Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 7: L'esprit Sans Nom.

13 Espions et légendes

Je me retournai, moitié éveillée, moitié rêvant. Je clignai des paupières et j’ouvris les yeux. Cela ne servait à rien de regarder par la fenêtre de la cour : il n’y avait pas de soleil pour nous avertir de la venue de l’aube.

Notre chambre était grande et avait une disposition que je n’avais jamais vue. Elle était divisée en deux parties et la plus large était surélevée, recouverte d’une matière molle en guise de matelas, tout le long du mur. Lorsque j’avais demandé quelle était cette matière à une elfe noire qui venait tous les jours pour arroser la plante de l’entrée, elle m’avait répondu qu’il s’agissait d’une invention assez récente qui consistait à remplir des sacs hermétiques avec de la poussière de rochelion et une sorte d’algues, les talvélias, qu’on importait du Lac Turrils. J’avais été intriguée de constater que cette femme semblait en savoir beaucoup sur les plantes et, comme je lui parlais tous les matins, j’avais fini par apprendre qu’autrefois, elle tenait une boutique d’herboriste, mais qu’elle avait dû la fermer à cause d’un misérable qui l’avait accusée de vendre des plantes illégales. L’histoire me fit inévitablement penser à Daïan et à ses expériences d’alchimie à Ato. Et cela me conduisit à me demander si Dolgy Vranc avait eu le courage de détruire tout le laboratoire de la mère d’Aléria.

Avec ces pensées, je me demandai si Aléria et Akyn continuaient à chercher Daïan. Au moins, eux, ils étaient à la Superficie, soupirai-je, en regardant le plafond dans la pénombre. Peut-être, un jour, saurais-je ce qui leur était arrivé. Mais, pour le moment, j’avais d’autres préoccupations.

Je ne sais pas pourquoi, pendant ces jours-là, je m’étais mise à imaginer comment aurait été ma vie si mes parents ne m’avaient pas envoyée à la Superficie et si j’avais grandi dans cette ville souterraine. Ce qui est sûr, c’est que tout aurait été très différent. Que serais-je devenue si je n’avais pas eu le phylactère de Jaïxel ou si Kahisso ne m’avait pas envoyée à Ato ? Je souris, songeant à mille possibilités, et je conclus que finalement, pour le moment, ma vie n’était pas aussi désastreuse qu’elle aurait pu l’être. Une des pires images qui s’imposèrent à mon esprit fut celle d’une liche attendrie élevant une petite terniane. Comment savoir ce qu’aurait fait de moi Jaïxel si j’étais tombée entre ses mains, pensai-je.

Je m’étais rendormie lorsque j’entendis un bruit contre le bois et je me rendis compte que quelqu’un était derrière la porte. Je me redressai, alarmée, et je vis Aryès et Syu profondément endormis. Discrètement, je m’approchai de la porte. Par la fente, on avait glissé une feuille. Je la ramassai et je me dirigeai vers la fenêtre, par où s’infiltrait une lumière pâle provenant de la grande muraille de pierre de lune de Dumblor.

La lettre était cachetée maladroitement avec de la cire noire assez fraîche. Je l’ouvris avec précaution. Seuls quelques mots étaient écrits : « Ne faites rien. La situation est compliquée. Nous sommes en train de négocier et nous arriverons bientôt à un accord. Nous espérons vous sortir de là dans moins de deux semaines. Je répète : ne tentez rien. Je suis avec vous. (Détruisez cette lettre après l’avoir lue.) Asten. » Je relus la lettre deux fois avant de me frapper le front avec le poing, stupéfaite.

Je revins m’allonger sur l’immense matelas, en essayant de tirer les choses au clair. Deux semaines, c’était beaucoup de temps pour arriver à un accord. Que diables faisaient donc Asten et Lénissu ? Peut-être le Nohistra avait-il demandé à Lénissu de réaliser un travail pour lui, en échange de sa libération. Peut-être Lénissu négociait-il avec ce Derkot Neebensha pour nous libérer, nous. Avec l’importance que les gens du Conseil accordaient à la Fleur du Nord, je craignais qu’il ne soit pas facile de nous sortir de là, et encore moins, de faire sortir Kyissé. Mais, qui sait, peut-être y avait-il, parmi les membres du Conseil, des Ombreux disposés à nous aider, pensai-je, ironique. Tout était possible et, pendant les heures suivantes, je considérai des dizaines d’hypothèses pas si rocambolesques que ça.

