Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 7: L'esprit Sans Nom.

25 La Forêt de Pierre-Lune

Dès que nous passâmes par la trappe, je commençai à me rendre compte que, tout en sachant qu’il n’y avait pas d’autre façon d’agir, je me sentais mal d’avoir abandonné Kaota et Kitari sans les avoir avertis. Mais, bien sûr, si je les avais avertis, ils seraient, en ce moment, sur nos talons protégeant nos arrières ou peut-être en train de nous menotter pour nous dissuader de nous enfuir avant le retour du capitaine.

Nous marchâmes longtemps en silence, sur nos gardes. Lénissu allait en tête et je pensai le rejoindre pour lui demander ce qui lui était arrivé pendant tout ce temps. Avait-il trouvé les mandelkinias que lui avait demandé de chercher le Nohistra ? Comment nous avait-il retrouvés ? Depuis combien de temps nous suivait-il, en attendant une occasion pour interrompre l’expédition ? Et, enfin, comment pensait-il sortir des Souterrains ?

Au bout de quelques heures, nous débouchâmes sur un espace plus vaste et Lénissu se tourna vers le nain.

— Nous arrivons à la caverne de la Forêt de Pierre-Lune, n’est-ce pas, Dash ?

— Oui. Un peu plus à l’est se trouve la Route de l’Arzli. Je propose que nous l’évitions pour le moment.

Lénissu acquiesça.

— Tu devrais passer devant —lui suggéra-t-il—. Tu connais mille fois mieux cet endroit que moi.

Tous deux semblaient bien se connaître, observai-je, tandis que nous continuions à grimper et descendre au travers des roches irrégulières. Nous passions entre deux énormes rochers quand Shelbooth demanda :

— Combien de jours nous faudra-t-il encore pour sortir à la Superficie, à votre avis ?

— Des jours —répliqua Martida, l’elfocane—. Je peux te demander quelque chose ? Pourquoi as-tu si envie d’aller à la Superficie ?

Le jeune haussa les épaules ; il hésita, puis répondit :

— On dit que la vie là-bas est plus facile.

— Ah ! —dit Lénissu, moqueur, en s’arrêtant un moment au bout de l’étroit passage—. Alors, comme ça, le courageux Shelbooth a décidé que cela ne valait pas la peine d’être un héros, n’est-ce pas ?

— Toi-même, tu as dit un jour que les héros ne l’étaient généralement que par pur hasard —intervint Manchow Lorent, sur un ton comique.

Je réprimai un sourire. Le fils du Nohistra d’Aefna, jusqu’à présent, avait fait preuve d’un enthousiasme débordant pour tout ce qui nous arrivait. Malgré ses vingt-et-un ans, à ce que m’avait raconté Lénissu, c’était un imprudent et une calamité complète lorsqu’on lui assignait une mission. Je me demandais comment il avait fait pour se retrouver dans les Souterrains, alors que Lénissu m’avait affirmé qu’il l’avait laissé avec le Nohistra de Dumblor. Comment savoir tout ce qui avait pu se passer, pendant qu’Aryès et moi, nous assistions, jour après jour, à d’ennuyeuses cérémonies sur la Dernière Klanez.

Néanmoins, ce n’était pas le moment idéal pour avoir de longues conversations, aussi je gardais patiemment le silence, de même qu’Aryès. Nous marchâmes encore longuement, entourés de bruits étranges de créatures qui rôdaient entre les rochers et les tunnels. Nous vîmes même passer très haut, au milieu des ombres, une forme ailée qui poussa un cri aigu très désagréable, ce qui me rappela quelque chose que je ne sus identifier sur le moment.

— Une harpie —expliqua Shelbooth dans un murmure, en me voyant sursauter.

Je fis une moue de dégoût et Miyuki, l’elfe noire, cracha :

— Je déteste les harpies.

Le nain se tourna alors vers nous.

