Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 7: L'esprit Sans Nom.

6 Trésors

Nous passâmes une semaine calme et amusante à Meykadria. Yélyn nous apprit un jeu qui me rappela l’Erlun et nous prenions plaisir à jouer avec lui après le dîner. J’étais étonnée de constater que, tout en menant une vie totalement différente des habitants de la Superficie, ce peuple minier conservait des coutumes et des mots qu’ils héritaient du temps où les elfes noirs avaient colonisé ces terres. Par exemple, on appelait « dîner » le dernier repas de la journée, comme en Ajensoldra. Cependant, on voyait aussi beaucoup de différences.

Quant à leur accent, ils parlaient l’abrianais d’une façon tout à fait compréhensible. En comparaison, les habitants d’Agrilia avaient un accent beaucoup plus prononcé.

Comme Yélyn travaillait à la taverne et ne pouvait pas être libre tout le temps, Aryès, Drakvian, Spaw, Kyissé et moi, nous partions nous promener dans la cité et ses alentours. Là, nous découvrîmes de petits bois, des plantes et des fleurs de toutes sortes, mais, face à mes questions curieuses, Spaw dut avouer :

— Je n’ai aucune idée du nom de ces fleurs et de ces plantes. Je ne suis pas un expert en herbologie. Par contre, ces arbres sont des chênes blancs —ajouta-t-il, en signalant des arbres au tronc énorme et à l’écorce pâle—. Chez moi, on les considère comme des arbres sacrés.

— Et ceux-là ? —demanda Kyissé, en montrant d’un doigt décidé des arbres dont le tronc et les branches grimpaient très haut, le long de la paroi rocheuse.

— Ce sont… —Spaw fronça les sourcils et alors, son visage s’illumina—. Des zorfs. Je m’en souviens parce qu’il y a un… euh… un type que j’ai connu que l’on surnommait Zorf. —En remarquant mon regard interrogatif, il acquiesça, confirmant mes soupçons— : C’était un démon. Assez sympathique. Et un excellent escaladeur…

— Démons ! —souffla alors Aryès—. Ça, c’est un aléjiris ou un tawman ?

Nous nous tournâmes vers l’arbre qu’il indiquait et Spaw fit une grimace.

— C’est un aléjiris. Mieux vaut ne pas le toucher, sinon vous commencerez à vous décomposer. Je ne savais pas qu’ils pouvaient pousser isolés comme ça.

— Ce qui est étrange, c’est que personne ne l’ait coupé —dis-je.

Spaw pouffa, amusé.

— Le couper ? Pour cela, on aurait besoin d’une équipe professionnelle et je doute qu’il y en ait à Meykadria. Ne vous en approchez pas.

— Et ce produit corrosif qu’il sécrète… il pourrait y en avoir par terre ? —demanda Aryès, inquiet.

Je pâlis en pensant que Kyissé et moi, nous étions pieds nus… mais Spaw fit non de la tête.

— À ce que j’en sais, le produit se décompose rapidement une fois qu’il n’est plus en contact avec l’écorce ou la peau. Mais comme je vous l’ai déjà dit, je ne suis pas herboriste et peut-être que je me trompe.

Décidément, le fait que la flore change totalement dans les Souterrains était plus qu’inquiétant. Peut-être que Kajert aurait su reconnaître toutes les plantes, me dis-je, en me souvenant que même les maîtres avaient été impressionnés par les capacités en herbologie du caïte. Il avait sûrement lu quelque livre sur les plantes souterraines.

La veille de notre départ, Asten vint nous rappeler l’heure où la caravane se mettrait en marche pour Dumblor. Son fils Shelbooth et lui dînèrent avec nous, et un barde du nom de Darshyl, qui ferait partie de la caravane, vint mettre de l’ambiance dans la taverne avec ses chants et son luth. Frundis en demeura atterré et, lorsque je le saisis, pour aller dormir, je fus assaillie par une violente rafale de tambours et de voix graves.

“Si j’avais deux jambes et deux bras, je ferais avaler à cet assassin de la musique son luth et sa voix de renodonte”, proféra Frundis, avec véhémence, essayant toutefois d’apaiser sa musique fougueuse au fur et à mesure que nous montions les escaliers.

