Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 7: L'esprit Sans Nom.

15 L’envoyé

Le brouhaha des conversations et des rires se mêlait à une musique au rythme joyeux et au tintement des couverts. Je me levai et je m’étirai discrètement, en sentant que j’étais restée trop longtemps assise. Le Salon de la Perle était bondé de convives qui fêtaient la noce d’un des trente-deux conseillers de Dumblor. Le repas proprement dit était terminé et pendant que certains se promenaient dans les salons, saluant leurs connaissances, d’autres participaient aux bals ou bavardaient, assis aux tables.

Aryès et moi, comme invités d’honneur, nous avions mangé sur les hautes tables, aux côtés de quelques conseillers et de leurs partenaires. Et, probablement à l’initiative de Fladia Leymush, on nous avait placés à des tables différentes. Cela faisait donc deux heures entières que je m’ennuyais à écouter une conversation sur le maquillage et la beauté et sur le prix que coûtait l’importation de je ne sais quel produit, sur son efficacité ou sa nocivité… J’avais rarement assisté à une conversation qui m’intéresse aussi peu et, lorsque je vis que certains convives se levaient, je compris que je pouvais enfin me retirer sans que cela paraisse insultant et je m’éclipsai bien vite, en m’excusant brièvement.

Je ne pouvais pas sortir du Salon de la Perle tant que la Feugatine ne m’en avait pas donné l’autorisation, selon ses instructions. Aussi, je commençai à me promener parmi les gens, en essayant de ne pas marcher sur les longues robes des dames ni sur la mienne. À un moment, je croisai le regard de Kaota. Postée près d’autres Épées Noires et d’autres gardes, elle semblait s’ennuyer mortellement. Je lui jetai un regard solidaire et je continuai à avancer, en évitant les couples qui dansaient. Une fois arrivée au fond de la salle, je m’arrêtai pour contempler un moment les musiciens. Il y avait un instrument que je n’avais jamais vu et je regrettai l’absence de Frundis. Il aurait ainsi trouvé une autre source d’inspiration, pensai-je, en écoutant la vive mélodie.

J’ignorais encore que Frundis se trouvait si proche qu’il aurait bien pu entendre cette musique en ce même instant.

Je levai les yeux en entendant un raclement de gorge. J’observai que le protecteur de la Feugatine s’était arrêté près de moi. Il s’appelait Temess Gow. Il avait la réputation d’être un homme assez calme, mais, comme il était devenu l’ombre de Fladia Leymush, certains le critiquaient lui aussi de manière peu flatteuse en le traitant de lâche servile.

Je me tournai vers lui, intriguée, en me demandant si la Feugatine avait enfin décidé de nous donner la permission de retourner dans notre chambre. Il était tard, déjà, et, avec la journée bien remplie que j’avais eue, mes yeux commençaient à se fermer de sommeil.

L’humain portait son habituel costume noir. Ses yeux clairs et bleus se fixèrent dans les miens. Il inclina légèrement la tête et me dit :

— Sauveuse, nous avons un cadeau pour toi. Si tu veux bien me suivre…

— Un cadeau ? —demandai-je, en fronçant les sourcils.

— De Fladia Leymush —acquiesça-t-il.

Comme j’étais consciente que d’autres personnes pouvaient entendre notre conversation, je n’insistai pas et je suivis Temess jusqu’à l’une des entrées. Dans les couloirs, des enfants de l’âge de Kyissé jouaient, dessinant sur le sol avec des craies de couleur, et je pensai avec un certain respect aux personnes qui, le jour suivant les fêtes, nettoyaient tout efficacement.

Temess m’invita à entrer dans un petit bureau où, à défaut de fenêtres, brillait une lampe magara qui émettait une lumière oscillant entre le blanc et le vert.

Je laissai échapper une exclamation étouffée. Sur la table, dans toute sa longitude, se trouvait Frundis. Et devant, venant tout juste de se lever d’un fauteuil, un Jirio stupéfait me regardait fixement.

