Page du projet. Le Cycle de Shaedra, Tome 6: Comme le vent.

28 Trois tristes pics

— Bon… Je crois que cela suffira —dis-je, en contemplant nos possessions.

Nous avions acheté des vivres suffisants pour remplir trois sacs entiers et j’avais l’impression que nous pourrions alimenter une tribu entière d’anéfaïns.

Nos sacs sur le dos, nous grimpâmes la côte jusqu’à la demeure de Sinen Minantur, nous laissâmes les clés de l’Ombre verte et nous nous dirigeâmes vers les murailles. Il faisait une journée magnifique, avec des nuages blancs qui glissaient lentement dans le ciel. La brise était fraîche et je conclus que c’était une bonne journée pour voyager.

Une fois dehors, je pensai qu’être har-kariste, finalement, n’était pas si inutile que ça. J’avais pu lutter contre des ashro-nyns, me rappelai-je, avec une certaine fierté. J’entendis une note de violon plus haute que les autres.

“Qui veut entendre une nouvelle composition ?”, demanda Frundis. Ce jour-là, il était de très bonne humeur. Cela faisait un moment que j’avais deviné qu’il nous cachait quelque chose et je souris en devinant qu’il avait composé une nouvelle chanson.

Syu et moi, nous l’encourageâmes à partager sa création avec nous et, pendant que Spaw et Aryès bavardaient sur la vie pagodiste d’Ato, j’écoutai le bâton avec un extrême plaisir.

Il était sur le point de terminer sa composition, ou c’est ce qu’il me semblait, lorsque Spaw se tourna vers moi :

— À quoi penses-tu, Shaedra ? Ne me dis pas que tu penses à Darosh ?

— Non… —commençai-je. Je me tus en entendant une rafale de notes discordantes.

“Arrière, arrière !”, s’exclama Frundis, outragé. “Il me coupe juste pour le bouquet final. Qui peut faire une chose pareille ? Je ne…”

Je laissai échapper un gros soupir.

“Du calme, Frundis, du calme”, l’apaisai-je.

— Frundis était en train de me faire écouter sa dernière composition —leur expliquai-je—. C’est une véritable merveille. Il daignera sûrement vous la faire entendre à vous aussi —ajoutai-je, en caressant doucement le pétale bleu du bâton.

“Tu me frottes toujours le pétale bleu, comme si cela servait à me tranquilliser”, me reprocha le bâton.

“Cela ne fonctionne pas ?”, lui répliquai-je, moqueuse.

“Hum. Tant que tu y es, le pétale rouge est envieux”, suggéra Frundis.

Je souris et je me mis à frotter le pétale rouge.

— Ce serait un honneur d’écouter sa composition —répondit Spaw avec sincérité.

— Oh, oh ! —fis-je, amusée, à voix haute—. Je suis certaine que tu lui pardonnes d’avoir eu l’audace insultante de t’interrompre, n’est-ce pas, Frundis ?

Le bâton enchaîna avec une autre de ses compositions sans répondre. Mais on voyait clairement qu’il n’était plus fâché.

— C’est étrange de savoir que tu parles avec le bâton et que nous ne l’entendons pas —commenta Aryès—. Alors que, lui, il nous entend.

— Moi qui le porte tout le temps, parfois, je suis surprise de ne pas l’entendre quand je le laisse un moment —avouai-je et j’ajoutai, amusée— : Frundis me torture musicalement.

— C’est certainement la pire des tortures —affirma Spaw, moqueur.

Un attelage bondé de passagers nous dépassa peu après et nous dûmes nous jeter sur le côté pour qu’il ne nous écrase pas. Sur la carriole, deux hommes armés étaient assis.

— Combien croyez-vous que cela coûte de voyager en carriole ? —demandai-je.

— Je crois qu’avec les vivres, nous avons déjà pris suffisamment d’argent à Darosh —répondit Aryès—. Voyager en carriole doit revenir cher.

— Darosh… —répétai-je—. Je vais poser une drôle de question mais… vous croyez que Flan et Dékéla sont encore vivants ? Il est bien possible qu’ils soient morts à cette heure.

Spaw éclata d’un grand rire et je le dévisageai, stupéfiée.