— Nous allons entrer dans une zone de rochereines. Le moindre bruit résonne comme un marteau. À partir de là, nous devrons garder un silence absolu.

— On ne peut pas passer par un autre endroit ? —demanda Srakhi.

Dashlari secoua négativement la tête.

— Nous devrions faire un détour d’un jour de marche pour l’éviter.

Lorsque nous entrâmes dans la zone de rochereines, le nain nous le fit savoir en levant une main. Il nous lança un regard d’avertissement et il commença à descendre la pente très lentement.

C’était une très longue pente peuplée de roches d’une couleur bleutée. Il n’y poussait pas le moindre arbuste souterrain. À peine nous commencions à descendre, Dash posa un pied trop fortement et un bruit semblable à celui d’un marteau heurtant la lame d’une épée retentit. Nous nous arrêtâmes tous, retenant notre respiration. Le nain prit un air désolé et nous continuâmes.

Nous étions à la moitié de la descente quand, soudain, on entendit une rafale de coups de marteaux. Kyissé venait de trébucher alors qu’Aryès la tenait pourtant par la main. Consciente qu’elle venait de faire une bêtise, elle faillit se mettre à pleurer et je la regardai, en agitant les mains et en lui souriant d’un air atterré. Alors, Manchow Lorent éclata de rire. Il se couvrit aussitôt la bouche, mais son rire retentit par toute la pente, résonnant presque comme le cri d’une harpïette.

Je vis que les autres s’efforçaient de réprimer toute sorte de commentaires. Par contre, Frundis ne s’en priva pas.

“Shaedra !”, s’exclama-t-il, enthousiaste. “Imagine-toi un concert à cet endroit. La caverne s’emplirait tout entière de sons de violons, de trompettes, de guitares, de pianos…”

“Tu as oublié les flûtes”, lui répliquai-je, railleuse.

“Et la harpe”, remarqua Syu, assis sur mon épaule.

“Dans un endroit de rochereine comme celui-ci, ta composition retentirait sûrement comme un concert céleste accompagné de cris de harpies”, approuvai-je.

“La rochereine !”, exulta le bâton, transporté de bonheur, en projetant des sons de violons triomphants dans ma tête. “Je crois que ceci va être une grande invention. À moins que cela n’existe déjà. Peux-tu imaginer cela ? Moi, Frundis, l’inventeur de l’orchestre rochereine, quelle idée grandiose !”

Syu et moi, nous rîmes mentalement, amusés par tant d’enthousiasme.

Il nous fallut encore une demi-heure pour parvenir à un endroit où la rochereine cédait la place à des roches noires moins traîtresses. Nous nous trouvions sur une petite esplanade très en hauteur par rapport au reste de la grotte de sorte qu’un vaste panorama de l’immense caverne, illuminée par les pierres de lune, s’offrait à notre vue. C’était un tableau impressionnant.

— La Forêt de Pierre-Lune —dit Lénissu, en me l’indiquant de d’index.

Dans le lointain, se dessinait la forme confuse d’un bois dans lequel des lumières scintillaient comme des étoiles accrochées aux arbres.

— Espérons que personne n’ait remarqué le vacarme que nous avons fait —commenta Dash, en regardant prudemment autour de lui—. En avant.

Nous continuâmes à descendre, cette fois, par une sorte de rampe qui me rappela la Falaise d’Acaraüs, en plus sauvage. Nous étions tous épuisés par la descente et, voyant que Dash avait l’intention de continuer, j’osai demander :

— Euh… Vous ne croyez pas qu’une pause nous ferait du bien ? —suggérai-je.

— Excellente idée —approuva Aryès.

— Oui —acquiesça Kyissé, sur les épaules de celui-ci ; puis elle bâilla bruyamment.

Aussitôt Spaw, Shelbooth, Manchow, Miyuki et Martida appuyèrent la proposition et Lénissu sourit, les mains dans les poches.