— Je crois que c’est le bâton que tu cherchais —dit Temess, en voyant que je ne réagissais pas.

Avec un extrême effort, je détournai les yeux de Jirio pour les poser sur l’humain… puis sur Frundis. J’acquiesçai.

— Il en a tout l’air —murmurai-je. Et j’inspirai profondément. Aryès m’avait avertie que Jirio vivait à Dumblor, alors, pourquoi étais-je si impressionnée de retrouver ce jeune ternian ? Son aspect avait beaucoup changé. Il avait pas mal grandi et il semblait avoir enduré bien des privations. Timidement, je fis un pas en avant et je soufflai— : Jirio ?

Temess nous regarda l’un après l’autre, étonné. Jirio secoua la tête, abasourdi.

— Comment est-ce possible ? —dit-il, d’une voix beaucoup plus grave que dans mes souvenirs—. Shaedra… C’est toi ? Mais… et la Sauveuse… ?

Je fis une moue innocente.

— C’est moi —affirmai-je—. Aryès m’a dit que tu étais dans la ville. Mais, malheureusement, je n’ai pas pu aller te voir au Labora… —Soudain, je me tus et je pâlis—. Frundis était au Laboratoire ?

Jirio agrandit les yeux.

— De quoi parles-tu ?

— Je veux dire, le bâton, vous l’avez trouvé dans un laboratoire celmiste ? —demandai-je, en m’adressant aussi à Temess.

L’humain acquiesça.

— La seule chose que je sais, c’est que l’inspecteur a envoyé le bâton dans un laboratoire pour qu’il soit examiné, car il pensait qu’il pouvait avoir quelques sortilèges.

— Et effectivement, il en a —compléta Jirio. Il souffla—. Je n’arrive pas encore à croire que tu sois là. Cela fait tellement longtemps…

Nous nous étudiâmes du regard, puis je lui adressai un grand sourire.

— Je suis contente de te revoir.

— Et moi —assura-t-il calmement. Il fit un geste en direction du bâton—. Tu es sûre que ce bâton est à toi ? Moi, à ta place, je ne le toucherais pas. D’où l’as-tu sorti ?

— Le bâton n’est pas à moi, c’est mon ami —rectifiai-je. Je m’avançai et je saisis Frundis. Un tonnerre effroyable et strident envahit mon esprit et je le lâchai immédiatement, en sifflant.

— Je t’ai dit de ne pas le toucher —Jirio se racla la gorge—. Cela fait des jours que nous essayons de comprendre comment la magara est constituée. J’ai même dû intervenir une fois parce qu’un des professeurs a failli tomber raide de peur. Il était un peu vieux et j’ai dû utiliser des éclairs d’électricité pour que son cœur recommence à battre. Je crois que ce bâton ne peut pas être le tien.

— Que veux-tu dire ? —m’alarmai-je, en me demandant s’il prétendait me le voler pour ses expériences.

— Tu n’arrives même pas à le toucher, alors tu ne peux pas avoir voyagé avec lui. Tu dois faire une erreur.

Je haussai les épaules et je repris le bâton. De nouveau, un son insupportable envahit mon esprit et j’eus la sensation que cent lances vibrantes me traversaient à la seconde.

“Frundis !”, exclamai-je. Je pris le bâton entre mes deux mains et je criai son nom de toute la force de mon esprit. “Par tous les démons, Frundis ! C’est Shaedra. Tu es à la maison maintenant, alors calme-toi. Chante-moi Giriara bouille de citrouille ou n’importe quoi, mais arrête de te tourmenter.”

La musique s’évanouit peu à peu, indécise.