À un moment, j’entendis un bâillement du singe et je vis Syu s’étirer comme un chat et rouler sur le matelas jusqu’à moi. Il me contempla pendant quelques secondes, il regarda la lettre et soupira.

“De mauvaises nouvelles ?”

“Cela dépend”, répondis-je. “Au moins, pour varier, il y a des nouvelles.”

Aryès ouvrit alors ses yeux bleus et se frotta les joues, pour finir de se réveiller.

— Tu es déjà réveillée ? —demanda-t-il inutilement, l’air étonné.

— En réalité, cela fait plusieurs heures que je suis réveillée et que je réfléchis —me plaignis-je. Et alors j’invoquai une sphère de lumière harmonique et je le laissai examiner la lettre.

— Deux semaines ? —lut Aryès, en sifflant entre ses dents.

— C’est exactement ce que j’ai pensé —approuvai-je—. Mais, bien sûr, je suppose que c’est parce que, pendant ces deux semaines, ils vont négocier. Zemaï seule sait ce qu’ils prétendent.

— Moi, je me méfie d’Asten —déclara Aryès—. Dire “Je suis avec vous”, cela sonne faux. N’oublions pas que c’est un Moine de la Lumière.

— Je ne crois pas qu’il ait de mauvaises intentions —raisonnai-je—. Mais tu as raison, il appartient à une confrérie et on ne peut pas savoir exactement quels sont ses objectifs.

— Son plus grand objectif semblait être celui de dévaliser le Nohistra —commenta Aryès, moqueur.

— Asten est un optimiste et c’est un des plus gros problèmes —soupirai-je—. Je ne sais pas comment se terminera leur accord, mais j’espère que Lénissu se comportera prudemment parce que je nous vois déjà quitter Dumblor en courant, pendant que la Feugatine et ses acolytes font retentir les trompettes de la vengeance et organisent une expédition à la recherche de la dernière Klanez.

Aryès esquissa un sourire.

— Ce serait une scène digne d’être contée —reconnut-il—. Je me demande ce que fera la Feugatine quand le Conseil décidera d’en finir avec ce conte de la Klanez.

— Elle trouvera une autre occupation. Je crois que ces personnes sont encore moins fiables qu’Asten. Au fait, il faut détruire la lettre —lui rappelai-je.

Après avoir réfléchi un peu, j’eus l’idée de mouiller la lettre dans un pot à eau et finalement, j’en fis une masse de papier compacte. J’étais en train de l’arrondir lorsque quelqu’un frappa à la porte.

— Entrez —dis-je.

C’était une disciple de la Feugatine qui, d’une petite voix timide, nous demandait de nous rendre chez sa maîtresse le plus tôt possible pour déjeuner.

— Nous y allons tout de suite —répondit Aryès avant qu’elle ne s’en aille.

J’attrapai un des habits les plus simples qui s’entassaient dans une grande armoire en bois de chêne blanc, puis je glissai la boule de papier dans ma poche. Une fois vêtus plus ou moins correctement, Aryès et moi, nous sortîmes de la chambre, tandis que Syu s’échappait par la fenêtre pour fouiner.

“Fais attention à ta cape”, lui dis-je.

“Un gawalt ne tombe jamais deux fois dans le même piège”, répliqua le singe avant de partir en explorateur sur les terrasses et les tours du palais.

La Feugatine vivait dans une aile du palais assez éloignée, entourée de jardins illuminés par des lampes magaras qui émettaient une lumière semblable à celle du feu. C’était la deuxième fois que nous allions la voir, mais je n’en appréciai pas moins la vue agréable de ce lieu avec ses sources d’eau chaude bordées de fleurs multicolores. Là, curieusement, les promeneurs s’efforçaient de parler à voix basse et de ne pas briser la douceur intime qui émanait du Jardin d’Elsadal. Ce jour-là, il y avait moins de monde que la dernière fois car beaucoup avaient passé une nuit blanche à fêter le Saukras.

— J’ai l’impression qu’hier nous avons contrarié la Feugatine —murmura Aryès, tandis que nous traversions le jardin, en direction d’un édifice couvert de figures sculptées.

— Si seulement elle passait plus de temps dans ce jardin —répondis-je, en m’éloignant à contrecœur de ce lieu paisible.