— Dash, nous savons bien que, toi, tu continuerais comme ça pendant des heures, mais je crois que nous sommes tous éreintés. La vérité, c’est que je n’osais pas le dire, parce que vous paraissiez tous avoir envie de continuer sauf moi. Merci, Shaedra —ajouta-t-il, en me faisant un clin d’œil.

J’arquai un sourcil, moqueuse. En voyant bâiller Kyissé, Lénissu l’imita et nous nous mîmes tous à bâiller. Nous nous installâmes dans une petite cavité où la roche était assez lisse et nous mangeâmes tranquillement des biscuits aux fruits secs, cadeau de Fahr Deunal. Malgré l’envie de fermer les yeux et de dormir, ma curiosité me poussait à poser des questions. Mais comment les poser si je ne savais pas de quoi étaient au courant Manchow, Shelbooth et les autres ? Je ne voulais pas non plus gaffer.

Je croisai le regard de Drakvian et je fis une moue, méditative. Celle-ci émit un bruit semblable à un raclement de gorge.

— Lénissu, je crois que l’on devrait expliquer tout ce qui s’est passé à Shaedra, Aryès et Spaw —dit-elle alors—. Moi, en tout cas, je n’aurais pas été aussi patiente.

Mon oncle soupira et acquiesça.

— Oui.

Il se tut et je lui lançai un regard exaspéré.

— Et alors ? —dis-je—. Comme dit Drakvian, nous avons été patients. Maintenant, tu dois nous expliquer tout ça… qui sont les personnes avec qui nous voyageons et pourquoi nous aident-ils et…

— D’accord —m’interrompit Lénissu, en se frottant un sourcil d’une main distraite. Il promena son regard sur nos visages, puis il riva finalement ses yeux sur les miens et inspira—. Pour une fois, commençons par ordre chronologique. Lorsque le Nohistra m’a libéré de prison, j’ai rencontré Srakhi, qui attendait patiemment mon arrivée, désirant ardemment me voir enfin en danger de mort. —Il jeta un regard moqueur au gnome et il leva une main pour le faire taire—. Je sais, je ne devrais pas me moquer d’un say-guétran, je retire ce que je viens de dire. Bien. Pendant que l’on vous menait au palais et que l’on vous couvrait de cadeaux, je passais mes journées à m’ennuyer avec des conversations improductives, mais aussi à chercher Dash, celui-là même que je cherchais depuis que nous sommes arrivés à Dumblor. J’ai enfin fini par le trouver —dit-il, en faisant un léger geste vers le nain—. Et toujours aussi actif et énergique qu’autrefois. Un véritable ami —assura-t-il, en donnant un coup de poing sur l’épaule de Dash. Il retira sa main avec un grimace—. Et résistant comme la pierre —ajouta-t-il, alors que le nain roulait les yeux et souriait—. Ensuite, j’ai rencontré Manchow Lorent, qui venait d’arriver de la Superficie, fuyant un père cruel.

— Je n’ai jamais dit que mon père était cruel —intervint posément le jeune humain, la voix distraite.

— Et finalement —raconta Lénissu—, j’ai croisé Miyuki. —Il signala l’elfe noire au visage amical—. Que je connais également depuis longtemps. À dire vrai, depuis plus longtemps encore que Dash, ce qui n’est pas peu dire. Et alors, le Nohistra m’a fait appeler —il soupira, théâtral—. Depuis toujours, il m’a tourmenté avec des missions échevelées. —Il secoua la tête, l’air songeur.

— À ce que m’a dit Shaedra, tu es parti à la recherche de perles de dragon —dit Aryès, pour l’encourager à continuer.

Lénissu laissa échapper un souffle bref qui ressemblait à un rire.

— Oui. Des perles de dragon, mais pas des vraies —répliqua-t-il—. Dash, Miyuki, Srakhi et Manchow m’ont accompagné. Et nous sommes partis vers le sud, en suivant une route de trafiquants d’esclaves.