— Je ne peux pas le savoir avec certitude. Je parierais que, si on s’en est occupé à temps, Flan s’en sortira. Par contre, cela m’étonnerait que le Nohistra se soit beaucoup préoccupé de Dékéla.

Je pâlis, en me souvenant de la scène.

— Tu lui as planté ta dague —prononçai-je lentement—, mais tu lui as aussi fait respirer un mouchoir blanc. Qu’est-ce que c’était ? De l’évandréline ?

Je savais que l’évandréline était capable d’endormir un orc noir, mais l’évandréline était très chère, sans ajouter qu’elle était tout à fait illégale.

— Ça y ressemble —approuva Spaw—. Mais ce n’était pas de l’évandréline. Elle agit trop lentement. Ce que j’ai utilisé, ça s’appelle du sansil. Une recette inventée par Lu.

— Qui est cette Lu dont vous parlez ? —s’enquit Aryès, curieux.

— Hum, hum. —Spaw se racla la gorge, mal à l’aise—. J’espère que tu es quelqu’un sur qui on peut compter, parce que je ne raconte pas ma vie à n’importe qui. Lu est ma grand-mère.

— Ah ! —comprit Aryès—. Celle qui vous a recueillis après l’histoire des… —Il se tut soudain, rougissant—. Pardon, je ne voulais pas…

Alors que je me mordais la lèvre pour réprimer un sourire, Spaw se tourna vers moi, halluciné.

— Je ne peux pas le croire. Tu lui racontes toutes les histoires des démons et aussi l’épisode des chasseurs de démons ? Et il avale tout tranquillement sans penser que nous sommes d’horribles monstres sournois ? Je ne comprends pas.

— D’horribles monstres sournois ? —répéta Aryès, avant que je puisse répondre—. Je ne sais pas très bien ce que c’est qu’un démon, mais je crois que Shaedra est loin d’être ce que tu dis.

— Je n’ai jamais dit que les démons soient des monstres —répliqua Spaw—. Je dis simplement que les saïjits sont convaincus que nous en sommes.

Nous étions entrés dans une conversation un peu épineuse, devinai-je.

— Il me semble naturel que j’aie tout raconté à Aryès —intervins-je—. Après tout, cela ne te semblerait pas sournois, justement, de ne pas l’avoir averti, si d’un coup il découvre plus tard qu’il est entouré de démons ?

— Tu exagères en disant entouré —dit Spaw—. Mais, d’une certaine manière, tu as raison, je ne dis pas le contraire. Pourtant, je suis sûr que Kwayat t’a avertie du danger. Méticuleux comme il est, je suis certain qu’à ma place, il lui aurait planté un poignard entre les côtes.

— Arrête d’être aussi macabre —protestai-je—. En plus, Aryès et moi, nous avons connu Kwayat en même temps.

— Et même si Kwayat n’était pas tout à fait convaincu, finalement nous lui avons fait entendre raison —ajouta Aryès.

Spaw nous regarda l’un après l’autre et il haussa les épaules.

— Faites comme vous voulez, mais ne raconte pas tout à tout le monde, Shaedra, parce qu’à la fin, je vais devoir me mettre un bâillon pour ne rien dire.

Je soufflai.

— Aryès n’est pas « tout le monde », d’accord ? Même Lénissu ne sait rien.

Spaw haussa un sourcil et regarda fixement Aryès.

— Même après l’expérience des mines ?

Le kadaelfe le foudroya des yeux.

— Je sais garder un secret, ne m’insulte pas.

— D’accord, je n’ai rien dit. Tant que vous comprenez que, normalement, les saïjits n’ont pas une grande estime pour les démons, je ne me plains pas. Au fait, Aryès, je suis curieux de savoir, pour quelle raison es-tu toujours encapuchonné ? C’est un problème de peau sensible, peut-être ? Ou bien une manie psychologique ?

Je fis une moue. Spaw, vraiment, était tout sauf diplomatique. Et il pouvait passer du sérieux le plus extrême au ton le plus mordant ou moqueur.

— Je ne supporte pas la lumière du soleil —répondit Aryès—. Et lorsqu’il y a trop de lumière, mes yeux prennent un ton rougeâtre.