Nous parcourûmes un couloir et nous arrivâmes devant la chambre de Fladia Leymush. Comme Aryès voyait que je n’avais pas envie de frapper à la porte, il roula les yeux, leva une main et frappa quelques coups. Aussitôt, une voix mielleuse dit :

— Entrez.

L’intérieur n’avait pas changé, avec ses aquariums, ses plantes, ses tapis et ses coussins confortables. L’elfe noire, par contre, avait troqué sa longue tunique rouge pour une robe blanche avec des broderies bleues dont la délicatesse n’allait pas du tout avec son visage hypocrite.

— Bonjour —saluai-je, en joignant les mains. Tandis qu’Aryès m’imitait, la Feugatine nous fit signe de nous asseoir à une table où était disposé le petit déjeuner : des biscuits, des petits gâteaux, et une petite boîte avec des herbes à infuser.

La disciple, qui s’était empressée de venir en nous voyant arriver, servit les infusions, puis se retira prestement. Sous son expression réservée et timide, j’aperçus une pointe de curiosité et je me demandai combien de personnes étaient au courant de notre étrange passage de la prison au palais. Peut-être très peu.

Fladia Leymush s’était mise à parler de la vie à Dumblor et elle nous demandait ce que nous pensions de je ne sais quel impôt, du comportement d’un tel et des décisions d’un autre. À un moment, elle saisit mon regard fixé sur un poisson bleu de l’aquarium et je ne me réveillai que lorsqu’Aryès m’écrasa le pied sous la table.

— Aaah —dis-je, surprise—. Pardon, Fladia, je n’ai pas entendu la question.

— Je n’ai posé aucune question —répliqua celle-ci, avec un visage moins cordial qu’avant—. Je vous disais que le Conseil a pris plusieurs décisions qui vous concernent et que vous écoutiez attentivement. —J’acquiesçai, en rougissant—. D’abord, votre temps d’oisiveté est terminé —déclara-t-elle—. On vous a préparé un horaire fixe et strict pour que vous vous habituiez aux coutumes dumbloriennes. Vous disposerez de deux gardes et vous suivrez les conseils du capitaine Calbaderca. Il vous enseignera notre culture et les bonnes manières de notre ville, puisque nous avons constaté que les vôtres nous rappellent à tout moment que vous êtes étrangers. Si vous allez représenter les Sauveurs, vous devez avoir l’air d’être de Dumblor. Toi, ma chère, tu es née à Dumblor, à ce que l’on m’a dit. Tu devrais te souvenir de ta culture.

Ses yeux d’oiseau de proie m’observèrent fixement, alors qu’elle me souriait. Je me raclai la gorge.

— À dire vrai, je ne me souviens pas du tout de Dumblor —avouai-je—. Mais… vous croyez qu’il est vraiment nécessaire que nous ayons deux gardes ?

— Et un emploi du temps —compléta Aryès, sur un ton interrogatif.

— Absolument indispensables —trancha la Feugatine—. À ce que j’ai vu, au début, vous passerez la plus grande partie de votre temps à la Tribune du Conseil à écouter les plaintes des citoyens. Et l’on vous donnera aussi des leçons de rhétorique pour que vous appreniez à être de bons orateurs.

Réprimant un soupir, je me demandai avec une certaine douleur pourquoi Asten nous avait demandé de ne rien faire. Si je l’écoutais, je craignais que ces Dumbloriens ne nous laissent pas tranquilles une seule seconde.

— Et comme je l’ai dit, vous aurez aussi des leçons de comportement. L’expressivité est une bonne chose, mais il faut savoir la contrôler —déclara-t-elle, faisant allusion sans doute à mon expression de martyr—. Votre comportement, hier, durant la cérémonie, m’a assez déçue. Je ne veux pas des Sauveurs bouffons, je veux des Sauveurs courageux et sûrs d’eux.

Pendant un instant, je pensai me taire, mais ensuite je ne pus résister.

— Dites-moi, Fladia, quel intérêt y a-t-il derrière tout cela ? Pourquoi nous utiliser comme des pantins alors que nous sommes tout à fait inutiles pour ces tâches publiques… ? —Je m’interrompis en remarquant le regard foudroyant de la Feugatine.

— Notre peuple est très découragé —dit-elle enfin—. Les récoltes ont été très mauvaises ces trois dernières années et c’est seulement aujourd’hui qu’il semble que les dieux aient voulu féconder la terre. Dumblor est en pleine régénération et a besoin de tout le courage possible, de tous sans exception. C’est pour ça que vous êtes ici. Pour aider la Fleur du Nord.

