Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 7: L'esprit Sans Nom.

8 Le Mage bleu

Assise sur le rebord de la fenêtre du couloir, je contemplais la ville avec fascination. J’étais montée au dernier étage de l’auberge du Mage bleu, où nous logions et, de là, je pouvais voir le compliqué réseau de ponts de pierre blanche et de rues et ruelles pavées et superposées. Les maisons étaient toutes très différentes, tant par la couleur que par la structure. Certaines avaient même des murs curvilignes et d’autres ressemblaient à des tours. Il n’y avait pas une seule maison en bois. Par contre, il y avait des parcs avec des arbres et une herbe bleue plus pâle que celle que nous avions foulée dans la caverne sous le Labyrinthe.

J’entendis une exclamation de colère et je me retournai, les sourcils froncés. Une porte s’ouvrit violemment et je vis sortir en pestant un jeune nain très élégant qui se dirigea vers les escaliers à grandes enjambées. Quelques secondes après, un humain vêtu de noir sortit à son tour. Il observa le nain s’éloigner dans le couloir avec un petit sourire malveillant. Soudain, il se tourna vers moi et ses yeux de corbeau me toisèrent de la tête aux pieds.

— Tu épiais notre conversation ? —s’enquit-il, l’œil scrutateur. En entendant sa voix rauque, j’eus envie de me racler la gorge.

— Non —répondis-je, totalement interdite.

L’humain arqua les sourcils et, sans rajouter un mot, il fit demi-tour et rentra dans sa chambre. Je supposai que cet humain ne devait pas s’occuper d’affaires très légales et, avant qu’il n’ait l’idée de ressortir, je me dépêchai de descendre dans la chambre que nous louions depuis plusieurs jours. Mais je ne trouvai que Kyissé, plongée dans un profond sommeil. Je fronçai les sourcils. Je ne m’étais absentée qu’une demi-heure et tous étaient déjà partis, laissant Kyissé toute seule… Alors, la porte s’ouvrit et Aryès souffla, soulagé de me voir.

— Je t’ai cherchée dans tout l’édifice —se plaignit-il, en haletant—. Où étais-tu ?

“Oui, où étais-tu ?”, demanda Syu, faisant écho à sa question et franchissant la porte à toute allure pour s’arrêter devant moi et me fixer, les bras croisés.

Je pris une mine coupable.

— Au dernier étage. Je regardais par la fenêtre. Le monde est tombé sans que je m’en rende compte ?

— Le monde, je ne sais pas, mais Lénissu nous a demandé de lui donner un coup de main.

— J’admets que ce n’est pas courant —avouai-je, en me frottant le cou—. Quels problèmes a-t-il à présent ?

— Je ne sais pas. Il nous a demandé de tous nous rendre à un local du nom de Zraybo.

Je jetai un coup d’œil vers Kyissé et je levai les yeux au ciel. Je pris Frundis, je communiquai avec lui quelques secondes et je le posai entre les mains de la fillette. Doucement, elle ouvrit les yeux.

— Bonjour, petite marmotte —lui dis-je—. Tu viens avec Shaeta et Aryès ? —ajoutai-je en lui tendant la main.

Kyissé acquiesça énergiquement et me prit la main. Son cœur brillait d’innocence et de confiance et je me demandais parfois si, d’une certaine façon, elle n’était pas en train de nous ensorceler.

* * *

— Nettoyer ça ? —fit Spaw, à la fois scandalisé et incrédule.

Nous étions dans une cour déserte et, devant nous, se dressait un édifice de deux étages qui avait tout l’air d’être abandonné depuis des années et qui présentait un aspect lamentable.

— Il s’agit de faire une faveur à quelqu’un qui va nous la rendre —expliqua Lénissu. Mais, vue son expression, l’idée ne semblait pas beaucoup lui plaire non plus.

— Et ce quelqu’un, c’est ce commerçant rondouillard et idiot avec qui tu parlais tout à l’heure, n’est-ce pas ? —s’enquit Drakvian, derrière son voile. Son caractère aigri ne s’était pas amélioré depuis notre arrivée à Dumblor.

— Tout juste. Tout le monde l’appelle le Chercheur-de-noms. Si tu cherches une personne, ce type la trouve en quelques jours tout au plus.

— Et nous devons arranger cette maison avant qu’il commence ses recherches ou pendant ses recherches ? —m’enquis-je.

— Je crois qu’il ne commencera pas à chercher tant que nous n’aurons pas terminé —soupira Lénissu—. Malheureusement, je n’ai pas assez d’argent pour payer ses services d’une autre façon. Nous gagnerons cela à la sueur de notre front —déclara-t-il, dignement.