J’écarquillai les yeux. Ça, je ne le savais pas.

— Tu n’es pas un démon des neiges, par hasard ? —demanda Spaw.

— Un démon des neiges ?

— Ne me dis pas que tu n’as jamais entendu parler des démons des neiges ? Ce sont des êtres très blancs, aux yeux rouges chargés de sang, aux cheveux blancs et avec des palmes aux pieds. On dit qu’ils chantent comme des sirènes et qu’ils ont deux rangées de dents affilées avec lesquelles ils mastiquent leurs proies… —Spaw s’esclaffa devant le regard sceptique d’Aryès—. D’accord, je ne sais pas du tout si ces créatures existent ou non. C’est dommage que le mot « démon » ait été déformé à tel point qu’il peut désigner n’importe quel monstre esthétiquement repoussant pour les saïjits.

— Et pourquoi utilisez-vous les langues saïjits, si elles vous semblent si peu rigoureuses ? —demanda Aryès en souriant.

— Parce que la langue des démons, le tajal, est indigeste.

J’approuvai de la tête. Kwayat m’avait appris à la parler, mais cette langue ne ressemblait à aucune autre. À partir de là, nous nous mîmes à parler avec animation de linguistique et nous oubliâmes les démons.

Cette nuit-là, j’eus du mal à dormir. J’imaginais que des nadres rouges nous épiaient, à l’ombre des arbres. Et que, d’un autre bosquet, sortaient des ashro-nyns avides de vengeance. Mais le matin arriva et je constatai que personne ne nous avait encore dévorés tout crus.

Les oiseaux chantaient joyeusement tandis que l’atmosphère s’éclaircissait, dans la vallée ombragée. Le soleil était encore occulté par les montagnes et ses rayons ne parviendraient pas jusqu’à nous avant plusieurs heures.

— Bonjour —dis-je à Aryès, en m’étirant.

Alors que Spaw était toujours dans sa « Cinquième Sphère », Aryès avait déjà mis à chauffer de l’eau sur le feu pour le petit déjeuner et nous prîmes une infusion avec des biscuits achetés dans un magasin spécialisé de Kaendra. Je mangeais mon troisième biscuit, lorsque je sentis qu’il y avait quelque chose à l’intérieur. Je fis une moue et j’en sortis quelque chose qui ressemblait à…

— Un papier ! —m’exclamai-je.

— Ça alors —Aryès fronça les sourcils—. Maintenant que j’y pense, nous avons acheté des biscuits de la chance. Certains contiennent des messages.

Encore surprise, je nettoyai le papier pour essayer de lire. Je soufflai.

— Je le savais. Cela doit être du maudensien, le dialecte de Kaendra. Je ne comprends rien. C’est écrit : « Lanek inelo djan mur daperra litsesura shi ». Démons, et moi qui déblatérais hier contre le tajal.

— Inelo signifie « vent » —dit Aryès.

Je le contemplai, bouche bée.

— Tu sais parler le maudensien ?

— Non. Mais, dans les mines, il y avait des gens de Kaendra et il y en avait un qui, chaque fois qu’il sortait de la mine, disait “Inelo, kost, méligo !”, ce qui signifie « Du vent, enfin, de l’air ».

— Vous avez passé toute la nuit à parler de langues ? —demanda Spaw, en s’approchant de nous, à moitié endormi. Il se frotta le visage et bâilla—. Taü kras —ajouta-t-il, en souriant.

— Cela signifie « bonjour » en tajal —expliquai-je à Aryès, qui regardait le démon, l’expression interrogatrice—. Bon, je vais manger un autre biscuit… pour voir s’il y a un autre message.

— Moi aussi ! —s’écria Aryès.

Nous ne trouvâmes pas d’autres messages, par contre Spaw retira un long cheveu de son biscuit et commenta sa découverte sur un ton moqueur. Nous ne tardâmes pas à reprendre la marche. En jetant un coup d’œil sur le ciel, je prédis que ce jour serait plus chaud que le précédent. Aryès put marcher sans capuche jusqu’à ce que le soleil laisse entrevoir ses rayons ; alors, je l’observai se couvrir avec précaution. Ses cheveux blancs me rappelaient ceux de Kwayat, toutefois ces derniers avaient des reflets argentés, contrairement à ceux d’Aryès.