“Shaedra ?”, demanda Frundis. Il semblait un peu étourdi. “Shaedra, je rêve ? C’est toi ? Je crois que j’ai fait un cauchemar. Cela faisait des années que je ne faisais pas un aussi long cauchemar. Je n’ai même pas pu composer de musique. Tu as dit Giriara bouille de citrouille ? Bien sûr que je vais te la chanter. À moins que tu ne sois pas Shaedra.”

“Je suis Shaedra”, lui assurai-je avec douceur, en lui caressant le pétale bleu et le rouge. “Syu n’est pas là, parce qu’il n’aime pas les fêtes et comme il est plus malin que moi, il est parti explorer. Du calme, je suppose qu’être entouré de chercheurs celmistes n’a pas dû être facile, alors n’y pense plus et concentre-toi sur la bonne musique.”

J’avais commencé à entendre une mélodie de luth plus joyeuse. Bientôt une voix cristalline et moqueuse entonna :

Il était une fois, la semelle
d’une chaussure, d’une chaussure,
qui était le nez de la belle.
Et sous son front de titan,
de gros yeux teintés de rouille :
les villageois l’appelaient
Giriara bouille de citrouille.

Je soupirai de soulagement et je cessai de serrer le bâton avec tant de force. Frundis était en pleine catharsis et mieux valait le laisser chanter tout le temps nécessaire avant de lui poser des questions sérieuses.

Lorsque je levai les yeux, je vis que Jirio me contemplait, stupéfait. Temess, de son côté, semblait soulagé de voir qu’aucun malheur n’était arrivé.

— Tout est sous contrôle maintenant —fis-je, en souriant—. Merci beaucoup de m’avoir apporté Frundis.

— Comment as-tu fait ? —interrogea Jirio—. Pour l’apporter ici, j’ai dû envelopper la magara d’énergie pour l’endormir.

Je me sentis indignée en imaginant Jirio étourdir inconsciemment Frundis. Comment avait-il pu agir de la sorte ? Cela ne m’étonnait pas que Frundis soit encore un peu perturbé. Évidemment, Jirio ne pouvait pas savoir qu’il lançait des décharges électriques à un musicien compositeur…

— Comme je l’ai dit, le bâton et moi, nous nous connaissons depuis longtemps —expliquai-je, évasive—. Mais la situation est contrôlée. Maintenant, il me chante une chanson populaire. Tout va bien —répétai-je en voyant que Jirio continuait à me regarder, incrédule.

— Merci, garçon —dit alors Temess—. Tu as accompli ton travail. Tu peux retourner à ton laboratoire. Voici ta récompense.

Il tendit au ternian une petite bourse remplie de kétales. Je fronçai les sourcils.

— Combien y a-t-il ? —demandai-je.

Jirio, la mine embarrassée, prit l’argent.

— Deux cents kétales —répondit-il.

— Deux cents ? Pour un bâton comme Frundis ? C’est insultant —affirmai-je.

— Tu comprends, Shaedra… —Jirio se racla la gorge, il jeta un coup d’œil à Temess et demanda— : Est-ce que je peux parler un moment avec la Sauveuse ? Nous nous sommes connus à la Superficie. Nous sommes amis.

Temess fit non de la tête et je soupirai.

— Temess, s’il te plaît —dis-je, sur un ton implorant—. Je serais très heureuse de parler avec lui en privé.

L’humain nous observa un moment en silence.

— Seulement quelques minutes —décida-t-il.

Je lui souris.

— Merci.

Il sortit de la pièce. Pendant quelques secondes, il régna un silence absolu. Puis, Jirio s’approcha lentement de moi, l’air timide, et il me prit par les épaules.

— Je n’en crois pas encore mes yeux —admit-il—. Que fais-tu dans les Souterrains ?

— Je pourrais te poser la même question —répliquai-je—. Pourquoi n’es-tu pas avec ton frère Warith ?

Son visage s’assombrit et il laissa retomber ses mains, en détournant les yeux de mon regard inquisiteur.