— Oui —fit Manchow en riant—. Et Dash en a profité pour raser un village entier d’esclavagistes. Enfin, presque. Il m’a épouvanté. Mais, bien sûr, je ne vais pas éprouver de compassion pour…

Lénissu et Miyuki se raclèrent la gorge bruyamment.

— Manchow, combien de fois t’ai-je expliqué que ce sujet est délicat pour notre ami Dash ? —lui demanda mon oncle.

De fait, le visage du nain s’était assombri et un éclat inquiétant brillait dans ses yeux.

— Reprenons —proposa Lénissu—. Où en étais-je ?

— À ta mission avec le Nohistra —lui rappelai-je.

— Ah ! Oui. La mission consistait à soustraire certains objets à un clan de fanatiques totalement fous qui vivent non loin de la Superficie et, au passage, je devais tenter de connaître leurs agissements. Nous n’avons rien tiré de très intéressant, mais cela nous a pris pas mal de temps pour sortir de là sans que l’on nous voie. Et ensuite, le comble, c’est que lorsque je suis revenu, le Nohistra n’a pas pu me recevoir et je n’ai pas obtenu les quatre mille kétales, parce que, dès que j’ai su que tu étais partie au château de Klanez, j’ai quitté Dumblor. Je n’allais pas attendre qu’une crapule me paie.

— Qu’il garde son maudit argent —approuva Shelbooth—. Cet homme est un vil avare.

Lénissu esquissa un sourire.

— Oh, j’allais t’oublier, Shelbooth. Quand je suis allé voir Asten, il m’a raconté plus ou moins tout ce qui était arrivé pendant mon absence. C’est alors que j’ai appris que Spaw était avec vous. Asten a réussi à me procurer la route que suivrait l’expédition et j’ai décidé de partir immédiatement. Et Shelbooth a voulu m’accompagner. Je vous épargne la scène entre père et fils —ajouta-t-il, en adressant au jeune elfe un large sourire qui le mit mal à l’aise.

— Et Drakvian ? —m’enquis-je, curieuse—. Comment l’as-tu trouvée ?

— Boh. Facilement —répliqua la vampire—. Je me suis laissé trouver. J’ai suivi l’expédition et, après, lorsque j’ai vu que Lénissu vous suivait…

— Que dis-tu ? —l’interrompit Lénissu, ironique—. Nous t’avons attrapée par surprise, admets-le. Tu ne pensais pas me trouver. En plus, Dash a failli te confondre avec une gazelle blanche —ajouta-t-il, avec un petit rire sarcastique.

Drakvian grogna.

— Bah, bah. N’exagère pas. Dash ne m’aurait pas attrapée.

— Ah non ? —répliqua le nain, un sourcil arqué—. Tu étais acculée contre le mur.

— Oui, mais…

— Admets-le, tu ne te déplaces pas aussi silencieusement que tu croyais —l’interrompit Lénissu, amusé.

La vampire poussa un grand soupir et haussa les épaules, en rajustant son voile qui avait légèrement glissé.

— Dites ce que vous voudrez, mais je sais que j’aurais été capable de m’enfuir. Bon, tu as terminé ton histoire, Lénissu ?

— Oui et, même si elle n’était pas terminée, je crois qu’il vaudra mieux que nous nous reposions et que nous reprenions rapidement la marche avant que les Épées Noires ne nous trouvent.

— Je ferai le premier tour de garde —proposa Miyuki, en se levant—. Reposez-vous tous.

Je m’enveloppai dans ma cape et je m’allongeai, en prenant Frundis entre mes mains. Avec les yeux fermés, les bruits inquiétants de la caverne se percevaient encore mieux. Cependant, j’étais si épuisée que, tandis que Frundis composait en secret son orchestre rochereine, je trouvai très rapidement le sommeil.