Les dernières heures de l’après-midi furent pénibles. Il faisait chaud, nous étions fatigués de marcher et Frundis s’était endormi, de sorte que je ne pouvais pas lui demander de m’insuffler un peu d’entrain. Vraiment, ce n’était pas le meilleur jour pour marcher. Près du chemin, il y avait très peu de bosquets et les endroits ombragés étaient rares. En plus, nous cheminions face au soleil, quelque peu aveuglés par ses rayons.

— Ces nuages sombres, au sud, se rapprochent —constata Aryès à un moment.

Je tournai les yeux sur ma gauche avec espoir. À cet instant précis, je vis un éclair traverser le ciel dans le lointain.

— Oh, oh —dis-je, en me mordant la lèvre—. Un orage. Vous croyez qu’il y a des refuges par ici… ? Démons ! —Je n’avais pas fini de parler lorsqu’un coup de tonnerre éloigné mais fracassant retentit.

Nous nous arrêtâmes sur le chemin et nous échangeâmes des regards interrogatifs. Qu’allions-nous faire ? Continuer ou nous mettre à l’abri entre les rochers ? Syu plaidait pour la seconde option et nous étions tous tombés d’accord pour abandonner le chemin quand, soudain, entre deux coups de tonnerre, nous entendîmes un cri.

Nous nous tournâmes tous trois en même temps.

Il m’était arrivé parfois, suite à quelque choc émotionnel, de sentir mon cœur sur le point d’exploser. Lorsque je vis, au loin, mon oncle Lénissu courir vers nous en haletant, nous criant de nous arrêter, je ressentis quelque chose de très similaire, une sensation semblable à une explosion de joie et de stupéfaction.

— Je sens que je vais défaillir —commentai-je, en soufflant—. Par tous les démons, que fait Lénissu ici ? Hein ? Vous pouvez me l’expliquer ? Dites-moi que ce n’est pas une hallucination.

— Non, non, je crois que nous voyons bien tous la même chose —assura Aryès, abasourdi.

— C’est ton oncle, l’Ombreux ? —demanda Spaw rhétoriquement, en plissant les yeux pour mieux voir—. Il a l’air fatigué.

Et comment !, pensai-je, en commençant à marcher vers mon oncle. Malgré la distance, je pouvais presque entendre le souffle de Lénissu qui, maintenant qu’il savait que nous l’attendions, avait cessé de courir et marchait, à présent, à grandes enjambées.

Tandis que nous nous rapprochions, une kyrielle de questions commença à s’amasser dans ma tête. Que faisait Lénissu en Kaendra ? Il était censé être dans les Souterrains… Était-il possible qu’il se soit caché dans la ville ? Ou dans les montagnes ? En tout cas, il n’agissait pas comme les Ombreux voulaient qu’il agisse, n’est-ce pas ?

Remarquant mon état d’esprit, Frundis était sorti de son engourdissement et il s’était lancé dans une mélodie rapide de violons. Il n’y avait pas une âme sur le chemin et, à vrai dire, cela faisait plusieurs heures que nous ne croisions personne. Et, soudain, apparaissait la personne à laquelle je m’attendais le moins…

Lénissu était déjà à moins de deux cents mètres, lorsque, brusquement, une silhouette à la chevelure verte surgit d’un bosquet et se précipita vers nous, en bondissant de joie. Je m’arrêtai net.

— Ce n’est pas un saïjit… —murmura Spaw, tendu.

— C’est Drakvian —expliquai-je, en souriant, en voyant l’expression appréhensive du démon. Alors, je me souvins des paroles qu’un jour, Marévor Helith avait prononcées et j’ajoutai— : Elle est têtue et rebelle. Vous sympathiserez tout de suite.

Aryès, qui était resté stupéfait face à tant de nouveautés, sourit en m’entendant. Par contre, Spaw commença à reculer, les yeux ronds comme des assiettes.

— C’est… une… vampire ! —s’écria-t-il, atterré, la voix saccadée—. Je ne peux pas le croire…

Drakvian réalisa un dernier bond et atterrit près de nous.