“Allons, il essayait juste d’animer un peu l’ambiance”, répliquai-je, amusée.

“Eh bien, pour sûr qu’il l’a animée. Tous en train de chanter sans aucun ordre. Quelle cacophonie ! C’est une honte !”, déclara-t-il, en soupirant.

“Si tu ne pesais pas autant, je t’aurais emmené avec moi”, dit Syu, en apparaissant soudain à côté de moi. “J’ai été jeter un coup d’œil aux champignons qui poussent dehors. Regardez”, ajouta-t-il. Il sortit le chapeau d’un champignon et le posa sur sa tête, en souriant comme un singe gawalt fier de sa trouvaille.

Je roulai les yeux.

“Et si ce champignon est mortel ?”, lui demandai-je, calmement.

Le singe grogna.

“Yélyn a dit qu’ils étaient sacrés, pas vénéneux.”

“Ou il ne l’a pas spécifié”, signalai-je, avec un demi-sourire. “De toutes façons, s’ils sont sacrés, mieux vaut ne pas faire le malin avec ce chapeau ou quelqu’un va peut-être te confondre avec un champignon et aller te replanter avec les autres.”

Le gawalt grimpa sur le lit dès que nous entrâmes dans la chambre. Drakvian était toujours allongée, lisant mes livres, l’air de s’ennuyer.

— Le recueil de chansons est bien, mais ces poèmes de Limisur… —commenta-t-elle, en laissant sa phrase en suspens.

— Je t’avais avertie —dis-je, en laissant Frundis contre le mur et en m’asseyant sur le lit, fatiguée—. La Fille-Dieu a des goûts très subtils.

— Comment vont les réjouissances ? —demanda la vampire—. On entend le tintamarre d’ici.

C’était vrai. On entendait encore les voix des gardes qui allaient participer au voyage. Apparemment, ce n’était pas tous les jours qu’une caravane partait de Meykadria.

— Bien. Pourtant, le bruit n’a pas l’air d’avoir dérangé Kyissé —observai-je, en la voyant plongée dans un profond sommeil.

— Je ne sais pas comment —soupira Drakvian—. Elle a toujours été habituée au silence, même encore plus que moi.

Je m’allongeai sur le lit et j’acquiesçai, méditative.

— En voyant la vie qu’elle a menée, cela m’étonne qu’elle soit aussi joyeuse.

— Et confiante —ajouta Drakvian au bout d’un moment—. Moi aussi, j’ai trouvé très étrange qu’elle ose s’approcher de nous. Et qu’elle nous conduise à son refuge.

Je haussai les épaules.

— Elle devait se rendre compte qu’elle ne pouvait pas continuer à vivre seule. Et entre les hobbits sanguinaires et nous, je suppose qu’elle n’avait pas beaucoup le choix. De toutes façons, l’important, c’est de ne pas la décevoir. C’est une fillette adorable et c’est merveilleux qu’elle nous fasse confiance.

J’entendis le petit rire ironique de Drakvian.

— Et parce qu’elle a confiance en toi, tu veux l’emmener au château de Klanez, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas où se trouve exactement le château —admis-je—. Mais je sais qu’il est loin d’ici. Ce serait comme faire un voyage d’Ombay à Enzalrei, plus ou moins.

— Et malgré tout, cela te semble une bonne idée ? —insista la vampire, avec curiosité.

— Je ne sais pas. Mais cette petite fille… Il y a quelque chose de magique en elle… Peut-être qu’elle vient réellement de là-bas.

— Quelque chose de magique —répéta la vampire, en se redressant brusquement—. Toi, qui es celmiste, tu parles de magie ?

Je roulai les yeux.

— C’est une façon de parler. Mais, as-tu déjà vu quelqu’un apprendre à contrôler les énergies en lisant des livres ? —Drakvian se rallongea, pensive et, après un silence, j’ajoutai— : Bon, je crois que je vais dormir. Demain, une longue journée nous attend.

— Et avec le visage voilé —grommela tout bas Drakvian, avant de se retourner sur le lit.