* * *

Je grimpais et grimpais un escalier très sombre. Les autres étaient loin devant moi et j’avançais comme si je traînais un sac de pierres. J’entendais Kyissé m’appeler dans le lointain et je vis qu’une créature horrible la poursuivait. Je me mis à courir et alors tout changea : l’escalier s’ouvrit et un ciel bleu et printanier apparut au-dessus de ma tête. Un dragon passa en volant et il s’avéra que c’était Naura… J’entendis des claquements de langue et un rire qui se fit de plus en plus réel.

“Bonjour.”

Je me réveillai en sursaut.

“Zaïx ?”

“En personne”, répondit le Démon Enchaîné. “Tu es toute proche. Cela me fait plaisir de le savoir. Hum… tu pourrais me rendre visite. Nous te ferions un accueil du tonnerre”, ajouta-t-il joyeusement.

“Merci et… je suis désolée, mais je ne peux pas”, dis-je, embarrassée. “Je suis avec plusieurs compagnons saïjits. Et Spaw m’a dit que c’était une mauvaise idée de passer te voir avec eux…”

“Évidemment que c’est une mauvaise idée !”, s’exclama Zaïx, avec un accent de surprise. “Qu’attendez-vous, Spaw et toi, pour laisser ces saïjits ? Vraiment, je ne comprends pas. C’est prendre des risques pour rien. Tu devrais fuir ces créatures.”

“Ces créatures ?”, répétai-je. “Mon oncle n’est pas une créature, c’est mon oncle.”

“C’est ce que je craignais”, soupira Zaïx. “Je demande à Kwayat de ne pas te sortir brusquement de ta vie saïjit et, à présent, je m’aperçois que tu y es encore pleinement plongée. Ce n’est pas un problème majeur, mais tu devrais apprendre à être plus prudente avec les saïjits. Tu dois te faire à l’idée qu’ils sont différents.”

J’émis un souffle mentalement.

“Et Spaw ? Lui aussi, il est avec des saïjits.”

“Il te protège”, répliqua le démon. Il semblait être plus judicieux que d’autres fois, remarquai-je. “Et, en plus, je ne dis pas que tu ne vives pas parmi les saïjits. Je dis simplement que tu ne dois pas forger trop de liens avec eux. J’ai dû le rappeler à Spaw, une fois. Bon, tu vas venir ou non ? Après tout, tu appartiens à la communauté depuis plus de deux ans et tu n’es pas encore venue”, ajouta-t-il, sur un ton de reproche.

“Euh…” J’hésitai. “Eh bien. Peut-être”, dis-je, peu convaincue cependant.

J’entendis le grognement de Zaïx.

“On dirait que les peut-être de Spaw sont contagieux. Bon. Essaie de te maintenir en vie, petite démone.”

Il était sur le point de s’en aller quand je lui demandai :

“Tu vis dans la Forêt de Pierre-Lune ?”

Je perçus le sourire mental de Zaïx.

“Peut-être.”

Lorsque je cessai de percevoir la présence du démon, j’ouvris les yeux et je me redressai. Dashlari, assis sur une roche, surveillait les alentours. Lénissu, la pierre de lune sur les genoux, essayait de recoudre une déchirure de son pantalon. Kyissé, Miyuki, Aryès, Shelbooth et Manchow dormaient profondément. Martida mangeait des biscuits et Srakhi était en pleine méditation avec la Paix. Allongé contre une pierre, Spaw venait de lever les yeux en me voyant éveillée et il me lança un regard éloquent, me laissant comprendre qu’il savait que Zaïx m’avait parlé.

Je fis une moue et je promenai mon regard autour de moi.

— Où est Drakvian ? —demandai-je dans un murmure, pour ne pas réveiller les autres.

— En train de chasser —répondit Lénissu. Il tira l’aiguille et siffla—. Et voilà… —grogna-t-il.

