur de Shaedra ? —articula-t-il—. Euh…

— Hum —l’interrompit Zaïx, en roulant les yeux—. C’est trop te demander, je sais. Je trouverai un autre instructeur. Ce n’est pas grave !

Spaw se racla la gorge.

— Zaïx, moi, je…

— Changeons de sujet —l’interrompit-il, impatient—. Voyons, reprenons la conversation que j’avais avec Kwayat il y a quelques heures. C’était très intéressant. Nous parlions du concept de liberté.

Et alors, il nous fit tout un discours et nous oubliâmes le sujet de Safrow et de l’étrange accord qu’avaient passé Kwayat et Zaïx pour m’instruire. La vérité, c’est qu’outre le fait qu’il était enthousiaste, instable et pas toujours correct, Zaïx était aussi une personne attachante. Sakuni exhalait la bonté comme me l’avait dit Spaw et je ris plusieurs fois de ses plaisanteries innocentes. Tandis que nous parlions, j’imaginais Spaw, enfant, vivant et grandissant auprès de ces deux démons. Son enfance ne devait pas avoir été mauvaise, pensai-je, quoique étrange sans aucun doute.

Un moment plus tard, Zaïx se leva et nous guida vers la bibliothèque, en traînant ses énormes chaînes, qu’il transportait sur une sorte de charriot avec des roues pour qu’elles ne fassent pas tant de bruit et qu’elles ne soient pas si lourdes à porter. La bibliothèque me laissa bouche bée dès que j’entrai. La pièce était circulaire et, au milieu, se trouvaient d’autres cercles avec des étagères remplies de livres et d’objets étranges.

— Chaque fois que je vois cela, mes yeux se remplissent de larmes —admit Zaïx.

— À cause de la poussière, sûrement —dit Sakuni, le nez froncé—. Modori et moi, nous devrions de nouveau nettoyer toutes ces tables.

— Comme si la poussière était une malédiction —grogna Zaïx—. Mes chaînes, par contre, sont une véritable malédiction, je crois que je vais revenir m’asseoir sur le sofa.

Tandis que Zaïx et Sakuni sortaient de la pièce, je regardai autour de moi et je ne vis Kwayat nulle part.

— Où est passé Kwayat ?

Syu éternua et Spaw haussa les épaules.

— Je crois qu’il est resté dans l’autre pièce. Tu veux jeter un coup d’œil à la bibliothèque ? Ou tu veux que je te présente tout de suite Modori ?

Je me mordis la lèvre, je cherchai dans ma poche et je sortis la pierre de Nashtag. J’évaluai l’heure…

— Nous devrions revenir le plus tôt possible —dis-je, embarrassée—. Présente-moi Modori. Et après nous partons.

Spaw acquiesça de la tête.

— D’accord. Alors suis-moi.

Il me conduisit au fond de la salle et il fronça les sourcils.

— Normalement, il devrait être là —dit-il, en signalant une table recouverte de parchemins et de livres illuminés par une grande lampe. Nous nous approchâmes et Spaw jeta un coup d’œil aux parchemins—. Eh bien. Une étrange machine —observa-t-il, en prenant un parchemin avec des schémas et des calculs divers.

— Ce n’est pas une machine —répliqua une voix, sur notre droite.

Je me tournai et je vis un humain près d’une étagère, debout sur un tonneau. Il sauta alors agilement à terre, un livre bleu à la main.

— C’est un ofjarve, une sorte de longue-vue —expliqua-t-il, en s’approchant.

Malgré ses cheveux noirs grisonnants, il avait un visage aux traits enfantins, et il me fut impossible de lui donner un âge. Il portait une tunique noire et une écharpe rouge.

— Mais une longue-vue très puissante —ajouta-t-il—. Pour contempler les étoiles et les planètes de l’univers.

Spaw arqua un sourcil.

— Tu fais des recherches sur le ciel, maintenant ? Mais cela fait des années que tu ne le vois pas.

Modori lui ôta le parchemin des mains et le reposa au même endroit où Spaw l’avait pris.

— Il s’agit d’une recherche spéciale qui a un rapport avec les roches —répliqua-t-il, l’air grave—. Au fait, bienvenue à la maison.