— Bonne nuit —lui dis-je, tout en sachant qu’il n’y avait ni nuit, ni jour dans la vie souterraine.

— Bonne nuit, Shaedra —répondit la vampire.

Je bâillai et je caressai la tête de Syu, qui était venu se blottir contre l’oreiller.

“Qu’as-tu fait de ton chapeau ?”, demandai-je.

“Je l’ai laissé à Frundis”, répondit le singe tout simplement. Je tournai la tête et je vis le champignon posé sur les pétales du bâton.

“Syu… !”, protestai-je, surprise de son comportement.

“Il assombrissait son esprit avec une musique vraiment infâme, alors je l’ai aidé à penser à autre chose. Et, en plus, il s’est fâché avec moi”, soupira-t-il, sur un ton de martyr.

Je réprimai un sourire.

“Tu devrais lui enlever ce champignon, Syu. Sinon, il se fâchera davantage.”

Avec un autre soupir, le singe admit qu’il ne voulait pas voyager le jour suivant avec un bâton infernal et il alla faire la paix avec Frundis.

Le temps passait, mais je n’arrivais pas à dormir. J’étais agitée par tant de pensées : Spaw et Aryès s’alarmaient en entendant Lénissu rêver d’assassins, Drakvian était dans une situation très délicate, et nous allions entreprendre un voyage à Dumblor… Je me sentais un peu anxieuse.

Au bout d’un moment, je me levai et j’allai m’asseoir près de la fenêtre. C’était une fenêtre avec une saillie de pierre à l’intérieur et je pouvais y loger sans difficulté, enfermée entre les rideaux et les vitres. Dehors, on distinguait la vaste étendue circulaire parsemée de roches et de champignons. Et au-delà, contre les murs, les pierres de lune illuminaient doucement les maisons et les ponts suspendus.

Dans la rue, on voyait à peine passer quelque ombre et presque tous les flambeaux étaient éteints. Meykadria reposait dans un silence presque complet. On n’entendait plus ce continuel martèlement contre la roche qui retentissait lorsque les mineurs travaillaient. En ce moment, tous dormaient. Et, moi, je devrais suivre leur exemple, pensai-je, en me frottant les yeux, fatiguée.

J’allais me redresser et retourner dans mon lit, quand je vis soudain une silhouette apparaître derrière le rideau. C’était Kyissé.

— Akaté —murmura-t-elle avec douceur.

Et alors, elle se tourna en arrière. Je suivis son regard et près de la porte entrebâillée, j’aperçus Lénissu.

Je penchai la tête, je pris Kyissé par la main et je m’approchai de lui. Malgré la pénombre, je remarquai son expression grave. Il voulait me parler.

— Dors, Kyissé —chuchotai-je à la fillette, en lui indiquant son lit.

Kyissé remonta sagement sur son lit. Je lui souris. Je replaçai ses couvertures, je l’embrassai sur le front et je m’éloignai.

— Shaeta ? —l’entendis-je appeler dans mon dos.

Mais Lénissu et moi, nous sortions déjà de la chambre. Mon oncle devait vouloir me dire quelque chose d’important, car il me conduisit à l’extérieur du village. Nous parvînmes près des premiers arbres et je vis que Lénissu ne semblait pas vouloir s’arrêter.

— Laisse-moi deviner. Nous partons pour Dumblor avant tout le monde, en éclaireurs et en cachette, c’est cela ? À ce rythme, nous atteindrons Dumblor en quelques heures —fis-je, ironique.

Mon oncle s’arrêta et roula les yeux.

— Bien. Je crois que nous sommes suffisamment à l’écart.

— Oui. Surtout que pas très loin d’ici, il y a un aléjiris —commentai-je.

— Vraiment ?

— Ouaip. Bon, qu’est-ce que tu veux me dire ? On dirait que c’est grave.

— Grave —répéta Lénissu, pensif—. C’est-à-dire… J’ai réfléchi et j’ai décidé de t’avertir de quelque chose.

Son ton m’alarma et mon cœur s’accéléra. Mille idées farfelues me passèrent par la tête en un instant, mais ce qu’il me dit alors me laissa un goût amer dans la bouche.