— Je suis une calamité —déclara-t-il, avec un énorme soupir—. Mais j’ai mes principes. Je n’ai pas pu supporter Warith. C’était tout à fait impossible.

— Pourquoi ? —demandai-je, tout en devinant les raisons.

— Lorsque je t’ai dit adieu et que je suis rentré chez moi, Warith se querellait avec ses administrateurs parce qu’il disait qu’ils lui volaient son argent. Il a voulu que je m’occupe de les dénoncer et d’assainir ses comptes. J’ai passé six mois entiers à essayer de l’aider. Alors, un de ses conseillers a convaincu Warith que je falsifiais les comptes et mon frère m’a enfermé dans un cachot.

Je pâlis, atterrée.

— Ton frère t’a enfermé dans un cachot ?

— Comme tu l’entends —acquiesça-t-il—. Au bout d’un mois, il est venu me libérer et il s’est excusé. Un autre conseiller lui avait dit que le premier avait menti et Warith a fait pendre celui-ci sur la place, devant tout le monde, sans jugement ni rien, tu te rends compte ? Mais comme il a tant d’argent, tous les conseillers se sont débrouillés pour que la nouvelle ne se répande pas. Après… il y a eu d’autres histoires et… finalement, je me suis enfui du château et, par une série de hasards, je me suis retrouvé dans un laboratoire celmiste de Dumblor.

Je secouai la tête, abasourdie.

— Ça alors —dis-je—. C’est… terrible.

Jirio sourit.

— Pas tant que ça. Mais la vie à Dumblor n’est pas idéale non plus. Et je reconnais que je commence à en avoir assez de tant d’expériences. Je me suis rendu compte qu’avec tout ce que je sais, je pourrais gagner ma vie facilement. —Je lui rendis son sourire, en approuvant—. Je n’ai besoin que d’un peu d’argent pour commencer. C’est pour ça que tous ces derniers mois, j’ai fait des économies et… ces deux cents kétales m’aideront à sortir de Dumblor, à retourner à la Superficie et à monter une affaire de lampes magaras de qualité.

— C’est une bonne initiative —reconnus-je—. Mais je croyais que ces deux cents kétales étaient pour le laboratoire.

Jirio s’empourpra.

— Les laboratoires ne vendent que les objets fabriqués par leurs travailleurs. Ils ne vendent pas les magaras trouvées. En réalité… c’est une personne qui m’a contacté et qui m’a dit que quelqu’un souhaitait récupérer le bâton.

Je soufflai.

— Alors tu as volé le bâton du laboratoire ? Ce n’est pas un peu risqué ?

— Ça l’est —avoua-t-il—. Mais ils ont tous confiance en moi. Et tous pensent que je suis un illuminé qui n’aurait jamais de la vie l’initiative de leur voler quelque chose. Je ressens encore une certaine honte de ce que j’ai fait, mais j’avais besoin d’argent pour partir. Shaedra, vraiment, non seulement je suis un voleur, mais en plus je manque à toute politesse : je ne te laisse même pas parler. Comment as-tu fait pour devenir d’un coup la Sauveuse de la dernière Klanez ? Tout le monde à Dumblor en parle. Et moi qui croyais que tu étudiais à Ato.

Je jetai un regard vers la porte. Je n’avais pas beaucoup de temps pour parler à Jirio, regrettai-je.

— En réalité, nous sommes à Dumblor un peu par accident —admis-je—. Nous nous sommes retrouvés bêtement en prison et, quand les gardes se sont rendu compte que Kyissé avait quelque chose à voir avec le château de Klanez, ils ont inventé toute cette histoire des Sauveurs. Écoute, si tu veux, je peux te donner une partie du salaire que nous donne le Conseil. Pour le moment, je n’en ai pas besoin, on nous donne à manger et nous vivons comme des dieux —lui assurai-je, en roulant les yeux.

— Impossible —refusa-t-il—. Je demanderais de l’argent à Warith avant d’en demander à un ami. J’ai déjà vu trop clairement le mal que peut causer l’argent chez les gens.