— Ouf, ça fait un sacré bout de temps ! Je suis heureuse de te voir, Shaedra. Aryès, voyons si je devine, tu as trop lévité et c’est pour ça que tes cheveux ont pris la couleur de la neige.

— Plus ou moins —approuva celui-ci.

Drakvian nous embrassa tous deux avec effusion, puis elle posa ses yeux bleus sur Spaw.

— Votre compagnon ne semble pas très à l’aise —observa-t-elle tranquillement—. Bonjour, qui es-tu ?

— Spaw —souffla ce dernier—. On m’appelle Spaw Tay-Shual. C’est incroyable. Je parle à une vampire !

Et Drakvian parlait avec un démon, ajoutai-je pour moi-même, en roulant les yeux. Je ne voyais pas pour quelle raison Spaw était si bouleversé. Notre rencontre fortuite avec Drakvian et Lénissu me semblait plus incroyable.

— Et, moi, je parle avec un saïjit —répliqua Drakvian sur un ton léger—. C’est saisissant. Je suis presque aussi épouvantée que toi.

— Ce qui est saisissant, c’est de vous voir apparaître Lénissu et toi, si soudainement —intervins-je—. Comment est-ce possible… ? —Je me tus—. Bon, la vérité, c’est que je ne comprends rien du tout.

— Je vais t’expliquer —fit la vampire en se raclant la gorge, et en jetant un coup d’œil à Lénissu qui s’approchait—. Mon clan de vampires a failli tuer ton oncle. C’est-à-dire, lorsque je l’ai trouvé, il voyageait seul dans les montagnes, il y a une dizaine de jours et…

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de clan de vampires ? —interrompit Aryès, sans comprendre—. Je croyais que tu n’avais jamais connu d’autres vampires.

Tandis que Drakvian lui racontait sa rencontre avec les vampires, j’observai que Spaw faisait un gros effort pour ne pas décamper en courant.

— Et voilà —termina Drakvian, la mine sombre—. Ils m’ont expulsée du clan, simplement parce que j’ai voulu aider Lénissu. Eux qui m’avaient dit : oui, oui, nous ne buvons pas de sang saïjit, tu parles ! Ils attaquent tous les saïjits qui se perdent dans les montagnes. Au bout d’un moment, je me suis dit que cela ne pouvait plus durer et, quand j’ai vu qu’ils voulaient attaquer ton oncle, Shaedra, j’ai pris la décision d’en finir avec ce mode de vie. Je préfère mille fois la vie de Dathrun à la vie sauvage. Ils pourront dire tout ce qu’ils voudront, que j’ai été pervertie par les saïjits et tout. —Elle haussa les épaules, en soufflant—. Tu te rends compte ? Je leur ai demandé de ne pas boire le sang de Lénissu et ils ne m’ont même pas écoutée, ils n’avaient pas le moindre respect pour moi. Au diable les vampires —affirma-t-elle, avec véhémence.

Son discours me laissa sans voix pendant quelques secondes, puis j’éclatai de rire.

— Tu es une véritable amie, Drakvian. Mais je crois que tu es simplement mal tombée. Je suppose qu’il doit y avoir d’autres vampires comme toi.

Drakvian soupira.

— Cela ne fait rien. En réalité, mon ancien clan avait raison, j’ai reçu trop d’influence saïjit avec le maître Helith. Après tout, c’est lui qui m’a élevée.

J’arquai un sourcil. Voir une vampire qui se considérait davantage comme une saïjit que comme une vampire grâce à l’influence d’un nakrus ex-nécromancien était une scène plutôt mémorable.

— Bel orage ! —ajouta-t-elle, en entendant un coup de tonnerre retentir.

À présent, Lénissu nous avait presque rejoints et je posai mon sac sur le chemin pour courir vers lui.

— Oncle Lénissu —dis-je, les lèvres tremblantes.

Lénissu posa ses deux mains sur mes épaules et sourit.

— Bonjour, ma nièce.

Il m’embrassa alors avec effusion, puis je lui demandai :

— Pourquoi apparais-tu toujours au moment où, moi, j’ai renoncé à te chercher ?

— Tu sais bien que j’adore avoir des problèmes —répondit Lénissu, tandis que nous rejoignions les autres—. Mais nous sommes enfin de nouveau ensemble.