Le fil s’était échappé du chas de l’aiguille. Je réprimai un rire moqueur et mon oncle me regarda les yeux plissés avant d’essayer d’enfiler l’aiguille en la rapprochant de la pierre de lune pour mieux voir.

J’avais laissé échapper Frundis en dormant et je le frôlai de la main pour voir comment il se sentait. J’entendis un chant de flûtes traversières et un grognement de mécontentement suivi d’autres notes de flûtes. Il était en pleine composition et il semblait s’abstraire totalement de ce qui se passait autour de lui. Brusquement, Syu atterrit devant moi, se laissant tomber de quelque rocher avec agilité.

“Frundis se fâche avec ses flûtes maintenant”, se moqua le singe.

“Et toi, on dirait que tu t’es familiarisé avec les rochers autant qu’avec les arbres”, observai-je.

“Boh, entre un rocher et un arbre, il n’y a pas de comparaison possible”, soupira Syu, et il grimpa sur le rocher où était assis Dashlari, sans doute pour contempler la Forêt de Pierre-Lune avec des yeux emplis de curiosité.

Alors, Manchow se leva ; il me regarda, sourit et s’écria :

— Bonjour ! Avez-vous bien dormi ?

J’entendis le soupir de Lénissu qui venait enfin de réussir à enfiler l’aiguille. Manchow n’était pas spécialement discret, pensai-je, en esquissant un sourire. Les autres se réveillèrent aussitôt et nous reprîmes bientôt la marche. Nous traversâmes un paysage de roche assez désertique avant de parvenir à un terrain irrégulier de collines à l’herbe bleue parsemées de petits rochers.

Nous grimpions l’une de ces collines lorsque Drakvian apparut en sautillant toute joyeuse.

— J’ai chassé deux animaux qui ressemblent à des lièvres ! —s’écria-t-elle, tenant dans chaque main un lièvre par les oreilles. Elle nous adressa un grand sourire souillé de sang et déposa ses proies devant nous.

Je me figeai, glacée. J’échangeai un regard atterré avec Aryès et je me tournai vers les autres pour voir leurs réactions… Alors que Drakvian prononçait un « oups », Shelbooth sifflait entre ses dents.

— Tu pourrais au moins essayer de dissimuler un peu —fit l’elfe.

Drakvian, tout en se nettoyant la bouche du revers de la main, le foudroya du regard. Tous deux se lancèrent des coups d’œil assassins et Lénissu intervint :

— Eh ! Vous n’allez pas recommencer ? Je croyais que vous étiez parvenus à un accord.

— Je ne fais pas d’accord avec des vampires —cracha Shelbooth.

Drakvian laissa échapper un son guttural et jeta par terre le voile qui pendait autour de son cou.

— Et moi, j’en ai assez de cet accord absurde —déclara-t-elle—. Je ne vois pas pourquoi je devrais me cacher.

L’elfe fit une moue de mécontentement, le regard rivé sur les dents de la vampire.

— Arrangez-vous entre vous —marmonna Lénissu, en s’éloignant déjà et en se bouchant le nez. Je le vis chanceler légèrement et je me précipitai vers lui.

— Lénissu ? Ça va ?

— C’est l’odeur du sang qui le rend malade —expliqua posément Miyuki en s’approchant de nous—. Ce n’est pas nouveau, ne te tracasse pas.

Lénissu secoua la tête comme pour se remettre ; il se tourna vers le nain et dit :

— Par tous les dieux, ne nous arrêtons pas. N’importe qui pourrait nous voir ici. Ah, Drakvian, ramasse ce voile. Nous laissons déjà assez d’empreintes comme ça. Ce n’est pas la peine d’en laisser d’autres encore plus visibles.

— Hum —grogna Drakvian, en suivant son conseil—. Mais je ne le mettrai plus. Que Shelbooth me dénonce, s’il veut, ou qu’il me regarde d’un mauvais œil, cela m’est égal.