Jirio, malgré le temps qui s’était écoulé, n’avait pas changé, pensai-je. C’était toujours une personne indécise, mais il avait bon cœur. Je haussai les épaules.

— Je crois que tu te trompes. Je te propose un accord. Moi, je te donne cent kétales de plus, car je n’ai pas davantage pour le moment et, le jour où j’en aurai besoin, tu me feras une autre faveur. Les choses fonctionnent beaucoup mieux comme ça —lui expliquai-je, avec sincérité.

Jirio me regarda la mine surprise, il réfléchit puis acquiesça.

— J’aurai besoin de plus d’argent si je veux acheter du matériel de qualité pour mes lampes.

— Alors marché conclu —fis-je—. Et quand penses-tu partir ?

— J’ai encore des choses à faire, mais… —Il hésita—. Peut-être que dans un mois j’aurai terminé.

— Terminé quoi ?

— Le projet que j’ai entrepris avec d’autres spécialistes. Tu vois, il s’agit de moduler la matière pour que celle-ci atteigne un équilibre énergétique résistant et durable. Un peu comme ce qui se passe avec les reliques —expliqua-t-il, enthousiaste—. Nous avons fait les calculs et la théorie est plus ou moins claire. Le problème, c’est que pour le moment nous n’arrivons pas à bien l’appliquer sur les matériaux que nous avons choisis. —Brusquement, il se frappa le front de la main—. Tu vois ? Cette dernière année, j’ai passé tant de temps avec ça que, lorsque je commence à parler, il faut toujours que j’aborde ce sujet.

— Au moins, on dirait que tu aimes ce que tu fais —commentai-je.

— Oui, beaucoup. Mais le fonctionnement du laboratoire n’arrive pas à me convaincre.

— Je sais. Aryès a travaillé comme volontaire pendant quelques jours et il m’a dit que certains chercheurs paraissaient sympathiques, mais que l’on traitait les volontaires comme de simples cobayes.

— Aryès —répéta Jirio, en fronçant les sourcils. Son visage s’illumina—. Bien sûr ! Ce jeune kadaelfe aux cheveux blancs. C’est un ami à toi ?

— Oui. Et… lui aussi est un Sauveur à présent —l’informai-je avec désinvolture.

Jirio souffla.

— Aryès, un Sauveur ?

Je haussai un sourcil.

— Cela te semble plus normal que, moi, je sois une Sauveuse ?

À ce moment, la porte s’ouvrit et Temess apparut, Kaota derrière lui. À l’expression de cette dernière, on aurait dit que tous deux avaient discuté.

— Cela suffit —déclara Temess. Il était un peu énervé. Kaota pouvait parfois faire perdre patience à n’importe qui pour accomplir son travail.

— Temess —dis-je—. J’ai décidé que le bâton valait plus de deux cents kétales. Celui qui l’a apporté devrait toucher davantage.

Temess me lança un regard acerbe.

— En aucune façon —trancha-t-il.

— Je suis prête à payer de ma propre poche, même si le bâton est un cadeau de Fladia Leymush —répliquai-je, sur un ton emphatique—. Si cela ne te dérange pas d’attendre, Jirio, je vais chercher l’argent.

Temess suivit mon mouvement vers la porte, l’air exaspéré.

— C’est bon. Je vais parler avec Fladia, pour voir ce qu’on peut faire.

Je m’arrêtai et je jetai un regard éloquent à Jirio, tandis que Temess sortait de nouveau.

— J’espère que tu ne vas pas t’attirer des problèmes —soupira Jirio.

— J’en ai déjà trop pour qu’un de plus me préoccupe —répliquai-je.

Kaota, debout près de la porte ouverte, dégageait une aura de reproche qui ne me passa pas inaperçue. Jirio soupesa la bourse de deux cents kétales et pencha la tête de côté.