Je roulai les yeux.

— Et comment es-tu si sûr que cet ami que tu cherches se trouve dans la ville ?

Lénissu se racla la gorge, comme si ma question l’embarrassait particulièrement.

— Cela m’étonnerait qu’il soit parti —répondit-il simplement—. À ce que je vois, le Chercheur-de-noms nous a laissé tout le matériel nécessaire pour que nous transformions sa nouvelle acquisition en une maison habitable. Au travail, les amis.

Je grognai.

— Sa nouvelle acquisition ? —répétai-je—. Mais combien d’argent possède cet homme ?

Lénissu prit une mine résignée.

— Crois-moi, je ne lui aurais pas adressé la parole si je ne pensais pas que c’est le seul capable de trouver l’ami dont je parle.

J’adoptai un air sceptique, mais je ne répliquai pas. Nous nous mîmes à l’œuvre. Nous ôtâmes des montagnes de poussière, des objets brisés de toutes sortes de matériaux, nous nettoyâmes de très vieilles armoires et des buffets, nous empilâmes trois énormes sacs de linge usé et moisi et, lorsque le clocher sonna huit coups, ce qui correspondait à l’heure typique du dîner pour les habitants de Dumblor, nous avions déjà fait au moins la moitié du travail, mais, ça oui, nous étions épuisés. Moi, je tenais à peine debout. Aryès avait utilisé des sortilèges oriques pour racler la façade et en détacher mousse et lichen. Spaw avait mal au dos et Drakvian avait fait promettre à Lénissu qu’il lui chasserait quelque bestiole “avec du sang de qualité” comme récompense pour son bon travail. Lénissu, de son côté, s’était assis sur le banc de la cour, devant le tas de détritus, en laissant échapper un long et profond soupir.

— Au moins, aujourd’hui, j’ai évité une conversation improductive avec Asten —mâchonna-t-il, plus pour lui-même que pour nous.

Asten et son fils, Shelbooth, se rendaient au Mage Bleu tous les après-midi pour parler avec Lénissu. Ils opéraient au moyen d’un constant martèlement pour lui soutirer des informations. Ces deux elfes m’étaient de plus en plus antipathiques. Pour fuir leurs conversations ennuyantes, les autres, nous avions pris l’habitude d’aller chez Chamik rendre visite à Yélyn. Le garçon était ravi et il répétait tout ce que lui avait dit son frère, de sorte qu’il avait l’air lui aussi d’un expert en biologie. Plus d’une fois, nous avions eu le plaisir d’avoir une conversation intéressante avec Chamik au sujet de l’étude du morjas. Malheureusement, ce jour-là, nous l’avions passé à nettoyer une maison d’un homme inconnu qui, à en juger par ce que nous en dit Lénissu, semblait s’enrichir des malheurs des autres.

— Revenons à l’auberge —déclara soudain Lénissu, nous sortant de notre assoupissement—. Nous ramasserons tout cela demain.

Nous nous levâmes, fatigués, et nous sortîmes de la cour. Les rues de Dumblor étaient, pour la plupart, assez étroites. Elles passaient sous des ponts et encore des ponts et, parfois, elles étaient couvertes d’un toit de roche sur lequel, sans doute, se situait une autre rue et d’autres étages. Cette ville, en Ajensoldra, aurait été inimaginable. De plus, un tel enchevêtrement de ruelles et de ponts donnait une impression plutôt labyrinthique.

Comme me l’avait assuré Steyra, à l’académie de Dathrun, les villes souterraines étaient peuplées de saïjits : il n’y avait ni squelettes, ni nécromanciens, ni monstres comme je l’avais toujours cru, étant petite. Mais, en tout cas, c’était une culture totalement différente de celle d’Ajensoldra. Les gens étaient moins ouverts et plus réservés, quoique l’on puisse croiser des personnes qui vous fixaient du regard d’une manière intense et dérangeante. Il y avait beaucoup d’elfes noirs et de drows, mais aussi de nombreux nains des cavernes, des humains, des elfocanes, des faïngals et des ternians. Jamais je n’avais vu autant de ternians.

Pour retourner au Mage Bleu, nous dûmes traverser plusieurs rues et descendre de nombreuses rampes et escaliers. Nous passâmes non loin de la Chambre des Laboratoires et de la maison de Chamik. Nous traversâmes de petits marchés, un parc de chênes blancs et même une rivière d’où l’on pouvait voir la Cascade de Dumblor.