— Je vous introduis dans la bouche du dragon et ce serait cruel de ma part de ne rien dire. Tu as dû te demander comment j’ai connu Asten. Je l’ai connu lorsque tous deux, nous travaillions comme mercenaires. La plupart du temps, nous patrouillions les chemins entre Jurvoth et Dumblor. Mais un jour, Asten et moi, nous avons décidé d’accepter un travail quelque peu risqué, organisé par les Moines de la Lumière. On nous offrait une bonne récompense et, moi, je savais que cela signifiait que je pourrais retourner à la Superficie. À cette époque, j’économisais à peine un kétale avec mon salaire. Et maintenant tu dois te demander : quel était ce travail ? —ajouta-t-il lentement, plongé dans ses pensées.

— Eh bien, oui, je me le demande —dis-je, patiemment, en voyant qu’il ne poursuivait pas. Il était inédit que Lénissu ait décidé de me parler de ses problèmes et ses paroles m’affectaient plus que je ne pouvais l’admettre—. En quoi consistait ce travail ? —demandai-je finalement.

— Il s’agissait de destituer le Nohistra de Dumblor —répondit-il. Je le contemplai, stupéfaite—. Tu dois sans doute penser que je trahissais les Ombreux. Cependant, des années auparavant, j’avais travaillé avec d’autres confrères contre le Nohistra d’Aefna. Et maintenant, celui-ci me revaut ça en me volant Corde —grogna-t-il—. Je serai franc avec toi. L’unique Nohistra que j’ai connu qui m’ait inspiré un certain respect, c’était Émariz —commenta-t-il.

— Émariz ? —répétai-je, hallucinée, en me souvenant d’avoir vu cette vieille femme prostrée dans son lit, à l’intérieur d’un taudis—. C’est le Nohistra d’Ato ?

— C’était —rectifia tristement Lénissu—. Elle est morte peu de temps avant que je parte chercher Trikos, l’année dernière. Je serai une des rares personnes qui la regrettera. —J’arquai un sourcil en me rappelant la conversation peu cordiale entre Lénissu et Émariz. Lénissu se racla la gorge—. Bien. Nous étions en train de parler du travail que m’avaient proposé les Moines de la Lumière. J’admets qu’alors, je n’ai pas compris sur-le-champ que l’homme qui me l’offrait était un Moine de la Lumière —avoua-t-il, avec une moue embarrassée—. Je suis donc entré de nouveau au service du Nohistra de Dumblor dans le but de voler des informations qui démontrent des pratiques illégales du Nohistra. Tout cela s’est passé il y a six ans.

— Attends un moment —dis-je, stupéfaite—. Tu as dit que tu es entré au service du Nohistra, de nouveau ? Cela veut dire que tu avais déjà travaillé pour lui ?

Lénissu m’adressa un large sourire coupable.

— J’ai travaillé pour lui lorsque j’étais gamin. Je ne te l’ai pas dit, car cela a un rapport étroit avec l’histoire de tes parents.

Je le foudroyai des yeux.

— Je ne comprendrai jamais ta façon de révéler les choses au compte-gouttes —marmonnai-je sur un ton de reproche—. Tu as tant de mal que ça à tout dire une fois pour toutes ?

— Ne changeons pas de sujet —m’avertit Lénissu, en regardant ses ongles.

— Bien sûr —répliquai-je dans un souffle—. De toutes façons, je crois que tu donnes trop d’importance au passé. Dis-moi, ce que tu as fait il y a six ans, quel rapport ça a avec le présent ? À part le fait que tu as rencontré un ami de cette époque…

— Justement. Pendant que j’obtenais des informations compromettantes sur le Nohistra, Asten les fournissait aux Moines de la Lumière.

— Et vous avez réussi à chasser le Nohistra ?

— Malheureusement, je me suis fait rouler comme un imbécile —expliqua-t-il—. Les Moines de la Lumière ne voulaient pas ces preuves pour l’inculper, mais pour exercer davantage de pression sur lui pour des accords commerciaux avec Kaendra. Et maintenant, Asten me demande de l’aider à accéder aux coffres-forts du Nohistra. Le plus gros problème, c’est qu’à présent, Asten est un Moine de la Lumière. Et je n’ai pas l’intention d’aider un Moine de la Lumière, même si c’est mon ami.