— En tout cas, ce n’est pas moi, cette fois, qui ai eu l’idée du voile —fit remarquer Lénissu—. En route.

— Merci pour les lièvres, Drakvian —ajouta Martida, en les ramassant. L’elfocane était à deux doigts de se pourlécher.

Nous continuâmes à marcher un bon moment. D’après Lénissu, nous allions contourner le bois pour nous diriger ensuite vers l’ouest, en direction du portail funeste. À un moment, je me retrouvai à marcher auprès de Martida et, poussée par la curiosité, je me décidai à lui parler.

— Hier, quand Lénissu a raconté sa dernière mission, il n’a pas parlé de toi —dis-je—. Toi aussi, tu es une ancienne amie de mon oncle ?

L’elfocane sourit.

— Non. Je le connais seulement depuis quelques semaines —répondit-elle—. Je lui ai proposé de l’aider dans son entreprise et voilà tout.

Je fronçai les sourcils.

— Cela signifie, je suppose, qu’il t’a promis quelque chose en contrepartie.

Martida s’esclaffa.

— Tout à fait —admit-elle—. Mais il ne me revaudra ça que lorsque nous aurons atteint la Superficie.

— Hmm —dis-je, pensive. Je n’insistai pas davantage sur ce sujet, mais nous continuâmes à parler et je me rendis compte que l’elfocane était une personne agréable et pleine d’ingéniosité. Elle parlait avec aisance et affabilité et je fus impressionnée par tout ce qu’elle savait sur la Superficie. Néanmoins, lorsque je lui demandai d’où elle était, elle éluda la question, découvrant une facette plus mystérieuse qui m’intrigua. Mais je n’étais pas indiscrète au point de l’interroger sur ce qu’elle ne voulait pas dévoiler et j’essayai d’éviter les questions qui pouvaient l’incommoder.

Drakvian avait retrouvé sa bonne humeur et elle bavardait gaiement avec Spaw et Aryès, tandis que Shelbooth fermait la marche avec Manchow, l’un sombre et l’autre admirant la caverne comme s’il s’était agi d’un palais rempli de merveilles.

Nous contournâmes la Forêt de Pierre-Lune sans y entrer. Au cours d’une pause, Syu et moi, nous fîmes une course jusqu’à la cime d’une colline et finalement le singe dut reconnaître :

“Ces courses sur le sol sont injustes. Un gawalt ne devrait pas courir dans ces conditions”, prononça-t-il.

Je ris doucement et je m’allongeai sur l’herbe, en voyant d’un côté le bois illuminé de lumières bleues et de l’autre le groupe qui bavardait tranquillement et se reposait en attendant que les lièvres rôtissent sur un petit feu. Je fermai les yeux et je tendis l’oreille.

“Syu !”, m’exclamai-je au bout d’un moment, en ouvrant les yeux, émue. “Tu entends le chant des oiseaux ?”

Le singe se redressa sur ses deux pattes pendant quelques secondes, puis il acquiesça de la tête.

“Je les entends. S’il y a des oiseaux, peut-être qu’il y a aussi des bananes”, raisonna-t-il.

Je laissai échapper un petit rire moqueur.

“Je t’ai déjà expliqué que les bananes venaient des fleurs et des plantes, pas des oiseaux. Quelles drôles d’idées tu as.”

Le gawalt m’adressa une moue sceptique.

“Eh bien, moi, je me souviens très bien de ce que m’expliquaient les autres gawalts dans l’autre vie. Sans oiseaux, il n’y aurait pas de fruits”, m’assura-t-il.

Je roulai les yeux, mais je ne répliquai pas. À ce moment, je me rendis compte que Spaw grimpait la colline et parcourait les derniers mètres.

— Je peux ? —demanda-t-il. J’acquiesçai de la tête et il s’assit près de moi.

Nous contemplâmes un instant le bois et, alors, je rompis le silence.