Spaw sourit.

— Malheureusement, nous n’allons pas rester longtemps. Je te présente Shaedra. Ma protégée —spécifia-t-il.

Modori roula les yeux tout en faisant le tour du bureau pour aller s’asseoir.

— Je m’en doutais —répondit-il simplement.

Son comportement m’étonna, mais Spaw, d’un simple regard, me fit comprendre que ceci était tout à fait normal chez Modori.

— Spaw, si tu vas à la Superficie, pourrais-tu me faire une faveur ? —reprit Modori, en ouvrant son livre bleu—. Tu pourrais m’apporter un livre intitulé Cremdel-elmin narajath ?

— Avec plaisir —répliqua Spaw—. Par curiosité, cela a à voir avec ton ofjarve et tes étoiles ?

— D’une certaine façon, oui. C’est en rapport avec le culte du ciel de certaines tribus des Royaumes de la Nuit.

— Oh. Tu sembles très occupé dernièrement —observa-t-il.

Modori leva les yeux de son livre et nous regarda tous les deux.

— Je le suis toujours —dit-il simplement.

Spaw poussa un soupir exagéré.

— Alors nous allons te laisser tranquille. Ah, j’espère que tu n’as pas oublié que tu as promis à Lunawin une étude en profondeur sur les propriétés de la kéfurda.

Modori, pour la première fois, esquissa un sourire.

— Oui. Je l’ai presque terminée. Ça a été un travail intéressant.

S’abstrayant alors de notre présence, il plongea son regard dans son livre et Spaw me fit signe que nous pouvions sortir. Je saluai le Docteur Modori.

— Enchantée —dis-je, avant de m’éloigner.

Nous nous en allions déjà lorsque Spaw s’arrêta, fit demi-tour et demanda :

— Cremdel quoi ?

— Cremdel-elmin narajath —dit Modori ; il leva une main pour nous retenir, il prit le bord d’un parchemin, écrivit les mots et le tendit à Spaw—. Comme ça, tu n’oublieras pas.

Spaw fit une moue et acquiesça.

— J’emporte le parchemin tout entier ? —demanda-t-il—. Il a aussi des calculs et d’autres trucs écrits.

Modori haussa les épaules.

— C’est simplement un de mes nombreux brouillons. Tu peux l’emporter. Tu t’en vas déjà ? —Spaw acquiesça—. Alors, bon voyage.

Et en disant cela, il retourna à son étude consciencieuse.

— Il est un peu bizarre —m’avoua Spaw, tandis que nous traversions le couloir, vers le salon—, mais, en réalité, il a bon cœur. Et il a plusieurs bibliothèques dans la tête. Un personnage impressionnant.

Lorsque nous débouchâmes sur le salon, Zaïx pérorait contre un village qui vivait près de la forêt de Pierre-Lune.

— Ils ne savent rien faire d’autre qu’importuner. Ils cassent des pierres. Ils coupent des arbres. Heureusement que la nature se rebelle de temps en temps et leur apprend que la forêt n’est pas si inoffensive. —Il leva les yeux en nous voyant apparaître et il sourit—. Ah ! Une belle bibliothèque, n’est-ce pas ?

— Merveilleuse —acquiesçai-je.

— Vous avez vu Modori ? —demanda Sakuni.

— Toujours aussi accueillant —répondit Spaw et il prit sa cape verte sur le fauteuil—. Nous partons, père. Nous ne pouvons les faire attendre plus longtemps.

— Tu ne sais pas combien je le regrette —grogna Zaïx, en se levant—. Soyez prudents ! Et ne croyez pas tout ce qu’on vous raconte —ajouta-t-il, avec un large sourire.

Spaw et lui se serrèrent maladroitement dans leurs bras, tandis que les chaînes grinçaient et Sakuni reprit ma main dans les siennes.

— Je te souhaite bonne chance, Shaedra. Et reviens nous rendre visite quand tu le pourras.

— Je le ferai —lui promis-je.

“Vraiment ?”, demanda Syu, en se frottant la tête, sceptique.