Je le regardai, incrédule.

— Asten, le garde, veut voler le coffre-fort du Nohistra ?

— Oui. Mais le coffre-fort du Nohistra de Dumblor n’est pas comme celui d’un aubergiste. Ce sont des pièces entières remplies d…

— D’or —dit une voix—. Des montagnes d’or.

— Shelbooth —murmura Lénissu, en se tournant calmement vers la silhouette qui venait d’apparaître—. À ce que je vois, la fièvre de l’or t’a affecté, toi aussi. —Ses yeux violets brillaient, entre les ombres de la caverne.

Le fils d’Asten avança, la démarche désinvolte, jusqu’à notre hauteur. D’un geste distrait, il écarta une mèche grise de son visage juvénile.

— Mon père m’a tout raconté —dit-il, sans répliquer aux propos sarcastiques de Lénissu—. Et j’ai voulu te surveiller au cas où tu déciderais de disparaître avant de partir à Dumblor.

— Tu nous as épiés, garçon, et cela me déçoit beaucoup —déclara mon oncle, théâtral.

— Toi, tu as fait des choses bien pires —rétorqua Shelbooth.

— Vraiment ?

Le jeune nous observa tour à tour avant de dire :

— Tu devrais être content que mon père te propose une telle chose. Tu n’as pas l’air fortuné. À Dumblor, tu mourras de faim et tes compagnons aussi.

— Parle avec plus de respect, garçon —l’exhorta Lénissu, en fronçant les sourcils.

— Je parle avec réalisme —répliqua Shelbooth—. Si le Nohistra t’a exilé et nous a condamnés Asten et moi à vivre à Meykadria, nous devrions nous venger.

— Amour innocent ! —s’exclama Lénissu, avec un sourire franc—. Tu parles sérieusement ?

— Plus que jamais —affirma-t-il.

— Alors, je devrai dire à ton père qu’il essaie de te donner des leçons de morale. Tu ne sais donc pas que la vengeance est un sentiment odieux qui ne devrait avoir de place dans aucun cœur ? —demanda-t-il, citant sans doute quelque livre didactique qu’il avait lu—. Ceci dit, je te comprends parfaitement et je serais ravi que le Nohistra de Dumblor ait quelques kétales en moins. Cependant, ton père appartient aux Moines de la Lumière et je ne l’aiderai pas.

— Nous sommes des Moines de la Lumière, mais le vol n’a rien à voir avec eux —s’exaspéra énergiquement Shelbooth—. Toi, tu connais toute sa maison et ses coffres-forts.

Lénissu le regarda attentivement et acquiesça avec calme.

— Oui —répondit-il, laconique.

Shelbooth souffla, irrité.

— Tu as fait des choses mille fois plus dangereuses et, avec l’argent que nous gagnerions, nous n’aurions plus à travailler de toute notre vie… —En remarquant le regard ennuyé de Lénissu, il secoua la tête, éberlué—. Je te parle de voler un voleur pire que nous. Ce serait faire justice puisque la justice légale ne fait rien… C’est bon —déclara-t-il—. Réfléchis-y pendant le voyage.

— J’y réfléchirai mûrement —assura Lénissu, railleur—. Au point que je serai convaincu d’avoir déjà dévalisé vingt fois le sympathique Derkot Neebensha. L’imagination fait des miracles. Plus que les vols stupides.

— N’essaie pas de m’insulter —fit Shelbooth, susceptible, sur un ton outragé. On voyait que le refus de Lénissu lui avait gâché ses rêves de grandeur.

— Ce n’était pas mon intention. Dommage qu’un garçon si fort et si jeune termine la corde autour du cou —soupira Lénissu, en se croisant les bras.

Shelbooth secoua la tête.

— Tu ne m’empêcheras pas de rêver, quoi que tu dises —affirma-t-il—. Bonne nuit, Lénissu.