— Sans l’épée —observai-je.

Lénissu laissa échapper un immense soupir et acquiesça. Un bref instant, je vis passer sur son visage une expression proche de la douleur, mais elle disparut aussitôt, remplacée par un air moqueur.

— Mais je suis toujours vivant. Et pourtant les amis de Drakvian ne m’ont pas facilité les choses.

— Ne te vante pas autant —l’avertit la vampire, en croisant les bras—. C’est moi qui t’ai sauvé. Si je n’avais pas été là, il ne te resterait pas une goutte de sang dans le corps.

Lénissu grimaça. Sachant que le sang était une des choses qui le révulsait le plus, j’essayai de changer de sujet.

— Bon ! Je crois que tu ne connaissais pas Spaw. —Je signalai le jeune humain d’un geste bref—. C’est un ami d’Aefna.

— Oh. —Lénissu fronça les sourcils, pensif, sans quitter Spaw du regard—. Je vois qu’il n’a pas l’air très rassuré. Tu ne lui avais jamais parlé des vampires, n’est-ce pas ?

Je me raclai la gorge et je fis non de la tête.

— À propos de vampires —dit Drakvian—, je crois que je devrais m’écarter du chemin, au cas où quelque commerçant apparaîtrait d’un coup ; je ne voudrais pas avoir à l’avaler juste pour protéger mon intimité.

En prononçant ces mots, elle ne cessa d’observer fixement Spaw et celui-ci roula les yeux.

— Ça va —déclara-t-il. Son visage commençait à reprendre peu à peu sa couleur naturelle—. Excuse-moi pour ma réaction, c’est que l’on m’a toujours enseigné que les vampires, vous n’êtes… Enfin, tu vois ce que je veux dire, que vous n’êtes pas tout à fait vivants.

Drakvian laissa échapper un éclat de rire malveillant.

— Pas tout à fait vivants ? —répéta-t-elle, indignée, et elle se mit à tourner autour de lui vivement en le faisant de nouveau pâlir. Il me fit de la peine—. Que crois-tu ? Que je suis un esprit sans corps ? Un squelette ? —La vampire, les mains sur les hanches, ajouta— : Je crois que je suis suffisamment vivante, humain.

— Oui… mais il y a des degrés de vie et les vampires… —Spaw s’interrompit et souffla sous le regard interrogatif de Drakvian—. Il vaudra mieux que je me taise —conclut-il.

— Drakvian, laisse-le tranquille —intervins-je—, il est en état de choc.

— Non, penses-tu —protesta le démon—. Je vais à merveille.

Je lui jetai un regard sceptique. Je savais que les démons, par tradition, vénéraient la vie et, comme les vampires vivaient d’une manière si différente de celle des saïjits, il était logique qu’ils les méprisent. Mais ce n’était pas le moment de parler de démons ni de croyances ; aussi, je me retournai vers Lénissu. Mon oncle détourna le regard vers les nuages sombres, comme pour éviter que je lui pose des questions.

— Et alors ? —m’enquis-je—. Tu ne devrais pas être dans les Souterrains, mon oncle ? C’est ce que je supposais, du moins.

— Ne te fie jamais à des suppositions —répondit Lénissu—. Cet orage ne se dirige pas vers nous, c’est un soulagement. Mais je propose que nous cherchions un endroit tranquille pour passer la nuit, cette course m’a épuisé.

Je levai les yeux au ciel, exaspérée. On aurait dit que Lénissu faisait toujours tout pour me faire perdre patience, mais je me contrôlai et j’approuvai. Nous sortîmes du chemin et nous nous installâmes finalement entre deux rochers énormes qui formaient un petit refuge entouré d’arbustes et d’herbe jaune.

— Je me réjouis que vous ayez acheté des provisions pour toute une armée —commenta Lénissu, en nous voyant décharger nos sacs lourds.

— Nous n’étions pas très sûrs des quantités nécessaires ni de la durée du voyage —protesta Aryès—. Mieux vaut être prévoyant.

— Tout à fait. Je vais chercher du bois. Vous, préparez un trou pour le feu.

À vrai dire, nous ne pensions pas faire de feu : les vivres que nous avions emportés n’avaient pas besoin d’être réchauffés.