J’échangeai un regard contrarié avec Aryès. Ou la Feugatine nous prenait pour des idiots ou elle avait réellement les idées complètement embrouillées. Et, après les diverses conversations que nous avions eues avec elle, l’option la plus probable était la première.

À ce moment, l’elfe noire sourit à demi.

— Votre objectif principal sera donc de soutenir Kyissé et d’agir comme ses porte-paroles, puisque pour le moment elle n’est encore qu’une fillette. Comme je vous ai dit, toute cette histoire coïncide avec la légende point par point, ou presque. Normalement, les jeunes Sauveurs étaient accompagnés d’un zahari, et il se trouve que dans ce cas le zahari est l’un des Sauveurs. —En l’entendant parler de ces demi-dieux aux cheveux blancs, je restai bouche bée, de même qu’Aryès—. Et l’un des Sauveurs, normalement, était un sage avec une baguette magique —poursuivit-elle—, et la dernière Klanez devait apparaître dans toute sa splendeur et non sous la forme d’une fillette, mais tout ceci n’est que détails, et les gens n’y prêteront pas attention —nous assura-t-elle tranquillement.

— On m’a pris pour un zahari ? —souffla Aryès, incrédule.

— Il existe de nombreuses versions de cette légende, mais c’est celle que nous allons fortifier dès aujourd’hui. C’est pourquoi votre présentation d’hier a été déplorable et vous devez changer complètement votre attitude —affirma Fladia—. En réalité, je souhaiterais que vous commenciez à coopérer un peu et je vais vous proposer un pacte.

J’arquai un sourcil. Vu la position délicate où nous nous trouvions, cela m’étonnait qu’elle prenne la peine de nous proposer un pacte… Son sourire s’agrandit en nous voyant attentifs.

— Si vous coopérez pour convaincre tout Dumblor que vous êtes les véritables Sauveurs, non seulement je ferai en sorte que la justice vous oublie pendant un bon moment, mais je vous promets un salaire de cent kétales par personne, l’alimentation et le logement offerts, en plus d’une jolie récompense de quatre mille kétales.

J’étais stupéfaite.

— Quatre mille kétales ? —répétai-je, abasourdie.

— Tu as bien entendu. La récompense vous sera remise au retour de votre expédition.

Aryès et moi, nous nous regardâmes, alarmés.

— Quelle expédition ? —demandâmes-nous.

La Feugatine joignit les mains sur la table. Elle semblait s’amuser énormément.

— L’expédition que nous organiserons dans quelques mois au château de Klanez.

Je restai un moment sans voix, puis je soupirai pour moi-même. Dans quelques mois. Nous serions sûrement déjà tous loin de Dumblor grâce à Lénissu et Asten, pensai-je. À moins que tout tourne mal. Cependant, à cet instant-là, une seule réponse était possible. J’acquiesçai de la tête avec fermeté et je déclarai :

— Moi aussi, j’ai une proposition. Lorsqu’on m’a conduite en prison, on m’a confisqué un bâton de voyage. Il a un aspect un peu spécial, car on dirait qu’il a une couronne de pétales au sommet. Si vous réussissiez à le récupérer, la légende s’accomplirait presque complètement.

Les yeux de l’elfe scintillèrent.

— Elle s’accomplira complètement —affirma-t-elle, avec une voix émue. Elle se leva et nous tendit une main—. Je n’en doute pas.

Je lui serrai la main, tandis qu’elle ajoutait :

— Tu récupéreras ton bâton. Mais, surtout, n’oubliez pas que vous allez devoir travailler dur.

Nous acquiesçâmes tous deux, résignés. Si nous gagnions vraiment cent kétales à la semaine, nous pourrions sans aucun doute fuir rapidement de là en cachette et rejoindre anonymement une caravane qui parte pour la Superficie…

— Au fait —dit l’elfe, en me regardant dans les yeux—. Quelle est cette rumeur selon laquelle tu marches sur les murs et fais des bonds de cinq mètres ?

J’ouvris des yeux ronds comme des assiettes, puis je me couvris brièvement les yeux de la main, en étouffant un éclat de rire.

— Décidément, parfois, les rumeurs sont encore plus rocambolesques que les légendes —répliquai-je.