— Bonne nuit, garçon. Et fais de beaux rêves.

Pendant que la silhouette de Shelbooth s’éloignait vers Meykadria, mon oncle poussa un profond soupir.

— Mille sorcières sacrées —marmonna-t-il—. Ils vont venir à bout de ma patience. En tout cas, ce garçon sait se dissimuler. Tu crois qu’il est capable d’utiliser les harmonies ?

Je me concentrai et, au bout d’un moment, je fis non de la tête.

— Je ne perçois aucune perturbation énergétique. Le problème, c’est que nous étions trop plongés dans notre conversation. —J’esquissai un sourire et j’ajoutai— : Tu vois, par exemple, tout de suite, si quelqu’un nous épiait, serais-tu capable de t’en rendre compte ?

Lénissu haussa un sourcil et regarda autour de lui. Il poussa un grognement et dit quelques mots en tisekwa qui signifiaient à peu près ceci :

— Que diables fais-tu ici, petite ?

Kyissé, en voyant qu’elle pouvait enfin sortir sans peur, s’approcha de nous, en souriant. Je lui ébouriffai les cheveux, amusée, tandis que Syu, sur son épaule, essayait de s’excuser en disant qu’au moins, il avait tenté de la protéger.

— Demain, Kyissé, ne nous demande pas de te porter —l’avertis-je—. Et toi, Syu, tu vas marcher comme un bon singe gawalt. Pas question de te reposer sur mon épaule. Cette semaine, tu as trop mangé et tu dois garder la ligne —ajoutai-je, sur un ton mordant.

Syu souffla.

“J’ai mangé juste ce dont j’avais besoin, après avoir jeûné pendant des jours.”

Je levai la tête et je m’aperçus que Lénissu nous contemplait avec un sourire en coin. Je me raclai la gorge.

— Alors, Asten et son fils veulent voler l’or du Nohistra de Dumblor —dis-je, pour reprendre la conversation.

— C’est cela. Tout le monde sait que Derkot Neebensha a de l’argent à revendre. Et il l’accumule dans des pièces surveillées par d’autres Ombreux. Et bien sûr, comme j’y ai travaillé étant jeune, je connais parfaitement les lieux et mon aide tomberait à merveille pour Asten. Quand je pense que cela fait plus de deux ans qu’ils songent au coffre-fort de ce Nohistra —soupira-t-il, incrédule—. Enfin, Asten a toujours été un brave homme, mais il n’a jamais brillé par sa prudence.

J’acquiesçai lentement.

— Alors… c’était ça que tu voulais me raconter ? Moi, personnellement, je ne vois aucun problème. Asten et son fils n’ont aucun moyen de te contraindre à les aider.

— Non, ils ne peuvent pas —concéda Lénissu—. Mais… j’y ai réfléchi. Shelbooth a au moins raison sur un point. Nous n’avons pas d’argent.

Je laissai échapper une exclamation, stupéfaite.

— Lénissu ! Ne me dis pas que tu penses accepter… ?

— Non —fit Lénissu, en levant les mains pour m’apaiser—. Je n’ai pas dit que j’allais accepter, juste que j’envisageais la possibilité. Bah, oublie ça, c’était une plaisanterie —ajouta-t-il, en voyant mon expression alarmée—. Mais je te préviens qu’en arrivant à Dumblor, nous aurons de sérieux problèmes d’argent.

— Nous travaillerons —répliquai-je—. Et nous trouverons assez d’argent pour revenir à la Superficie par un chemin sûr.

Lénissu arqua un sourcil, moqueur.

— Tu ne voulais pas aller au château de Klanez ?

— Klanezyara —acquiesça Kyissé, enthousiaste, en entendant le nom de son foyer.

Je pâlis.

— C’est vrai.

— Je répète que cela m’étonne beaucoup que cette fillette vienne de là-bas —dit mon oncle—. Elle a dû lire le nom dans un livre et il lui est resté gravé dans la tête.

Moi, je savais que ce n’était pas le cas. Sinon, comment Kyissé avait-elle pu dessiner harmoniquement le château ? Elle devait forcément l’avoir vu.