“Quand je fais des promesses, normalement je les tiens”, répliquai-je. “Il faut que je les aie oubliées ou qu’un troupeau de dragons de terre me passe dessus pour que je ne les tienne pas.”

“Eh bien, à moi, tu m’as promis que nous reverrions le soleil et nous ne l’avons pas encore vu”, répliqua le singe sur un ton mordant.

“Non. Mais nous avons vu des arbres lumineux”, le consolai-je.

Syu secoua la tête et finit par accepter mon argument. Je croisai alors les yeux rouges de Zaïx. Il me regardait, l’air grave.

— Maintenant que je te connais mieux, je crois que je ne me suis pas trompé en te choisissant et je suis sûr que tu mérites d’être avec nous. —Il sourit, moqueur, en abandonnant son air solennel—. Ne te laisse pas tromper par les apparences : je suis une personne très intelligente et je sais choisir mes enfants.

— Il ne reste plus qu’à savoir les éduquer —intervint Kwayat, comme pour lui-même.

Zaïx laissa échapper un profond soupir.

— Il y a une terrible différence entre éduquer et enseigner —répliqua-t-il, en se tournant vers lui—. Et, moi, je ne peux pas enseigner à Shaedra à contrôler le sryho par voie mentale. Pour ne pas mentionner que je n’ai jamais enseigné le sryho à personne.

— Alors Spaw ne saura pas le faire non plus —dit Kwayat, sur un ton tout à fait serein.

Zaïx haussa les épaules.

— Ne m’accuse pas de ce que tu pourrais résoudre très facilement. —Il nous regarda Spaw et moi et il nous salua de la tête—. Kwayat, si tu veux bien avoir l’amabilité de les raccompagner jusqu’à la porte…

Spaw me prit par le bras pour que je le suive et nous entrâmes dans le couloir qui menait à la salle des paniers.

“À bientôt.” J’entendis les paroles de Zaïx résonner dans mon esprit. Spaw me sourit.

— Il dit toujours adieux comme ça.

Une fois arrivés à la porte, nous prîmes congé de Kwayat et, un instant, je crus que celui-ci n’allait rien répondre. Pourtant, alors que Spaw lui tournait déjà le dos, il me dit sur un ton posé :

— Je ne veux pas que tu te sentes blessée par ce que j’ai dit à Zaïx. Il ne s’agit pas de vouloir t’instruire ou non. Tu es une bonne élève, en fait, une des meilleures que j’ai eues. Mais j’ai toujours enseigné en échange de quelque chose. Je gagne ma vie comme ça. Cependant… j’ai décidé de faire une exception. Si un jour tu te décides à abandonner ta famille saïjit, je te promets que je t’apprendrai tout ce que je sais sur l’énergie des démons. Même davantage que ce que la plupart en savent.

Je le contemplai, sans pouvoir prononcer un mot, puis j’acquiesçai.

— Je m’en souviendrai. Merci… de dire que je suis une bonne élève. Je ne l’entends pas dire très souvent —expliquai-je avec un sourire en coin.

Je faillis lui demander de nouveau qui était ce Safrow et pourquoi il semblait si important pour lui, mais le respect qu’il m’inspirait m’en empêcha.

— Bon voyage —me dit-il.

J’effectuai un vieux salut des démons que m’avait enseigné Kwayat. Celui-ci sourit et ferma la porte. Une musique de flûtes résonnait doucement dans ma tête. Frundis semblait avoir décidé de faire une pause après tant d’heures à composer et à grogner contre ses instruments.

Spaw et moi, nous traversâmes la salle aux figures d’animaux, mais nous ne nous arrêtâmes pas pour les admirer. Nous descendîmes les escaliers, nous sortîmes de la salle triangulaire et nous apparûmes de nouveau dans la forêt de Pierre-Lune.

J’ignorais pourquoi, mais j’avais un mauvais pressentiment. Spaw me guidait au travers de la forêt labyrinthique, jusqu’à la lisière. Nous étions presque arrivés, lorsque nous entendîmes des épées s’entrechoquer et des cris très lointains. Aryès, pensai-je. Une subite terreur me paralysa d’un coup.