— J’ai également entendu que le singe qui t’accompagne est très intelligent et que tu arrives à communiquer avec lui —ajouta la Feugatine, un sourcil arqué.

Je lui adressai un sourire espiègle.

— Ne suis-je pas la Sauveuse sage ? Quelle sorte de sage serais-je si je ne savais pas communiquer avec les animaux ? —interrogeai-je posément.

* * *

La Feugatine nous conduisit à la Tribune du Conseil, une salle gigantesque. Par l’entrée principale, on voyait la large Grand’rue du troisième étage de Dumblor. Là, tous les Dumbloriens insatisfaits venaient régler leurs querelles et demander justice.

À la Tribune, il y avait deux dizaines de jeunes qui apprenaient le droit et qui semblaient venir assister aux affaires tous les jours. Il y avait aussi un cercle de personnes plus âgées, et les deux familles de ceux qui étaient en litige venaient d’entrer pour soutenir ces derniers moralement. Au fond de la salle, assis derrière une impressionnante table de bois très blanc, je vis une humaine et un caïte vêtus d’une toge orange, la couleur qui symbolisait la justice à Dumblor comme en Ajensoldra. Deux bélarques venaient de se lever de leurs bancs en nous apercevant. Tous deux avaient le même visage arrondi et jeune et les mêmes cheveux sombres avec des mèches blanches et bleues. Ils portaient une cape sombre et une armure de cuir noir comme la nuit. Pendant que la Feugatine s’approchait d’eux, je pus voir que tous deux aussi nous examinaient discrètement.

— Je vous présente Kaota et Kitari —dit l’elfe noire sur un ton solennel—. Ils seront vos gardes dorénavant.

Les jeunes gardes levèrent un poing, ils le portèrent à leur front puis le baissèrent au niveau de leur poitrine et s’agenouillèrent devant nous d’un mouvement rapide.

— Nous jurons de vous protéger jusqu’à la mort —proclamèrent-ils—. Sur notre honneur et celui de Dumblor.

Et ils se levèrent. Je les contemplai, stupéfaite. Mon trouble dut transparaître parce que la bélarque, Kaota, sourit et expliqua :

— C’est le serment que doit prêter tout garde chaque fois qu’il se met au service de quelqu’un.

Aryès et moi acquiesçâmes, impressionnés.

— Eh bien —dit Aryès—. Ce sera un honneur d’avoir la compagnie de gardes qui en plus paraissent si entraînés.

Effectivement, les deux bélarques, quoique jeunes, se mouvaient avec une agilité guerrière qui me rappelait celle des gardes d’Ato.

— C’est notre premier service comme gardes du corps —admit Kitari—. Alors, si nous commettons des erreurs, vous nous le dites.

Je laissai échapper un petit rire.

— Je crois que c’est vous qui allez devoir nous conseiller —répliquai-je.

— Pour le moment, vous n’avez qu’à écouter —intervint Fladia Leymush—. Asseyez-vous là en silence, la session va commencer. Bonne chance, Sauveurs. Vous savez ce que vous avez à faire —ajouta-t-elle, en s’adressant aux gardes.

Ceux-ci acquiescèrent et, tous les quatre, nous suivîmes quelques instants des yeux la Feugatine qui s’en allait.

Aryès et moi, nous échangeâmes un regard interrogatif. Tous deux, nous nous demandions sans doute combien de temps ces gardes nous surveilleraient. Ils avaient l’air sympathiques, mais comment savoir s’ils ne travaillaient pas aussi comme espions. Nous nous assîmes et nos gardes firent de même, quelques files en arrière, comme pour nous laisser une relative intimité. Dans le couloir, comme on l’appelait, deux hommes étaient assis sur deux bancs opposés et le juge venait de leur poser une question. Il s’avéra que les deux familles étaient des agriculteurs des environs qui avaient un problème de répartition des terres. Les familles clamaient, depuis la tribune, en s’insultant, et une femme corpulente, près des juges, imposa silence de façon efficace et s’occupa de faire sonner une clochette pour changer d’affaire.

J’observai que les querelles se résolvaient en un quart d’heure ou étaient repoussées à un autre jour si elles étaient trop compliquées. Une fois, ils changèrent de juges pour permettre aux premiers de se reposer, mais il n’y avait pas de pause pour nous. Je déplorai l’absence de Syu et de Frundis, car je ne pouvais pas parler mentalement avec Aryès et il aurait été de mauvaise éducation de bavarder au milieu d’un jugement. Je commençais à m’agiter sur mon siège, impatiente, et j’essayai de mettre en pratique la tactique de Kwayat pour demeurer calme.