— Une autre chose —dit Lénissu, en s’arrêtant, alors que nous venions de prendre le chemin du retour. Kyissé s’arrêta entre nous deux, l’air grave, et nous regarda tour à tour—. Je voudrais te parler d’un sujet qui me trouble un peu.

— De quoi s’agit-il ? —m’enquis-je, en me demandant intérieurement si ce n’était pas ce qu’il cherchait à me dire depuis le début. Après tout, l’histoire du Nohistra de Dumblor et d’Asten n’avait rien à voir avec nous… si Lénissu n’écoutait pas ce dernier, bien sûr.

Lénissu inspira et répondit :

— Les démons. Est-ce vrai que les démons sont des démons uniquement parce que leur Sréda est éveillée ? Et cette Sréda… elle ne t’a pas changé le caractère ? Je ne sais pas… tu n’as rien remarqué de bizarre en toi, comme si tu étais possédée par un intrus ?

Ses questions me prenaient totalement au dépourvu.

— Eh bien… J’ai changé de caractère ? Ça, tu devrais le savoir toi aussi. —Je lui souris, moqueuse—. Je n’en sais rien. C’est un peu comme si une autre énergie en plus du jaïpu vibrait en moi, mais ce n’est pas un intrus. Toi aussi, tu as une Sréda, mais elle est endormie. Si je ne la libère pas, je la sens à peine.

— Et… si tu la libères, en quoi te transformes-tu ?

— Tu veux réellement le savoir ?

Avant que Lénissu puisse dire quoi que ce soit, je libérai la Sréda. Personne n’était censé nous épier maintenant, pensai-je. De toutes façons, il fallait être très près pour voir les différences dans la pénombre. Lénissu me regarda, immobile comme une statue.

— Tu vois ? —dis-je, en montrant mes dents pointues—. Je ne change pas tant que ça.

Recouvrant la mobilité, mon oncle tendit lentement une main et toucha une de mes marques noires sur la joue.

— C’est incroyable —murmura Lénissu, en retirant sa main—. Et dire que je pensais qu’un démon était un des pires monstres qui existent au monde.

— Boh, il y a des démons qui pensent la même chose des saïjits —répliquai-je, désinvolte.

Je repris ma forme habituelle. Cela demandait toujours plus de temps et de concentration pour brider la Sréda que pour la déchaîner, mais une minute après, j’étais de nouveau la même.

“On dirait que ta démonstration l’a pas mal affecté”, observa Syu, installé sur mon épaule.

Effectivement, Lénissu, une main inquiète sur le front, respirait par à-coups.

— Que se passe-t-il ? —demandai-je, préoccupée.

— C’est… très lointain. Il y a des années, j’ai vu un démon avec ces mêmes marques —raconta-t-il, alors que je pâlissais graduellement—. Il était tombé dans un trou et il ne parvenait pas à sortir… Il allait très mal et moi… je l’ai abandonné. Malgré ses supplications. Je n’arrête pas de penser à ce garçon depuis que tu m’as raconté toutes ces choses sur les démons. C’est comme si je l’avais assassiné consciemment.

Je le contemplai, incrédule. S’accusait-il de ne pas avoir aidé un démon tombé dans un trou alors qu’il était convaincu que c’était un monstre ? Je comprenais maintenant pourquoi il avait voulu parler avec moi : il avait besoin de consolation et de réconfort.

“Je n’aurais jamais pensé que je dirais ça de l’oncle Lénissu, mais il a besoin d’une bonne dose de leçons”, me communiqua Syu, sur un ton de sage.

J’acquiesçai.

— Lénissu, cela n’a pas de sens que tu t’accuses maintenant —dis-je, posément, un peu inquiète de le voir si affecté.

“Qu’est-ce que je peux lui dire d’autre ?”, demandai-je à Syu, un peu perdue.

“Eh bien, par exemple, que c’est une loi de la nature s’il y a des gawalts qui ne savent pas sortir d’un trou”, répondit le singe.

“Ça, ça ne va pas tranquilliser sa conscience, Syu”, assurai-je.

Le singe frotta sa tête poilue.