— Tu ne disais pas que tu vivais comme une reine dans ce palais ? —s’enquit-il.

Je détournai les yeux de ceux de Kaota et je caressai un pétale de Frundis pour le calmer : je venais d’entendre une note discordante et son état d’âme me préoccupait.

— J’ai dit ça —concédai-je—. Mais les reines aussi ont leurs problèmes. Surtout quand elles ne veulent pas l’être —ajoutai-je, tout bas.

Jirio ouvrit grand les yeux. Il commençait à comprendre que je n’étais pas au palais de mon plein gré. Je le vis regarder Kaota du coin de l’œil, méfiant. Il y eut un silence.

— Alors comme ça, tu n’es pas retournée à Dathrun ? —demanda-t-il.

— Non. Je suis revenue à Ato. Et j’ai continué à étudier. Jusqu’à ce que…

Je me mordis la lèvre, pensive, et Jirio acheva la phrase pour moi :

— Jusqu’à ce que des problèmes surviennent. Hum. J’ai du mal à imaginer que quelqu’un qui étudie paisiblement dans une petite ville comme Ato se retrouve soudain à Dumblor pour incarner une légende des plus connues des Souterrains.

— C’est difficile —approuvai-je—. Mais pas impossible, si l’on connaît les détails.

— Malheureusement, le temps nous manque —répliqua Jirio, avec une moue peinée—. Je dois rentrer rapidement, sinon je vais vite passer pour un fainéant. Le projet n’attend pas. —Il sourit légèrement, puis il fronça les sourcils et ajouta— : Il vaudra mieux que tu ne mentionnes pas cette histoire de bâton, hein ?

— Je viens de récupérer un ami et, toi, tu vas enfin pouvoir avoir ton propre avenir : nous y gagnons tous —conclus-je, amusée.

— C’est drôle. Il y a une semaine à peine, j’ai pensé qu’un jour j’irais à Ato rendre visite à une terniane accompagnée d’un singe gawalt. Au fait, où est Syu ?

— Il explore la zone —répondis-je, contente qu’il se souvienne de lui.

Le silence tomba sur nous. Nous avions tant de choses à dire et nous disposions de si peu de temps… J’avais l’impression de me retrouver de nouveau à Dathrun, remémorant un passé lointain. L’image de Jirio marchant sur le Pont Froid, sous un ciel bleu et lumineux réveilla en moi la nostalgie de la Superficie.

— Pourquoi as-tu choisi les Souterrains ? —demandai-je, en brisant le silence.

On entendait déjà un bruit de bottes dans le couloir. Jirio haussa les épaules et sourit.

— Si je te le dis, tu ne me croirais pas.

À cet instant, Temess entra de nouveau dans le bureau, avec une autre bourse d’argent.

— Voici deux cents kétales de plus —déclara-t-il. Je remarquai qu’il était impatient de voir le ternian s’en aller enfin et je ne fus pas surprise quand Jirio prit rapidement la bourse et se hâta vers la porte. Il franchit le seuil et la lumière de feu du couloir illumina ses yeux verts lorsqu’il les tourna vers moi.

— Merci, Shaedra. Je te revaudrai ça.

Soutenant le bâton dans une main, je ne pouvais faire le salut typique d’Ato, aussi je réalisai le signe d’adieu de Dumblor : je portai mon poing sur mon cœur et j’inclinai brièvement la tête.

Un éclat de surprise dans les yeux, Jirio me rendit mon salut et, après une seconde d’hésitation, il s’en fut.

“Tu as l’air triste”, observa Frundis, en atténuant sa musique. “J’ai l’impression d’avoir connu ce ternian. Mais je ne me rappelle plus où.”

Pour une fois, je ne répondis pas, omettant la vérité. Frundis n’aurait pas compris que j’éprouve de la peine de voir partir quelqu’un qui l’avait martyrisé avec des sortilèges.