— Ce n’est pas seulement pour cuisiner —me répliqua pourtant celui-ci, lorsque je le lui dis—. Si des loups s’approchent, c’est un bon moyen pour les tenir en respect.

Je restai un instant bouche bée. J’avais pensé aux nadres rouges, aux ashro-nyns, aux ours sanfurients… mais pas aux loups. En voyant mon oncle s’éloigner, je m’écriai précipitamment :

— Je t’accompagne !

Si Lénissu souhaitait me dire quelque chose à moi seule, c’était le moment idéal. Je laissai Frundis avec les autres et nous nous éloignâmes du groupe pour pénétrer dans un petit bois proche. Le ciel s’assombrissait, non pas à cause de l’orage, qui s’éloignait vers l’est, mais parce que la nuit tombait. Syu se mit à fouiner et à sauter joyeusement d’arbre en arbre. Pendant que nous ramassions des branches sèches, je racontai brièvement à Lénissu mon séjour à Aefna et mon voyage à Kaendra. Alors que je lui commentais notre rencontre avec Naura la Gobeuse de Pommes, il s’arrêta net et m’écouta, abasourdi.

— Tu dis que cette dragonne est orpheline ? Comment le sais-tu ? —demanda-t-il, après avoir gardé le silence un instant.

— Je le sais —répliquai-je—. Je l’avais vue avant, dans les Hordes. Je te le raconterai plus tard, c’est une histoire un peu longue.

— Et une histoire que tu ne m’as racontée ni à Ato, ni à Aefna, quand nous nous sommes vus —observa Lénissu.

Je soufflai, moqueuse.

— Si tu crois que l’on peut parler facilement à quelqu’un qui se fait arrêter tous les quatre matins…

Le raclement de gorge embarrassé de Lénissu m’amusa beaucoup.

— Je te raconterai ce qui m’est arrivé —lui promis-je—, si, toi, tu me racontes pourquoi tu es parti de Kaendra alors que tu savais que j’étais sur le point d’arriver.

Le visage de Lénissu s’assombrit.

— Je sais que mon excuse va te paraître peu convaincante, mais je suis parti de Kaendra pour ne pas t’attirer davantage de problèmes. Cela peut te sembler curieux, mais je n’ai jamais prêté aucun serment envers les Ombreux d’Aefna. Ils ont inventé que j’étais l’un d’eux, étant donné que je travaillais… et que je travaille pour eux. De toutes façons… à aucun moment, je n’ai eu l’intention d’accepter d’aller dans les Souterrains. Je sais que c’est un traumatisme que je devrai surmonter un jour. Après tout, j’ai, là-bas, des amis qui me manquent…

— Et Manchow ? —m’enquis-je, en voyant qu’il se perdait dans ses souvenirs.

— Manchow Lorent ? Le Nohistra d’Aefna n’a pas de chance d’avoir un tel fils. C’est l’imbécile qui t’a volé le sac à dos orange, si tu te souviens bien. Je crois que c’est lui qui m’a vendu aux gardes —commenta-t-il, pensif.

Je me mordis la lèvre.

— À Aefna, j’ai parlé avec des Ombreux. Un certain Keyshiem m’a dit que le Nohistra avait tout planifié pour vendre l’épée à un Ashar et que le Nohistra de Dumblor avait une mission pour toi et pour Manchow —expliquai-je.

Lénissu fit une moue.

— Oui. Je le sais. J’ai rencontré Keyshiem à Ato et il m’a tout raconté. Je t’assure —dit-il, en voyant mon air interrogatif—. J’ai laissé Manchow avec Sinen Minantur, le Nohistra, et Aryès avec Darosh. —Il posa sur moi un regard attentif et il ajouta— : Je suis parti et je me suis rendu à Ato pour chercher quelque chose qui m’appartient et dont je t’avais demandé de prendre soin, il y a plus d’un an.

Je blêmis, en comprenant. Ce « quelque chose » ne pouvait être que…

— De quoi s’agit-il ? —réussis-je à demander.

Les yeux violets de Lénissu brillèrent intensément.

— La boîte de tranmur. Drakvian m’a avoué que tu la lui avais prêtée.