“Alors, dis-lui qu’il n’y pense plus et que, la prochaine fois, il saura agir avec une plus grande sagesse.”

Je répétai les propos de Syu et d’autres conseils et paroles consolatrices jusqu’à ce que Lénissu semble retrouver son humeur habituelle.

— Tu suis toujours les conseils de Syu ? —me demanda-t-il.

— Je crois que oui —affirmai-je, tandis que Syu acquiesçait de la tête.

— Alors j’essaierai de les suivre, moi aussi. —Il inspira profondément—. Mais il me sera impossible d’oublier cette énorme erreur que j’ai commise.

Je souris.

— Syu dit qu’il ne faut jamais oublier, mais qu’il faut pardonner.

Lénissu souffla, impressionné.

— Tous les singes gawalts sont aussi philosophes ?

“Non. Syu est unique”, répondit le gawalt, avec un très grand sourire de singe. Je lui tirai la queue, moqueuse.

— Merci, ma nièce —me dit Lénissu, avec un sourire sincère et gêné à la fois—. Je regrette cet élan émotionnel, mais l’image de cet innocent me rongeait de l’intérieur. Pourtant, d’habitude je sais garder les choses pour moi.

— Les nièces, nous sommes là pour ça. —Je souris, moqueuse, et alors je fronçai les sourcils—. Au fait, je crois que je comprends maintenant pourquoi tu parlais d’assassinat dans tes rêves. Spaw et Aryès s’inquiétaient pour toi.

Lénissu pâlit.

— Quoi ? Hum. Bon, nous avons suffisamment parlé de démons et de vols —déclara-t-il—. Allons dormir, sinon nous traînerons les pieds pendant le voyage.

À ce moment, Kyissé me prit la main et, ses yeux dorés interrogatifs posés sur moi, elle demanda :

— Qu’est-ce que c’est témon ?

Je levai le regard vers l’obscurité de la caverne et je soupirai.

— Ça y est, on a gaffé. Kyissé, il vaudra mieux que tu ne prononces plus jamais ce mot.

— Le mot témon ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que les gens me tueraient.

Kyissé resta bouche bée, puis elle acquiesça fermement et elle dit quelques mots en tisekwa. Je croisai le regard de Lénissu. Celui-ci sourit.

— Cette petite me plaît.

— Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— “J’ai vu ton cœur et je sais que tu m’aimes. Les gens n’oseront pas te faire de mal”. Touchant.

* * *

Le matin suivant, nous étions tous prêts pour le voyage. Une caravane d’environ quarante mules chargées de pierre shim défilait devant la taverne. Drakvian, Kyissé et moi, nous nous étions levées les premières.

Nous attendions dehors Lénissu, Spaw et Aryès pour nous mettre en marche. Drakvian et moi, nous commencions déjà à grogner, impatientes, lorsqu’enfin, Spaw et Aryès sortirent de la taverne, le premier examinant une déchirure à sa chère cape verte, le second s’étirant, bâillant et passant une main paresseuse dans ses cheveux blancs. J’allais commenter qu’ils étaient plus lents que Laya lorsqu’elle se préparait à Aefna pour le Tournoi, quand Yélyn apparut soudain en courant près d’une mule.

— La caravane part ! —s’écria-t-il, enthousiaste—. La caravane pour Dumblor !

Nous le vîmes disparaître rapidement au milieu des voyageurs.

— Ils devraient l’engager comme crieur public —dit Aryès, moqueur.

— Peut-être que nous allons en avoir besoin pour tirer Lénissu du lit —intervint Spaw—. Il continue à ronfler. Et, pour une fois, il est silencieux comme une pierre.

Nous attendîmes un moment de plus, mais, comme Lénissu n’apparaissait pas, nous décidâmes de le réveiller en lui chantant une sérénade. Cependant, en entrant dans la taverne, nous le vîmes attablé devant une assiette remplie de plusieurs œufs sur le plat, une miche de pain et un filet de viande. Entre deux bouchées, il sourit et nous expliqua, en guise d’excuse :

— Il ne faut jamais voyager le ventre vide.

Peu après, nous nous mîmes en marche.