— Je ne sais pas comment certains peuvent dire que les villes souterraines sont arriérées —commenta Aryès—. Selon Chamik, ici, il y a des laboratoires de recherche pour tout. On croirait que les Dumbloriens sont des fanatiques de la science.

— La seule chose qui leur manque, c’est un véritable soleil —approuvai-je, regrettant l’astre auquel je ne cessais de penser depuis qu’il n’illuminait plus mes jours.

“Et des forêts”, compléta Syu. “Mais je reconnais que les colonnes aussi sont amusantes.”

“Et à qui le dis-tu !”, répliquai-je, en me souvenant encore de notre dernière course sur les toits et les terrasses de Dumblor.

— C’est vrai que, dans certains domaines, ils possèdent une technologie très avancée —intervint Spaw—. Ce sont des maîtres en architecture. Et en techniques d’irrigation. Mais, à Dumblor en particulier, je ne trouve pas que la société soit très saine. Les rares fois que j’ai eu à traiter avec les gens de cette ville, ils m’ont donné l’impression d’être très méfiants et peu accueillants.

— Ils avaient peut-être des raisons de se méfier —intervint innocemment Lénissu.

Spaw roula les yeux.

— Se méfier de moi ? Impossible.

Il était curieux de voir que Spaw et Lénissu avaient plus d’un point commun. L’un d’eux était leur côté théâtral. Et je communiquai ma pensée à Syu.

“J’en déduis que, toi, tu n’es pas théâtrale”, observa le gawalt, sur un ton railleur.

— Ils sont tous arriérés —grogna Drakvian, de mauvaise humeur, avant que je puisse répondre au singe—. Et intolérants. Qu’ils aillent tous au fleuve se faire cuire des chouettes, avec leurs soupes immangeables.

Nous échangeâmes tous des regards éloquents et je laissai échapper un petit rire.

— On dit « se faire cuire des crapauds », pas des chouettes, Drakvian —rectifiai-je.

— Bah, qu’importe. Tout de suite, pour moi, une chouette ce serait formid…

— Oui, oui, nous le savons —la coupa Lénissu—. Écoute, nous sommes tous fatigués et nous allons dormir, mais ensuite je te promets que je t’apporterai le plus grand régal de ta vie.

Les yeux bleus de Drakvian se posèrent sur lui, avec scepticisme.

— Tu devrais arrêter de promettre des stupidités —répliqua-t-elle—. C’est vrai que j’y suis habituée avec le maître Helith, mais…

— Moi, à ta place, je ne parlerais pas de lui dans cette ville —l’interrompit de nouveau mon oncle patiemment—. À Dumblor, les murs ont quatre oreilles.

— C’est une expression ? —m’enquis-je, intéressée.

— Eh bien… je ne sais pas. Mais ce n’est pas moi qui l’ai inventée.

Peu après, nous arrivâmes à l’auberge. D’autres lui auraient donné le nom de pension. Le Mage Bleu était un de ces établissements qui logeaient toutes sortes de gens : des étudiants, des commerçants et des voyageurs, de jeunes élégants accompagnés de jolies filles, ou encore des gens suspects comme cet homme vêtu de noir que j’avais vu le matin même. C’était comme un village avec des chambres et des couloirs ordinaires illuminés par des lampes de naldren. Nous passâmes par une des entrées et nous arrivâmes devant notre chambre. Numéro quatre-vingt-sept.

Lénissu se tourna vers moi.

— Tu as la clé, n’est-ce pas ?

J’écarquillai les yeux, puis je me tournai vers Aryès. Le kadaelfe ouvrit la bouche, la referma et chercha dans ses poches.

— Euh… —fit-il.

— Aryès, ne me dis pas que tu l’as perdue ? —s’impatienta Lénissu.

— Si tu l’as perdue, je sais déjà pourquoi tu parlais du plus grand régal de ma vie, Lénissu —annonça Drakvian—. Peut-être que tu n’étais pas si loin de la vérité…

Aryès s’esclaffa.

— C’était une plaisanterie. —Il se racla la gorge, en sortant la clé—. Désolé, je sais que ce n’est pas drôle. Mais ma sœur me faisait toujours le coup.

Je roulai les yeux, amusée, tandis que les autres grommelaient tout bas. Une fois entrés dans la chambre, nous sentîmes de nouveau l’épuisement s’abattre sur nous et nous nous contentâmes de manger quelques biscuits que Lénissu avait achetés et du pain avec du fromage avant de nous endormir comme des roches dans nos lits.