— Démons —murmurai-je dans un souffle—. Depuis combien d’heures sommes-nous là ?

Comme Aryès ne répondait pas, je lui donnai un coup de coude et il sursauta, comme s’il se réveillait d’un profond sommeil.

— Eh ? —fit-il.

Je ris tout bas et déclarai :

— Ceci est une torture.

Soudain, j’entendis des bruits de pas derrière nous et nous vîmes Kaota s’approcher de nous.

— Je ne voudrais pas déranger… —chuchota-t-elle—. Mais je ne sais pas si vous savez que ces jugements durent toute la journée.

J’écarquillai les yeux.

— Quoi ? Et nous devons rester ici toute la journée ? —m’enquis-je, l’expression tourmentée.

— Bien sûr que non —répliqua mon garde du corps. Les commissures de ses lèvres s’étaient arquées en une expression moqueuse.

Aryès et moi, nous nous levâmes d’un bond, soulagés.

— Alors, nous pouvons partir ? —demandai-je, avec espoir.

— Bien sûr —acquiesça-t-elle.

Nous sortîmes précipitamment de la salle, avec l’impression qu’on nous avait ôté des chaînes. À quelques mètres derrière nous, Kaota et Kitari nous suivaient, silencieux comme deux ombres.

Une fois dans les couloirs du palais, je me tournai vers eux.

— Vous êtes frère et sœur ?

— Oui —répondirent-ils tous deux.

— Et depuis quand vivez-vous au palais ? —demandai-je, en essayant d’engager une conversation qui brise cette sensation incommode d’avoir deux personnes derrière nous, en train de nous observer.

Kaota et Kitari échangèrent un regard rapide.

— Depuis l’âge de dix ans —répondit Kaota—. Il y a huit ans, des gardes de Dumblor nous ont arrachés aux griffes de trafiquants d’esclaves. Et le capitaine Calbaderca nous a amenés ici.

— Le capitaine Calbaderca —répéta Aryès, en fronçant les sourcils—. La Feuga… Euh… je veux dire, Fladia Leymush nous a parlé de cet homme. Elle a dit qu’il nous donnerait des conseils.

Kaota sourit, railleuse. Au moins, lorsqu’elle souriait, on voyait que c’était avec franchise, pensai-je.

— Oui. Théoriquement, nous aurions dû aller le voir il y a une heure. Selon les instructions qu’il nous a données.

J’arquai les sourcils, inquiète.

— Tu veux dire qu’il nous attend et que nous avons une heure de retard ? —demandai-je, atterrée.

— Exact —affirma Kitari et il se racla la gorge—. Mais, théoriquement, nous sommes maintenant à vos ordres et pas à ceux du capitaine Calbaderca et nous croyions que vous saviez que vous aviez rendez-vous avec lui.

— Et nous aurions dû le savoir ? —demandai-je.

— Théoriquement, oui —acquiesça Kaota.

— Théoriquement —répétai-je, en réprimant un sourire—. Mais dans la pratique, si cela ne vous dérange pas de partir du principe que nous ne savons rien…

— D’accord —répondit aussitôt Kaota—. Nous vous tiendrons au courant de tout votre agenda.

Aryès et moi, nous nous regardâmes hésitants.

— Et où vit ce capitaine Calbaderca ? —demanda finalement Aryès.

— Oh. —Kaota rougit, comme si elle avait de quoi avoir honte—. Nous allons vous conduire jusqu’à lui. Excusez notre manque d’expérience, nous n’avons pas l’habitude de nous occuper de personnalités, et encore moins des Sauveurs de la dernière Klanez, c’est tout un honneur.

J’avalai ma salive, gênée. Je ne comprenais pas cette manie qu’ils avaient de s’excuser pour tout.

— C’est nous qui devons nous excuser, nous sommes un vrai désastre —dit Aryès, amusé.

— Bon ! —m’exclamai-je—. Maintenant que nous nous sommes tous excusés, allons voir si ce capitaine ne nous écartèle pas en nous voyant arriver si tard. Si vous voulez bien nous conduire à lui…

Kaota inclina brièvement la tête et passa devant nous, tandis que Kitari fermait la marche.