— Zaïx m’a réveillée et m’a demandé de lui rendre visite. —Je fis une pause et je demandai— : Où vit-il exactement ?

Spaw esquissa un sourire.

— Je ne peux pas te le dire.

J’arquai un sourcil.

— Et alors, comment veux-tu que je lui rende visite ?

— Je ne peux pas te le dire, mais je peux te le montrer —expliqua simplement le démon.

J’inspirai, en imaginant que j’entrais dans quelque caverne secrète où se cachait Zaïx. Je me l’étais toujours représenté comme un être surnaturel, avec d’énormes chaînes, assis sur quelque trône de roche, passant ses journées à causer mentalement avec ses connaissances.

— C’est ridicule d’être si près de son foyer et de ne pas aller le voir —reconnus-je.

Spaw ne répondit pas, comme s’il attendait la réponse à une question qu’il n’avait pas formulée mais qui flottait en suspens entre nous deux.

— Mais je ne peux pas y aller avec Lénissu, Aryès et les autres —ajoutai-je—. Et franchement, je ne vais pas les abandonner et rejoindre tranquillement la Superficie par le passage dont tu as parlé.

Spaw continuait à regarder la Forêt de Pierre-Lune, en attendant patiemment. Je soupirai.

— Nous pourrions toujours revenir un autre jour, par l’entrée de la Superficie —conclus-je.

Le démon, finalement, se défit de son air grave et me sourit.

— Nous pourrions —concéda-t-il—. C’est curieux, mais je crois que Zaïx ne t’a pas tout dit. Kwayat est avec lui. Apparemment, il te cherche.

Je restai un moment immobile, puis je secouai la tête.

— Kwayat est terrible. Il m’abandonne pour une dragonne, puis il me laisse tomber juste avant la réunion avec les Communautaires parce qu’il a d’autres affaires plus importantes. —Je me mis à rire tout bas—. En y réfléchissant bien, cela me surprend qu’il puisse vouloir me chercher. —Il y eut un silence et je me maudis cent fois avant de dire— : Je demanderai à Lénissu de me donner une journée pour aller voir Zaïx. Cela suffira, n’est-ce pas ? Ils vont tous me détester, parce qu’ils ne vont pas comprendre, mais… je sens que je dois bien ça à Zaïx.

Spaw parut se réjouir de ma soudaine décision.

— Tu peux être certaine que Zaïx sera très heureux de te voir.

Je caressai distraitement le singe, qui commençait à ronronner comme Frundis lorsque je lui frottais le pétale bleu.

— Spaw —dis-je alors—. C’est curieux, mais… Zaïx n’a mentionné à aucun moment cet objet qui pourrait le libérer de ses chaînes. C’est étrange qu’il ne m’en ait pas parlé, non ?

Spaw fit une moue.

— Il n’est pas au courant de la magara absorbante du château de Klanez. Il vaut mieux que tu n’en parles pas ou il nous demanderait d’y aller aussitôt sans réfléchir. Et peut-être qu’il ne subirait qu’une nouvelle grosse déception.

Une nouvelle ?, me dis-je, alors que j’entendais Lénissu nous appeler du bas de la colline et nous dire qu’il ne resterait plus de lièvres si nous ne nous dépêchions pas. Nous nous levâmes et nous commençâmes à redescendre.

— Comment s’appelle cet ami qui a découvert la magara absorbante ? —demandai-je.

Spaw me regarda du coin de l’œil et parut réfléchir avant de répondre :

— Modori. C’est un savant.

— Et qui sont les deux autres ?

— Bon. Je te parlerai d’eux lorsque nous irons les voir, d’accord ? —répliqua-t-il, un sourire en coin.

Je me raclai la gorge, j’acquiesçai et je fis une moue inquiète.

— Maintenant, il ne me reste plus qu’à convaincre Lénissu de m’accorder un jour de liberté.