* * *

Je me réveillai. J’ouvris les yeux. La chambre était petite, mais il y avait tout de même six lits un peu moisis. Et tous dormaient encore… Lénissu s’agrippait à son oreiller, Spaw avait l’air ne pas avoir bougé d’un pouce, Drakvian dormait les mains sur le ventre, très sage, Aryès semblait être sur le point de tomber du lit et… Je me redressai brusquement. Où était Kyissé ? Le lit était vide.

Je balayai de nouveau la pièce du regard et je soufflai discrètement. Syu non plus n’était pas là. Je saisis Frundis.

“Frundis !”, dis-je, préoccupée.

Le bâton assourdit sa douce musique endormie.

“Que se passe-t-il ? On ne peut plus dormir tranquille”, fit-il en bâillant.

“Syu et Kyissé ont disparu”, déclarai-je.

“Ils ont dû partir faire un tour, que veux-tu que je te dise”, marmonna le bâton. “C’est l’avantage avec un bâton : normalement, il n’abandonne pas son porteur, par contre un singe gawalt…”

“Frundis”, dis-je patiemment. “Que Syu soit avec Kyissé est une bonne chose.”

“Hmm. Si tu le dis.”

J’ouvris la porte et je jetai un coup d’œil. Je ne vis personne dans le couloir.

— Shaedra ? —dit la voix de Lénissu derrière moi.

— Kyissé est partie toute seule avec Syu —expliquai-je. Dumblor était une ville dangereuse. Une petite fille de moins de dix ans ne pouvait pas s’y promener toute seule, accompagnée d’un singe gawalt.

— Par tous les démons, ferme cette porte ! —s’écria la vampire, en se cachant sous les couvertures.

— Je vais la chercher —déclarai-je et je fermai la porte derrière moi.

J’étais déjà au bout du couloir quand Lénissu et Aryès sortirent précipitamment de la chambre et me dirent de les attendre.

— Elle ne doit pas être très loin —affirma Lénissu, lorsqu’ils me rejoignirent.

Nous descendîmes les escaliers jusqu’à l’une des portes d’entrée et, ne la voyant nulle part, nous décidâmes de nous séparer pour parcourir tout l’édifice et ses alentours. Aryès continua à descendre, Lénissu sortit de l’auberge et, moi, je grimpai aux étages supérieurs. J’arrivai au dernier étage… Et rien. Avec un soupir inquiet, je redescendis et je trouvai Drakvian. Depuis que nous étions à Dumblor, elle avait perfectionné sa tenue vestimentaire pour dissimuler son visage et, maintenant, un voile noir occultait tout son visage, sauf ses yeux bleus. Elle me faisait penser à ces pèlerins provenant des Plaines du Feu que j’avais vus grimper jusqu’au Sanctuaire d’Aefna.

— Rien par là ? —demanda-t-elle.

Je fis non de la tête. À ce moment, Syu apparut, montant les escaliers à toute vitesse sur la rampe.

“Shaedra ! Lénissu te demande de venir.”

Je le regardai, effrayée.

“Il s’est passé quelque chose ?”

Syu m’adressa un grand sourire.

“Kyissé et moi, nous sommes allés dans un parc avec des arbres. Les arbres lui manquaient autant qu’à moi”, me révéla-t-il. “Et nous avons rencontré une chèvre”, ajouta-t-il, avec une grimace de singe. “Et on dirait que Kyissé s’est entichée d’elle.”

— Kyissé s’est entichée d’une chèvre ? —soufflai-je, très étonnée.

Les yeux de la vampire s’illuminèrent et je lui lançai un regard d’avertissement.

— Quoi ? —répliqua-t-elle—. Je n’ai rien dit.

Cependant, je l’imaginai, derrière son voile, se pourléchant, assoiffée.

Nous partîmes chercher Aryès et Spaw, et Syu nous guida vers l’endroit où se trouvaient Kyissé et Lénissu avec la chèvre. Mais il s’avéra que la chèvre n’était plus là. Kyissé semblait déçue et Drakvian aussi.

— Son propriétaire l’a emmenée —expliqua Lénissu—, et crois-moi, elle est sûrement très heureuse —ajouta-t-il, en donnant de petites tapes réconfortantes à Kyissé sur la tête.

De retour dans notre chambre, nous essayâmes d’expliquer à Kyissé qu’elle devait faire plus attention et qu’à Dumblor, il y avait des personnes aussi méchantes que ces hobbits qui vivaient près de sa tour. Elle sembla avoir compris la leçon, car elle acquiesça plusieurs fois et nous dit qu’elle voulait quitter Dumblor et aller au château de Klanez.

Nous avions terminé de déjeuner lorsqu’on frappa à la porte.

— Oh, non —grommela Lénissu, en ouvrant la porte.

— Tu m’insultes, Lénissu —répliqua Asten—. Aujourd’hui, je ne suis pas venu te parler de ce que tu crois.

Le visage de Lénissu se détendit aussitôt.

— Alors, entre et déjeune avec nous, mon ami.

Quand il vit nos maigres réserves, Asten se contenta de picorer un biscuit.

— Je ne vais pas retourner à Meykadria —déclara-t-il, à un moment—. Je vais rester ici, à Dumblor. J’ai trouvé un travail comme garde du corps, comme me l’avaient promis les Moines de la Lumière depuis longtemps.

— Oh —fit Lénissu, sans montrer cependant beaucoup de surprise—. Et garde du corps de qui ?

Asten sourit, satisfait.

— De la femme d’un membre du Conseil. Elle a dix-huit ans et elle est délicate comme une fleur. J’ai l’impression que le conseiller m’engage pour que je surveille sa femme. Ce n’est pas le meilleur travail que j’aurais pu trouver, mais ils me paient plus de cent vingt kétales par semaine. —J’écarquillai les yeux. Cent vingt kétales, c’était un bon salaire—. Bon, après, il y a des frais. Car, dans la pratique, je dois payer à son épouse toutes ses petites dépenses. Bien sûr, ces dépenses doivent m’être remboursées en principe —il se racla la gorge, sceptique—. Bon, et vous ? Vous avez trouvé un travail ?

Nous regardâmes tous Lénissu et celui-ci fit une moue, l’air embarrassé.

— On fait ce qu’on peut —répondit-il vaguement.

Asten plissa les yeux, soupçonneux.

— Cela ne me dit rien qui vaille. Tu ne fais rien d’illégal, au moins ?

— Et c’est toi qui me dis ça ! —s’écria mon oncle en riant.

Asten rougit et haussa les épaules, en se levant.

— En tout cas, je voulais que tu saches, Lénissu, que j’ai été très heureux de te revoir. Et si tu as l’intention de rester plus longtemps à Dumblor, n’hésite pas à faire appel à moi si tu as besoin de quelque chose. Tu sais où se trouve le Palais du Conseil.

Lénissu haussa un sourcil.

— Tu y dors ?

— Ouaip. Depuis hier. Comme Shelbooth n’a pas été engagé, il essaie de trouver du travail dans un commerce.

— À dire vrai, je ne vois pas ton fils en train de vendre des chaussures —se moqua Lénissu—. Je suis content que les Moines de la Lumière aient enfin daigné te donner un travail.

Asten le regarda patiemment.

— À Dumblor, si tu ne fais pas partie d’une de leurs confréries, tu ne trouves jamais de travail —lui assura-t-il.

Il prit alors congé et s’en alla.

— Garde du corps. Quelle idée —dit Lénissu. Un léger sourire flottait sur ses lèvres. Il s’aperçut alors que nous avions tous l’air d’attendre quelque chose et il se leva d’un bond—. Allez, bougeons-nous. Il nous reste du travail à faire pour arranger la chère maison du Chercheur-de-noms.

Nous finîmes de nettoyer la maison et de ramasser les décombres. Le jour suivant, le Chercheur-de-noms se mit en quête de l’ami de Lénissu et, entretemps, nous décidâmes de chercher du travail pour assurer notre subsistance : nos réserves de vivres étaient épuisées et nous devions payer quarante kétales par semaine pour la chambre. Ce n’était pas excessif, c’était même incroyablement bon marché, mais, c’était au-dessus de nos moyens. Nous devions trouver quelqu’un qui veuille bien nous engager, quel que soit le travail. Lénissu avait refusé de vendre son épée et il avait fait promettre à Aryès de ne pas se défaire de son cimeterre. Quant à moi, j’avais offert à Yélyn le livre de Wiguy, pour qu’il découvre un peu la culture de la Superficie, car il avait semblé réellement intéressé. Et j’étais sûre qu’il me serait difficile de vendre mon recueil de chansons ou celui de poèmes de Limisur. À moins que je mette en gage les Triplées, ce qui me paraissait tout à fait indigne, je ne possédais rien d’autre d’où tirer de l’argent. Finalement, nous étions tous arrivés à une conclusion : quelqu’un devait travailler.